22 décembre 2009
Les Rajahs blancs : en attendant un article à venir...
Il y a quelques jours, un article de Desmodus nous transportait au travers de régions alanguies dans des écrins de mer. Des espaces fantasmatiques perdus au milieu d'infinis, sauvages et merveilleux qui ont souvent broyé dans le réel, comme dans la fiction, bien des destinées.
Mais les îles ne sont pas que de terre. Elle peuvent se modeler de mots, d'encre et d'ancre aussi, par l'attache qu'elles chevillent à nos âmes de lecteurs. Il est toujours tout à fait étonnant et réjouissant de ressentir cette singularité lorsqu'il est question des écrits de Gabrielle Wittkop.
La grande harpie est partie rejoindre un territoire inconnu de tous, un 22 décembre d'il y a 7 ans. Orphelins que nous sommes, nous n'avons de cesse depuis, de la chercher à travers les entrelacs musicaux et poétiques de ses phrases.
Avec Les Rajahs blancs, roman publié d'abord une première fois en 1986 et réédité depuis mai dernier chez Verticales, l'auteure a laissé à la postérité un roman à l'univers en apparence isolé du reste de son œuvre, prenant pour cadre l'île de Bornéo. Saga familiale, fresque historique couvrant un siècle de colonialisme britannique en Asie du Sud-Est, le texte semble, dans sa construction assez classique et le sujet plutôt sage. Cependant, le trait wittkoppien jaillit à chaque coin de page, le cynisme sourd, la poésie surgit là où on ne l'attend guère. C'est dans la démesure des hommes, qu'ils soient du côté des colonisateurs ou des indigènes, que la plume de l'écrivain laisse se déchaîner ce qu'elle possède de plus beau. Tel ce passage qui évoque une attaque de pirates...
Un silence régna quelques instants. On n'entendait que le bruit des eaux. Puis soudain, un chœur sauvage éclata dans l'ombre, entonné par des milliers de voix. C'était comme un long cri de défi, énorme, viscéral, qui montait et descendait porté par le vent. Il semblait naître de la mer, naître de la nuit, venir des profondeurs abyssales et tomber de la voûte céleste, il entrait dans l'oreille et la bouche et le sang de ceux qui l'entendaient, se répandait sur eux comme une eau. Alors, la lune sortant d'un gros banc de nuées, on vit une ligne sombre qui, venant de la mer, avançait vers le fleuve, une ondoyante chenille qui semblait danser au rythme du chant, et sur l'échine de laquelle le reflet d'une lance ou l'éclat d'un bouclier allumait parfois une paillette. (p. 145)
To be continued...
Irma Vep
01 novembre 2009
Hemlock ou les poisons : une subjugante trinité du double. Suite et fin...
En mai dernier, je proposai la première partie d'une approche de Hemlock, un roman magistral de Gabrielle Wittkop qui n'a pour l'instant pas encore été réédité. Après quelques mois passés à agir pour un Vampire Actif restructuré et pendant lesquels j'ai aussi investi le Cabinet de Curiosités d'Eric Poindron; failli rencontrer des barbastrelles protégées; découvert des oeuvres de Fred Deux et des clichés originaux de Joel-Peter Witkin dans un Centre d'Art Contemporain au fin fond de la Haute-Marne; fait la connaissance du Fulgore porte-lanterne d'Antonio Werli après avoir salué La Femelle du Requin; été immergée dans une abondante quantité d'images subversives; rencontré le passionnant Romain Verger grâce à Edwood; passé deux heures à respirer le même air qu'Isabella Rosselini; trotté à côté de Terry Gilliam une semaine plus tard; arraché du papier peint tout en n'oubliant pas de dévorer des livres, je me suis dit qu'il était tout de même temps que je réinvestisse mes quartiers par ici. Voici donc la seconde partie de Hemlock ou les poisons: une subjugante trinité du double dédiée tout spécialement à Nikola qui a fait preuve d'une patience hors du commun durant tout ce temps...
***
"Immer wirst du bei mir sein, immer, immer, immer..."
D’autres réminiscences sont convoquées dans le roman de Gabrielle Wittkop, qui fonctionnent comme autant de diaprures sous lesquelles se laissent deviner une espèce d’inconscient du récit, des strates textuelles insoupçonnées dans lesquelles on se surprend à circuler.
