LE VAMPIRE RE'ACTIF, le blog culturel et littéraire de la maison d'édition Le Vampire Actif

27 janvier 2013

L’Orgie latine, Félicien Champsaur (4)

Messaline, l’impératrice, la licence et la luxure

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Claude et Messaline

Afin de mieux comprendre l’ouvrage de Félicien Champsaur, il convient, comme toujours, de préciser dans quel contexte se déroule le récit. En voici quelques éléments éclairants, rappels pour la plupart des lecteurs, sans doute...

Les Empereurs romains reçoivent délégation de leur pouvoir du « Peuple Romain ». En effet, Monarque de fait, le princeps demeure officiellement un magistrat.

statue_augusteCertes, depuis Auguste, l’opinion admet que l’empereur régnant transmette le pouvoir à ses descendants et le sénat entérine la passation sans rechigner. Mais en aucun cas le principat n’est une monarchie héréditaire, telles que l’établiront les royautés médiévales, car la haine des Romains pour les rois exclut tout véritable droit dynastique. La passation de pouvoir est validée par la souveraineté populaire en l’absence de toute légitimité mystique, comme elle existera plus tard pour les rois d’Ancien régime. Ainsi, d’Auguste (- 27 av JC) à Romulus Augustinus (476 ap JC), soit sur environ 500 ans, ce ne seront pas moins de quatre-vingt-huit empereurs, appartenant à six dynasties d’Occident et une d’Orient (8 empereurs), qui règneront, sans compter une trentaine d’usurpateurs. Et encore, ces sept Maisons ne regroupent-elles que 38 empereurs !

Naturellement, en l’absence de règles précises de dévolution, de très nombreux prétendants de l’extérieur et de l’intérieur se déclarent candidats à la pourpre. D’où les assassinats préventifs sur ordre de l’empereur ou de la part de son entourage zélé, pour éviter qu’il ne tombe sous les coups d’un ambitieux de sa famille ou du dehors.

Ainsi l’empereur Claude, dont il est sujet dans L’Orgie latine, même s’il n’apparaît qu’en filigrane sauf au dernier livre, récit sous forme d’un acte théâtral de la mort de Messaline, n’était pas le mieux placé sur l’arbre généalogique, car, en tant que quatrième empereur de la dynastie des Julio-Claudiens, il ne descendait pas directement d’Auguste. Claude vit le jour à Lyon, le 1er août de l’an 10 av JC, fils de Tibère et de sa seconde épouse, Julie, nièce d’Auguste, qu’il avait épousé en -11 av JC.

Certes Messaline renforçait sa légitimité mais pas suffisamment car elle descendait, tout comme lui, d’Octavie et non d’Auguste lui-même.

Les représentants de la ligne directe suscitaient donc des inquiétudes pour le couple et pour Britannicus, le fils de Messaline, né en 419782262040352_large ap JC, Messaline étant alors âgée de 16 ans. L’historiographie ne fait grâce d’aucun défaut à Messaline. En avait-elle plus que toutes les femmes de pouvoirs qui, en concurrence, vivaient auprès d’elle ? Sans doute pas. Mais, comme le souligne avec force Pierre Renucci dans son excellente bibliographie consacrée à Claude, parue chez Perrin en mars 2012, « elle était impératrice et mère d’un enfant dont la survie passait par l’obtention du pouvoir. [...] Son souci primordial était de maintenir son couple au pouvoir pour le transmettre à Britannicus. » Elle va s’y employer en s’appuyant sur les affranchis de Claude, ses ministres, qui ont évidemment tout intérêt au maintien au pouvoir de leur empereur.

C’est ainsi que Julia Livilla, une des deux sœurs de Caligula, (l’autre étant Agrippine II), intrigante auprès de Claude et surtout épouse de Vinicius auquel le sénat avait envisagé de confier le pouvoir à la mort de Caligula, fut exilée dans l’île de Pandateria sous l’accusation d’adultère, puis exécutée tandis que son prétendu amant, le philosophe Sénèque,  était relégué en Corse. Etrangement, Agrippine II, pourtant mère d’un garçon de quatre ans qui comptait comme un candidat pour la pourpre, ne fut pas inquiétée. Elle était plus aimable avec l’impératrice et amie de sa mère, Domitia Lepida qui s’était occupée du petit Néron pendant son exil. Parallèlement, de multiples autres prétendants, issus de dynastes républicains (Sylla, Pompée, Salluste), furent dans un premier temps  « attachés » à Claude, notamment par des mariages prestigieux, des distributions de charges et d’honneurs.

Il s’agit là d’une des nombreuses variations sur le thème de la dépravation de Messaline. Les auteurs anciens présentent en effet systématiquement cette femme comme une nymphomane du genre prédatrice, ce qui n’est sans doute par la réalité. Ils ont été en effet fortement influencés par les mémoires de son ennemie Agrippine II qui, tout comme elle le fit pour Tibère et Caligula, a sans aucun doute été à l’origine des légendes noires de ces trois personnages (les écrits concernant Messaline ne nous sont pas parvenus).

Entre 41 et 48, de très nombreux complots seront déjoués et leurs instigateurs plus ou moins sévèrement punis. L’année 47, l’empereur Claude échappe à 4 tentatives d’assassinat à l’arme blanche par des chevaliers... Les temps étaient redoutables.

Début 48, le couple impérial était débarrassé de ses parents et de ses alliés les plus indésirables parce que les plus légitimes pour briguer le pourpre. La dernière victime de cette épuration des comploteurs fut Asiaticus, un Allobroge originaire de Vienne, devenu très puissant, peut-être soupçonné de vouloir soulever l’armée du Rhin, plus sûrement, dernier comploteur de la mort de Caligula à périr... Ainsi Claude, présenté par les historiographes après sa mort comme un imbécile, avait-il réussi à déjouer, avec son épouse, des coups d’Etat, des tentatives d’assassinats, et élagué les candidats trop pressants de sa succession souhaitée, souvent accélérée. 

Le « mariage » de Caius Silius et Messaline

IMG_0303En 48 éclata une curieuse affaire dite « le mariage de Messaline » dont l’issue sera fatale à l’Impératrice et qui allait bouleverser les données dynastiques. C’est une affaire qui reste obscure car les intérêts des protagonistes sont loin d’être évidents. Messaline s’éprend de Caius Silius, consul désigné pour 49, et aussi « le plus beau des Romains ». Caius Silius, sur la demande de Messaline, divorce de sa propre femme, au risque de déplaire à Claude. Caius Silius souhaite, au départ, une liaison discrète. Mais Messaline l’expose en permanence, transfère une partie de son mobilier chez lui avec une partie de sa suite. Tacite précise qu’à partir de ce moment Caius Silius envisage un coup d’Etat contre Claude. Messaline est alors accusée par Agrippine, dans ses mémoires, de dépravation et de lubricité ainsi que de complicité dans la préparation de ce coup d’Etat, voire d’en avoir été l’instigatrice...  Il est courant que les attaques sous la ceinture visent les puissants et en particulier les femmes. Suétone parle de « débordements scandaleux » et Tacite « d’adultères trop faciles », et « de voluptés inconnues », ce qui ne signifie pas grand-chose, en tous cas qui ne dénote pas de conduites plus scandaleuses que la moyenne à l’époque : on ne connaît que 4 ou 5 amants à l’impératrice, ce qui est somme toute peu. A ces témoignages, s’ajoute ce que conte Juvénal dans ses « Satires ». Pierre Renucci note ainsi que « Messaline aurait eu l’habitude de quitter le palais la nuit pour se prostituer dans un lupanar, sous le nom de Lycisca, une perruque blonde sur ses cheveux bruns. Et elle se serait donné à cette activité avec tant d’ardeur, qu’elle était la dernière des filles à quitter sa cellule quand le taulier fermait la boutique. Reste à citer Pline l’Ancien qui, en tant que naturaliste,  relève avec intérêt, les vingt-cinq passes que cette force de la nature était capable d’assumer en un jour et une nuit. » Pierre Renucci précise que « les débauches prêtées à Messaline n’avaient rien d’exceptionnelles. Au premier siècle, la liberté de mœurs régnait dans l’aristocratie et peut-être aussi dans la plèbe romaine ». Même si de nombreuses matrones s’essayaient à jouer à la prostituée, Pierre Renucci « ne croit pas que l’impératrice s’y soit essayée, bien que ce ne soit pas totalement impossible. Mais le plus probable reste toutefois que Juvénal met en vers l’un de ces nombreux ragots qui courraient les rues. »

En dehors de cela, la perspective de ce mariage est incompréhensible car « sa nouvelle attitude qui consistait à s’allier à Silius, sansIMG_0289 tuer Claude, est parfaitement contradictoire, inconséquente et pour tout dire suicidaire. » Alors ? Un coup de folie amoureuse, un cas authentique d’amour fou, selon la thèse de Paul Veyne ? Un mariage pour rire, une farce, une de ces fêtes de « gosses de riches » dont l’historiographie offre plusieurs exemples ? Une bacchanale échelonnée sur quelques journées et couplée avec un spectacle de vendanges tel qu’il s’en donnait pendant les vindemiales et pendant lequel on célébrait le mariage de la divinité célébrée ? Le texte de Tacite que Félicien Champsaur transcrit dans son roman, mentionne clairement cette bacchanale : « Messaline, à présent, plus luxurieuse que jamais, célébrait, dans le palais, le simulacre d’une vendange parmi la splendeur de l’automne. Autour des pressoirs foulant les raisins, des cuves d’où coulait le vin nouveau, des femmes ceinturées de peaux de bêtes s’ébattaient, sacrifiaient, bacchantes en folie. Luxuria, elle-même, les cheveux épars, agitait un thyrse, le caressait, tandis que Silius, couronné de lierre, dirigeait le chœur lascif du balancement de sa tête et du frappement de ses cothurnes ».

Claude aurait-il lui-même donné son accord avant son départ pour Ostie ? Suétone le sous entend « mais ce qui dépasse toute vraisemblance, c’est que, pour les noces de Messaline avec son amant Silius, il signa lui aussi un contrat, car on lui avait fait accroître qu’ils simulaient un mariage dans l’intention d’éloigner et de faire retomber sur un autre un péril dont lui-même était menacé, d’après certains présages ». Le dernier livre de L’Orgie latine évoque très clairement cette hypothèse mais en sous entendant que les deux amants étaient à l’origine du mauvais présage...

Les affranchis de Claude, ses ministres les plus proches, qui lui doivent tout et ont trempé directement dans les assassinats des concurrents, que sont Narcisse, Pallas et Calliste, voient d’un très mauvais œil la montée en grâce de Silius qui a tout pour devenir empereur. Après avoir envisagé dans un premier temps d’éloigner l’impératrice de son influence, ils échafaudent un plan destiné à prouver à Claude la participation de Messaline au complot de Silius.

Félicien Champsaur, sous formes de scènes successives dans le dernier acte de son ouvrage fait, fidèlement aux écrits qui nous sont parvenus, le récit de cette dernière étape qui s’achèvera par la mort de Silius, de ses proches, puis par celle de Messaline... assassinée par le tribun, sur l’ordre de Narcisse.

