A propos de... La Ballade du Roi des Gueux
Afin d'accompagner la publication par les éditions du Vampire Actif de l'extraordinaire Truandailles de Jean Richepin, à paraître fin avril, (souscription en cours jusqu'au 20 avril), nous vous proposons trois mises en bouche, trois rendez-vous successifs autour de thèmes décalés, en écho avec le contenu singulier (par les personnages dépeints) et multiple (par la diversité des portraits esquissés) de Truandailles.
1. A propos de… La Ballade du Roi des Gueux
La Ballade du Roi des Gueux
Venez à moi, claquepatins,
Loqueteux, joueurs de musettes,
Clampins, loupeurs, voyous, catins,
Et marmousets, et marmousettes,
Tas de traîne-cul-les-housettes,
Race d'indépendants fougueux !
Je suis du pays dont vous êtes
Le poète est le Roi des Gueux.
Vous que la bise des matins,
Que la pluie aux âpres sagettes,
Que les gendarmes, les mâtins,
Les coups, les fièvres, les disettes
Prennent toujours pour amusettes,
Vous dont l'habit mince et fongueux
Paraît fait de vieilles gazettes, 
Le poète est le Roi des Gueux.
Vous que le chaud soleil a teints,
Hurlubiers dont les peau bisettes
Ressemblent à l'or des gratins,
Gouges au front plein de frisettes,
Momignards nus sans chemisettes,
Vieux à l'œil cave, au nez rugueux,
Au menton en casse-noisettes,
Le poète est le Roi des Gueux.
ENVOI
Ô Gueux, mes sujets, mes sujettes,
Je serai votre maître queux.
Tu vivras, monde qui végète !
Le poète est le Roi des Gueux.
Jean Richepin La Chanson des gueux, 1876
Cette « Ballade » sert de prologue à La Chanson des Gueux, ouvrage publié en 1876 par Jean Richepin, reconnu coupable pour cette publication, et dans la forme et dans le fond, de deux chefs d’accusation respectivement « la crudité du style jugée immorale, et l’apologie de la crapule, de la paresse, de l’ivrognerie, de la débauche, du proxénétisme, du vol et de diverses autres abominations », ainsi qu’il le rapporte dans l’introduction de son livre censuré par la justice -jugement qui a valu à son auteur d’être un « repris de justice et privé de ses droits civiques pour le reste de ses jours »-
La Chanson des Gueux donc, est un recueil de "chansons", regroupées par thème, qui proposent au lecteur la découverte de personnages hauts en couleur, de sac et de corde parfois, le plus souvent miséreux et misérables, rejetés et bannis, vivant d’expédients, d’aumônes et de rencontres de hasard, victimes d’une société sans pitié.
Ces poèmes, du pays de Largonji, ont été composés par l’auteur en argot courant en cette fin du XIXe siècle –à l’exception de deux sonnets dans lesquels il a « enchâssé un échantillon de l’argot classique qui a fleuri de Cartouche à Vidocq et dont ce dernier a laissé le vocabulaire »-, cette langue que Jean Richepin a appris au contact des gens de peu qu’il aimait à fréquenter, mais aussi au contact des saltimbanques et des itinérants de tout poil. Il affirme lui-même avoir passé plusieurs semaines avec une troupe de gitans qu'il dut quitter parce que le chef de troupe voulait le marier à sa fille....
Cette fascination pour les gueux se retrouve en quelques périodes de la littérature française. Pour aborder ces personnages, il convient tout d’abord de tenter d’en définir les contours tant les acceptations du terme furent mouvantes au cours des temps.
Les Gueux, quelques définitions :
Dictionnaire de l’Académie, Institut de France, 1839 :
Dans le volume 1, par ordre alphabétique
GUEUX, GUEUSE, Adj. Indigent, nécessiteux, qui est réduit à mendier. Ces gens là sont si gueux qu’ils n’ont point de pain. C’est une famille fort gueuse. Il est familier et il marque plus de mépris que de pitié.
Pro. Etre gueux comme un peintre. Etre gueux comme un rat d’église, comme un rat. Etre fort pauvre.
Fig. en Architecture, Cette corniche est gueuse, elle est trop dénuée d’ornements.
GUEUX se dit, particulièrement d’une personne qui n’a pas de quoi vivre selon son état, selon ses désirs. Pour un homme de sa condition, il est bien gueux. C’est un gentilhomme fort gueux. Tel est riche avec un petit revenu, tel est gueux avec des monceaux d’or. On dit, dans un sens analogue, Cet homme a un équipage bien gueux, fort gueux.
Prov. Un avare est toujours gueux, un avare se refuse jusqu’au nécessaire.
GUEUX est aussi substantif, et se dit de celui qui demande l’aumône, qui fait le métier de quémander. C’est un vrai gueux, un gueux fieffé, un gueux de profession. Mener une vie de gueux.
Fam. C’est un gueux revêtu, se dit d’un homme de rien qui a fait fortune, et qui en est devenu arrogant.
GUEUX, substantif, signifie quelquefois coquin, fripon. Ne vous fiez pas à cet homme-là, c’est un gueux.
GUEUSE, substantif féminin, a vieilli dans le sens de mendiante ; mais il se dit quelquefois bassement, d’une femme de mauvaise vie. C’est une gueuse, une vieille gueuse.
Dans le complément daté de 1839 également :
GUEUX, GUEUSE, Adj. Ancienne expression proverbiale : Gueux fieffé, mendiant qui se tient toujours à la même place. // Gueux de l’ortière, mendiant qui va de porte en porte.
GUEUX Historique, Nom que prirent en 1566 les gentilshommes flamands confédérés, après le compromis de Bréda. La qualification de gueux leur avait été donnée par le comte de Berlaimont, qui ne voulait pas que l’on se mît en peine de leurs réclamations ; les confédérés s’honorèrent de cette dénomination injurieuse, et prirent pour marques distinctives, une écuelle de bois et une besace. Gueux de mer, se dit des marins hollandais qui armèrent à la Brielle, en 1572, pour faire la course contre les espagnols.// Gueux des bois, se dit par opposition, des paysans armés qui commencèrent à la même époque, à faire la guerre en partisans, pour fonder l’indépendance des Provinces-Unies.
Les gueux constituent une figure traditionnelle de la littérature.
En tant que mendiants professionnels, ils apparaissent au XVe siècle chez François Villon (pensons à L’Epitaphe et aux 11 ballades en « jargon ») et sont présents chez les conteurs du XVIe siècle comme par exemple chez Bonaventure des Périers (Les Récréations et Les Nouvelles récréations et joyeux devis de feu Bonaventure Des Périers, valet de chambre de la royne de Navarre en 1558), chez Noël du Fail (Propos rustiques en 1547 qui met en scène des paysans), chez François Béroalde de Verville (Le Moyen de parvenir en 1617), chez Guillaume Bouchet (Les Sérées en 1584, qui met en scène des gueux, et propose, en appendice, un glossaire de leur jargon) ou encore chez Pechon de Ruby (pseudonyme d’un auteur inconnu), qui publie à Lyon en 1596, La Vie généreuse des Marcelotz, Gueuz et Boesmiens, contenans leur façon de vivre, subtilitez et Gergon mis en lumière par Monsieur Pechon de Ruby, gentilhomme breton, ayant été avec eux en ses jeunes ans, où il a exercé ce beau métier. Plus été ajouté un dictionnaire en langage blesquien avec l'explication en vulgaire qui est le premier livret en France qui ait été consacré entièrement à la vie des vagabonds et du premier récit français de type picaresque à la première personne du singulier.
François Villon
Dans la première édition imprimée de François Villon (publié en 1489), 6 ballades en Jargon sont rassemblées sous le titre : Jargon et Jobellin dudit Villon. 5 autres ballades en Jargon attribuées à François Villon, sont présentes dans le manuscrit inédit de la Bibliothèque de Stockholm, étudié et attribué à François Villon par Auguste Vitu (1823-1891), Villonien renommé.
Jobellin et Jargon :
Jargon signifie, dès le XIIIe siècle, « langage inintelligible », comme nous l’indique les usages définis alors de ce mot. En voici quelques exemples :
Lors tuit diseient en lor jargon
Que cil oisax qui si cantoit…
Marie de France, Fable XXII
Il n’y a ne beste n’oyseau
Qu’en son jargon ne chante et crie…
Charles d’Orléans, rondeau
Ils jargonnent comme les jars, ils roucoulent comme colombes. [...]