Le Dit des trois morts et des trois vifs, est une légende du Moyen-âge dont l’argument a servi à la composition de six poèmes entre la seconde moitié du XIIIe siècle et la première du XIVe siècle. Ces récits poétiques, très semblables en termes de contenu, relatent à chaque fois la rencontre inopinée entre de fiers cavaliers aisés et trois morts. Ces derniers évoquent toute la superfluité de leur richesse et leur puissance passées face à la Camarde. Les trois protagonistes en vie, sidérés par les propos entendus, s’enfuient alors, ne pouvant supporter de telles révélations. Dans un seul des six poèmes, Li dis des trois mortes et des trois vives, les personnages sont de sexe féminin. Il est troublant de constater que les empoisonneuses de Gabrielle Wittkop, elles aussi au nombre de trois et issues de classe sociale élevée, renvoient l’image exactement inversée des caractères du récit. En effet, lors de l’épisode de la rencontre fortuite avec des personnages-devins (porteurs chacun d’une symbolique forte : celle de la maîtrise du temps et, partant, de la mort), ce sont eux qui, épouvantés par l’ombre de grande Faucheuse perçue dans l’avenir de chacune des femmes, rejettent, en se terrant dans le mutisme, le secret des funestes destinées entr’aperçues : Label, l’astrologue se tait au moment de livrer l’horoscope de Béatrice, les Bohémiennes sur le Pont-Neuf à Paris écartent avec brusquerie la main de Marie-Madeleine et le chiromancien au Port d’El-Saïd, disparaît, comme effaré, sans rien dire et sans demander d’argent à Augusta.
Cette Danse Macabre trouve une
incarnation dans une illustration découverte par Marie-Madeleine à l’intérieur
de la petite chapelle abandonnée du domaine de Picpus. Une vision qui ne la
quittera plus et qu’elle retrouvera figurée dans les bals donnés au domaine
d’Offémont auquel elle assiste. Béatrice, quant à elle, en découvre une
représentation à moitié effacée au domaine de
L’apogée de sa manifestation est atteint
avec un épisode qui dépeint une extraordinaire scène de Carnaval. Il n’est pas inutile de rappeler ici
l’étymologie très parlante du terme, carne levare, qui signifie littéralement ôter la viande, pour saisir toute la saveur moribonde du passage :
Enfin avec Augusta, protagoniste de la troisième partie, une bascule
se produit dans la perception de la sarabande : le personnage devient une
des composantes du tableau : elle porte des souliers « pour danser

Maitre de Philippe de Gueldre,
Un transi entraînant la femme du chevalier,
extrait de La Danse macabre des femmes de Martial d'Auvergne
DANSE MACABRE
in Les Fleurs du Mal (1857)
Avec son gros bouquet, son mouchoir et ses gants,
Elle a la nonchalance et la désinvolture
D’une coquette maigre aux airs extravagants.
Vit-on jamais au bal
une taille plus mince ?
Sa robe exagérée, en
sa royale ampleur,
S’écroule abondamment sur un pied sec que pince
Un soulier pomponné, joli comme une fleur.
La ruche qui se joue
au bord des clavicules,
Comme un ruisseau
lascif qui se frotte au rocher,
Défend pudiquement
des lazzi ridicules
Les funèbres appas qu’elle tient à cacher.
Ses yeux profonds
sont faits de vide et de ténèbres,
Et son crâne, de fleurs artistement coiffé,
Oscille mollement sur ses frêles vertèbres.
O charme d’un néant follement attifé.
Qui ne comprennent pas, amants ivres de chair,
L’élégance sans nom de l’humaine armature.
Tu réponds, grand squelette, à mon goût le plus cher !
La fête de la vie ? ou quelque vieux désir,
Eperonnant encor ta vivante carcasse,
Te pousse-t-il, crédule, au sabbat du Plaisir ?
Espères-tu chasser ton cauchemar moqueur,
Et viens-tu demander
au torrent des orgies
De rafraîchir l’enfer allumé dans ton cœur ?
Inépuisable puits de
sottise et de fautes !
De l’antique douleur éternel alambic !
A travers le treillis recourbé de tes côtes
Je vois, errant encor, l’insatiable aspic.
Pour dire vrai, je
crains que ta coquetterie
Ne trouve pas un prix digne de ses efforts ;
Qui, de ces cœurs mortels, entend la raillerie ?
Les charmes de l’horreur n’enivrent que les forts !
Le gouffre de tes
yeux, plein d’horribles pensées,
Exhale le vertige, et les danseurs prudents
Ne contempleront pas sans d’amères nausées
Le sourire éternel de tes trente-deux dents.