L’Orgie latine, roman de la décadence, hymne à la luxure.

IMG_0306L’Orgie latine se déroule dans le courant de cette année 48 et retrace les principaux évènements tragiques de cette année déterminante pour la dynastie des empereurs romains.

Félicien Champsaur s’empare du personnage de Messaline, car « Messaline, ce n’est pas seulementune femme, c’est une foule, – celle de nosancêtres.C’est une foule, oui, parce qu’Elle a eu, vivante,tout le peuple romain, à ses pieds, dans une contemplationfaite de haine et de désir, – le peuple romain, avec ses consuls, ses augures, ses tribuns, ses patriciens, ses gladiateurs, ses soldats, ses portefaix et ses prostituées, – le peuple romain dont le sang coule dans nos veines. »

Quant à la luxure, que L’Orgie latinecélèbre – tout comme le fait avec un immense talent PierreimagesCATHMZOB Louÿs dans son Aphrodite, ou encore Alfred Jarry dans sa Messaline, deux récits beaucoup plus érotiques –, Félicien Champsaur s’en empare car proclame-t-il,  son étude est « plus utile que la guerre, plus noble que l’avarice, moins criminelle que les vols, les empoisonnements, les assassinats qui sont les aventures de tant de drames et de livres et qui encombrent l’histoire de tous les peuples ».

En outre, le romancier moderne doit « écrire pour les hommes qui pensent, pour les femmes qui sentent, pour des êtres majeurs qui ont aimé, qui aiment, qui aimeront, pour les yeux libres et émancipés capables de tout lire, pour les cerveaux – au contact joyeux ou triste de la vie universelle – mûris et fécondés. »

Ainsi L’Orgie latine  « n’est pas seulement un roman dramatique déroulant son action à travers des agonies et des sensualités, cemessaline_alfred_jarry_de_alfred_jarry_927140730_ML livre est un éducateur qui peint, en une fresque singulière, la vie d’un peuple, la couleur d’une époque, et, pour la personnifier, ranime une femme extraordinaire, femme autant que légende [...] digne d’incarner une époque. »

9782070400027Dans son ouvrage « Le Sexe et l’effroi » Pascal Quignard écrit : « Le règne d’Auguste est contemporain de la métamorphose de l’érotisme précis et joyeux des Grecs en mélancolie effrayée. Cette mutation n’a mis qu’une trentaine d’années à se mettre en place (de moins 18 avant l’ère à 14 après l’ère) et néanmoins elle nous enveloppe encore et domine nos passions. De cette métamorphose le christianisme ne fut qu’une conséquence, reprenant cet érotisme pour ainsi dire dans l’état où l’avaient reformulé les fonctionnaires romains que le principat d’Octavius Augustus suscita et que l’Empire romain durant les quatre siècles qui suivent fut conduit à multiplier dans l’obséquiosité. » Et, en effet, pascal Quignard montre comment « ces changements se sont réalisés dans l’Histoire par des glissements progressifs qui donnent à l’épicurisme et au stoïcisme le statut de forces qui déprécient et9782253942634 disqualifient la chair » et comment « le christianisme n’aura pas eu beaucoup d’efforts à faire pour cristalliser ces mépris », comme le résume parfaitement Michel Onfray dans un des merveilleux textes qui constituent son journal hédoniste intitulé « Le Désir d’être un volcan ». 

« La luxure de la Rome impériale, ses ardeurs, ses héroïsmes, sa force, ses faiblesses, avant sa déchéance, l’invasion et le renouveau des barbares, on les retrouve dans la volupté, les goûts, les révolutions ou les guerres, les énergies et les dépressions, bref dans le tempérament des nations latines » affirme Félicien Champsaur qui souhaite ainsi replacer son œuvre dans une actualité, celle de son siècle (le début du XXè).

Et d’ajouter : « Ceci pour qu’on sache bien que, dans ce livre, il n’y a pas qu’une étude de la luxure romaine. Certaines gens ressemblent, sans doute, à ces cochons que l’on mène dans les bois de chênes, parmi de beaux paysages, pour y déterrer des truffes. Les animaux, de leurs groins, fouillent le sol, sans voir la beauté de ce qui les entoure ou les domine : les fleurs, le remuement des branches, le frisson incessant des feuilles, les oiseaux, les insectes, la vie charmante d’une forêt, et, par-dessus tout, l’immense ciel bleu irradié de soleil. Ceux-là, dans cette évocation d’un passé de gloire, de foi, d’amour, d’énergie, de luxure aussi, – car elle est éternelle, étant la vie même, – ceux-là ne verront dans ce livre, L’Orgie latine,que l’occasion de rôder dans l’intimité des rues chaudes de Suburre, dans ses tavernes de gladiateurs et de filles, ses lupanars, et de caresser, en songe, l’Impératrice nue,peut-être, dans le mystère d’après la mort, encore inassouvie. »[...]

Jean_Leon_Gerome_389599Car L’Orgie latine est aussi un prétexte pour dénoncer, comme Félicien Champsaur le fera dans d’autres de ses œuvres, l’hypocrisie bourgeoise et les censeurs de tout poil, bras zélés d’un pouvoir aussi pudibond et cul-béni en façade que dissolu et pervers en arrière cour. « Les imbéciles ou les tartufes qui jetèrent de l’encre sur le groupe des danseuses de Carpeaux, à l’Opéra, étaient des négateurs, inconscients, je veux le croire, de la Vie elle-même. La sensualité n’est ni un vice, ni un péché ; c’est le but vers lequel convergent toutes nos aspirations, nos rêves, nos efforts, et c’est d’Elle que sort, dans l’univers, la perpétuation des espèces et des races. Vraiment, – puisque les maîtres les plus illustres ont représenté nus l’homme et la femme dans tous les siècles  puisque tous les artistes italiens, français, espagnols, flamands ont eu le souci constant du nu, dont tant d’anecdotes et d’allégories païennes ou religieuses ne sont que le prétexte, du nu resté le summum des œuvres plastiques, – puisqu’il n’est pas, jusqu’aux cartes postales d’aujourd’hui qui ne fassent connaître au monde entier les plus jolies femmes d’art et d’amour de chaque pays, prises par l’objectif du photographe en des poses suggestives accusant leurs formes dévoilées, ou nues parfois, simplement ; – puisqu’on publie, par livraisons, des albums de reproductions de photographies de modèles nus ; – puisque, dans les salons de peinture et de sculpture annuels, autour de marbres et de plâtres très nus, évolue le public, jeunes gens, jeunes filles, messieurs mûrs ou vieux marcheurs, mamans, causant, fleuretant ; – pourquoi le nu, permis aux autres artistes, semble- t-il défendu, par les hypocrites, à la littérature » 

Et, plus loin, dans sa formidable introduction à son roman : « Pourquoi l’étude de la luxure, plus utile que la guerre, plus noble que l’avarice, moins criminelle que les vols, les empoisonnements, les assassinats qui sont les aventures de tant de drames et de livres et qui encombrent l’histoire de tous les peuples, – pourquoi une étude, parmi d’autres travaux, de la luxure serait-elle défendue au romancier moderne (et puisque, dans les tragédies des maîtres grecs, Eschyle, Sophocle, Euripide, se mêlent, à chaque instant, toutes les horreurs des passions humaines, les incestes, les empoisonnements, les assassinats ; puisque les religions, les morales, les arts et les littératures, les poètes lyriques et épiques, les éloquences militaires et civiles, à l’envi, n’ont cessé, depuis Caïn et Abel, de glorifier les guerres, c’est-à-dire le meurtre innombrable, le carnage, le vol en grand, le pillage avec le86_000853 viol de ci, de là ; la Mort enfin – pourquoi interdire de célébrer l’Amour, plus loin que dans ses préludes, jusque dans son apogée, et son but de nature, le Baiser, – pourquoi tirer toujours sur deux beaux êtres joints, comme un rideau banal, plusieurs lignes de points ? La guerre, aux louangeurs officiels louangés et récompensés d’honneurs dans tous les pays, c’est la Mort, et la luxure, je le redis, c’est la Vie. – « Une nuit de Paris réparera tout cela », disait Napoléon1er, un soir de victoire, sur le champ de bataille couvert de milliers de cadavres. Alors pourquoi l’étude de la luxure, plus utile que la guerre, plus noble que l’avarice, moins criminelle que les vols, les empoisonnements, les assassinats qui sont les aventures de tant de drames et de livres et qui encombrent l’histoire de tous les peuples, – pourquoi une étude, parmi d’autres travaux, de la luxure serait-elle défendue au romancier moderne (et artiste, bien entendu) ? »  

Ainsi, « Tout héros de roman ou de drame étant, par principe, un être d’exception, Messaline, certes, devait être choisie pour incarner la Luxure, – Messaline, insatiable de stupre autant que de poésie, furieuse, lubrique, curieuse de tout, de tous et de toutes, jamais rassasiée pas plus d’érotisme que d’idéal. En Elle, l’Impératrice Luxuria,se résume et se magnifie toute la sensualité latine, – avant Messaline, et après.  [...] Il ne faut pas célébrer ou dénigrer en Elle seulement l’apogée, la floraison en une orchidée extraordinaire et immortelle, un épanouissement de la débauche païenne. Non. Ce livre, trempé de vérité, remonte aux sources de la religion catholique, apostolique et romaine, montre parmi les esclaves, les misérables, les simples, l’infiltration, dans les esprits et les cœurs, des idées d’une secte qui est devenue l’une des plus puissantes religions de la terre. Malheureusement, cette secte a installé, dans l’univers, l’hypocrisie, alors que, avant Jésus, toutes les religions et toutes les civilisations, latine, grecque, orientale, glorifiaient le phallus, le priape, le lingam, la procréation, la fécondité, l’acte de vie enfin.

Jean_L_on_G_r_me_Le_March__aux_EsclavesLe christianisme a caché, comme une honte, les organes de la génération, dédaigné le souci du corps pour la seule exaltation de l’âme, si bien qu’au moyen âge et plus tard, sous l’établissement triomphal de la domination catholique, on a méprisé l’hygiène. [...] Jésus n’est pas responsable. L’apôtre de la Galilée avait pour son corps les soins qui étaient et qui sont toujours dans les coutumes, et même dans les rites religieux, des Orientaux. Ayant pour tous les êtres la grande bonté aryenne, il ne méprisait pas les femmes d’amour, dont plusieurs, selon les évangiles, le suivaient, l’assistant de leurs biens ; et l’une d’elles, Marie de Magdala, sœur de Marthe, oignit Jésus de parfums et, après les ablutions habituelles, lui essuya les pieds avec ses longs cheveux blonds. Jésus, propre et net en tout son corps, est nu aussi sur la croix, pour l’adoration de ses amoureuses éternelles. »

En hédoniste convaincu, Félicien Champsaur affirme qu’« il faut réagir, proclamer notre réhabilitation corporelle, dans une ardente foi païenne, célébrer, éperdument, la splendeur de la chair, s’insurger contre la conception dévote qui défend et trouble d’une idée de péché l’observation et le culte de la beauté humaine. »

On comprend mieux ainsi l’odeur de souffre qui a entouré –et entoure encore aujourd’hui- nombre des écrits de Félicien Champsaur, insupportables dans la dite « bonne société ».

