05 juillet 2009
David Gray : nécrologie d'un phénix

Voilà plus d’un an que j’ai rencontré, dans la lumière
artificielle du point-rencontre de la plus grande bibliothèque municipale de France,
David Gray. Il s’était d’abord adressé à moi par courriel en se faisant passer
pour un certain Patrick P., et m’avait appelée Madame, ignorant
tout de ma nature de stryge. A l’époque il avait accompli un acte d’écriture nommé
§iamoises, tenant dans une liasse de 120 feuilles de papier A4, qu’il
souhaitait me soumettre, ayant entendu parler de ma bibliomanie aggravée par un
ami commun effectivement chauve (1).
Sans que je le remarque, David
Gray est alors arrivé et se présenta, décidemment, comme Patrick P. Nous nous
installâmes autour d’une table, ignorant que les quatre heures qui suivraient
scelleraient le début d’une connivence littéraire étourdissante.
18h00 sonnèrent. La plus grande
bibliothèque municipale de France fermait ses portes. Il faisait déjà nuit et
froid à l’extérieur.
Nous dûmes nous séparer.
David Gray devait se rendre à un concert.
Il repartit avec sa liasse de
feuilles et moi avec un contrat d’édition non signé. Mais il s’était produit
quelque chose de capital cet après-midi là. Je ne savais pas encore bien quoi…
Je suis rentrée dans mon antre et je n’ai quasiment pas dormi de la nuit :
une tempête sous mon crâne, pour reprendre une formule
hugolienne, venait de se déclencher et n’était pas prête de se calmer.
Je pris conscience alors que ma complète métamorphose irmavepienne avait été accélérée par
cette
rencontre. A partir de là, je ne sus plus que lire et écrire la nuit. Je
décidai alors qu’il fallait, coûte que coûte, convaincre David Gray, qui
continuait à se faire appeler Patrick P., de me suivre dans cette entreprise
nocturne. Il céda, quatre mois plus tard, après des échanges de courriels
réguliers dans lesquels nous restâmes tout à la fois proches et distants. Le
Vampire Ré’actif venait de naître. Pendant plus d’un an les articles, les
échanges s’enchaînèrent sur le blog. David Gray avait commencé à y creuser son
caveau. Il se laissa souvent approcher de très près, m’offrit à de nombreuses
reprises l’occasion de m’abattre sur sa jugulaire palpitante, mais au dernier moment
s’esquivait toujours, me laissant tapie avec l’envie toujours plus grandissante
de me nourrir de son sang une prochaine fois.
On n’entendit plus beaucoup parler de Patrick P. jusqu’au jour où, il n’y a pas
si longtemps, il resurgit avec sa liasse de feuillets nommée §iamoises pour
l’abandonner enfin aux griffes du Vampire Actif. Comme pour mieux coller
encore à cette histoire de double que contenait son roman, il s’était entre
temps baptisé Patrick Dao-Pailler. Dans l’euphorie, Le Vampire Actif se
précipita sur la chair faite de mots façonnée par l’écrivain et en oublia de le
mordre pour en faire un être éternellement à sa merci. David Gray, quant à lui,
continua à se manifester mais semblait, au fil des semaines, de plus en plus
exangue, dévoré de l’intérieur par l’écrivain surgi de lui.
Il s’est éteint dernièrement, définitivement, mais pour renaître transformé ailleurs, plus
flamboyant que jamais. Il paraît donc que c’est désormais avec Patrick
Dao-Pailler que le Vampire Ré’actif va entrer en interaction. Quant à moi, j'espère bien que l'ombre de David Gray traînera quand même encore un peu, de temps en temps, quelque part, dans ce nouvel espace... J'ai interrogé Patrick... Peut-être que si mais apparemment non...