Pourtant, qui n’a
serré dans ses bras un squelette,
Et qui ne s’est nourri des choses du tombeau ?
Qu’importe le parfum, l’habit ou la toilette ?
Qui fait le dégoûté montre qu’il se croit beau.
Bayardère sans nez,
irrésistible gouge,
Dis donc à ces danseurs qui font les offusqués :
« Fiers mignons, malgré l’art des poudres et du rouge,
Vous sentez tous la mort ! O squelettes musqués,
Antinoüs flétris,
dandys à face glabre,
Cadavres vernissés, lovelaces chenus,
Le branle universel de la danse macabre
Vous entraîne en des lieux qui ne sont pas connus !
Des quais froids de
Le troupeau mortel saute et se pâme, sans voir
Dans un trou du plafond la trompette de l’Ange
Sinistrement béante ainsi qu’un tromblon noir.
En tout climat, sous tout soleil, la Mort t'admire
En tes contorsions, risible Humanité,
Et souvent, comme toi, se parfumant de myrrhe,
Mêle son ironie à ton insanité.

Fragment de la Danse macabre de Bernt Notke pour Rīga
aujourd'hui dans l'ancienne église Saint-Nicolas de Tallinn.
***
Une dernière influence littéraire est à relever dans le roman, tout aussi prégnante et qui affleure au-dessus des nappes de brouillards qui suintent de l’écriture de Gabrielle Wittkop. Elle s’approche et fuit dans le même mouvement mais affirme sa présence, et marche en sourdine sous la chair des mots du texte… L’évocation des poisons, de l’arsenic surtout, met inévitablement en lumière l’empreinte de Madame Bovary de Flaubert. La mort d’Emma a nourri l’un des épisodes romanesques les plus puissants qui existent et dont la littérature et les lecteurs ne se sont jamais réellement remis. Les femmes de papier n’ont plus été les mêmes après la plongée de la petite Rouault dans l’encrier du grand Gustave. Un personnage secondaire porte d’ailleurs le prénom de l’héroïne flaubertienne dans le dernier volet du texte. Difficile de croire au hasard ici…
Comme Emma Bovary, les femmes des trois récits enchâssés de Hemlock se perdent pour des hommes dont elles sont devenues les objets. Elles couvrent leurs amants de présents qui les mènent à la ruine. Comment ne pas voir par exemple en Sainte-Croix (on notera ici toute l’ironie des connotations associées à ce nom), l’amant-sosie de Marie-Madeleine de Brinvilliers, la déclinaison d’un Rodolphe, encore plus dépravé et manipulateur, ne percevant dans sa maîtresse qu’un agréable animal de compagnie qu’il entraînera dans toutes les débauches possibles et imaginables pour jouir de la fange avec elle.
Comme Emma Bovary, les femmes sont dévorées par une passion commune pour la lecture, vécue comme une nourriture essentielle, la bibliothèque constituant l'un des points cardinaux de leur univers et une passerelle pour s’échapper du quotidien.
Comme Emma Bovary, elles sont sanglées dans leur environnement mais possèdent de fortes personnalités, une détermination et une volonté d’indépendance matérialisée par le retour régulier des motifs de la fenêtre, du cadre, du tableau ou du miroir, symboles d’un regard qui porte sur un ailleurs, un hors-temps. On se souvient de la Bovary à sa fenêtre…
Un autre détail revient à la manière du cadencement d’un métronome dans Hemlock : la forte attractivité du jardin. Alors que ce lieu est présenté à travers le regard d’Emma Bovary, au moment de son installation dans sa maison à Yonville, comme le reflet de son enfermement et de son impossibilité à se construire dans son couple (il est question, dans la première partie du roman de Flaubert, d’une haie d’épines, de plates-bandes garnies d’églantiers maigres, d’un faux curé lisant son bréviaire dont le plâtre, s’écaillant à la gelée, avait fait des gales blanches à sa figure), les évocations d’un enclos aux herbes folles et dangereuses qui jouxte chacune des habitations des héroïnes wittkopiennes constituent cette fois des métaphores rappelant l’essence tellurique de ces femmes que sont Béatrice et Marie-Madeleine. Augusta par contre ne parviendra jamais à se reconnaître dans son jardin, en Inde. Le temps chaud détruit les fleurs d’Europe dont elle a la nostalgie et qu’elle tente malgré tout de faire pousser. Tout comme l'héroïne de Flaubert a planté sous la tonnelle les fleurs imagées de sa passion amoureuse destructrice pour Rodolphe et qui ne pourront s’ériger qu’estropiées car piétinées sans remords par l’amant maudit.