 

Messaline, stéréotype de la femme décadente

Messaline évoque et réclame inlassablement les jeux de l’amour, la sensualité, les plaisirs...

Félicien Champsaur reprend à son compte, mais certainement pas avec le même objectif, les rumeurs et les scandales au sujet de la conduite dissolue de Messaline, rapportés, dans leurs écrits, par les « historiens » que sont Tacite, Suétone et Juvénal, dont nous avons vu plus haut non seulement la subjectivité mais encore la volontaire fausseté.

En voici, en avant première, quelques très courts extraits, petite partie du vaste récit descriptif que livre Félicien Champsaur dans sonIMG_0299 roman... 

Au Cirque, c’est l’Amour et la Mort confondus dans un relent de luxure, « c’est la douleur et c’est le plaisir aussi, l’angoisse et la volupté ; sur les lèvres pâlies des femmes une émotion incomparable de désir, de danger, qui, après le spectacle, affolera les ruts. »

Dans les jardins de Silius, les danseuses poursuivent « les roses de chair et les œillets pourprés, blancs, où ont plu des gouttelettes du sang des colombes».

Sur la voie Appienne, en accompagnement du cortège de Messaline : « Processionnelles, en robes blanches, fendues le long des corps et laissant transparaître le rose des chairs, de jeunes ballerines, porteuses de luths fragiles, tourbillonnent, miment des appels d’amour et de tendres coquetteries. IMG_0301Ensemble, deux à deux, elles dansent enlacées, leurs corps souples et leurs menus seins en avancée vers les convives, les lèvres écarlates dans la crème des faces, les bouches aux arcs tendus, les bouches tentatrices. Lentement, elles esquissent des pas hiératiques, les mains levées, semblent demander grâce, puis le rythme s’accélère, et paraît, au milieu des groupes, une nouvelle saltatrice, vêtue de fils de perles qui grelottent et s’écartent sur la gracieuse nudité d’un corps adorablement serti à la taille d’une ceinture d’or, gemmée de turquoises, de rubis et d’émeraudes, de perles blanches. La danseuse traduit en gestes harmonieux la fête des caresses qu’elle ignore et appelle, suppliant Aphrodite dont il semble que l’hallucine une imaginaire vision. Et sa bouche frissonne d’une soif d’amour. »

Dans le palais, au cœur de l’Orgie, « Follement, elle s’est élancée, soulevant des deux mains sa robe de gaze violette, pailletée d’or, d’argent et semée de pierreries. On dirait une libellule dont le corps serait d’une femme. Elle saute et il semble qu’elle vole, si légère est la saltation de ses membres grêles, blancs, à peine dorés de l’or de raisins clairs dans le soleil. Sous la lumière des torchères et des lampes, elle virevolte, tournoie, fleur de chair, de clarté, de pierreries – et d’avril.IMG_0300 Plus lentement, elle festonne des pas rythmés où tout son corps s’offre, liane callipyge et artiste, pour, en un geste pudique, échapper à une soudaine étreinte imaginaire, en un jeu tour à tour provoquant et chaste. Parfois, le corps menu et merveilleusement modelé de la mignonne ballerine se dérobe à demi sous la transparence de la robe, puis s’éploient et battent vertigineusement les ailes diaprées de reflets. Karysta la Tanagréenne – fleur, femme, flamme, joie, douleur, amour, gemme, papillon, fée – danse, follement, éperdue de l’ivresse triste de son âme. »

Dans Suburre, au cœur du quartier des plaisirs, « les étuves, les tavernes, les lupanars illuminaient leurs façades de lampes à plusieurs becs, et de longues lanternes rondes, de corne rose transparente, affectant les formes de priapes démesurés. La basse plèbe aimait l’Impératrice, pour la splendeur de son corps et les aubaines qu’elle valait aux pauvres – chacun pouvait espérer être, un soir, l’Empereur, jouir comme César Auguste, se pâmer aux mêmes étreintes, – et aux jolies pauvresses, même pour ses caprices qui la faisaient se plaire à jeter l’or aux plus minables, à la moindre occasion de plaisir. »

sexe12A l’intérieur des étuves, transformées, à la nuit tombante, en un bruissant lupanar, tout appelle aux plaisirs : « À travers de longs couloirs éclairés par des torches aux formes phalliques, [...] des lampes triangulaires, en forme de sexe de femme, pendaient, par trois chaînettes dorées, des voûtes. Scellés aux murs, des bras érigeaient des membres humains d’où la lumière tombait fuligineuse et brouillée, empuantissant l’atmosphère de relents d’huile brûlée, mêlés aux parfums crapuleux des basses prostituées. Des fresques obscènes ornaient chaque côté des longs corridors, [...] les amours de Jupiter et de Léda, l’enlèvement d’Io, que le dieu, formidablement armé, saillait. Ailleurs, des corps s’enchevêtraient, en un pêle-mêle de croupes, de seins nus que des mains agrippaient, de bouches agrafées,thermesplaisirs de mâles et de femelles, fous de voluptés, bouches âpres et délicieuses, crispant des sourires sur des lèvres tordues des douleurs exquises du spasme.  Ici, sur un lit d’or que des peaux de panthères recouvraient, une femme blonde se livrait à trois hommes, et les yeux de la voluptueuse exprimaient une béatitude suprême, grands ouverts et comme figés. – Ailleurs, des Bacchantes harcelaient un Silène comme des abeilles s’abattant en tourbillon sur une fleur convoitée par chacune ou sur un rayon de miel. Pas une fossette du demi-dieu, pas un sillon de chair blanche et rosée où des mains ardentes et des lèvres cupides n’aillent butiner des joies qu’elles 21apantelaient toutes de compléter du grand baiser. Des couples s’ébattaient autour du groupe principal ; des faunes, des sylvains et des Pans, acharnés après des nymphes, des femmes, dont fleurissaient les nudités en rut. Des lesbiennes, tendrement, se caressaient en face d’hommes furieux, liés en des étreintes où les sexes demeuraient séparés.

Des bêtes, des cerfs, des sangliers, des léopards, des tigres et des lions, des ours monstrueux et des aurochs, s’accouplaient en une furie bestiale. D’étranges baisers, des querelles et parfois du sang ; des scènes de festin et d’orgie, des danses et des offices orientaux où des hommes violaient des pierres en forme d’organes féminins et les femmes baisaient des phallus d’airain, d’ivoire, de marbre ou de bois.

Les vestibules résonnaient des pas des couples de hasard, des soupirs, des odeurs de40 chairs énamourées, des bruits de baisers, des frôlements, des cris de volupté, des voix disputeuses, à propos du salaire des baisers que les courtisanes rançonnaient ; des injures se croisaient avec des éclats de voix en échos. Parfois les gardiens devaient intervenir, et les coups de leurs lattes de bois sur des dos qui fuyaient ou dans les jambes d’hommes qui ne voulaient pas partir, brisaient la rumeur perpétuelle de volupté douloureuse de la maison infâme. Des portes s’ouvraient pour laisser partir les mâles repus, claquaient sur les couples s’enfermant dans les cellules.

Il y avait des cubicules de genres divers : uniformément, à droite, un lit de pierre ou de briques maçonnées, une lampe à trois becs fumeuse au plafond ; et, creusée dans une dalle, une vasque où de l’eau, par un conduit, sourdait ; sur un piédestal, toujours, une divinité phallique, une Vénus physica ou Vénus impudica, narquoise, souriait, faisant le geste de la vie. Des roses, des lys, des couronnes de jasmin, en offrande, les paraient.

Selon le prix de la tessera, les lits étaient recouverts de peaux de buffles ou de belles toisons de fauves. Une clepsydre, dans les chambres les plus riches, laissait monotonement tomber avec lenteur des gouttelettes d’eau.

cabinet3Les plus pauvres cellules étaient jonchées de roseaux ou de paille. Sur le sol pavé d’une mosaïque de petits cubes d’une composition imitant la pierre, abaculi – c’étaient encore, figurés par cette marqueterie polychrome, des orchidées aux pistils dressés, ou des phallus, des lèvres entr’ouvertes de femmes, des doigts câlineurs, des symboles sensuels ou des devises voluptueuses. »

Félicien Champsaur reprend ici la description des nombreuses fresques à caractères érotiques découvertes lors des fouilles archéologiques, par exemple à Herculanum à Pompéi...

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Quant à la conduite de Messaline elle-même, à sa nymphomanie et à ses excès, nous laissons au futur lecteur de L’Orgie latine le plaisir d’y assister, d’y participer même devrions-nous écrire, tant la plume de Félicien Champsaur en révèle et en fait vivre, la fièvre, les affres, les soupirs et les fureurs...

 

A suivre...  

Desmodus 1er

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16 janvier 2013

L'Orgie latine (3)

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La religion et les croyances

Les romains eux-mêmes affirment qu’ils ont plus de 30 000 dieux à prier ! Il faut évidemment nuancer ce nombre, car il englobe aussi bien les grands dieux de la cité que les divinités secondaires, les génies, les divinités locales ou même familiales.

Les romains vivent dans un monde habité par des centaines de divinités.

Tout est lié aux divinités. Pour un Romain, chaque action accomplie dans la journée relève du religieux. Aussi ne saurait-il mener son existence, publique ou privée, sans tenir compte de cette présence universelle du divin.

Parce qu’ils sont à la fois mystérieux et capricieux, il est nécessaire de conclure un accord avec les dieux, ce que les Romains appellent la Pax deorum.

Il faut se ménager en permanence la bienveillance de tous ces dieux et détourner leur malveillance. La vie de l’homme est, par contrat, subordonnée à la volonté divine. Il convient donc de respecter à la lettre les rites, ce qui entraîne un conservatisme sourcilleux de la part de la « religion » romaine, religio désignant le fait de se lier avec les dieux.

laraire_poitiersÀ son domicile on invoque les divinités du foyer. À l’extérieur, le sacré est partout présent dans les temples, mot qui désigne chez les romains tous sites consacrés à une divinité que ce soit une source, un bois sacré, un autel, un édicule, une chapelle, un tombeau, des lieux frappés par la foudre,...). Il doit, selon le cas, prononcer une prière ou détourner le regard d’un lieu funeste.

Le respect religieux, la pietas, est lié aux actes matériels et non à une attitude morale. On se méfie, à Rome, du mysticisme et des abandons de l’âme, et on préfère s’assurer l’accord des dieux par des obligations juridiques réciproques. 

Héritant des légendes mythologiques des dieux Grecs et Étrusques, équivalents à ceux des anciens Romains (Zeus-Jupiter, Poséidon-Neptune, Athéna-Minerve, Hermès-Mercure...), les dieux romains sont représentés dans les temples, avec les physiques et les attributs des dieux de l’Olympe. Aux dieux qui régissent les phénomènes atmosphériques, les romains ajoutent des dieux correspondants à des abstractions telles la Victoire, la Liberté, la Concorde, la Peur, la Fièvre,... ainsi que des puissances invisibles qui président à tous les actes de la vie quotidienne, civile et professionnelle.