Quand les oyes canes et canards s’espluchent et ensemble jargonnent, c’est signe de pluye.
Ambroise Paré
Il entend le jars, il a mené les oies, Oudin, Curiosités françaises,
qui signifie « entendre le langage des oies, c’est comprendre le jargon »
« Dévider le jars » signifie en argot moderne « parler l’argot ».
François Villon qui fut sans doute un voleur, un escroc, un souteneur, un gueux, voir un assassin, a fréquenté les coquillards. Ces brigands, associés en confréries, ont été révélés par leur procès instruit en 1455 qui a permis de mieux comprendre certaines métaphores concernant le vol et le jeu. A leur contact, et à celui du fameux Colin de Cayeux, François Villon a bien évidemment connu, et utilisé l'argot.
Jobellin désignerait ici le jargon des gueux ou plutôt le langage des « sots » et de la « sottie » ("jobe" signifie niais, sot). « Pierre Guiraud a cru pouvoir dégager les trois niveaux de signification de ce jobellin : le langage des malfaiteurs, celui des joueurs professionnels et celui de sodomites très spécialisés. En fait, ce troisième niveau reste très problématique. Mais, pour expliquer les suggestions sexuelles, voire homosexuelles, du jobelin, il faudrait revoir de plus près le langage des sotties. Dans ces divertissements carnavalesques, la raillerie et le dénigrement se nourrissent d'un argot où l'on reconnaît au moins quelques types homosexuels, y compris Coquillard et Mère Sotte, dont certaines confréries d'amuseurs, comme les Galants-sans-souci, ont pu se faire une spécialité. Or, s'il est vrai que Villon a eu des contacts au moins épisodiques avec les malfaiteurs de grand chemin, il est évident qu'il était aussi en étroit rapport avec des confréries, comme celle de la Basoche du Châtelet, qui jouait une sottie le jour du Mardi gras. Ne faut-il pas chercher de ce côté le maillon qui manque à la chaîne explicative du jobelin ? Entre la subversion et l'inversion, il y a place pour le divertissement et son langage de carnaval. » Extrait de l’étude conduite par Denise François, professeur de linguistique à l'Université René-Descartes à Paris : « La littérature en argot et l’argot dans la littérature. »
Voici, pour illustrer ce propos, trois Ballades de François Villon. La première, sans doute la plus connue, n’emploie aucun mot d’argot et ne nécessite donc pas de traduction. Les deux autres, beaucoup moins connues pour ne pas dire confidentielles, sont très difficiles à déchiffrer sans la clé de l’argot employé. Même l’oralisation de ces deux textes, - exercice que je vous invite à réaliser pour apprécier la sonorité et toute la force et la richesse des mots employés – ne permet que d’en deviner le sens général. Heureusement pour nous, d’éminents spécialistes sont parvenus à traduire ces textes. Vous trouverez, à la fin de ces deux textes, le lien avec le document extraordinaire qui révèle cette traduction, enrtichie de toutes les explications sur le vocabulaire et les expressions, décortiqués mot à mot.
L’Epitaphe, Ballade des pendus
Frères humains qui après nous vivez,
N’ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous merci,
Vous nous voyez ci attachés, cinq, six,
Quant de la chair, que trop avons nourrie,
Elle est pieça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s’en rie
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Se frères vous clamons, pas n’en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois, vous savez
Que tous hommes n’ont pas le sens rassis
Excusez nous, puis que sommes transis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l’infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
La pluie nous a debués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis ;
Pies, corbeaux nous ont les yeux cavés
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis;
Puis ça, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetez d’oiseaux que dès à coudre,
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Prince Jésus, qui sur tous a maîtrie,
Gardez qu’Enfer n’aie de nous seigneurie.
A lui n’avons que faire ni que soudre.
Hommes, ici n’aient point de moquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Ballade 1 en Jargon de François Villon
A Parouart le grant mathegaudie
Ou accolez sont duppez et noirciz
Et par les anges suivans la paillardie
Sont greffiz et prins cinq ou six
La sont bleffleurs au plus hault bout assis
Pour le eviage et bien hault mis au vent
Escheques moy tost ces coffres massis
Car vendengeurs des ances circoncis
S'en brouent du tout a neant
Eschec eschec pour le fardis.
Broues moy sur ces gours passans
Advises moy bien tost le blanc
Et pictonnes au large sus les champs
Qu'au mariage ne soiez sur le banc
Plus qu'un sac n'est de plastre blanc
Si gruppes estes des carieux
Rebignes moy tost ces enterveux
Et leur monstres destrois le bris
Qu'enclaves ne soies deux et deux
Eschec eschec pour le fardis.
Plantes aux hurmes vos picons
De paour des bisans si tres durs
Et aussi d'estre sur les joncs
Enmahes en coffres en gros murs
Escharices ne soies point durs
Que le grand Can ne vous face essorez
Songears ne soies pour dorez
Et babignes tousjours aux ys
Des sires pour les desbouses
Eschec, eschec pour le fardis.
Prince froart des arques petis
L'un des sires si ne soit endormis
Luez au bec que ne soies greffiz
Et que vos emps n'en aient du pis
Eschec, eschec pour le fardis
Ballade II en Jargon de François Villon
Coquillars en aruans a ruel
Men ys vous chante que gardes
Que n'y laissez et corps et pel
Qu'on fist de Collin l'escailler
Devant la roe babiller
Il babigna pour son salut
Pas ne scavoit oingnons peller
Dont l'amboureux luy rompt le suc.
Changes voz andosses souvent
Et tires tout droit au temple
Et eschiques tost en brouant
Qu'en la jarte ne soiez emple
Montigny y fut par exemple
Bien ataches au halle grup
Et y jargonnast il le tremple
Dont l'ambourex luy rompt le suc.
Gailleurs bien faitz en piperie
Pour ruer les ninars au loing
A l'asault tost sans suerie
Que les mignons ne soient au gaing
Farciz d'un plumbis a coing
Qui griffe au gard le duc
Et de la dure si tres loing
Dont l'ambourex luy rompt le suc.
Prince, arriere du ruel
Et n'eussies vous denier ne pluc
Qu'au giffle ne laissez l'appel
Pour l'ambourex qui rompt le suc.
Une excellente étude de Ionela Manolesco, intitulée « Quatre Ballades de Villon en jargon traduites en français moderne », permet d’approcher ce langage haut en couleur et riche en métaphores. Traduction des ballades I, II, VI, IX. Études françaises, vol. 16, n° 1, 1980, p. 71-107. http://id.erudit.org/iderudit/036706ar
Outre l’emploi d’une langue spécifique, que seuls les initiés pouvaient comprendre, les gueux possédaient une organisation, calquée sur celle des merciers. Cette organisation plonge ses origines dans l’histoire.
D’après les ouvrages précités, la corporation des gueux et mercelots s’était modelée sur la grande corporation des merciers dont elle avait emprunté le langage et l’organisation. L'ouvrage de Pechon de Ruby publié à Lyon à la toute fin du XVIe siècle, est une description de la vie, plus ou moins romancée, de l'auteur parmi les mercelots auxquels il a été affilié. Il nous en décrit la vie, l'organisation, et surtout le langage. Il s'agit d'une corporation possédant une hiérarchie rigoureusement observée avec des échelons stricts correspondant à des niveaux d’initiations, des métiers et des « droits », avec ses apprentis (péchons), ses compagnons (blesches), ses maîtres (coesres) réunis sous l'autorité du Grand Coesre (Le Roi des Gueux), lui-même assisté de lieutenants provinciaux, ou cagous. Ces aventures, vécues sur le « trimard » ont, dans plus d'un passage, un réel accent de vérité.
On distinguait ainsi : les Pechons ou apprentis ; les Blesches, qui correspondent au premier degré d’initiation, au métier de petit mercier ou mercelot, qui ne pouvaient vendre que des marchandises au détail sur de petits éventaires suspendus à leur col. De fait, ce sont des marchands ambulants, ou plutôt de faux marchands en rupture de mercerie et qui, sous le couvert de leur métier, pratiquent toutes sortes de vols et d'escroqueries ; les Coesmes, Coesmelotiers ou Coesmelotiers huré, merciers en titre, jouissant de la plénitude de l’initiation, c'est-à-dire du droit de porter balle sur leurs épaules et de vendre des marchandises à la grosse. Ces trois degrés, apprenti, petit mercier, gros mercier, sont communs à l’ordre des gueux et à la corporation de la véritable mercerie.