Enfin, dans l’histoire d’Augusta, il y a cet autre épisode, qui la cheville au corps d’Emma : la jeune femme britannique sera tirée de l’ennui qui la ronge par l’invitation à un bal qui rappelle sur un mode mineur celui de la Vaubyessard. Elle y brillera le temps d’un soir en dansant sur les airs de La Veuve Joyeuse : on note ici tout le piment de la référence lorsque l’on sait qu’elle tuera son mari pour pouvoir s’échapper avec son amant.
Cette dimension ironique de l’écriture de Gabrielle Wittkop est aussi l’apanage de celle de Flaubert dans Madame Bovary. Apparente à de nombreux endroits de Hemlock, elle se manifeste de manière inattendue, toujours servie par cette langue flamboyante pétrie de poésie qui imprime si fort et si bien sa marque de manière presque physique sur le lecteur...
Il ne reste plus qu'à souhaiter que Hemlock soit un jour de nouveau disponible en librairie. Je ne peux qu'encourager les lecteurs qui sont parvenus au terme de la découverte de cet article et qui aimeraient lire le récit, à ne jamais abandonner la recherche d'un texte réputé introuvable car, comme l'écrit Gabrielle dans son roman, «ce n’est pas parce qu’on n’en parle plus que les choses cessent d’exister.»
Irma Vep
07 mai 2009
Hemlock ou les poisons : une subjuguante trinité du double
« Nous vivons chaque jour un drame de Beckett
adapté pour le
Grand-Guignol »
Hemlock ou les poisons Gabrielle Wittkop,
Les presses de la
Renaissance, 1988
Alors que plusieurs semaines s’étaient écoulées à chercher les introuvables wittkoppiens que j’évoquais dans mon précédent article de décembre, alors que je n’y croyais plus du tout malgré des prières répétées à la sainte harpie, je dénichai sur la toile, en janvier dernier, arrivé fortuitement dans le catalogue d’un bouquiniste, Hemlock ou les poisons. Une semaine plus tard, l’ouvrage attendait innocemment dans ma boîte aux lettres dans un état plus qu’impeccable. Il semblait ne jamais avoir été ouvert : aucune trace de jaunissement sur les pages aucune marque manifestant le signe d’un mauvais traitement sur la couverture. C’était comme si ce livre était sorti de la presse exprès pour moi. Avec émotion, je me précipitai alors dans le texte, l'un des plus longs de l'auteure, consciente au moment de lire les premières lignes, de ma position de privilégiée… Je n’allais cependant pas jouir très longuement de la situation car peu de temps après, je me faisais enlever par des siamoises de papier très exigeantes qui ont jugé que leur histoire de double valait tout autant le détour… Maintenant qu’elles sont enfermées dans un opuscule 12/18 et qu’elles n’attendent plus qu’à se précipiter sur d’innocents lecteurs qui les libéreront, j’ai pu retrouver Hemlock et d’autres livres, que j’avais laisser s’empoussiérer sur une pile du haut de laquelle ils m’observèrent longtemps, penchée sur l’écran de mon portable, en train de batailler avec le monstre Lucy-et-Adina à coups de quarts de cadratin, d’espaces insécables, de tirets conditionnels et de sauts de section. Témoins muets aussi de l’élimination de nombreuses veuves et orphelines retorses, ils se sont, dernièrement, enfin rappelés à mon bon souvenir…
Le roman réunit un ensemble de
trois histoires, reliées entre elles par un récit encadrant constituant le
maillon nécessaire à la mise en écho du parcours de trois empoisonneuses
célèbres, doubles et prolongements de Hemlock, la narratrice de premier niveau
dont le nom est aussi un vocable anglais signifiant « cigüe ».
Hemlock cherche à fuir un quotidien qui lui est devenu pénible. H., son mari
qu’elle aime éperdument et qu’elle considère comme « à la fois sa mère et son père, sa sœur et son frère, son époux
et sa femme », souffre d’une affection incurable qui le rend complètement
dépendant de son épouse. A l’image de cette dangereuse ombellifère qu’est
Cependant, au lieu de mettre à
distance ses inquiétudes et ses inavouables desseins, les endroits habités par
Hemlock, qui s’enténèbrent des pesantes images d’un temps révolu, ne font que remettre
en perspective un vécu entrant en résonance avec celui d’inquiétantes et
fascinantes héroïnes de l’Histoire. Hemlock devient le creuset qui reçoit l’âme
des ces dernières et en perpétue le souvenir.