Les romains se sont toujours montrés accueillants pour les divinités des peuples étrangers qu’ils considèrent comme des entités existantes, soit nouvelles, soit équivalentes à celles qu’ils vénèrent chez eux. Quand les Romains intègrent des peuples possédant un panthéon singulier, ils assimilent à leurs propres dieux les divinités étrangères. Ainsi, par exemple, Baal-Hammon, dieu des Carthaginois, est célébré sous la forme de Saturne ; Toutatis et Taranis survivent dans la Gaule romaine sous les noms de Mars et Jupiter.

Les pratiques religieuses se décomposent en prières individuelles, en prières collectives,  supplicationes, en sacrifices -dont le fameuximages suovetaurilia, lustration offerte pour le salut de la cité et de l’armée qui comporte trois animaux, un taureau, un porc et un bélier-, en banquets (lectisternii), en processions, en cérémonies et en fêtes votives.

Le prêtre romain est celui qui, au nom d’une communauté (famille, corporation, cité...), accomplit les rites exigés pour chaque dieu. Le pouvoir religieux officiel est détenu par le collège de quinze pontifes, chargés de la surveillance de tous les cultes privés ou publics de Rome et décidant de l’introduction des cultes étrangers.

La grande originalité de la religion romaine consiste dans l’importance liée aux présages. Toute activité privé –une naissance, un mariage..., ou publique – les élections, le vote d’une loi, la dédicace d’un temple..., doit être précédée par l’interprétation de signes envoyés par les puissances invisibles.

Les présages ne révèlent pas l’avenir mais indiquent les dispositions des dieux, favorables ou non. Les présages sont multiples. On distingue les auspices, signes venant du ciel ou du vol des oiseaux ; les omnia, ou parole fortuite annonciatrice de l’avenir ;  et les 65020812sacrifices_jpgprodiges, expressions de la colère des dieux, tels les tremblements de terre, les éruptions volcaniques, les éclipses, voire les tempêtes. Les présages restent incompréhensibles sans une interprétation par des prêtres spécialisés, les augures, qui ont développé au cours des siècles de multiples subtilités d’interprétation. Pour connaître l’avenir, les Romains font aussi appel aux haruspices, qui ont le don de lire dans le foie des victimes des sacrifices, une pratique d’origine étrusque. Chaque partie du foie est une demeure divine particulière, et les anomalies découvertes sur l’organestatue_auguste indiquent quel est le dieu concerné par le présage. Enfin, on rencontre dans Rome, de nombreux diseurs de bonne aventure, cartomanciens et autres « magiciens »  (Géo, la mère de Sépéos dans le roman L’Orgie latine, peut être assimilée à cette catégorie), très souvent consultés, moyennant quelques pièces, par le peuple romain.

A ces cultes vient s’ajouter, à partir de l’empereur Auguste, le culte impérial. Les termes de « Divin Claude » et de « Divine Messaline », utilisés dans L’Orgie latine, procèdent de ce culte.

 

L’introduction des religions orientales intéresse les Romains qui se sentent au final peu impliqués dans la religion officielle réduite à un devoir public, et qui se limite à des cérémonies liées à des intérêts terrestres.

Dès la fin de la République, les religions orientales, introduites par les commerçants étrangers, les esclaves, les militaires de retour de campagnes en Orient, introduisent clandestinement dans la cité des cultes originaires d’Asie Mineure, de Syrie, de Perse ou d’Égypte.

155px_Isis_Musei_Capitolini_MC744Dans toutes les classes de la société romaine on s’enthousiasme pour ces cultes exotiques qui promettent le salut éternel à leurs fidèles, favorisent l’extase et la foi personnelle, rendent chacun responsable de son salut etMithra lui permettent de retrouver sa pureté perdue. À vocation universelle, elles ne refusent personne car on ne tient pas compte de la classe sociale, de l’origine ethnique, du sexe, du métier, ou de l’âge du futur initié. Aussi n’est-il pas étonnant de trouver parmi les fidèles des cultes d’Isis -légalisé sous l’empereur Claude (41-54 ap JC)-, de Mithra -introduit officiellement sous Néron (54-68 ap JC)- ou de Cybèle, les rejetés de la sociétés (prostituées, esclaves,...), des femmes, ou des étrangers. Les rites exotiques séduisent également, de même que les obligations qui sont faites aux fidèles quant aux dévotions, aux épreuves, aux périodes de jeûnes... Parfois victimes à leurs débuts de politiques répressives, se traduisant par des expulsions et des persécutions, ces religions orientales connaissent un succès tel qu’elles sont finalement acceptées.

Assimilés aux cultes orientaux, le judaïsme et le christianisme se répandent dans le monde romain, puis à Rome où se développent des communautés importantes d’adeptes.

81_20L_Arc_20de_20Titus__20Rome__20_20Detail_20Jerusalem_20The_20Arc_20of_20Titus_20Jerusalem_20DetailDepuis le premier siècle avant Jésus-Christ, la religion juive est installée à Rome dans le Transtévère et à Subure. Les juifs sont isolés de la population par leurs pratiques cultuelles et leurs interdits alimentaires. La religion juive sera officiellement reconnue par les autorités romaines au premier siècle de notre ère lorsque l’empereur Auguste (premier empereur Julio-Claudien) promulgue plusieurs écrits permettant aux juifs de pratiquer librement leur culte.

Dès les années 40-48, période où se déroule le récit de L’Orgie latine, des communautés chrétiennes se forment à Rome, d’abord dans les milieux juifs de la ville, chez les « craignant-Dieu » c'est-à-dire les Romains convertis au judaïsme, puis chez les païens. Dans un premier temps, les Romains distinguent peu, juifs et chrétiens. Au premier siècle, l’organisation des chrétiens est très souple. Pour se reconnaître entre eux, ils dessinent un poisson, ichthus en grec, qui correspond aux initiales des mots Iesous Christos Theou Uios Sôter, « Jésus-Christ Fils de Dieu Sauveur ».

Assez vite les Romains vont se méfier de ces sectaires qui affichent un monothéisme intransigeant et vénèrent un homme crucifié et qui se recrutent principalement, dans les premiers temps tout au moins,  chez les gens de conditions modestes. On accuse les chrétiens de prendre leurs distances par rapport à la vie sociale (jeux du cirque, théâtre, célébrations religieuses officielles, culte deIchtus_des_Catacombes_de_Rome_Blog l’empereur), de se réunir à l'écart pour prier, de refuser certaines professions, des fonctions publiques et de ne pas prendre part à la défense de la cité (ils sont totalement non-violents). On colporte des rumeurs sur leur compte (crimes rituels, anthropophagie, incestes, magie, adoration d'une tête d'âne). Au IIè siècle, leur nombre étant devenu important, ils sont impopulaires. On leur reproche de ne pas vouloir honorer les dieux de l’État, de refuser le culte impérial et d’attirer, par leur impiété, la colère divine sur Rome. Ils sont convaincus de « haine du genre humain ». Malgré cela, dès la fin du IIè siècle, dans toutes les classes de la société, même dans l’entourage impérial, on se convertit au christianisme.

Félicien Champsaur traduit parfaitement dans L'Orgie latine, les débuts de ces sectaires, tout en reprenant à son compte les clichés des catacombes comme lieu de rassemblement de la communauté autour de Matrix. En effet, le discours que prononce le Père devant l’assemblée est bien celui des origines, totalement conforme aux messages du Nouveau Testament, fortement inspiré des pensées orientales par exemple dans le renoncement aux biens matériels, dans le refus de la violence, dans la considération de son bourreau.

incendie_romeAu cours du Ier siècle après Jésus-Christ, des procès et des exécutions les concernant ont lieu, accusés qu’ils sont de déranger l’ordre public et surtout, en tant que minorité refusant les cultes officiels, d’être responsables des incidents, accidents ou malheurs qui s’abattent sur Rome (pensons au grand  incendie de Rome en 64, que la rumeur populaire attribue à Néron et dont ce dernier en fait retomber la responsabilité sur les chrétiens qui sont torturés et mis à mort.) Au cours du IIè siècle, à Smyrne, à Pergame, à Lyon, à Carthage ou à Rome, des petits groupes de chrétiens passent en justice et sont condamnés à mort. La persécution massive des chrétiens se généralise à la fin du IIIè siècle.

 

Dans Marc Aurèle, le martyr des chrétiens, tome 4 de son oeuvre consacrée auxles_romains__tome_4___marc_aurele___le_martyre_des_chretiens_9540_250_400 Romains, l’historien et romancier Max Gallo plonge au cœur de ces persécutions sur les pas de Julius Priscus, citoyen et chevalier romain, l'ami de Marc Aurèle (vers 150 ap. JC), l'empereur philosophe, le sage qui affirme : " Ce sont des enfants qui ont encore la morve au nez, ceux qui croient qu'on peut changer le monde. "  On le suit depuis Lugdunum quand la jeune chrétienne Blandine est livrée aux bêtes, puis  à la rencontre de Doma, une jeune chrétienne, et d’Eclectos, le maître d'une communauté de chrétiens qui lui font naître le doute : et si cette nouvelle religion était une espérance ? Il va parcourir l'Empire, des bords du Danube à la Palestine. A Rome, il vit au palais impérial mais il fréquente les tavernes et les lupanars. Il assiste aux scènes de débauche et de meurtres auxquelles participe Commode, fils de Marc Aurèle, devenu empereur à son tour. Comment vivre, et pourquoi vivre si la sagesse d'un Marc Aurèle est balayée par la folie d'un Commode, nouveau Néron s’interroge Julius Priscus...

Le martyre des chrétiens.

 

67 après-Jésus-Christ est la date présumée et traditionnellement donnée pour le martyre des deux apôtres Pierre et Paul à Rome. Avant cette date, nous l’avons évoqué, des chrétiens ont subi le martyre pour des raisons indirectement liées à leur croyance.