Viennent ensuite trois ordres supérieurs dont les fonctions et les titres appartiennent en propre aux Gueux :
Les cagous, chefs de province ou pasquelin, chargés de la police des gueux en chaque province du royaume et de l’instruction des novices. Cette instruction consistait à mendier selon les règles de l’art, à simuler des plaies et des maladies, à endormir la vigilance des chiens de garde au moyen de certaines drogues, enfin à exécuter mille tours industrieux pour s’approprier le bien d’autrui. Les cagous exerçaient leur autorité de chefs de province comme lieutenants du grand Coesre, chef suprême de la confrérie des gueux.
Les archisuppôts, dénués de puissance exécutive, mais marchant à l’égal des cagous et ne relevant que du Grand Coesre, composaient le collège des prêtres et des savants de la confrérie. C’étaient, pour la plupart, des écoliers débauchés et des clercs dissolus ou interdits, charger d’enseigner le Jargon, de le retrancher et le réformer à leur guise. Ils jouissaient, comme les cagous, du privilège de travailler où et comme ils voulaient, sans rien payer au Grand Coesre.
Le grand Coesre, chef suprême investi de pouvoir absolu, était élu chaque année par les Etats généraux de la corporation et indéfiniment rééligible. « Le grand Coesre, dit Sauval, prend quelquefois le nom de Roi de Thunes, à cause d’un scélérat appelé de la sorte, qui fut roi trois ans de suite, et qui se faisait traîner par deux grands chiens dans une petite charrette, et mourut à Bordeaux sur une roue. » (Antiquités de Paris, I, p.514). Montaigne connaissait cette organisation des Gueux qui, de son temps, avait, dit-il, « leurs dignitez et ordres politiques » (Essais, livre XIII, chapitre XIII). Nul ne pouvait être élu grand Coesre qu’il n’eût été cagou ou archisuppôt. Tout membre de la confrérie devait un tribut annuel au grand Coesre, outre certains droits et redevances en nature. Les hardes et l’argent des gueux qui refusaient de reconnaître son autorité étaient confisqués à son profit, et les Etats généraux punissaient les récalcitrants de peines corporelles….
Après deux siècles « classiques », les XVIIe et XVIIIe siècles, marqués par la quasi absence des gueux dans la littérature dite « noble » - ils restent cependant bien présents dans les fables, les contes, les nouvelles et quelques romans de terroirs-, le XIXe siècle va les redécouvrir et la littérature écrire quelques unes de ses plus belles pages à leur sujet. Que l’on songe aux Misérables de Victor Hugo ou aux Mystères de Paris d’Eugène Sue pour ne parler que des deux plus connus.
Leur langage si particulier va tout naturellement venir qualifier les personnages des gueux, les auteurs n’hésitant pas à fouiller dans les ouvrages de références du passé (Victor Hugo pour composer Notre-Dame de Paris), à faire appel à leur mémoire et leur vécu (Victor Hugo encore pour Les Misérables) ou bien à s’immerger quelques temps au cœur des quartiers misérables et des populations de marginaux qui les peuplent afin de s’imprégner de leurs personnalités, de leurs us et coutumes, enfin de leurs idiomes, expressions et vocabulaires singuliers, l’argot (Eugène Sue pour écrire Les Mystères de Paris).
Notre-Dame de Paris va mettre en scène les gueux et leur chef, Clopin Trouillefou, « roi de Thunes, successeur du grand Coësre, suzerain suprême du royaume de l'argot » dans des scènes qui sont conformes aux connaissances issues des descriptions de contemporains (Cf. plus haut). Le passage ci-après illustre parfaitement ce propos.
Grégoire s’est égaré au cœur de la cours des miracles et est capturé par un aveugle, un boiteux et un cul de jatte qui, après une course-poursuite, s’en sont saisis.
[…]
Autour d'un grand feu qui brûlait sur une large dalle ronde, et qui pénétrait de ses flammes les tiges rougies d'un trépied vide pour le moment, quelques tables vermoulues étaient dressées çà et là, au hasard, sans que le moindre laquais géomètre eût daigné ajuster leur parallélisme ou veiller à ce qu'au moins elles ne coupassent pas à des angles trop inusités. Sur ces tables reluisaient quelques pots ruisselants de vin et de cervoise, et autour de ces pots se groupaient force visages bachiques, empourprés de feu et de vin. C'était un homme à gros ventre et à joviale figure qui embrassait bruyamment une fille de joie, épaisse et charnue. C'était une espèce de faux soldat, un narquois, comme on disait en argot, qui défaisait en sifflant les bandages de sa fausse blessure, et qui dégourdissait son genou sain et vigoureux, emmaillotté depuis le matin dans mille ligatures. Au rebours, c'était un malingreux qui préparait avec de l'éclairé et du sang de bœuf sa jambe de Dieu du lendemain.
Deux tables plus loin, un coquillart, avec son costume complet de pèlerin, épelait la complainte de sainte Reine, sans oublier la psalmodie et le nasillement. Ailleurs un jeune hubin prenait une leçon d'épilepsie d'un vieux sabouleux qui lui enseignait l'art d'écumer en mâchant un morceau de savon. A côté, un hydropique se dégonflait, et faisait boucher le nez à quatre ou cinq larronnesses, qui se disputaient à la même table un enfant volé dans la soirée. Toutes circonstances qui, deux siècles plus tard, semblèrent si ridicules à la cour, comme dit Sauval, qu'elles servirent de passe-temps au roi et d'entrée au ballet royal de la Nuit, divisé en quatre parties et dansé sur le théâtre du Petit-Bourbon. « Jamais, ajoute un témoin oculaire de 1653, les subites métamorphoses de la Cour des Miracles n'ont été plus heureusement représentées. Benserade nous y prépara par
des vers assez galants. »
Le gros rire éclatait partout, et la chanson obscène. Chacun tirait à soi, glosant et jurant sans écouter le voisin. Les pots trinquaient, et les querelles naissaient au choc des pots, et les pots ébréchés faisaient déchirer les haillons.
Un gros chien, assis sur sa queue, regardait le feu. Quelques enfants étaient mêlés à cette orgie. L'enfant volé, qui pleurait et criait. Un autre, gros garçon de quatre ans, assis les jambes pendantes sur un banc trop élevé, ayant de la table jusqu'au menton, et ne disant mot. Un troisième étalant gravement avec son doigt sur la table le suif en fusion qui coulait d'une chandelle. Un dernier, petit, accroupi dans la boue, presque perdu dans un chaudron qu'il raclait avec une tuile, et dont il tirait un son à faire évanouir Stradivarius.
Un tonneau était près du feu, et un mendiant sur le tonneau. C'était le roi sur son trône.
Les trois qui avaient Gringoire l'amenèrent devant ce tonneau, et toute la bacchanale fit un moment silence, excepté le chaudron habité par l'enfant.
Gringoire n'osait souffler ni lever les yeux.
— Hombre, quita tu sombrero ! dit l'un des trois drôles à qui il était ; et avant qu'il eût compris
ce que cela voulait dire, l'autre lui avait pris son chapeau. Misérable bicoquet, il est vrai,
mais bon encore un jour de soleil ou un jour de pluie. Gringoire soupira.
Cependant le roi, du haut de sa futaille, lui adressa la parole.
« Qu'est-ce que c'est que ce maraud ? »
Gringoire tressaillit. Cette voix, quoique accentuée par la menace, lui rappela une autre voix qui le matin même avait porté le premier coup à son mystère, en nasillant au milieu de l'auditoire : la charité, s'il vous plaît ! Il leva la tête. C'était en effet Clopin Trouillefou.
Clopin Trouillefou, revêtu de ses insignes royaux, n'avait pas un haillon de plus ni de moins. Sa plaie au bras avait déjà disparu. Il portait à la main un de ces fouets à lanières de cuir blanc dont se servaient alors les sergents à verge pour serrer la foule, et que l'on appelait boullayes. Il avait sur la tête une espèce de coiffure cerclée et fermée par le haut ; mais il était difficile de distinguer si c'était un bourrelet d'enfant ou une couronne de roi, tant les deux choses se ressemblent.