(1) A ce propos, voir la chronique de Patrick Dao-Pailler ici
Irma Vep
25 juin 2009
L'attente du soir, de Tatiana Arfel
Le Vampire Ré'actif a le plaisir d'accueillir un nouvelle contributrice, une vampiresse nommée La Vouivre. Elle aime les livres et s'y plonge avec délectation.De la période du Sturm und Drang, elle a, en compagnie de Goethe, Schiller, Lenz et Herder, abordé la littérature romantique en tant qu'expression non classique, non rationnelle et cherche dans l'écriture, les sentiments, le sensible, la révolte de l'être face au prétendus inéluctables qu'imposent bon nombre de principes et d'interdits culturels et sociétaux. Sa passion pour le livre la conduit, à l'occasion de rencontres éclectiques, à découvrir des ouvrages singuliers pour lesquels elle propose une approche personnelle aiguisée et réfléchie. Son acuité certaine en fait une collaboratrice que nous espérons retrouver souvent dans ces pages.
Dans ce roman, la douleur
se ressent en couleur, blanchâtre, gris transparent, mais aussi jaune, rouge ou
bleu. La parole est donnée à ceux qui ne peuvent parler en mots ou dont les
paroles ne sont jamais entendues. Artisans de leur univers, les trois personnages
appréhendent, comme ils peuvent, le monde qui les entoure. Et l'on s'accroche,
curieux, inquiet, impatient ,à la trame de leur vie au fil de l'eau. Découpée,
démontée et rapiécée par le jeu des souvenirs et du temps, la construction
s'étoffe sur le mode du feuilleton triangulaire qui joue de l'attente et de la
frustration. Il est difficile de ne pas se laisser impressionner par
l'entreprise de Tatiana Arfel qui s'attaque, de manière inattendue, au terrible
poids de nos corps, à leur impérieuse difficulté à se mouvoir parmi les autres.
Celle de Giacomo, un enfant de la balle, qui va prendre la direction du
cirque après la mort de sa mère trapéziste et la descente aux enfers de son
père. C'est un clown poétique, subtil et triste «mon premier souvenir, celui
du monde clos, se prolongeait à l’infini dans cette communauté d’hommes et de
femmes qui, chaque jour, tendaient à redonner un peu de couleurs à notre monde
si fade et si hurlant à la fois ». Giacomo est fataliste, il sait que
le Sort le rattrapera « ...le Sort rejoindrait toujours nos caravanes
pourtant mobiles et capricieuses pour se servir en chair fraîche et en larmes
qu'il affectionne beaucoup. » Il est resté sans femme «Je voulais être arraché à
moi-même et, quand je le fus enfin, j'étais bien trop vieux pour espérer un
sentiment de retour " -, et
aura passé sa vie à inventer des histoires qui racontent toutes la même chose,
des hommes " livrés à un monde
immense, sauvage, joyeux et désordonné où ils sont les derniers à s'y retrouver
- loin derrière les caniches ".
Celle de Melle B, emmurée vive, retirée d'elle,
absente, exilée " au bord de la scène ", condamnée, dans un
corps passe muraille et avec un coeur sans émoi, à regarder les autres vivre.
Une gamine, que ses parents ne voyaient « littéralement pas »,
implacablement niée par une mère mue par une haine silencieuse, et obsédée par
l'hygiène et la javellisation des corps. Vivant sous cloche, prisonnière du gris
de sa chair grise, ne désirant rien, elle lutte en se récitant interminablement
des tables de multiplication, ou en suivant les trajets imaginaires que son
imagination trace au sol. Elle a « un trou dans la poitrine »,
quelque chose lui manque, lui a été enlevé.
Celle du môme, l'enfant sauvage, abandonné dans un
terrain vague et survivant au milieu des herbes, des immondices et des bouts de
ferraille. La seule chaleur reçue est celle d'un chien, elle va lui être
enlevée et il connaît la douleur « Il y a de l'étranger dans son coeur.
Çà fait mal, mais pas de froid ou de faim. Çà brûle et çà pique mais on ne peut
pas l'arrêter en mangeant ou en dormant. Çà vient du dedans, il n'y a rien à
faire ». Sans mots pour penser, il va s'ouvrir au monde par les couleurs.
Parce qu'ils ont accepté la souffrance, la solitude et le déchirement, ces trois personnages vont se croiser, se rencontrer, se rapprocher peut-être...