Un certain nombre des romans antiquisants qui fleurissent au XIXè siècle dans le sillage des deux ouvrages de François-René de Chateaubriand, Le Génie du christianisme et Les Martyrs, fondent une mythologie du martyr chrétien, figure apologétique du christianisme. Les martyrs servent d’édification aux croyants et leur courage, leur détermination, leur abnégation, de déclencheur pour les conversions.

imgro40120131Dans L’Orgie latine, Félicien Champsaur prête à Matrix, apôtre de Kreistos, ces paroles :

« Soyez bons. Ne haïssez point ceux même qui vous oppriment et vous persécutent. Savent-ils, ces malheureux, que vous portez la vérité dans votre coeur ? Kreistos, souvenez-vous-en, pardonnait à ses bourreaux du haut de sa croix, et pourtant, au pied de l’arbre fatal, pleurait sa Mère Douloureuse. Aussi, plusieurs de ceux qui l’avaient crucifié dirent : « C’est un juste », et ils crurent en lui. Ils avaient fait saigner son coeur et son corps, et ils ont été sauvés, parce que l’Amour est fort et que la Foi, même tardive, est tout. [...] » 

Quo Vadis ? , littéralement  « Où vas-tu », est un des principaux monuments romanesques  antiquisants quiQuo_Vadis  conjugue apologie du christianisme et érotisme diffus, fresques grandioses et détails cocasses et met en scène l’amour impossible entre la jeune et belle Lygie, chrétienne convaincue et le noble romain Marcus Vicinius. Le récit épique se déroule en Juillet 64 après J.-C., au moment où  Rome brûle et le feu, activé par un vent violent, semble devoir ne jamais s'éteindre. La rumeur populaire désigne un seul responsable de ce désastre : Néron. Néron l'incendiaire, Néron le persécuteur, Néron la bête de l'Apocalypse, Néron l'Antéchrist, thèse que le livre reprend sans aucune réserve. Caricaturalement s’opposent, à la cour impériale, la belle mais cruelle Poppée, le sage mais complaisant Sénèque, le dandy mais sceptique Pétrone et, dans l'ombre des catacombes, Paul, infatigable thuriféraire de la foi de Pierre, zélateur passionné de Jésus. Çà et là, rodent quelques monstres : le sauvage Tigellin, préfet du Prétoire et le sycophante Chilon, un Grec cupide et fourbe.
Entre les prières et les persécutions, au milieu des prières et des cris des victimes chrétiennes déchiquetées par les crocs des lions car rendues responsables par Néron de l’incendie, les deux amants accompliront leur destinée, sous la protection du bon géant Ursus. Tout comme le fera Pierre, honteux de sa fuite devant les supplices, mais que la vision de Jésus transformera en glorieux martyr.
Ce roman de l’écrivain polonais Henrik Sienkiewicz, publié en feuilleton en Pologne entre 1895 et 1896, qui est également une allégorie sur la situation de son pays sous la domination russe, propose un fabuleux voyage au cœur de la Rome de Néron, fascinante et bariolée, antre de tous les délices et de toutes les perversions.

Félicien Champsaur saura, à son tour, dans L’Orgie latine, mieux que tout autre, décrire l’ambiance des quartiers populaires de Rome, leurs animations, leurs rythmes, leurs bruits, leurs excès et leurs fureurs, de même que les jeux cruels du cirque et ceux, non innocents, de la cour impériale.

viot_richard_fabiola_ou_l_eglise_des_catacombes_livre_ancien_875725406_MLUn autre des romans les plus remarquables en l’espèce est Fabiola ou l’église des catacombes par S. E. le Cardinal WISEMAN, archevêque de Westminster. Ce roman chrétien historisant, qui se déroule autour de l’an 300 de notre ère, fait le récit de la conversion d’une patricienne romaine, Fabiola, sous le règne de Maximien, empereur de Rome.
Voici le résumé de la quatrième de couverture de l’ouvrage réédité en juin 2009 aux éditions du Paraclet
« Trahisons, chasses à l'homme, convoitises vont mettre les premiers chrétiens à la merci des séides de l'empire. Ce roman plein de péripéties permet de découvrir la spiritualité des premiers temps du christianisme en Occident. Une nouvelle religion qui fait découvrir un monde intérieur et apporte la plénitude à des individus qui ne connaissaient que les valeurs civiles et les vertus définies en fonction de l'Etat. Foi, espérance et charité fondent une nouvelle société de chrétiens courageux qui vivent leur foi en toute circonstance.
Ce récit très vivant offre une prise de conscience des valeurs fondamentales défendues par des témoins d'une foi pure et très solide, qui croient et vivent leur foi dans ses principes essentiels, racines du christianisme, et qui permettra de raviver sa propre identité religieuse.[...]

 

A son tour, dans L’Orgie latine, Félicien Champsaur met en scène une jeune esclave chrétienne, servante dans une Popina, la jeune Filiola, considérée comme « un peu simple », mais dont le charisme, l’innocente beauté et la personnalité rayonnent.

Ainsi, apparaissant pour la première fois au milieu d’une assemblée bruyante et agitée de gladiateurs :

« Mais soudain, au seuil de l’atrium où la lune, en son plein, frappait de flèches d’argent le bassin entre les dalles de travertinIMG_0295 rougeâtre, une jeune fille, en blanche palla, sur une subucula bleue de ciel, ajustée à la taille par une ceinture, parut. »

Plus loin

« Et tous, ayant entendu la voix mélodieuse de la faible vierge, baissèrent les lames et, – ne comprenant pas trop le sens de tous ces mots, s’inclinant devant elle comme si, messagère sacrée et inviolable, elle était, entre des belligérants, porteuse du caducée de paix, – murmurèrent avec un accent de respectueuse douceur :

— Ave, Filiola ! »

[...]

« Ainsi, tous ces hommes turbulents, grossiers, accoutumés à verser le sang par métier et par jeu, préoccupés uniquement de violences, contemplaient, charmés, la mignonne vierge, écoutaient la voix douce et persuasive, chantante comme celle des femmes de la Campanie, mais avec une nuance très personnelle dans sa mélodie. – Ainsi, comme si son esprit imprégnait l’atmosphère de la popina d’un soudain fluide d’amour, toute terreur et toute mauvaise pensée étaient dissipées par sa seule présence, par le charme de son printemps gracieux et la séduction de sa beauté neuve. »

Félicien Champsaur décrit les croyances, les us et les coutumes des adeptes de la secte nouvelle, celle des adorateurs « de la tête d’âne et de poissons », dont fait partie Filiola, ainsi que les persécutions dont ils sont l’objet.

IMG_0298« L’un des nôtres, qui est prêtre, a pu, je ne sais trop par quels subterfuges, pénétrer dans le Tullianum. Il nous a conté les souffrances de ces prisonniers et les tortures de la faim et de la soif qui les ont rendus maigres, avec des visages hâves de malades. On les traite comme les fauves destinés aux jeux ; on les affame dans l’espoir qu’ils seront plus féroces et se battront mieux. Mais aucun des nôtres ne se défendra, car il est défendu aux disciples de Kreistos de tuer. Ils préfèrent être massacrés que de souiller leurs mains du sang, même de leurs bourreaux.

Kreistos, assis aux côtés de son père, ordonne à ses anges de leur préparer des couronnes... Pour les martyrs, les choeurs célestes accordent leurs cithares et le Paradis est plein d’une rumeur de fête, quand leurs âmes s’exhalent, bienheureuses, des pauvres corps meurtris que les bêtes et les armes des hommes ont déchirés. »

Et Félicien Champsaur de formuler, par la bouche de Sépéos, les interrogations que ne manquent pas de poser ces attitudes improbables.

« Ainsi, ces hommes ne nourrissaient aucune haine contre ceux qui les torturaient ? La Mort leur apparaissait comme la grande libératrice des misères humaines. Un espoir immense les attirait ? »

Car,

« À cette époque où les doctrines du paganisme n’étaient plus un refuge pour une infinité d’âmes sceptiques, la croyance aux dieux, à une autre vie, les Champs-Élysées semblaient aux fils d’un monde usé, prêt de finir, bien incertains et problématiques, un point d’interrogation se posait devant la mort et l’existence future. Beaucoup espéraient l’anéantissement final, l’abîme où corps et esprit sombreraient, – sans plus aucune conscience d’être ou d’avoir été, – dans la joie de IMG_0293ne plus souffrir, de ne plus jouir avec l’appréhension des lancinants lendemains, et des malheurs planant sans cesse au-dessus des hommes, tels des aigles aux becs et aux serres inévitables. »

 

Le spectacle des martyrs chrétiens est offert à la foule dans les fêtes du Cirque qui voient se succéder, au bon plaisir de l’organisateur, les combats de gladiateurs, les combats de bestiaires et d’animaux sauvages, les combats d’animaux entre eux.

Les chrétiens sont jetés aux fauves :

« Dans l’arène, une foule d’hommes et de femmes, dont un certain nombre couverts, par dérision de peaux de bêtes, de moutons et de veaux, de chèvres et de boucs, avait été poussée par les valets hors des vomitaria. [...]C’étaient les chrétiens, – illuminés ne reconnaissant, disait-on, aucun pouvoir, contre qui le peuple était furieux, parce qu’on les accusait de nombreux meurtres de patriciens et de citoyens riches dont le Tibre, chaque matin, roulait les cadavres. – Ils étaient aussi un objet de risée haineuse, parce que le bruit courait qu’ils adoraient une tête d’âne et un poisson qu’ils appelaient du nom de Kreistos. – On leur attribuait encore les malheurs publics, les défaites subies en Vénétie, et celle infligée par Mithridate, car c’étaient eux – croyait-on – qui, offensant les dieux de Rome, les indisposaient contre la Cité. La colère de la foule s’exaspérait. Des lions, dix fauves superbes capturés au désert numide, sur le seuil des cages soudain ouvertes, – aveuglés IMG_0299par le jour, au sortir des souterrains pleins d’ombre, effarés par les cris du peuple, – hésitèrent, se battant les flancs de leur queue. Puis, ils se précipitèrent [...] »tumblr_m78xllhm9l1qamg0oo1_1280

 

Filiola sera à son tour emprisonnée dans les geôles du Cirque et promise aux fauves, à un Ours des Alpes puis à une meute de chiens...

 

Jamais, futur lecteur, vous ne considérerez la « Reconnaissance d’une bête » de la même manière après avoir découvert ces pages inoubliables...

 

 

                                   A suivre...                                                                                Desmodus 1er

15 octobre 2012

L'Orgie latine, Félicien Champsaur, (Acte 1)

imgro40120131La Maison d'édition Le Vampire Actif va publier, d'ici la fin de l'année, L’Orgie latine de Félicien Champsaur, édité en 1903 chez Eugène Fasquelle qui contient, outre une dédicace à son éditeur en remerciement des soins qu’il a apportés à cet ouvrage tellement paré qu’il « devrait être seulement la joie des lettrés riches, des bibliophiles épris de belles éditions » et un essai  intitulé "La luxure dans la vie, les lettres et les arts", six livres, quatre correspondant au roman à proprement parlé,  "La danseuse de Tanagra" ; "Ancilla Domini" ; "L'Impératrice nue", « Les Martyrs »,  le cinquième sous forme d’Interlude et le sixième, « La Mort de Messaline, Bouffonnerie Tragique en dix tableaux, avec Ballet Nuptial » dans une mise en abîme très contemporaine.

 Le Premier Livre  La danseuse de Tanagra, met en scène Karysta, « la mignarde danseuse » que l’ « on avait coutume d’appeler du nom de sa ville natale, la Tanagréenne, pour la distinguer des filles des Rômes, ainsi que se désignent entre eux les gens de « l’Anneau de Fer », disséminés autour du monde ».

« Chaque jour, au temps où elle vivait à Tanagra, la mignonne s’en allait joué sur le sable d’or semé de paillettes des grèves de l’Asopsus, avec d’autres enfants, pendant que son père modelait des amphores et des statuettes de danseuses et de déesses, selon les formes rythmiques transmises par les potiers, ses ancêtres. »

Félicien Champsaur met en scène son héroïne en utilisant un personnage, réel et mythique à la fois,  très en vogue à son époque, la "Tanagra".