Cependant Gringoire, sans savoir pourquoi, avait repris quelque espoir en reconnaissant dans le roi de la Cour des Miracles son maudit mendiant de la grand'salle.
« Maître, balbutia-t-il…. Monseigneur…. Sire…. comment dois-je vous appeler ? » dit-il enfin, arrivé au point culminant de son crescendo, et ne sachant plus comment monter ni redescendre.
— Monseigneur, Sa Majesté, ou camarade, appelle-moi comme tu voudras. Mais dépêche. Qu'as-tu à dire pour ta défense ?
— Pour ta défense ? pensa Gringoire, ceci me déplaît. » Il reprit en bégayant : ce je suis celui qui ce matin…
— Par les ongles du diable ! interrompit Clopin, ton nom, maraud, et rien de plus. Écoute. Tu es devant trois puissants souverains : moi, Clopin Trouillefou, roi de Thunes, successeur du grand Coësre, suzerain suprême du royaume de l'argot ; Mathias Hungadi Spicali, duc d'Egypte et de Bohême, ce vieux jaune que tu vois là avec un torchon autour de la tête ; Guillaume Rousseau, empereur de Galilée, ce gros qui ne nous écoute pas et qui
caresse une ribaude. Nous sommes tes juges. Tu es entré dans le royaume d'argot sans être argotier, tu as violé les privilèges de notre ville. Tu dois être puni, à moins que tu ne sois capon, franc-mitou ou rifodé, c'est-à-dire, dans l'argot des honnêtes gens, voleur, mendiant ou vagabond. Es-tu quelque chose comme cela ? Justifie-toi ; décline tes qualités.
— Hélas ! dit Gringoire, je n'ai pas cet honneur. Je suis l'auteur…
— Cela suffit, reprit Trouillefou, sans le laisser achever. Tu vas être pendu. Chose toute simple, messieurs les
honnêtes bourgeois ! comme vous traitez les nôtres chez vous, nous traitons les vôtres chez nous. La loi que vous faites aux truands, les truands vous la font. C'est votre faute si elle est méchante. Il faut bien qu'on voie de temps en temps une grimace d'honnête homme au-dessus du collier de chanvre ; cela rend la chose honorable. Allons, l'ami, partage gaiement tes guenilles à ces demoiselles. Je vais te faire pendre pour amuserles truands, et tu leur donneras ta bourse pour boire. Si tu as quelque momerie à faire, il y a là-bas dans l'égrugeoir un très-bon Dieu le Père, en pierre, que nous avons volé à Saint-Pierre aux Bœufs. Tu as quatre minutes
pour lui jeter ton âme à la tête. »
La harangue était formidable.
" Bien dit, sur mon âme ! Clopin Trouillefou prêche comme un saint-père le pape, s'écria l'empereur de Galilée en cassant son pot pour étayer sa table.
— Messeigneurs les empereurs et rois, dit Gringoire avec sang-froid (car je ne sais comment la fermeté lui était revenue, et il parlait résolument), vous n'y pensez pas ; je m'appelle Pierre Gringoire, je suis le poète dont on a représenté ce matin une moralité dans la grand'salle du Palais.
— Ah ! c'est toi, maître ! dit Clopin. J'y étais, par la tête-Dieu ! Eh bien ! camarade, est-ce une raison, parce que tu nous à ennuyés ce matin, pour ne pas être pendu ce soir ?
— J'aurai de la peine à m'en tirer, » pensa Gringoire. Il tenta pourtant encore un effort, " Je ne vois pas pourquoi, dit-il, les poètes ne sont pas rangés parmi les truands. Vagabond, Aesopus le fut ; mendiant, Homerus le fut ; voleur, Mercurius l'était... »
Clopin l'interrompit : ce je crois que tu veux nous matagraboliser avec ton grimoire. Pardieu, laisse-toi pendre, et pas tant de laçons.
— Pardon, monseigneur le roi de Thunes, répliqua Gringoire, disputant le terrain pied à pied. Cela en vaut la peine. Un moment ! Écoutez-moi vous ne me condamnerez pas sans m'entendre »
Sa malheureuse voix, en effet, était couverte par le vacarme qui se faisait autour de lui. Le petit garçon raclait son chaudron avec plus de verve que jamais ; et pour comble, une vieille femme venait de poser sur le trépied une poêle pleine de graisse, qui glapissait au feu avec un bruit pareil aux cris d'une troupe d'enfants, qui poursuit un masque.
Cependant Clopin Trouillefou parut conférer un moment avec le duc d'Egypte et l'empereur de Galilée, lequel était complètement ivre. Puis il cria aigrement : " Silence donc ! » et comme le chaudron et la poêle à frire ne l'écoutaient pas et continuaient leur duo, il sauta à bas de son tonneau, donna un coup de pied dans le
chaudron, qui roula à dix pas avec l'enfant, un coup de pied dans la poêle, dont toute la graisse
se renversa dans le feu, et il remonta gravement sur son trône, sans se soucier des pleurs étouffés de l'enfant, ni des grognements de la vieille, dont le souper s'en allait en belle flamme blanche.
Trouillefou fit un signe, et le duc, et l'empereur, et les archisuppôts et les cagoux vinrent se ranger autour de lui en un fer-à-cheval, dont Gringoire, toujours rudement appréhendé au corps, occupait le centre. C'était un demi-cercle de haillons, de guenilles, de clinquant, de fourches, de haches, de jambes avinées, de gros bras nus, de figures sordides, éteintes et hébétées. Au milieu de cette table ronde de la gueuserie, Clopin Trouillefou, comme le doge de ce sénat, comme le roi de cette pairie, comme le pape de ce conclave, dominait, d'abord de toute la hauteur de son tonneau, puis de je ne sais quel air hautain, farouche et formidable qui faisait pétiller sa prunelle et corrigeait dans son sauvage profil le type bestial de la race truande. On eût dit une hure parmi des groins.
— Écoute, dit-il à Gringoire en caressant son menton difforme avec sa main calleuse ; je ne vois pas pourquoi tu ne serais pas pendu. Il est vrai que cela a l'air de te répugner ; et c'est tout simple : vous autres bourgeois, vous n'y êtes pas habitués. Vous vous faites de la chose une grosse idée. Après tout, nous ne te voulons pas de mal. Voici un moyen de te tirer d'affaire pour le moment. Veux-tu être des nôtres? »
On peut juger de l'effet que fit cette proposition sur Gringoire, qui voyait la vie lui échapper et commençait à lâcher prise. Il s'y rattacha énergiquement.
" Je le veux, certes, bellement, dit-il.
— Tu consens, reprit Clopin, à t’enrôler parmi les gens de la petite flambe ?
— De la petite flambe, précisément, répondit Gringoire.
— Tu te reconnais membre de la franche bourgeoisie ? reprit le roi de Thunes. 
— De la franche bourgeoisie.
— Sujet du royaume d'argot ?
— Du royaume d'argot.
— Truand ?
— Truand.
— Dans l'âme ?
— Dans l'âme.
— Je te fais remarquer, reprit le roi, que tu n'en seras pas moins pendu pour cela.
— Diable ! dit le poète.
— Seulement, continua Clopin imperturbable, tu seras pendu plus tard, avec plus de cérémonie, aux frais de la bonne ville de Paris, à un beau gibet de pierre, et par les honnêtes gens. C'est une consolation.
— Comme vous dites, répondit Gringoire.
— Il y a d'autres avantages. En qualité de franc bourgeois, tu n'auras à payer ni boues, ni pauvres, ni lanternes, à quoi sont sujets les bourgeois de Paris.
— Ainsi soit-il, dit le poète. Je consens. Je suis truand, argotier, franc bourgeois, petite flambe, tout ce que vous voudrez ; et j'étais tout cela d'avance, monsieur le roi de Thunes, car je suis philosophe ; et omnia in philosophia, omnes in philosopho continentur, comme vous savez. »
Le roi de Thunes fronça le sourcil.