Une fois le cadre de la
construction posé le lecteur est précipité dans les rets d’un roman gigogne pensé
comme une toile d’araignée au centre de laquelle il se retrouve prisonnier. De
méandres en détours stylistiques, le texte appelle des histoires de doubles,
ménagent des effets de miroirs déformants comme ceux d’une galerie des glaces dans
une fête foraine monstrueuse : les décapitations publiques, les procès
grotesques occupent une place particulière dans les trois récits qui composent
le roman. Les événements se prolongent et se répondent. Les divers niveaux
de temporalités influent les uns sur les autres. Les lignes
du temps gauchissent, deviennent floues. Les histoires répercutent pareillement chacune les coups de ricochet
envoyés par les autres. Dans celle de Marie-Madeleine de Brinvilliers, est évoqué
l’effroyable destin de Béatrice Cenci. L’empoisonneuse italienne se retrouve,
dans le troisième volet du roman, enfermée dans un texte de P.B. Shelley, The
Cenci, que lit Augusta qui fera également connaissance avec
Parallèlement, ces histoires
évoluent à mesure que se dégrade inexorablement le corps de H. dans le récit
enchâssant, comme si c’était là un paramètre nécessaire au déploiement de
celles-ci, et au retour du lecteur dans l’espace-temps lié à Hemlock.
Par l’appel aux références
picturales – avec encore une fois une prédilection pour les artistes du XVIe siècle – et mythiques les plus sombres,
les portraits y sont démultipliés à l’infini. Locuste, Hécate, Pandore, Judith
ne sont jamais bien loin. Dans le premier volet du roman, la dernière est
d’ailleurs clairement associée à Béatrice Cenci. Il s’ouvre en effet sous la
tutelle de cette charismatique figure biblique, devenue la meurtrière d’un
homme de pouvoir qui assoiffait son peuple…Un élément qui n’a rien d’un détail
et qui réclame au lecteur de l’indulgence pour des héroïnes apparaissant
effectivement plus comme des victimes que des bourreaux. S’appuyant sur de
solides connaissances historiques, Gabrielle Wittkop réussit à laisser de côté
la simple monographie pour transformer
chaque étape de son œuvre en épisode digne
d’une tragédie grecque où « tout arrive selon des motifs prévus, formulés ».
On peut, par exemple, sans abus d’interprétation, relire dans l’histoire de
la Marquise de Brinvilliers, la forme déclinée d’une destinée œdipienne. Quant
à Béatrice Cenci, elle ne sera, malgré tous ses efforts pour y échapper, pas
épargnée par l’atavisme du crime qui est la marque de fabrique de sa famille….Chaque
femme est amenée à empoisonner le (ou les) homme(s) qui les entrave(nt), mais
le meurtre apparaît toujours comme l’ultime recours permettant la conservation
d’un fragment de dignité ou de vertu en même temps qu’il précipite une
condamnation à mort inéluctable.
Irma Vep
22 décembre 2008
Gabrielle Wittkop ou le sublime de l'indicible
Encore un instant de patience,
et tu vas voir la bestialité éclater dans toute sa gloire
Méphistophélès in Faust de Goethe
On peut écrire sur tout mais il
faut savoir comment
Gabrielle Wittkop in
le journal Le Temps, Genève, 2001
La grande dame, éblouie et
marquée très jeune par Sade, a toujours revendiqué l'influence du Marquis et du
XVIIIème siècle dans son travail littéraire. Mais la noirceur éclatante de ses
textes aux élans poétiques indéniables rejoint également celle des contrées
imaginées en leur temps par Baudelaire, Villiers de l'Isle-Adam, Poe ou Lautréamont.
Ouvrir un de ses livres nous
oblige à subir comme une contamination par le texte. Ce pouvoir découle du ciselage raffiné des propos développés. L’écriture
laisse éclater un amour évident pour les mots, construit un style hors du
commun mis au service de sujets qui défient souvent toute morale et laissent le
lecteur pétrifié par le culot de l'auteure et par la capacité qu'aura eu
l'écrit à se dérouler diaboliquement devant lui jusqu'au dernier mot sans qu'il
puisse émettre le moindre signe de résistance.