La Vouivre
15 juin 2009
Velibor Čolić, La Vie fantasmagoriquement brève et étrange d'Amadeo Modigliani
Roman mosaïque
Traduit du serbo-croate par Mireille Robin
Le Serpent à plumes, Collection "Motifs"
Publié pour la première fois en 1989 en Croatie
Présentation de l'éditeur
Tragique, poète, étrange et fantasmagorique, telle fut la vie d'Amadeo, Modigliani dans les rêves de Velibor Čolić. Ange au destin fulgurant, le peintre devient l'emblème du génie créateur, maudit, bien sûr, et élu tout à la fois. Par de brèves visions, avec un verbe halluciné, l'auteur inspiré des Bosniaques fait vivre et mourir un personnage qui ne serait ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre, et appelle la fiction pour parler du réel.
Notre lecture Ce bref roman sur Amadeo Modigliani (1884-1920), « Le petit juif de Livourne comme l’appelait ses contemporains » (p 46), « peintre, bohème et vagabond » (p48) retrace les derniers jours imaginés de sa vie. Modigliani est presque systématiquement affublé de son épitaphe : on peut penser qu’il est déjà mort, et que son destin, tragique, est écrit. Ces tableaux nous amènent à redécouvrir la fascination de Modigliani pour l’érotisme et pour la mort à travers les figures de ses modèles favoris, Jeanne Hébuterne, la plus célèbre, « dont les paumes sentent le tabac, les lèvres le vin, et le cou, long et droit, spectral, est bon comme du pain frais » (Jeanne intime p 30,31,32), mais aussi Lolotte, la jeune prostituée, « lumineuse tel un rayon de soleil,(…) aux tétons de l’innocence, aux tétons aveugles » (Amadeo, Ange p 59,60,61), Béatrice la baronne sensuelle, à la « chevelure parée de longues plumes blanches, les paupières lourdes comme le souffle de l’ange,(…) nymphomane, catholique, amateur de bons vins » (Béatrice Dante p 39,40 ; Biche intime p 41; Amadeo Béatrice p 63,64,65), ou encore Clara, la Portoricaine au « visage semblable à celui de Ste Thérèse en extase » qui franchit « le tout petit pas qui transforme une sainte en putain » (Amadeo Clara p 68).
Ces quatre jours sont l’occasion de multiples retours en arrière sur la vie hallucinée du peintre, en une série de petits tableaux, autant d’estampes petits formats, miniatures précises, tantôt au réalisme ciselé, tantôt à l’onirisme surréaliste, tantôt à l’érotisme cru, tantôt aux délires éthyliques, tantôt à la violence sourde.
Dans le Paris des années 1919-1920, on croise dans l’atmosphère de Montparnasse, de ses ateliers de peintres, de ses cafés, Jean Cocteau (Cocteau Promenade, p 78,79) et Charles-Edouard Jeanneret dit Le Corbusier (Paris Dada, p 48,49), qui adressent un « salut l’oiseau » à Modigliani ; Chaïm Soutine, l’ami biélorusse, en exil, peintre surréaliste de la cité Falguière, compagnon d’ivresse : « Ils burent du vin à la Rotonde (...). Ils marchaient. Ensemble et pourtant, chacun pour soi, séparément. L’un et l’autre, Modigliani comme Soutine, essayaient de crier plus fort que le silence en eux » ;
Léopold Zborowski, le poète et peintre polonais, un des grands marchands d’art parisiens qui exposa dans sa galerie André Derain, Chaïm Soutine, Maurice Utrillo, Henri de Toulouse-Lautrec, Paul Cézanne et Amadeo Modigliani (Paris Pluie, p 9,10,11 ; Léopold Béatrice, p 57,58 ; Paris Foutoir, p 70,71,72) ; Max Jacob (Convexe, Concave, p 32,33,34 ; Béatrice Dante, p 40) qui a adressé à Amadeo Modigliani ces paroles : « Tu as vécu ta vie simple et noble, tel un aristocrate » ; Kandinsky « tandis qu’il égrenait la couronne de son nom, machinalement, avec une lenteur obstinée, un cavalier bleu vint vers eux et leur dit : inaccessible » (Rêve, Kandinsky, p 45,46) ; et de nombreux autres artistes de génie qui brûlèrent leur existence à vivre vite, créant avec frénésie, avec folie, avec l’impossibilité de représenter le réel après les horreurs vécues, dans une hâte frénétique pour échapper aux temps troublés.