— Pour qui me prends-tu, l'ami ? Quel argot de juif de Hongrie nous chantes-tu là ? Je ne sais pas l'hébreu. Pour être bandit, on n'est pas juif. Je ne vole même plus, je suis au-dessus de cela, je tue. Coupe-gorge, oui ; coupe-bourse, non. »
Gringoire tâcha de glisser quelque excuse à travers ces brèves paroles que la colère saccadait de plus en plus.
" Je vous demande pardon, monseigneur. Ce n'est pas de l'hébreu, c'est du latin.
— Je te dis, reprit Clopin avec emportement, que je ne suis pas juif, et que je te ferai pendre, ventre de synagogue ! ainsi que ce petit marcandier de Judée qui est près de toi, et que j'espère bien voir clouer un jour sur un comptoir, comme une pièce de fausse monnaie qu'il est ! »
En parlant ainsi, il désignait du doigt le petit juif hongrois barbu, qui avait accosté Gringoire de son facitote carilatem, et qui, ne comprenant pas d'autre langue, regardait avec surprise la mauvaise humeur du roi de Thunes déborder sur lui.
Enfin, monseigneur Clopin se calma.
— Maraud, dit-il à notre poète, tu veux donc être truand ?
— Sans doute, répondit le poète.
— Ce n'est pas le tout de vouloir, dit le bourru Clopin ; la bonne volonté ne met pas un oignon de plus dans la soupe, et n'est bonne que pour aller en paradis; or, paradis et argot sont deux. Pour être reçu dans l'argot, il faut que tu prouves que tu es bon à quelque chose, et pour cela que tu fouilles le mannequin.
— Je fouillerai, dit Gringoire, tout ce qu'il vous plaira. »
Clopin fit un signe. Quelques argotiers se détachèrent du cercle et revinrent un moment après. Ils apportaient deux poteaux terminés à leur extrémité inférieure par deux spatules en charpente, qui leur faisaient prendre aisé- ment pied sur le sol ; à l'extrémité supérieure des deux poteaux ils adaptèrent une solive transversale, et le tout constitua une fort jolie potence portative que Gringoire eut la satisfaction de voir se dresser devant lui en un clin d'oeil.
Rien n'y manquait, pas même la corde qui se balançait gracieusement au-dessous de la traverse.
" Où veulent-ils en venir ? » se demanda Gringoire avec quelque inquiétude. Un bruit de sonnettes qu'il entendit au même moment mit fin à son anxiété ; c'était un mannequin que les truands suspendaient par le cou à la corde, espèce d'épouvantail aux oiseaux, vêtu de rouge, et tellement chargé de grelots et de clochettesqu'on eût pu en harnacher trente mules castillanes. Ces mille sonnettes frissonnèrent quelque temps aux oscillations de la corde, puis s'éteignirent peu à peu, et se turent enfin, quand le mannequin eut été ramené à l'immobilité par cette loi du pendule qui a détrôné la clepsydre et le sablier.
Alors Clopin, indiquant à Gringoire un vieil escabeau chancelant, placé au-dessous du mannequin :
" Monte là-dessus.
— Mort-diable, objecta Gringoire, je vais me rompre le cou. Votre escabelle boite comme un distique de Martial ; elle a un pied hexamètre et un pied pentamètre.
— Monte, » reprit Clopin.
Gringoire monta sur l'escabeau, et parvint, non sans quelques oscillations de la tête et des bras, à y retrouver
son centre de gravité.
" Maintenant, poursuivit le roi de Thunes, tourne ton pied droit autour de ta jambe gauche et dresse-toi sur la pointe du pied gauche.
— Monseigneur, dit Gringoire, vous tenez donc absolument à ce que je me casse quelque membre ? » .
Clopin hocha la tête.
" Écoute, l'ami, tu parles trop. Voilà en deux mots de quoi il s'agit : tu vas te dresser sur la pointe du pied, comme je te le dis ; de cette façon tu pourras atteindre jusqu'à la poche du mannequin ; tu y fouilleras ; tu en
tireras une bourse qui s'y trouve ; et si tu fais tout cela sans qu'on entende le bruit d'une sonnette, c'est bien ; tu seras truand. Nous n'aurons plus qu'à te rouer de coups pendant huit jours.
— Ventre-Dieu ! je n'aurai garde, dit Gringoire. Et si je fais chanter les sonnettes ?
— Alors tu seras pendu. Comprends-tu ?
— Je ne comprends pas du tout, répondit Gringoire.
— Écoute encore une fois. Tu, vas fouiller le mannequin et lui prendre sa bourse ; si une seule sonnette bouge dans l'opération, tu seras pendu. Comprends-tu cela ?
— Bien, dit Gringoire ; je comprends cela. Après ?
— Si tu parviens à enlever la bourse sans qu'on entende les grelots, tu es truand, et tu seras roué de coups pendant huit jours consécutifs.Tu comprends sans doute, maintenant?
— Non, monseigneur; je ne comprends plus. Où est mon avantage? pendu dans un cas, battu dans l'autre ?
— Et truand, reprit Clopin, et truand, n'est-ce rien ? C'est dans ton intérêt que nous te battrons, afin de t'endurcir aux coups.
— Grand merci, répondit le poète
— Allons, dépêchons, dit le roi en frappant du pied sur son tonneau, qui résonna comme une grosse caisse. Fouille le mannequin, et que cela finisse. Je t'avertis une dernière fois que si j'entends un seul grelot, tu prendras la place du mannequin. »
La bande des argotiers applaudit aux paroles de Clopin, et se rangea circulairement autour de la potence, avec un rire tellement impitoyable que Gringoire vit qu'il les amusait trop pour n'avoir pas tout à craindre d'eux. Il ne lui restait donc plus d'espoir, si ce n'est la frêle chance de réussir dans la redoutable opération qui lui était imposée ; il se décida à la risquer, mais ce ne fut pas sans avoir adressé d'abord une fervente prière au mannequin qu'il allait dévaliser, et qui eût été plus facile à attendrir que les truands. Cette myriade de sonnettes avec leurs petites langues de cuivre lui semblaient autant de gueules d'aspics ouvertes, prêtes à mordre et à siffler.
« Oh ! disait-il tout bas, est-il possible que ma vie dépende de la moindre des vibrations du moindre de ces grelots ? Oh ! ajoutait-il les mains jointes, sonnettes, ne sonnez pas ! clochettes, ne clochez pas ! grelots, ne grelottez pas ! »
Il tenta encore un effort sur Trouillefou.
" Et s'il survient un coup de vent ? lui demanda-t-il.
— Tu seras pendu, » répondit l'autre sans hésiter.
Voyant qu'il n'y avait ni répit, ni sursis, ni faux-fuyant possible, il prit bravement son parti ; il tourna son pied droit autour de son pied gauche, se dressa sur son pied gauche, et étendit le bras..... mais au moment où il touchait le mannequin, son corps, qui n'avait plus qu'un pied, chancela sur l'escabeau, qui n'en avait que trois ; il voulut machinalement s'appuyer au mannequin, perdit l'équilibre et tomba lourdement sur la terre, tout assourdi par la fatale vibration des mille sonnettes du mannequin, qui, cédant à l'impulsion de sa main, décrivit d'abord une rotation sur lui-même, puis se balança majestueusement entre les deux poteaux.
" Malédiction ! » cria-t-il en tombant, et il resta comme mort, la face contre terre.
Cependant il entendait le redoutable carillon au-dessus de sa tête, et le rire diabolique des truands, et la voix de Trouillefou, qui disait :
" Relevez-moi le drôle, et pendez-le-moi rudement. »
Il se leva. On avait déjà décroché le mannequin pour lui faire place.
Les argotiers le firent monter sur l'escabeau. Clopin vint à lui, lui passa la corde au cou, et, lui frappant sur l'épaulé : « Adieu ! l'ami. Tu ne peux plus échapper maintenant, quand même tu digérerais avec les boyaux
du pape… »
Le mot grâce expira sur les lèvres de Gringoire. Il promena ses regards autour de lui ; mais aucun espoir : tous riaient.
« Bellevigne de l'Étoile, dit le roi de Thunes à un énorme truand, qui sortit des rangs, grimpe sur la traverse. »
Bellevigne de l'Étoile monta lestement sur la solive transversale, et au bout d'un instant, Gringoire, en levant les yeux, le vit avec terreur accroupi sur la traverse au-dessus de sa tête...