Le souci de la précision dans le
choix des termes utilisés, le recours régulier à un lexique soutenu, rare (sans
qu’il apparaisse pour autant suranné), à un vocabulaire savant voire clinique, installent
de terrifiants univers dans des lieux géographiques aux noms ouvrant sur de
redoutables trouées fantasmatiques. C’est par exemple la Venise de Sérénissime
assassinat ou l’Inde de La mort de C. ou de Chaque jour est un
arbre qui tombe.
La plume wittkopienne sait
s’inspirer également des mouvements du pinceau sur la toile. Des peintres
italiens comme Pietro Longhi, Francesco Guardi, Tiepolo le Jeune jettent ombres
et lumières dans les phrases de Sérénissime assassinat où l’influence
picturale est peut-être la plus flagrante. Venise, ville des masques et des
cabales offre un écrin idéal pour installer et enfermer les personnages,
devenus des espèces de morts-vivants, dans des descriptions où le regard
s’organise comme s’il était circonscrit dans le cadre de tableaux en partie
occultés par de lourdes tentures aux coloris orageux.
Dans Le sommeil de la raison,
c’est Francisco de Goya qui est sollicité (le titre du recueil de nouvelles
reprend une partie de celui d’une de ses gravures représentant un homme endormi
cerné par des créatures de cauchemar). Le premier récit convoque en son sein, à
l’aide de phrases comme griffées sur le papier, toute l’étendue de
l’imagination d’une Nature qui s’est laissé aller : une galerie tératologique
des plus effarantes, qui aurait bien pu sortir tout droit de l’imagination de
l’artiste espagnol, se déploie au fil des pages de la nouvelle.
Par ailleurs, le travail de
l'écrivain impressionne par sa prédilection à réunir, de manière prodigieuse, des
contraires; une marque de fabrique qui caractérise également sa forte
personnalité. En effet, au journaliste du Matricule des Anges qui
l'interrogeait en 1996, Gabrielle Wittkop disait d’elle-même : "Au
fond je suis un Neandertal qui aime Proust " et "je suis
une joyeuse pessimiste". Ces deux formules peuvent, à elles
seules, presque suffire à résumer ce qui fait en partie l’essence de son œuvre.
De plus, on pourrait bien reprendre ici les propos qu'Anatole France
tenaient sur l'auteur des Fleurs du mal en les appliquant aux nombreux
personnages dont les moeurs transgressives sont mises en scène dans les écrits de Gabrielle Wittkop : "[ils]
respire[nt] l'odeur de cadavre comme un parfum aphrodisiaque". Des
personnages qui inspirent un effroi parce qu’ils sont aussi pétris d'une
rare sensualité, mise en relief grâce à cette sombre poésie que nous évoquions
plus haut, à laquelle se trouvent liées une cruauté sardonique et une raillerie
grand-guignolesque assumées. Le grand-guignol (thème pour lequel Gabrielle
Wittkop a apporté sa collaboration dans une étude réalisée avec François
Rivière en 1979) colore en filigrane une grande partie de ses textes. L'épouvante
la plus saisissante, déclenchée par des situations les plus scabreuses (on
pense ici à
Comme on le devine, un nombre
important d'ouvrages de Gabrielle Wittkop amène de manière obsessionnelle une
réflexion sur la mort, un regard frontal avec celle-ci (faisant ainsi du coup
presque mentir une maxime de
On ne sera donc pas surpris de
constater que l’œuvre de l’écrivain interroge la relation fascinée que tout
être peut entretenir avec sa propre enveloppe charnelle et celle de l'Autre,
peut-être le seul élément tangible de sa présence. Puisque la mort est innommable, qu’elle constitue un mystère abyssal et
une aberration des plus inquiétantes, le parti pris de Gabrielle Wittkop est, au
fil de ses textes, de jeter une lumière crue – mais toujours avec beaucoup de
faste dans la manière de procéder – sur les conséquences physiques et
physiologiques du trépas. La
monstration répétée par le verbe de la dégradation du corps agit comme la
volonté de faire émerger chez chacun la conscience et l’acceptation de sa
propre finitude.