"Le monde n'est qu'un ramassis de saloperie, le monde n’a jamais été qu’un ramassis de saloperies, murmurait Amadeo Modigliani, comme une prière". (Montparnasse Nuit,p 53)
Le monde de ce roman est un monde irréel et fantomatique, sale et maudit, peuplé de visages sombres d’hommes et de femmes étrangers aux autres autant qu’à eux-mêmes et à leur temps, visages creusés d'yeux sans prunelles, habités par des hallucinations stimulées, des rêves éveillés, des cauchemars morbides, des visions désespérées, témoignages inexorables de l’absurdité fondamentale de l’homme. « Est "absurde" l’homme qui, d’une absurdité fondamentale, tire sans défaillance les conclusions qui s’imposent. Il y a là le même déplacement de sens comme lorsqu’on nomme "swing" une jeunesse qui danse le "swing". Qu’est-ce donc que "l’absurde" comme état de fait, comme donnée originelle ? Rien de moins que le rapport de l’homme au monde. L’absurdité première manifeste avant tout un divorce : le divorce entre les aspirations de l’homme vers l’unité et le dualisme insurmontable de l’esprit et de la nature, entre l’élan de l’homme vers l’éternel et le caractère fini de son existence, entre le souci qui est son essence même et la vanité de ses efforts. La mort, le pluralisme irréductible des vérités et des êtres, l’inintelligibilité du réel, le hasard, voilà les pôles de l’absurde. » (p 58, extrait de Explication de l’Etranger de Jean Paul Sartre).
C'est un monde balafré de la couleur jaune de la fatalité, de la maladie, immonde couleur de la mort « Je la vois dans le ciel, sous le croissant de la lune, sur ton visage, sur l’arc de tes sourcils, dans la rue, sous les réverbères, partout, partout, partout. J’ai peur pour toi, matelot. » (Amadeo, Ange (1) p 59,60,61).
C’est une vision d’un peintre maudit, comme tous les artistes de l’époque, hallucinée par ses usages du pavot, de l'opium, du haschich et de l'alcool, et la vision d’un homme de nulle part, aux évocations messianiques, guidé par le génie de la création et la fièvre des sens . Les très nombreuses allusions à la Bible ou au Nouveau Testament, - comme par exemple le repas de Modigliani et ses amis, à la veille de sa mort, décrite comme la Cène : « Il y avait là Chaïm Soutine, Léopold et Hana Zborowski, Nekrassov, la baronne Béatrice, l’archange Gabriel, donna Clara la propriétaire, Sébastien, bambin d’un an fils de la malheureuse Carmelita, Max Jacob, Cocteau, Lolotte et Jeanne Hébuterne, la maîtresse de maison déjà un peu éméchée. Le treizième à table, à la place d’honneur, était Amadeo Modigliani (1884-1920). » (Soir Faim, p 82,83)- ancrent ce court récit dans cette dimension prophétique. Il est le créateur, celui qui prend la relève de Renoir :« Dans la nuit enclouée de ce 3 décembre 1919, jour où le peintre Renoir, désormais trop las, avait rendu l’âme, seul dans son atelier, Amadeo Modigliani (1884-1920), le "petit juif de Livourne" comme l’appelait ses contemporains, dessinait à grands traits chantants, au crayon noir, le visage oblong et blême d’une douce vieille femme, Eugénie Garsin-Modigliani, sa mère. Le peintre toussait. Il sentait pousser sur son visage, aussi vite que l’herbe au printemps, sa dernière barbe. Modigliani posa son crayon sans faire le moindre bruit, comme s’il ne hantait plus ce monde, comme s’il était déjà passé dans celui des souvenirs et des ombres. (…) Au moment… où il sombra dans le sommeil, une étoile, la plus brillante, se détacha du ciel de Paris et tomba. Renoir.» ( Renoir, Etoile p 46,47), le témoin écorché de ce monde en perdition, dans un Paris Montparnasse du début du vingtième siècle, concentré de tout le destin du monde où le printemps ne reviendra plus, et où d'étranges grues mortes échouent sur le pas de la porte. « Qui a tué les