« Maintenant, reprit Clopin Trouillefou, dès que je frapperai des mains, Andry le Rouge, tu jetteras l'escabelle à terre d'un coup de genou ; François Chante-Prune, tu te pendras aux pieds du maraud ; et toi, Bellevigne, tu te
jetteras sûr ses épaules ; et tous trois à la fois, entendez-vous ?»
Gringoire frissonna.
« Y êtes-vous ? » dit Clopin Trouillefou aux trois argotiers prêts à se précipiter sur Gringoire. Le pauvre patient eut un moment d'attente horrible, pendant que Clopin repoussait tranquillement du bout du pied dans le feu quelques brins de sarment que la flamme n'avait pas gagnés, « Y êtes-vous ? » répéta-t-il, » et il ouvrit ses mains pour frapper. Une seconde de plus, c'en était fait.
Mais il s'arrêta, comme averti par une idée subite.
" Un instant, dit-il ; j'oubliais ! Il est d'usage que nous ne pendions pas un homme sans demander s'il y a une femme qui en veut. Camarade, c'est ta dernière ressource. Il faut que tu épouses une truande ou la corde. »
Cette loi bohémienne, si bizarre qu'elle puisse sembler au lecteur, est aujourd'hui encore écrite tout au long dans la vieille législation anglaise. Voyez Burington's Observations.
Gringoire respira. C'était la seconde fois qu'il revenait à la vie depuis une demi-heure. Aussi n'osait-il trop s'y fier.
" Holà ! cria Clopin remonté sur sa futaille, holà ! femmes, femelles, y a-t-il parmi vous, depuis la sorcière jusqu'à sa chatte, une ribaude qui veuille de ce ribaud ? Holà, Colette la Charonne ! Elisabeth Trouvain ! Simone Jodouyne ! Marie Piédebou ! Thonne la Longue ! Bérarde Fanouel ! Michelle Genaille ! Claude Ronge-oreille ! Mathurine Girorou ! Holà ! Isabeau la Thierrye ! Venez et voyez ! un homme pour rien ! qui en veut ? »
Gringoire, dans ce misérable état, était sans doute peu appétissant. Les truandes se montrèrent médiocrement touchées de la proposition. Le malheureux les entendit répondre : " Non ! non ! pendez-le, il y aura du plaisir pour toutes. »
Trois cependant sortirent de la foule et vinrent le flairer. La première était une grosse fille à face carrée. Elle examina attentivement le pourpoint déplorable du philosophe. La souquenille était usée et plus trouée qu'une poêle à griller des châtaignes. La fille fit la grimace. " Vieux drapeau ! » grommela-t-elle, et s'adressant à Gringoire : " Voyons ta cape ? — Je l'ai perdue, dit Gringoire. — Ton chapeau? — On me l'a pris. — Tes souliers ? — Ils commencent à n'avoir plus de semelles. — Ta bourse ? — Hélas ! bégaya Gringoire, je n'ai pas un denier parisis. — Laisse-toi pendre, et dis merci ! » répliqua la truande en lui tournant le dos.
La seconde, vieille, noire, ridée, hideuse, d'une laideur à faire tache dans la Cour des Miracles, tourna autour de Gringoire. Il tremblait presque qu'elle ne voulût de lui. Mais elle dit entre ses dents : « Il est trop maigre, » et s'éloigna.
La troisième était une jeune fille, assez fraîche et pas trop laide, — Sauvez-moi ! — lui dit à voix basse le pauvre diable. Elle le considéra un moment d'un air de pitié, puis baissa les yeux, fit un pli à sa jupe, et resta indécise. Il suivait des yeux tous ses mouvements ; c'était la dernière lueur d'espoir. — Non, dit enfin la jeune fille, non ! Guillaume Longue-joue me battrait. — Elle rentra dans la foule. […]
Livre 1 chapitre V, SUITE DES INCONVENIENTS
NOTRE-DAME DE PARIS -1831.
Victor Hugo (1802-1885)
Avec Les Mystères de Paris, Eugène Sue produit, entre juin 1842 et octobre 1843 une œuvre majeure, publiée sous forme de feuilleton, qui teint en haleine durant plus d’un an des centaines de milliers de lecteurs et d’illettrés qui se faisaient lire les chapitres dès leur parution dans le Journal des Débats. Avec cet ouvrage se constitue une certaine forme de conscience sociale. On dit même que la Révolution de 1848 est en partie née dans les pages des Mystères de Paris ou plutôt que le roman a créé le climat qui a permis cette révolution. Les Mystères de Paris mettent en scène le petit peuple des bas-fonds de Paris, les successeurs des gueux, avec leur travers et leurs règles, leurs bassesses et leurs grandeurs, leurs coutumes et leur argot. Le Roi des Gueux se nomme ici le Chourineur, personnification apparente du mal, en fait recelant une part de bonté que Rodolphe, le héros de l’ouvrage, contribuera à réévler.
Bien entendu, ce seront Les Misérables de Victor Hugo, roman historique, social et philosophique publié en 1862, qui, prolongeant son Discours sur la misère, publié en 1849, vont peindre de manière réaliste la société des gens humbles et de ceux que la société rejettent. Les pauvres, les truands, les bagnards, beaucoup victimes innocentes, constituent les vrais héros de cette fresque épique dans laquelle souffle un vent révolutionnaire.
A partir de là, la littérature populaire du XIXe siècle s’empare de la figure du gueux pour, peu à peu, dénoncer les excès de la société, ses injustices et ses bassesses, que ce soit dans le roman réaliste, dans le roman naturaliste et, bien entendu, dans le roman social. Une galerie de personnages traditionnels de bons vagabonds et de grands gueux, condamnés injustement à l’errance, rejetés et opprimés, subissant les assauts des éléments et, pire encore, ceux des hommes, se met peu à peu en scène. Que l’on songe à Guillaume le réfractaire, écrit en 1876 par Isidore Venet ou à Le Plus hardi des gueux publié en 1878 par Alfred Assolant, porteurs de valeurs comme le courage, la liberté et la justice. Cette littérature participe à l’édification d’une légende dorée des gueux, prolongée à la fin du siècle par des poètes comme Marcel Schwob qui produit une Etude sur l’Argot Français en 1889, à partir d’un travail sur l’argot des coquillards utilisé par François Villon (auquel il consacre une bibliographie enthousiaste) et des poèmes à la gloire des gueux, ou encore Auguste Fourès, auteur de La Gueuserie : coureurs de grands chemins et batteurs de pavé, ouvrage à caractère ethnographique publié en 1889, qui constitue une galerie de portraits « des gueux qui passent par notre midi méridional ». Il présente ainsi les montreurs d’ours, les montreurs de bêtes, la femme-Hercule, les marionnettistes, la marchande de complaintes, la marchande d’histoire et ses livrets écrits et illustrés qu’elle vend pour « apprendre à lire aux enfants », mais aussi des gens du pays, des étrangers anglais, italiens,, des gitans, tous bohémiens nomades.
Les « poètes des pauvres » selon l’expression de Magne (Les poètes des pauvres, édité au Mercure de France en juin 1901), construisent leurs œuvres autour de la misère, de l’errance, et prennent la défense de ceux qui les vivent en leur donnant la parole. On trouve là rassemblés, parmi tant d’autres, Jean Richepin (La Chanson des Gueux, 1876 ; Truandailles, 1890), Aristide Bruant (Dans la rue, Poésies 1889-1895 ; Les Bas-fonds, 1897) et Gabriel Randon, dit Jehan Rictus (Les Soliloques du pauvre, 1895/1897 ; Le cœur populaire, 1914).
Ce que dénonce avec virulence Jean Richepin (Truandailles, 1890) comme Octave Mirbeau (dans la nouvelle intitulée Sur la route, incluse dans le recueil La vache tachetée, 1921), c’est que l’on meurt anonymement à côté de ceux qui ont chaud. On retrouve les mêmes propos chez Guy de Maupassant dans la nouvelle “Le gueux” publiée en 1884 dans Contes et nouvelles, où le héros éponyme, mendiant et infirme, n’est plus un être humain mais seulement un être encombrant. Les gendarmes le rouent de coups, puis l’enferment dans une geôle. Il est une chose que l’on maltraite, que l’on l’oublie et qui s’efface : « Quand on vint pour l’interroger au petit matin, on le trouva mort sur le sol. Quelle surprise ! ». De même la fin de la nouvelle L’Aveugle, publiée en 1882 montre la profonde bêtise humaine qui fait réagir le narrateur, lui inspirant « un souvenir triste et une pensée mélancolique vers le gueux, si déshérité dans la vie que son horrible mort fut un soulagement pour tous ceux qui l’avaient connu ».