Si les histoires restent arrimées
à l’esprit voire au corps du lecteur, c'est aussi parce que la narration de
chacune d’entre elles fonctionne comme un piège. D’un point de vue structurel,
certains effets de style sont volontairement répétitifs et installent au cœur
des écrits comme des mélopées obsédantes. L’utilisation de l'anaphore en
particulier peut parfois produire comme un bégaiement, une parole qui se forme
par saccades ou un martèlement aux allures de coups de fouet pour marquer la
tangibilité certaine d'un événement (dans
De manière plus générale, les
textes de Gabrielle Wittkop agissent comme des palimpsestes les uns pour les
autres. Ainsi, ils se répondent, déclinent des thèmes qui, par des effets
d’échos, circulent, s’enrichissent, gagnent une épaisseur et une profondeur
parfois inquiétantes, fonctionnent comme des prismes découvrant à chaque récit
une facette nouvelle. Le labyrinthe, l'araignée, les livres, les tissus, les
odeurs, la figure féminine monstrueuse, le meurtre, la mouche bleue, le bruit,
les craquements, les sifflements, le corps charogne sont autant de sémaphores
sur les chemins que trace Gabrielle Wittkop.
Si l’image du labyrinthe est
peut-être la thématique la plus récurrente (elle peut servir à illustrer par
exemple des boyaux et galeries souterrains, les rues d’une ville, une
bibliothèque, un appartement, les sutures crâniennes, les fressures, ou le
visage d’un tigre), le lecteur ne pourra compter sur aucun Dédale pour s'échapper,
sur aucune Ariane pour le guider car le monstre enfermé dans la diabolique
construction, c’est peut-être lui-même. Il ne doit écouter que la voix qui lui
dit " ne cherchez pas et vous trouverez" (Sérénissime
assassinat).
Gabrielle Wittkop déclarait, toujours en
2001 à Félicie Dubois "Je me suis
toujours sentie différente des autres… et quelques fois différente de
moi-même." C'est certainement pour cette raison que de ses textes
transpire la volonté d'illustrer ce "je
est un autre" rimbaldien.
Le jeu sur le système énonciatif
développe par ailleurs une polyphonie qui permet d'observer les événements sous
des angles différents et autorise l’auteure à s’installer dans ses fictions
pour mieux en dévoiler leur artificialité. Le texte qui pousse le procédé le
plus loin est Sérénissime Assassinat.
C'est sous le signe de la manipulation, du faux-semblant, des jeux de miroirs
et de trompe l'œil que Gabrielle Wittkop s’installe dans l'histoire. Elle
devient dans l'espace des pages du livre une entité démiurgique, qui se pose
comme la grande ordonnatrice des événements. Les personnages ne sont rien
d'autre que des pantins dont elle manipule les ficelles. Elle n'a de cesse
d’ailleurs de rappeler la référence au Bunraku, le théâtre de marionnettes
japonais. De ce fait, elle ne laisse jamais le lecteur oublier sa présence et signifie
aussi par ce procédé son droit de vie et de morts sur ses instances
fictionnelles.
Ce n’est pas parce que Gabrielle Wittkop
pose un regard sans concession, empreint de misanthropie et de misogynie sur l’Homme,
qu’elle le condamne pour autant. Elle n'oublie jamais qu'elle appartient genre
humain. Elle rappelle juste combien chaque individu, au-delà du leurre de sa
nature socialisée, est pétri de bestialité, de cruauté et qu'il n'est à
considérer que comme une enveloppe vouée à se putréfier et devenir une charogne
à "l'odeur de bombyx" (Le Nécrophile). Le constat et le
discours sont rudes, certes.
Cependant, même si elle nous
propose une descente vertigineuse dans les tréfonds de l'âme humaine, si tant
est que cette dernière existe, Gabrielle Wittkop est aussi capable d'émouvoir
au plus haut point. Il suffit de se plonger dans
Je voudrais ici remercier Nikola
Delescluse grâce à qui les textes de Gabrielle sont pour la plupart encore
édités. Le travail qu’il mène avec les Editions Verticales pour faire
redécouvrir (ou découvrir) son œuvre mérite d’être salué.
Je ne peux faire moins que de lui
dédier cet humble billet.
Irma Vep
Écouter ici la lecture de courts passages de La Mort de C.