grues ? demanda Amadeo Modigliani qui venait de se réveiller en sursaut. (…) Les deux grues mortes sur le seuil de notre appartement. (…) C’est certainement mauvais signe. (…) Il pourrait se faire que je peigne quelque chose. (…) Cependant il n’alla pas plus loin que le bistrot du coin. Dieu et le Diable frappe sur la même touche. Et c’est un bémol, dit Amadeo Modigliani (1884-1920) en aspirant le regard d’une femme assise au bar. Son visage était blême, blanc comme un lis presque. (…) Je viens du ciel. Demain, promit-elle, je t’emmènerai voir les grues. Elle ressemblait à la mort au visage impitoyable, celle que tout à chacun porte sur son épaule droite. » (Amadeo, Mort, p 85 à 90)
Amadeo Modigliani est un condamné à mort visionnaire. Il vit son désespoir, il vibre de tous les malheurs et les horreurs du temps, et inscrit sa détresse dans sa peinture désabusée à l’instar de Soutine son ami. Sa vie
est partagée entre la tragédie personnelle, marquée par la maladie (la tuberculose, Lettre Jeanne, p 23,24) et la séparation douloureuse d’avec sa première femme ; entre la tragédie de l’artiste juif dont l’œuvre est déjà dénoncée comme « un art juif dégénérescent et décadent » par les critiques d’une Italie déjà fascisante ; enfin entre ce sentiment sans cesse partagé d’être un étranger, d’être en exil (comme l’auteur de cet ouvrage) d’être différent.
« La sagesse consiste à savoir s'arracher le cœur quand il en est encore temps. Avant que la tristesse ne vienne s'y nicher.» (Montparnasse, Nuit, p 52,53,54)
Velibor Čolić signe avec cet ouvrage un chef d'œuvre de poésie : on notera parmi d’autres très belles pages, en particulier les pages intitulées Peur, Rêve, II et III, Rêve, Kandinsky aux anaphores rythmant le texte (« tandis que », « cimetière »), ainsi que Paris, Foutoir avec la répétition de quelques phrases « Mais la solitude m’a monté, Mais le silence m’a monté, Mais la misère m’a monté, Mon cheval n’est pas assez résistant. Mon cheval n’est qu’une haridelle. » et des anaphores structurantes (« ECCE HOMO » ; « j’aimais »). On trouve également des audaces littéraires avec par exemples la répétition d’un texte que l’on retrouve dans deux textes proches: Jeanne, Emigrés, p 58,59 et Amadeo, Ange, p 62, répétition qui sert à valider un témoignage.
C’est un magnifique récit tragique qui renvoie aux affres du XXe siècle, commencé dans les horreurs des tranchées et achevé dans celle des camps et des génocides. On y retrouve les traces de son roman Les Bosniaques, dénonciation de la violence et des horreurs de la guerre.
Par ailleurs, Velibor Čolić invite trois auteurs qu’il admire, à participer à son ouvrage:
Albert Camus, dont il cite des passages de L'Etranger, en écho à ce récit de la solitude, et de la différence, « J’avais bien lu qu’on finissait par perdre la notion du temps en prison. Mais cela n’avait pas beaucoup de sens pour moi. Je n’avais pas compris à quel point les jours peuvent être à la fois longs et courts. Longs à vivre sans doute, mais tellement distendus qu’ils finissaient par déborder les uns sur les autres. Ils y perdaient leur nom. Les mots hier ou demain étaient les seuls qui gardaient un sens pour moi. » (Crime, Châtiment, p17,18), et également Jean-Paul Sartre avec un extrait de l'analyse qu’il propose du roman (Cf. plus haut).
Franz Kafka à qui il emprunte le procès complètement absurde à propos de la mort totalement onirique, même si atroce, de « Carmélita la truie, la propriétaire à la triple bedaine ». On ne sait pas qui juge qui, ni pourquoi et ni au nom de quoi. Il le cite également, en toute fin de son ouvrage, avec un magnifique texte tiré du Procès : « … La logique a beau être péremptoire, elle ne résiste pas à celui qui veut vivre » (Amadeo, mort p 85 à 90).