Jules Vallès dans Les Enfants du peuple, 1879 ou dans L’Insurgé 1886, par exemple et Octave Mirbeau dans ses écrits politiques, critiquent les institutions étatiques et la trahison des hommes politiques.
Pour Octave Mirbeau, l’État est le plus grand criminel « qui opprime, qui étouffe et qui écrase l’individu » (Le Gaulois, 25 février 1894) et tant qu’il existera, le vagabondage et la mendicité seront réprimés. La police et la justice participent à la criminalisation des classes populaires et ne représentent que l’intérêt d’une caste. Dans La Grève des électeurs, il dénonce le système politique bourgeois qui se prétend républicain et ne fait, dans les faits, qu’opprimer à son profit le peuple avec la bénédiction des électeurs moutonniers : Surtout, souviens-toi que l’homme qui sollicite tes suffrages est, de ce fait, un malhonnête homme, parce qu’en échange de la situation et de la fortune où tu le pousses, il te promet un tas de choses merveilleuses qu’il ne te donnera pas et qu’il n’est d’ailleurs pas en son pouvoir de te donner. [...] Les moutons vont à l’abattoir. Ils ne disent rien, et ils n’espèrent rien. Mais du moins ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l’électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des Révolutions pour conquérir ce droit.
Jules Vallès quant à lui, excelle aussi dans la dénonciation des rafles de pauvres et de miséreux et des crimes de la préfecture de Police, institution qui menace en permanence les libertés publiques. La société crée ainsi ses propres monstres, qui servent de boucs émissaires et de victimes expiatoires en temps de crise. Ceci est vrai de tout temps et reste malheureusement d’une pertinente actualité !
Laissons, pour finir, la parole à Jean Richepin pour célébrer ces « gens de rien » :
« [...] Mais cette révolte, je ne l’ai seulement pas exprimée ; cet amour que j’ai pour eux, je me suis gardé de le dire. Je sentais que cela pourrais effrayer, et je me suis tu. Je me suis contenté de faire vivre mes misérables, avec tous leurs vices, toutes leurs hontes, sans rien cacher, sans rien plaider pour ; et il faut croire que c’était encore trop puisqu’on m’en a puni. […] Et maintenant, (lecteur), feuillette ce livre abominable, pour te bien convaincre que je ne suis pas tant méprisable, quoique repris de justice et privé de mes droits civiques pour le reste de mes jours. Tu y rencontreras des cantilènes de mendiants, des ballades de baladeurs, des paysages, des coins de campagne, des bouts de rue, des petiots qui te demanderont l’aumône, des vieux, des marmiteux, des franche-canailles qui ont la main leste et la parole encore plus, mais aussi le cœur sur la main… » Jean Richepin, Préface à La Chanson des Gueux.
A SUIVRE...
Desmodus 1er
DESTRUCTION DE LA MAISON DE FRANCIS JAMMES À HASPARREN AVEC L'AIDE DE L'ETAT...!
Mireille Newman Jammes est la petite-fille du poète Francis Jammes (1868-1938) dont elle perpétue avec une incroyable énergie la mémoire depuis de nombreuses années. Au moment de la date anniversaire de la mort de son grand-père, elle nous a fait part d'une décision prise par la municipalité de Hasparren au sujet de Eyhartzea, la dernière demeure occupée par son aïeul.
Le texte suivant ainsi que les photos qui l'accompagnent sont de Mireille. Ces dernières parlent d'elles-mêmes et il n'est pas besoin de très longs discours pour comprendre la violence que représente, pour la famille de Francis Jammes et les lecteurs de ce grand poète du Sud-Ouest, l'éradication pure et simple d'un lieu qui a accompagné l'homme de lettres jusque dans ses derniers instants.
" Novembre 1938 - mort du poète à Hasparren dans sa maison Eyhartzea. En cet anniversaire nous devons vous annoncer une douloureuse nouvelle : la destruction de cette belle maison dans un parc magnifique qui depuis quelques années était devenu un jardin public bien entretenu.
Nous devons ces grands travaux (voir les photos de la démolition ou transformation ci-dessous) à Monsieur le Maire d'Hasparren...avec le soutien financier de l'Etat (voir photo).
Nous comprenons très bien que cette Maison Eyhartzea ne pouvait rester uniquement un "Mausolée Francis Jammes". Les œuvres de nos écrivains, musiciens et artistes doivent vivre avec leur temps alors pourquoi ne pas avoir gardé et respecté ce patrimoine en "lieu de rencontre et de création" où les nouvelles générations d'artistes auraient pu trouver inspiration, recueillement et échanges ? Depuis son rachat par la Municipalité d'Hasparren il avait été décidé qu'elle abriterait plusieurs associations culturelles : deux salles seraient réservées à Francis Jammes pour des expositions et un petit musée. Au fil des ans elle est devenue la maison d'une seule association sans bien savoir pourquoi ni comment.
Eyhartzea a traversé, certes, bien des difficultés pour survivre mais elle parvenait à garder son âme avec les souvenirs des passages de tous ces grands artistes, musiciens, écrivains et plus tard les rires des enfants et des habitants de la ville qui venaient dans le parc, devenu "jardin public" depuis de nombreuses années.
Triste anniversaire que ce 1er novembre 2011...
"26 mai. (1938) - Chasse vient me voir dans mon jardin, où je suis douloureusement étendu sous la paix des tilleuls, et il m'interroge sur les hôtes d'une vieille maison de maîtres entourée d'un parc et de champs et qu'il me désigne du bout de sa canne.
"Elle fut, lui dis-je, le dernier séjour d'un poète...." Les Airs du mois, Francis Jammes.
Mireille Newman Jammes
"Au plus loin du tropique" de Jean-Marie Dallet (Éditions du Sonneur, 2005), par Lionel-Édouard Martin
À quoi reconnaît-on un grand roman ? Au fait, répondait Gracq en substance, que retirée du texte la matière purement narrative il demeure quelque chose, souvent mal définissable, presque impalpable, mais quelque chose de bien présent dans chacune des pages où pourra s’investir le plaisir d’une relecture aléatoire hors de tout souci d’intrigue, pour le simple enchantement des retrouvailles avec ce « je ne sais quoi » qu’il faut bien pourtant nommer une esthétique – parce que tout grand roman est nécessairement une œuvre d’art où un artiste – le romancier – s’est engagé.
Appliquons donc à Au plus loin du tropique l’axiome de Gracq.
Matière narrative ? Elle se résume à peu de chose. Recluse sur un îlot pénitencier du Pacifique, une poignée de fripons décrépits, barbons bien typés, mal épargnés par la vie, vivote en ressassant ses souvenirs sous le cagnard des tropiques. Passe un cyclone dévastateur : un navigateur fait naufrage à proximité des côtes, et se voit secouru, « mal en point », par cette communauté de vieux gredins au cœur finalement tendre ; laquelle – « amnistie ! » – quitte bientôt l’atoll où le naufragé, un certain Kerlan, décide quant à lui de rester pour parfaire sa solitude et mieux se retrouver.
Et c’est à peu près tout.
Enlevons donc ce peu de chose, curons le « roman » jusqu’à l’os. Que reste-t-il ?
Mais l’essentiel : des images, fortes, où le stéréotype tropical n’est pas de mise, ou se voit bousculé cul par-dessus tête, non sans ironie, en deux temps trois mouvements : certes « [on] court sur la plage de Pernabaco au pied de la forêt vierge où disparaissent les chasseurs aux arcs de bambou, où feulent les tigres roux » – oui, mais dans ses rêves, et vite on « émerge d’un cauchemar plein de lions d’Abyssinie » pour retomber dans le « grumeleux concassage de corail blanc sur lequel […] progressent les bernard-l’hermite » ; des images, fortes, poussant comme la tempête en bourrasques drues la narration, servies par un lexique sans chichi ni tralala où un chat s’appelle un chat, où les corps se disent crûment, accablés de vieillesse, de maux et de luxure : « mais cela fait mal ? Oui, je sais, mais il faut bien nettoyer la viande râpée, les coupures du corail mon Dieu tu nous en donnes du tracas, mais tais-toi donc j’attaque maintenant ton malheureux bigoudi, ne gueule pas, j’ai de la douceur – on a de la douceur nous autres femmes et quand on est pute on en a plus encore, ce n’est pas comme les hommes qui n’ont rien que du désir brutal ».