Je vous invite à conduire une petite enquête, à la découverte de ces sculptures en terre cuites polychromes.

 La réalité

La ville de Tanagra se situe en Grèce, dans la  Béotie. Vers 800 av. JC, Tanagra était déjà une ville assez importante et pouvait être désignée sous le terme de « polis ». Peu à peu son influence s’étendit et elle absorba les petits villages qui se trouvaient à sa périphérie... À l’époque des guerres Médiques, qui opposent les cités Grecs d’Asie, soutenues par Athènes, aux Perses de l’Empire achéménide (Darius 1er er Xerxès 1er)  au début du  Ve siècle av. JC, Tanagra est l’une des puissances béotiennes avant que les querelles intestines de la ligue à laquelle appartenait Tanagra ne permettent à des cités comme Sparte et Athènes d’acquérir plus de puissance. Tanagra continue de soutenir la ligue béotienne durant les guerres du Péloponnèse (-431 à -404). Tanagra était  réellement un carrefour commercial pendant la période classique, notamment entre Athènes et Thèbes. Les Béotiens étaient des poètes (Corinne, originaire de Tanagra, contemporaine de Pindare, était l’une des plus grandes poétesses de Grèce) et d’excellents musiciens. Jusqu’au Ve siècle les Béotiens pratiquent l’incinération.

images« Au Vème siècle les inhumations deviennent plus courantes que les incinérations. Les tombes se trouvent généralement à deux ou trois mètres de profondeurs. Des vases y étaient déposés comme offrandes, et on retrouve en Béotie des figures de jeunes gens nus et de femmes drapées, porteurs d’offrandes. De nouvelles figures de danseuses et de femmes voilées arrivent d’Athènes et sont immédiatement adoptées par les artisans Béotiens, annonçant les changements de l’époque hellénistique : elles sont l’expression plastique d’une période de transition d’un monde centré sur la cité d’Athènes à un monde dirigé par des royaumes macédoniens qui instaurent d’autre règles de vie.

Le style tanagréen se situe donc au IVe siècle avant J.-C.

Ce style est né dans les ateliers athéniens vers 330 avant J.-C., tout d’abord avec l’apparition de « vases figurines », inspirés de la grande sculpture. Le motif mis au point sur les vases se détache vite de ce dernier et passe de simple relief à statuette. Par la suite, Corinthe a joué un rôle dans l’évolution des Tanagras même si son degré d’influence reste encore à déterminer.

La Béotie, en particulier Thèbes, puis Tanagra, furent d’abord des importateurs avant de devenir également producteurs de coroplasthie attique. La spécialité des Béotiens est de s’emparer d’un thème venu d’ailleurs et de le reproduire, le plus souvent avec talent. »

Le Mythe

222638Les Tanagras apparaissent sur le marché de l’art dès le début des années 1870, suite à leur découverte archéologique en grand nombre à la suite de l’exhumation par des paysans travaillant dans les champs de Grimadha, sur le site de l’ancienne Tanagra, en Béotie, de tombes qui seront dès lors systématiquement pillées.

LeJournaldesArt.fr propose un excellent article sur ce phénomène que je vous propose à la lecture.
« Les figurines provenant de ces tombes se retrouvent immédiatement sur le marché de l’art européen où elles remportent un spectaculaire succès. Les grands musées et les particuliers se les arrachent, les prix flambent, les faux se multiplient (il y en a même au Louvre). « Ce fut la joie, ce fut la fièvre tanagréenne, myrinéenne ! Et ce paludisme des terres cuites fit des victimes : un bon nombre de ces figures étaient fausses, […] mais elles étaient si jolies, leur grâce si aimable et les sujets si ingénieux », écrivait un contemporain. À l’Exposition universelle de 1878, les productions de Tanagras sont révélées au grand public.
Quelles sont les raisons de cet engouement ? « L’enthousiasme pour les Tanagréennes peut s’expliquer en grande partie par la conjonction entre le goût bourgeois contemporain et une nouvelle vision de l’Antiquité que l’on voulait plus quotidienne et décorative. Le mythe de la “Tanagra”, synonyme d’une certaine beauté féminine, était né », nous expliquent les commissaires de l’exposition (exposition de 2003 au Musée du Louvre).

 

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Cette vision d’une Grèce plus familière, plus intime, à travers ce que l’on considérait comme des « instantanés » de la vie quotidienne, cette vision d’une Antiquité grâcieuse et subtilement érotique, opposée à celle, grandiose et sacralisée, que proposait la grande statuaire en marbre, devait également séduire les artistes. Les statuettes de Tanagra vont permettre à certains d’entre eux de conforter leur réinvention d’une Grèce tout aussi imaginaire que celle de la génération néoclassique, mais plus conforme aux goûts du Second Empire. Le peintre et sculpteur Jean-Léon Gérôme va jusqu’à reconstituer, dans un tableau (Sculpturae Vitam insufflat Pictura, 1893), un atelier-échoppe de Tanagra (voir ci-dessous). Fait significatif, dans ce tableau, le personnage principal, qui est en train de peindre les figurines alignées sur sa table de travail, est une jeune femme habillée d’un chiton dont les plis très étudiés renvoient aux drapés des statuettes tanagréennes. C’est une jeune et jolie femme : le succès des élégantes figurines grecques, en cette fin de siècle, tient également au fait qu’elles sont facilement assimilables au type contemporain de la Parisienne, perçue comme la reine des élégances. La Tanagréenne est considérée, selon le mot d’Édouard Papet, comme « la Parisienne de l’Antiquité ». « Ne trouvez-vous pas une infinité de ressemblances, écrit un chroniqueur de l’Exposition universelle, entre cette jeune hétaïre et la Parisienne de nos jours […]. Une Parisienne désavouerait-elle ces gestes coquets et ces draperies qui modèlent le corps en le cachant ? »

Petites femmes d’étagère

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À une époque où la « sculpture d’appartement » triomphe dans les salons bourgeois, l’exemple des Tanagras contribue fortement au renouveau de la statuette, principalement à sujet féminin. Et leur polychromie fournit de nouveaux arguments aux défenseurs de la couleur en sculpture.
Le critique Paul Vitry, en 1902, rend hommage « à ces évocateurs des grâces féminines, à ces modernes successeurs des potiers tanagréens qui s’appellent Dejean, Fix-Masseau, Voulot, Léonard, de Feure, Vallgren, etc. » Des statuettes de Louis Dejean, le poète Tristan Klingsor écrit que « au lieu d’habiter comme leurs sœurs aînés de Tanagra les tombes silencieuses, [elles] viendront peupler nos demeures, petites femmes d’étagère ou de vitrine d’un art infiniment précieux ».
Une œuvre en particulier illustre parfaitement la fortune artistique des Tanagras à la fin du XIXe siècle, il s’agit de la Danseuse Titeux, du nom de l’architecte qui la découvrit en 1846 au pied de l’Acropole. Cette merveilleuse figure a donné lieu à une multitude de déclinaisons et de réinterprétations : en plâtre patiné, en terre cuite, en bronze argenté, en céramique émaillée (Théodore Deck), en grès (Alexandre Bigot), en faïence, ou en pâte de verre (Daum). Elle est un des motifs récurrents de l’Art nouveau, jusque dans le domaine des arts vivants : c’est elle en effet qui inspira la danseuse américaine Loïe Fuller, dont Rodin disait qu’elle  « montrait des Tanagras en action ».
Cet engouement fécond, qui se ressent aussi dans la littérature, a son revers : la vulgarisation à travers une diffusion à l’échelle industrielle de copies ou de surmoulages que les petits marchands italiens vendaient sur les grands boulevards, mettant ainsi « le luxe au rabais ». Ces Tanagras de pacotille, nouvelles venues dans le royaume du kitsch, ont contribué à perpétuer jusqu’à nous le renom de l’antique cité béotienne.

La grâce même
Mais au prix de quelles distorsions ! Car la réalité a bien peu à voir avec le mythe de Tanagra. Voici la définition donnée par les

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spécialistes : « Le terme de “Tanagréennes” désigne l’ensemble des figurines produit d’abord à Athènes à la fin du troisième quart du IVe siècle avant J.-C., immédiatement exporté puis imité en Béotie, et en particulier à Tanagra, et dans le monde grec pendant tout le IIIe siècle avant J.-C. Il s’agit surtout de types féminins mais aussi masculins et enfantins. » Ajoutons que cette production s’éteint vers 200 avant J.-C.
Le style dit de Tanagra est donc une création athénienne, ce qu’on ignorait au XIXe siècle. Cette création résulte d’une suite de mutations artistiques à Athènes vers la fin du IVe siècle avant J.-C. et au début du siècle suivant. À la suite des bronziers, les coroplathes (fabricants de figurines en terre cuite) élargissent leur iconographie, jusque-là limitée aux divinités, et traitent des thèmes nouveaux : figurines d’acteurs et de sujets réalistes (la vieille nourrice, le pédagogue, le petit enfant). Ces nouveautés s’accompagnent d’une importante innovation technique : l’usage du moule bivalve (s’ouvrant comme un coquillage et dotant le moulage d’un revers) et à pièces (moules partiels pour les parties saillantes, tête, bras, accessoires), également emprunté aux bronziers. Cette nouvelle pratique permet de multiplier des objets en ronde-bosse d’une grande précision dans le détail.

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Parallèlement, la traditionnelle céramique à figures rouges cède la place à un nouveau type de vases, dits plastiques en raison des reliefs qui les ornent. Ces reliefs à sujets mythologiques, de plus en plus exubérants, finissent par se détacher de leur support pour devenir des figurines à part entière. C’est ainsi que naissent les « prétanagréennes », où l’on dénombre déjà des danseuses voilées. Le thème de la femme voilée, dominant dans ce nouveau style, et en particulier dans les trouvailles faites à Tanagra, porte une signification religieuse. Les danseuses sont des nymphes ou des ménades liées au culte de Pan et de Dionysos ; les femmes voilées assises ou immobiles sont traditionnellement associées à l’image de la jeune fiancée destinée à être dévoilée par son époux ; par là elles seraient liées au culte d’Aphrodite.
Bien que le pillage systématique des tombes ait irrémédiablement brouillé les données archéologiques de ces objets, et rendu très difficile leur interprétation précise, il est avéré qu’ils avaient une fonction funéraire, parfois votive, mais en aucun cas décorative.
La rapide et extraordinaire diffusion de ces figurines dans tout le monde grec, au moment et après les conquêtes d’Alexandre le Grand, s’explique en partie par la facilité de production à partir de prototypes moulés et surmoulés sur plusieurs générations, ce qui n’empêche pas une grande variété : sur un même corps l’on pouvait « greffer » une tête, un bras, des attributs différents, moulés séparément. Cette variété était par ailleurs assurée par la polychromie, dont certains spécimens bien conservés permettent de penser qu’elle devait être vive, et parfois très élaborée. Des traces de peinture laissent à penser que ces statuettes étaient peintes dans les tons gris, bleu-gris, bleu et bleu ciel, roses, violets, et verts. Cependant le temps est passé par là et ces couleurs supposées ont laissé place à des tons ocre et blancs.   [...]
Cette production sculpturale, à la fois artisanale et artistique, était l’œuvre des coroplathes grecs  qui n’étaient plus alors assimilés à la sphère du potier, mais à celle du sculpteur. Ils reprenaient d’ailleurs, en l’interprétant, le style de la grande statuaire, et en

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particulier celui de Praxitèle.
Certains d’entre eux sont parvenus à un exceptionnel niveau de qualité artistique, comme en témoignent, parmi d’autres chefs-d’œuvre, la magnifique Sophocléenne dérivée, pour la pose et le jeu compliqué du drapé, d’une statue de Sophocle, ou les différentes Dames en bleu.
Les artistes du XIXe siècle ne s’y sont pas trompés. Laissons pour finir la parole au sculpteur Aristide Maillol, dont les toutes premières sculptures sont inspirées des Tanagras : « Ça c’est divin […] C’est plus que de la sculpture, ça […] C’est la grâce même. »

Ces œuvres représentent surtout de gracieuses femmes étroitement drapées dans leur manteau, des éphèbes, et plus rarement des enfants. On trouve également de sensuelles danseuses, qui ajoutent leur grâce et leur sensualité à ce « petit peuple d’argile », comme les nomme Alain Pasquier dans l’avant-propos du catalogue de l’exposition du musée du Louvre.