José Luis Borgès avec ses questions essentielles sur le réel et le fantastique : « Qu’est-ce que l’insomnie ? La question est rhétorique : je connais trop bien la réponse. C’est craindre et compter au cœur de la nuit les coups de cloche fatidiques, c’est tenter par une magie toute vaine la respiration régulière, c’est la lourdeur d’un corps qui brusquement se retourne, c’est le crispement des paupières, un état semblable à la fièvre et qui n’est certes pas la vigilance, c’est prononcé des fragments de paragraphes lus depuis si longtemps, c’est se sentir coupable de veiller pendant que dorment les autres, c’est vouloir s’enfoncer dans le sommeil et ne pouvoir le faire, c’est l’horreur d’être et continuer à être, c’est l’aube incertaine.» Amis, Parents, p 35,36,37). Au cœur de l’ouvrage de nombreuses citations d’amis, d’admirateurs ou d’exégètes d’Amadeo Modigliani viennent renforcer ce vibrant témoignage de l’admiration de l’auteur pour ce peintre à la croisée des temps. Un petit livre à ne pas manquer... L’auteur : A lire :
Velibor Čolić est né en 1964, dans une petite ville, aujourd'hui rayée de la carte de Bosnie.
Témoin des exactions commises et des horreurs de la guerre, il déserte de l'armée bosniaque en mai 1992, est fait prisonnier, s'échappe et se réfugie en France trois mois après. Il est accueilli à Strasbourg pour une résidence d'un an, dans le cadre du Carrefour des littératures. Il s’y est installé depuis, travaillant à mi-temps dans une bibliothèque de quartier.
Il poursuit son œuvre littéraire.
Les Bosniaques, coll. « Motifs », 1994, Le Serpent à Plumes
Chroniques des oubliés, coll. « Motifs », 1996, Le Serpent à Plumes
Mother Funker, 2000, Le Serpent à Plumes
Perdido, 2004, Le Serpent à Plumes
Illustrations de l'article : Amadeo Modigliani
Chaïm Soutine, l'apprenti pâtissier
Autoportrait
Jeanne Hébuterne (1919)
Desmodus 1er
25 mai 2009
Assises Internationales du Roman 2009 ou la transe d'Irma Vep...
Pour la troisième année consécutive aux Subsistances à Lyon, la Villa-Gillet et Le
Monde, en partenariat avec France Inter, se sont encore mis en quatre pour
livrer une édition très prometteuse des Assises Internationales du Roman. C'est à chaque fois une thématique forte (cette année : le roman hors-frontières) qui se décline durant une semaine
autour de tables rondes, de conférences, de lectures, d’émissions radio et
de formes d’échanges hybrides et ce sont 80 critiques
et romanciers des quatre coins de la planète qui se prêtent au jeu.
Les AIR constituent un événement littéraire sans équivalent sur le territoire français et je suis à chaque fois frappée d'une grande frénésie lorsque se rapproche la date d'ouverture de ces assises....
Elles ont donc débuté aujourd'hui et j'y ai traîné mes canines, évidemment.
Je retiendrai un premier temps fort, ce soir :
Demain, Rick Moody posera plus longuement son regard sur Artaud, justement, dans un temps d'échange nommé "Vu d'ailleurs"... et j'y serai !
« Je vais essayer de poser la question suivante : “Quelle valeur a l’oeuvre d’Artaud aujourd’hui ?”. Pas Artaud en tant que théoricien du théâtre ou en tant que voix “exotique” (à cause de sa folie) mais en tant qu’écrivain, que styliste. J’ai d’abord entendu parler de lui en faisant des études de théâtre à l’Université – bien avant que moi-même, comme Artaud, ne passe un peu de temps en hôpital psychiatrique. Je savais donc tout du personnage populaire, mais pour moi, il représente bien plus que cela. C’est un artiste de la métaphore, et en particulier de la métaphore biologique. Il écrit la psychologie et la philosophie à même le corps, et cette aptitude métaphorique – qui lui permet de résister au temps – est très précieuse pour un auteur qui, comme moi, écrit principalement des romans. » Rick Moody
Irma Vep