Les remarques et commentaires de ce billet ont été inspirés par les textes parus dans les éditions suivantes :
Le Nécrophile, Editions Régine Deforges, 1990
Les départs exemplaires, Editions de Paris-Max Chaleil, 1996
Sérénissime assassinat, Editions Verticales, 2001
La Mort de C., suivi du Puritain passionné, Editions Verticales, 2001
La Marchande d'enfants, Editions Verticales, 2003
Le Sommeil de la raison, Editions Verticales, 2003
Chaque jour est un arbre qui tombe, Editions Verticales (réédité
chez Folio en 2007), 2005
L'os in Morgue : enquête exclusive sur le cadavre et ses usages, Jean-Luc Hennig, Editions Verticales, 2007 (réédition d'un ouvrage paru initialement en 1979)
02 novembre 2008
Le Vampire de Düsseldorf
Au milieu des champs parfois désordonnés de la production littéraire contemporaine, il peut s'élever, un jour, de manière fortuite un monument, dont on aperçoit de loin la silhouette. On y accorde une attention toute relative et un bouclier de méfiance nous empêche d'être atteint par le parfum du scandale qui plane sur ses hautes tours. On décide alors d'oublier la vision. Mais le souvenir se tapit au fond de la conscience, reste d'abord bien sagement endormi puis creuse dans la mémoire la niche dans laquelle il a choisi de se musser un temps et resurgit, plus rémanent que jamais au hasard des chemins tortueux que peut emprunter un lecteur en quête de vraie secousse intellectuelle.
C'est ainsi que j'ai rencontré Gabrielle Wittkop, d'abord par le biais de rumeurs lues ou entendues, je ne sais plus où, je ne sais plus quand, puis ensuite dans le souffle du premier roman du jeune Del Amo où elle semble veiller en filigrane sur ses personnages. En l'espace de quelques jours, je me suis retrouvée, plongée comme en apnée, dans les sombres contrées littéraires émaillées de noires pépites de cette auteure française au parcours personnel atypique. Née en 1920 et décédée en décembre 2002, Gabrielle Wittkop a laissé à la postérité des textes fascinants.
En attendant un article sur son oeuvre, je livre ici un court texte qu'elle a écrit en 1976 et qui accompagnait les peintures de Gilles Rimbault dans un catalogue publié à Paris par la Galerie Alain Schoffel. Je tiens à remercier vivement Nikola Delescluse, l'ayant-droit de Gabrielle Wittkop, pour la gentillesse et la rapidité avec lesquelles il a répondu à ma demande quant à la reproduction de cet écrit qui me semblait devoir occuper une place de choix au sein du Vampire Ré'actif.
LE
VAMPIRE DE DÜSSELDORF
Le
soir, il s'attardait sur les paliers,
Près
de la fontaine d'émail
A
l'usage de Messieurs les Locataires qui sont priés.
Lavé,
il rêvait dans son salon-cuisine
Aux
longues jambes pâles sur le sol
Des
forêts nocturnes
Ou
dans les prairies du Rhin noir.
Tes
bas noirs, Marie au nom de coq,
Tes
bas noirs sont des cols de cygnes mordus par l'orage,
Le
jour est long jusqu'à la nuit.
Son
père était formeur de sable
Mais
lui n'était que faiseur de noyaux.
Il
savait toutefois s'enrouler en cocon,
Croiser
pour ne plus voir les grilles le grillage sec de la soie,
La
coque où s'enclosait le papillon Tête-de-Mort.
Nasal
et dolent
Dans
son costume de deuil et du dimanche,
Chômeur
mais pain mollet
Que
bientôt la hache allait trancher.
Car
prenez, ceci est mon corps,
Car
j'ai été enfant de corps,
Près
des cierges et des stalles,
Des
confessionnaux encroûtés de marron, chancis,
Avant
de jouer mes jeux de nuit
Dans
les saulaies,
Mes
rouges jeux d'oiseau de nuit
Mes
jeux de papillon de nuit
Dans
les combes douces, rouies de gel.
J'étais
ivre du sang des cygnes,
Entre
les confiseries rose-et-or des banlieues,
Les
purulences,
Les
abattoirs,
Les
tonnelles des jardinets.
Marie,
tes bas noirs, cols de cygnes, me font des signes noirs,
Sont
le signe de mon malheur,
Car
- pleurnichait-il - je suis né un jour néfaste,
Aussi
je fuis devant mon ombre, dans les vapeurs
De
prairies incertaines.
Le
long des rails et des chantiers,
Les
enfants en bonnet de laine,
Le
long des haies et des sentiers,
Près
de l'usine à gaz aussi,
On
les retrouve écartelés
Dans
une niche tricotée,
Marquée
pour qu'on la trouve mieux
d'une
grenade pourpre ouverte en plein milieu.
Et moi,
Et moi, qu'est-ce que
j'y peux !
Gabrielle WITTKOP
in Gilles Rimbault, Galerie Alain Schoffel, 1976
©Nikola DELESCLUSE