L’engouement pour ces figurines fut tel qu’il suscita la production de nombreux faux (on n’hésita pas à fabriquer des Tanagras à la chaîne en les moulant sur des œuvres originales et certains faux se vendaient plus chers que les originaux), tout en demeurant une source d’inspiration mythique pour plusieurs générations d’artistes. Les tanagras deviennent l’incarnation de la grâce féminine et par extension le mot désigne une jeune fille fine et gracieuse.

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Parmi ces artistes, Jean-Léon Gérôme (1824-1904) présente au Salon de 1890 sa Tanagra en marbre

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peint. C’est une tyché, c’est-à-dire la divinité protectrice et l’allégorie de la cité antique. Une femme assise, nue et hiératique, tient dans sa main une statuette, la Danseuse au cerceau, création de Gérôme inspirée des statuettes de Tanagra. Une pioche repose à ses pieds. Un cartouche sculpté donne le titre de l’œuvre. Celle-ci évoque ainsi non seulement la ville antique, mais aussi sa production de statuettes et enfin sa redécouverte par les fouilles au XIXe siècle. Par ailleurs, si la nudité allégorique et la statuette sont effectivement des emprunts à l’Antiquité, le canon du corps de la jeune femme et sa coiffure évoquent plutôt la mode parisienne contemporaine. En effet, le succès énorme des statuettes de Tanagra repose en partie sur leur assimilation aux Parisiennes, par leur élégance, leurs gestes gracieux, et leurs éternels accessoires de toilette (chapeau, rubans, fleurs…). Avec cette double évocation de l’Antiquité et du monde contemporain, Gérôme réactualise la polychromie antique, affirmant qu’elle peut toujours être d’actualité. Si l’œuvre a largement perdue ses couleurs suite à un nettoyage dans les années 1950, elle comportait à l’origine une polychromie « au naturel ». On sait par ailleurs que Gérôme commandait un marbre spécial, provenant des Monts Apennins en Italie, connu pour ses capacités à préserver les pigments. Édouard Papet commente ainsi le travail de Jean-Léon Gérôme : « L’obsession du réel, ou plutôt de sa recomposition vraisemblable, passe ainsi sans efforts de la peinture à la sculpture. Servie par une mise en scène efficace que l’œuvre peint avait aguerrie, l’option choisie par Gérôme apparaissait à certains comme une proposition un peu dépassée, au moment où Auguste Rodin débutait son irrésistible ascension et élaborait irrévocablement la déstructuration de la sculpture. (…) Mais les subtilités du bronze ou du

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marbre laissé blanc étaient sans doute trop sages pour sa curiosité érudite : le goût de cette Antiquité qu’il explorait depuis ses débuts poussa sans doute Gérôme à franchir le pas de la sculpture polychrome, étape ultime de cette quête approfondie avec constance du « vrai-faux » trompe-l’œil qui irrigue son œuvre. La sculpture, depuis l’Antiquité, avait presque toujours été en couleurs, jusqu’à ce que l’art savant l’en prive : la blancheur désincarnée des marbres gréco-romains enfouis durant des siècles avait été érigée en norme esthétique. La polychromie de la sculpture et de l’architecture antiques avait suscité dès le début du XIXe siècle en Europe de vifs débats qui ne s’étaient apaisés, non sans soubresauts, qu’au cours des années 1880. (…) La polychromie «artificielle», la mise en peinture du marbre avec une cire pigmentée, ressuscitait avec plus ou moins de bonheur les techniques antiques : ce fut là, véritablement, l’apport le plus conséquent de Gérôme à la sculpture de la fin du XIXe siècle. Attentif aux découvertes archéologiques de son temps, il s’intéressa ainsi au sarcophage dit d’Alexandre, précieux témoin de la sculpture peinte hellénistique, découverte majeure faite en Turquie par l’un de ses anciens élèves, le peintre et archéologue turc Osman Hamdi Bey (1842-1910). La motivation première de la polychromie pour Gérôme est donc d’innover en réinventant une technique perdue, quitte à se retrouver marginal, paradoxe pour l’un des artistes les plus célèbres de son temps ».

 

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Sculpteur sur la deuxième partie de sa vie (il commença la sculpture à l’âge de 54 ans), Jean-Léon Gérôme est d’abord un peintre emblématique de la peinture académique du Second Empire, qui compose des scènes orientalistes, mythologiques, historiques ou religieuses. Parmi ses nombreux tableaux antiquisants, nous comptons les célèbres Phryné devant l’aéropage, Pollice verso, ou Le Marché aux esclaves mais aussi la représentation d’un coroplasthe, un sculpteur de « Tanagras » intitulé « Sculpturae vitam insufflat pictura »  (1893).  

 

Auguste Leroux, l’illustrateur talentueux de l'édition originale de L’Orgie latine, figure lui aussi la Tanagra dans l’atelier du sculpteur ainsi que les danses de Karysta, la danseuse de Tanagra, tombée entre les mains de Messaline, de Silius et de Claude...

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Sépéos, son fiancé, réussira-t-il à la tirer des griffes de Luxuria ?...

"Guidé par l'intensité des lueurs, Sépéos a pu pénétrer dans les jardins de Silius. [...]

Il se cache dans le feuillage tremblant d'un parterre de myrtes. L'adolescent dévore Karysta des yeux, la jalousie le mord de la voir somptueusement dévêtue auprès de Messaline, parmi les désirs de Silius et des autres."

... A SUIVRE

 

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01 septembre 2012

Anaïs ou les Gravières, de Lionel-Édouard Martin, éd. du Sonneur, 2012.

Couverture Anais - 1re MOYENNEEt le pèlerin sortit de l’énorme escargot de granit comme de sa conscience.
(Saint-Pol-Roux, in La Rose et les épines du chemin (1885-1900), Poésie/Gallimard 1997)

Quel destin pour le trou qu’en face de ton immeuble arrachent à la terre marteaux piqueurs et pelleteuses ? Un panneau réglementaire identifie le bâtiment futur, mais tu n’éprouves nul besoin d’aller le consulter, un trou n’a jamais d’autre fin que d’être un jour comblé par une nouvelle matière, comme après le silence la parole remplit la bouche : tu sais que le trou participe de ce dire que, poète, tu prospectes en toute substance, jusque dans le cristal que, d’un glisser de l’index, tu satures de vibrations. Le vide alors gémit, et te rappelle que, de son haleine, un homme a jadis modelé le verre en fusion. Est-ce le souffle de ce même homme, disparu depuis longtemps, que tu fais rejaillir en esquissant du doigt le cercle d’un contre-ut ? Dès lors, si tu devais l’assimiler à cette coupe chantante, quel bruit le sol troué laisserait-il entendre ? Tu prêtes l’oreille mais ne perçois que le cri des outils sur la pierre. Il suffirait peut-être, à gestes circulaires, de caresser la glaise, pour qu’elle te parle enfin, te délivre une voix : celle possiblement, de tous les tiens qui ne sont plus, et qui jusqu’en cette île où tu vis désormais, libèreraient, abolissant l’espace, ce même murmure dont ils emplissent, dans leur mort ancestrale, le sol qui t’a vu naître.
(L.-É. Martin, "Méditant sur une excavation" in Dire Migrateur, Tarabuste, 2008)


   Depuis désormais plus de huit ans, l’écrivain Lionel-Édouard Martin questionne, dans une substantielle production poétique et romanesque1 d’une force rarissime, le processus de la création littéraire et la place investie par le langage dans ce cadre, au moyen d’une interrogation qu’il délègue, surtout dans son œuvre narrative, à des personnages toujours profondément humains, permettant au discours de s’adjoindre à une pâte fictionnelle qui leur donne corps sans jamais sombrer, ainsi, dans une théorisation détachée de toute émotion.
   Anaïs ou les Gravières, un court texte d’une impressionnante densité que les éditions du Sonneur ont eu l’excellente idée de publier en avril dernier, n’échappe pas à ce principe.
   Au-delà de son apparente inscription dans le genre policier, le roman, dans son déroulement, abandonne assez vite ce registre pour s’intéresser à la quête personnelle d’un journaliste narrateur brisé par un deuil dont l’acceptation passera à travers un projet d’écriture.

   Ce journaliste, double anamorphosé de l’auteur dans le roman qui nous intéresse, va travailler en profondeur le substrat dans lequel il sera amené à faire germer, s’élever et se transformer les fruits des témoignages recueillis auprès des personnages qui ont côtoyé de près ou de loin Anaïs, une lycéenne sur la mort de laquelle il cherche à percer le mystère. La construction même de l’ensemble utilise des titres qui, métaphoriquement, évoquent son avancement, en quatre étapes, dans une trajectoire ascensionnelle : d’abord le désenfouissement de ce qui constitue son être (« Les Sablières2 »), puis l’accès à la conscience de ce matériau (« L’imagination »), l’observation de sa transformation (« L’œil ») et enfin son échappée (« L’Ange »).
   Quatre mouvements qui pourraient presque faire songer à la façon dont sont composées en grande majorité les symphonies.
   Dès les premières mesures du texte, on retrouve, en outre, ce qui constitue le caractère remarquable de l’écriture de Lionel-Édouard Martin : un phrasé, une musicalité qui modèlent la langue et façonnent aussi bien les décors que les personnages dans une matière pétrie de rythmes. Le journaliste aura d’ailleurs lui-même bien conscience de ce rôle orchestral qu’il joue dans l’agencement de l’histoire qu’il relate et dans laquelle chaque protagoniste est un instrument à travers lequel il lit/lie les diverses pièces de sa propre expérience de la réalité. Il dira d’ailleurs qu’ « [é]crire, c’est peut-être simplement s’assoir  en face de soi-même, endosser tous les rôles, parler dans la "personne" – ce masque. » (p.130)
   Les figures de son récit, agissent en réalité comme autant de miroirs le renvoyant, par leur parole, à son propre vécu, l’obligeant à se confronter en particulier à un épisode traumatique de son histoire, celui de la perte de sa très jeune amante Nathalie dans un accident de voiture.
   Insomniaque depuis cette épreuve, il se réfugie dans les écrits de « [ses] vieux auteurs » et le Jack Daniel’s. Parce qu’il vit et se met en marche essentiellement la nuit, il compose avec un temps parallèle à celui des mortels. Au fur et à mesure qu’il recueille les souvenirs de ces êtres qu’il interroge, les siens émergent de manière tronquée, dans un ordre qui n’a rien de chronologique.
   Parti inconsciemment sur les traces d’un marchand de sable qui l’a abandonné, il en croisera une manifestation singulière en la figure du Légionnaire, un homme dont la demeure baptisée Bidon-Cinq3, est une caverne-matrice aménagée à flanc de roche, dépourvue de protection, telle celle du Sommeil décrite dans les Métamorphoses ovidiennes4. L’homme se pose comme son révélateur, celui qui verbalise, qui met réellement à jour les fouilles de ses gravières intérieures. Cette rencontre aux allures de rite initiatique le ramène, dans un regressus ad uterum légitimé par le lieu, à l’origine profonde du mal-être qui le poursuit et lui permet de se diriger enfin « vers une délivrance » (p.108).

   Le cheminement de sa pensée, la recherche d’une vérité par l’écriture, frappent le passé et le présent des uns et des autres d’une même tangibilité, font s’agréger les différentes temporalités qui se heurtent dans les failles d’une mémoire évidemment partielle et partiale.
   Au fil de l’avancée du texte, les personnages n’auront plus besoin de leur corporéité pour marquer leur présence : la caisse de résonance que sera devenu le journaliste-écrivain suffira pour les faire exister. Dans le texte, rien n’est dit sur son nom, comme pour mieux accueillir celui des autres. Mais ce sont des identités comprimées qui les qualifient, tels le patronyme de la mère d’Anaïs, « monosyllabique et dense de son poids de consonnes », de courts sobriquets qui évoquent l’idée du double : la réplication d’une syllabe dans « Toto », ou bien la paronomase constituée par le couple Mao/Moi ; quant à Anaïs, son prénom révèle comme la forme ramassée du mot assassinat dans lequel il pioche toutes les lettres qui le forment.
   Des personnages comme des drupes dont il ne restera plus que le noyau, un état essentiel à partir duquel ils pourront enfin renaître, reprendre souffle, exister à travers l’inscription persistante des regards5 qui les observent, dans le roman que façonne le narrateur en même temps qu’il se révèle au lecteur. Mais c’est également grâce à la forge des mots puisés dans le vide symbolique creusé par le feu dévorateur du corps de Nathalie, que l’avènement des figures est rendue possible, qu’Anaïs reprendra voix ; Nathalie qui porte dans la racine de son prénom, l’acte de naître6.

   Les nombreuses mentions des anfractuosités, des trous, des caves7 dans le texte se prêtent par conséquent à une interprétation polysémique et se manifestent dans la construction même de la matière textuelle, sur l’espace de la page. En effet, les nombreux retours à la ligne, les phrases courtes, nominales, occasionnent des blancs typographiques qui indiquent certes, des ellipses, mais créent autant de crevasses dans lesquelles le lecteur doit s’engouffrer et corroyer le mortier pour faire tenir ensemble les pièces en apparence éclatées de la fable du narrateur. On ne sera pas surpris, dès lors, par la persistance de l’image des engins de bâtiment, perçus comme de terrifiants monstres aux mâchoires d’acier. Ils semblent matérialiser ce qui s’opère dans les tréfonds du personnage-narrateur, transformé en un poète carrier8qui gratte, creuse, arase et reconstruit.
Ce voyage sur les traces de sa mémoire convoque alors la voix particulière des morts choyés, la seule capable de mettre en vibration sa fêlure et de le muer en pierre vivante – en un « Doctor Livingstone »9 comme, dans une parole aux allures de prémonition, il s’imagine avoir été interpellé par Nathalie lors de leur première rencontre.

   Les disparus, chez Lionel-Édouard Martin, ont, en effet, perpétuellement pour office l’animation des vivants. La frontière est ténue, pour ne pas dire invisible, entre les uns et les autres. Les tessitures se confondent et rappellent, dans une même modulation, la nature cyclique du monde dans lequel l’homme s’inscrit.
   C’est aussi pour cette raison que la liaison entre ciel et terre occupe une place particulièrement prégnante dans le roman : elle se caractérise par les motifs de l’ange, du bleu – matière céleste partout présente – et du chêne, dont les nombreuses mentions jalonnent le texte : le véhicule dans lequel Nathalie est morte s’est écrasé sur un chêne ; des chênes occupent la forêt près de laquelle roule le narrateur lorsqu’il se rend à Poitiers ; des chênes, encore, agissent comme les gardiens des engins10de Toto Beauze. C’est d’ailleurs dans leurs cimes qu’aura choisi de mourir ce dernier, devenu, suspendu au godet de sa pelleteuse, une insaisissable créature d’éther…

  

   On l’aura donc compris : Anaïs ou les Gravières est un très grand livre. Chaque relecture en révèle des richesses insoupçonnées, repère des sources ne jaillissant qu’à la condition d’être attentif à leur bruissement souterrain.
   C’est par une écriture d’une puissante beauté que l’empreinte de ce roman de Lionel-Édouard Martin peut se déposer, loin, dans les strates intimes du lecteur. Mais il faut pour cela accepter de retenir le temps, d’être touché par de vraies émotions, de celles qui nous font écouter, penchés sur nos propres gouffres, ce par quoi nous sommes nous-mêmes aussi frasés11/phrasés.



Irma Vep,
Lyon, été 2012.

___________________

NOTES :

1. L’auteur a publié, jusqu’à présent, vingt titres et cinq autres ouvrages devraient voir le jour chez diverses maisons d’édition dans les trois années à venir.
2. Il est intéressant de constater que le terme « sablière » désigne aussi une pièce d’architecture qui soutient une charpente. Il s’agira en effet, tout au long du texte, pour le narrateur, de symboliquement consolider la sienne…
3. La demeure du légionnaire porte le nom d’un élément de marquage installé dans les années 20 au Sahara pour permettre aux véhicules et aux avions la traversée du désert. Ce n’est pas un hasard si ce lieu constitue un point de repère fort pour le journaliste dans le parcours de son propre désert intérieur…
4. « Il est près du pays des Cimmériens une caverne profondément enfoncée dans les flancs d’une montagne ; c’est le mystérieux domicile du Sommeil paresseux. […] Point de porte qui grince en tournant sur ses gonds ; il n’y en a pas une seule dans toute la demeure ; sur le seuil, point de gardien. » (Ovide, Les Métamorphoses, XI, traduction de Georges Lafaye, Gallimard, 1992.)
5. Le regard, intrinsèque à toute écriture littéraire, est porté dans le texte par la récurrence du motif de l’œil (ou de ses substituts), le seul organe par lequel les personnages semblent pouvoir être appelés : c’est l’objectif de l’appareil photographique du journaliste qui a figé l’image de Nathalie ; l’écran de son ordinateur est un « œil qui veille à travers la nuit » (p. 64) sur le texte qu’il écrit et dans lequel pourra revivre Anaïs ; c’est aussi le regard « bleu-rêve » de Mao (p. 79) mais aussi  l’œil médusien de Toto Beauze qui a pétrifié, au moment de sa grossesse, la mère de la jeune adolescente disparue.
6. Le terme latin natalis évoque également la Nativité. La figure christique, la thématique du chemin de Croix sont des éléments forts de la mythologie personnelle de l’écrivain, que l’on retrouve a de très nombreuses reprises dans l’ensemble de ses textes. On ne sera donc pas étonné de la transformation du narrateur en une forme particulière de christophore, dans la dernière partie du texte, Anaïs sur son épaule, comme pour l’aider finalement à traverser la rivière, les flots, le courant – l’image de l’eau vive est utilisée à maintes reprises dans le texte – de son existence de papier pour l’amener sur la berge opposée de sa conscience, celle où le repos lui sera enfin permis. Cette image intervient de plus dans un volet qui s’ouvre avec une citation du Roi des Aulnes de Goethe. On ne pourra pas non plus s’empêcher de songer également au roman du même nom de Michel Tournier qui met au centre de son texte, Abel Tiffauges, un personnage phorique qui a passé une partie de son enfance dans un pensionnat nommé Saint-Christophe...
7. Ces thématiques, chères à l’écrivain, qui appellent une réflexion sur les avatars du ventre maternel qu’elles évoquent, sur la mort et la renaissance, se retrouvent dans chacune de ses œuvres qu’elle soit poétique ou romanesque, mais – et c’est absolument exceptionnel – sans jamais répéter le traitement par lequel elles sont abordées. Au centre de Chronique des mues, le premier roman publié en 2004, elles se manifestent à nouveau dans Mousseline et ses doubles, un texte qui paraîtra bientôt chez le Sonneur.
8. Strophiques, XXIV, Encres Vives, 2004 : « Poète carrier : tu extrais de ta chair ton dire ; construis, par ta chair parlante amoncelée, des babels, babils, arbres, tu stratifies la parole […] »
9. Il apparaît que la référence à cette question historique devenue célèbre, Doctor Livingstone I presume ?, n’a absolument rien d’un artifice ici. Elle a été, dans le réel, prononcée un 10 novembre, qui est le jour de naissance de l’auteur. Ce dernier a inscrit ce repère personnel dans plusieurs de ses textes, comme pour ne pas oublier qu’il fait corps avec son matériau romanesque (le personnage éponyme de La Vieille au buisson de roses par exemple est née à cette date ; dans Mousseline et ses doubles, ce texte à paraître chez le même éditeur qu’Anaïs ou les Gravières, la venue au monde de personnages du récit s’effectue ce même jour en même temps que la mort de la mère…) Notons par ailleurs que c’est un journaliste qui s’est adressé à David Livingstone avec ce questionnement, un missionnaire qui a lui aussi traversé un désert. Nous avons évoqué plus haut cette traversée désertique symbolique que connaît aussi le narrateur d’Anaïs…
10. « En amont de L***, les engins de Toto Beauze figeaient derrière le grillage, parmi les chênes retors, dans l’ombre à peine dégrossie par les phares, leurs manigances de bêtes antédiluviennes. » (p. 76)
11. Le narrateur d'Anaïs ou les Gravières a grandi dans une boulangerie. Cette précision apparemment anodine, est rappelée plusieurs fois dans le texte et constitue, là encore, un vrai fil rouge dans toute l'œuvre poétique et narrative de Lionel-Édouard Martin. Le langage et le pain que l'on frase sont, chez lui, deux thématiques indissociables.

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