Cela qui reste, ces intensités constantes, et surtout – surtout, me semble-t-il – le phrasé de Jean-Marie Dallet.
Le phrasé plus que la phrase, oui : Dallet vous rythme à la diable ses courts chapitres, vous les ponctue comme il lui chante, au grand dam de la virgule attendue, du point en souffrance, dans une respiration globalisante où tout se mêle, s’emmêle – présent, passé, ici, là-bas, haut, bas, devant, derrière, monologues intérieurs et poussée narrative, etc. – pour mieux se confondre, s’inclure, s’agglutiner, créant continuité fluide des espaces et des temps, des voix[1], sans rien qui semble pouvoir l’arrêter : pas un détail – ils foisonnent, pourtant ! – plus gros que l’autre – ou alors ils sont tous gros –, pas de ces focalisations théâtrales sur les drames passés, présents – les fameuses « scènes fortes » des romans d’opérette – qui pourtant ne manquent pas, mais qui surviennent et puis s’en vont comme si de rien n’était, ne créant pas plus l’événement que les autres petits faits de vie ponctuant les mornes existences des personnages.
L’épisode, le jour du cyclone, de la mort – de l’exécution ? – du Chinois (le dénommé Ah You, vidangeur condamné bien des années plus tôt à la guillotine pour avoir trucidé quelqu’un de ses confrères), illustre à mon sens particulièrement bien cette écriture de l’emmêlement lyrique. Qu’on en juge sur pièce : « alors qu’Ah You vient de se redresser une rafale emporte dans les airs la dernière tôle de l’église, elle vole, elle vrille, elle plonge comme un avion de guerre droit sur l’homme enfin debout : Seigneur, pitié pour lui, mais tu sais bien, Trinité, qu’il n’y a pas de pitié, et d’un coup précis, juste comme un couperet, la tôle tranche le cou du Chinois – maintenant un corps sans tête titube au cœur de l’ouragan dans une lumière grise de fin des temps, une tôle monte vers les nuages chargée en son centre de la tête sanglante[2] du vieil Ah You […] » Mélodrame ? La séquence pourrait facilement s’y prêter. Mais allons donc ! – « il n’y a pas de pitié » : juste une scène magistralement orchestrée, vigoureusement visuelle, et comme sonorisée par des répétitions impulsant un rythme de tumulte à cette page comme aux autres, et qui nous emporte et nous transporte sans lourdeur descriptive, narrative ou psychologisante : l’habituellement compact – église, corps d’homme – se désagrège, comme Dallet désagrège l’habituelle compacité romanesque, pesante et mollasse de tout son héritage littéraire, pour la recomposer à sa manière dans un phrasé tout de rapidité, vaguant de terre en ciel, et qui capte l’œil autant que l’oreille en confusion des sens, en méli-mélo lyrique.
Lyrique, Dallet ? Magnifiquement, rythmiquement lyrique ! Mais d’un lyrisme âpre, sans concession pour les mignardises ni pour les pleurnicheries, à l’ancre du concret, d’un réel non expurgé ; une poésie, oui, de la dureté, du vrai rugueux contre lequel les hommes se frottent et s’écorchent, et chargée d’une empathie comme distanciée qui souvent nous donne à rire ou à sourire, comme aussi rit Kerlan, naufragé, à demi mort sur la plage et grignoté déjà par les crabes, « d’un rire aigu, d’un rire meurtrier » ; d’un rire, somme toute, baroque – car Dallet est baroque, fondamentalement baroque, si, en littérature, c’est, le baroque tel que le définit Jean Rousset, « l’instabilité (les équilibres défaits, refaits, gonflés en courbes et spirales), la mobilité (visions et points de vue multiples […], la métamorphose (unité mouvante des ensembles qui se transforment), et la domination du décor »[3] ; voire d’un rire burlesque, si le style burlesque est un des avatars du style baroque, l’un n’excluant pas l’autre, bien au contraire, dans ce petit chef d’œuvre qu’on lit dans un emportement jubilatoire, puis qu’on relit au hasard des pages comme on suce lentement le bonbon gardé tout au long de la journée dans le creux de sa joue.[4]
Lionel-Édouard Martin
Pour une autre analyse, convergente avec la mienne, du roman de Jean-Marie Dallet, je me permets de renvoyer le lecteur au bel article de Marc Villemain, paru sur le blog de ce dernier.
[1] On pourrait penser, dans un tout autre style, à la Michèle Desbordes des Petites Terres (éditions Verdier, 2008), comme à certains romans de Claude Simon.
[2] On notera le clin d’œil au vers célèbre d’Apollinaire, « Soleil cou coupé ».
[3] Voir à ce sujet La Littérature de l'âge baroque en France. Circé et le Paon, Paris, José Corti, 1953. La présente citation est tirée du compte rendu, donné par Bruce Morrissette (in Revue belge de philologie et d’histoire, année 1963, volume 41), de l’Anthologie de la poésie baroque française (Armand Colin, 1961), du même Jean Rousset.
[4] La formule, que je cite de mémoire, est de Paul Claudel.
Prison (2) Bonnargent, Liscano, Nerval
PRISON (suite)...
Eclats de lectures disparates...
La prison, lieu d'emprise sur le condamné ou le prévenu, est le moyen courant d'assurer un contrôle, une mainmise sur le corps du détenu. La prison est classiquement le lien temporel, pour le condamné, entre la vie libre et la mort, donnée par l'exécution capitale. Il n'est pas concevable que le prisonnier puisse s'y soustraire par son évasion ou son suicide. La prison est également le lieu de la détention dont la durée, fixée plus ou moins arbitrairement, devient alors une peine en soi, une technique punitive. C'est un lieu de complète atopie qui, même en tentant de reproduire une mini société fortement marquée par les rapportsèr et les rapports de force, voir de terreur et de souffrances physiques et psychiques, se révèle une abomination pour de trop nombreuses personnes qui ont eu et ont encore à souffrir pour des causes qui ne sont en aucun cas justifiables car liées à la privation de libertés, que ce soit celle de s'exprimer publiquement, celle de croire intimement, celle de penser différemment, celle d'être différent d'un modèle imposé dominant, etc.
J.Howard, dès le XVIIIè siècle, qui fut le premier à étudier les prisons et sillonna pour cela l'Europe, révèle que les conditions y sont déplorables, que les prisonniers n'ont ni lits, ni toilettes, qu'ils meurent de froid, de faim ou de maladies. Le typhus (transmis par un symbiote des puces), appelé alors la fièvre des prisons, s'y développe ce qui fait craindre des épidémies à l'extérieur. Les témoignages de prisonniers "célèbres" (Jean Henri Masters de Latude, Silvio Pellico, Magallon, Casanova, sade, et tant d'autres) sont édifiant en la matière même si les conditions d'incarcération les privations et les sévices varient considérablement suivant les lieux et les époques, les "crimes" et le statut social du condamné.
Ces lieux de totale "atopie" ont inspiré des textes de fiction admirables, des témoignages bouleversants, enfin des essais et des pensées profondes et fulgurantes nées de ces expériences atroces.
Eric Bonnargent
Dans son ouvrage Atopia, petit observatoire de la littérature décalée, (à paraître sous 10 jours, souscription possible jusqu'au dimanche 17 Avril à 20h00), Eric Bonnargent s'intéresse à la littérature décalée, à celle produite par "les écrivains qui choisissent de naviguer dans l'obscur, sous des apparences (parfois) rassurantes". Il aborde ainsi, pour satisfaire notre curiosité et pour notre plus grand plaisir, trente oeuvres et trente auteurs de 20 nationalités différentes.
Certains de ces écrits d'atopie, tous remarquables, mettent en scène des héros broyés par un système, une société, un accident de la vie, la prison et la torture. D'autres s'intéressent à ceux qui, prenant conscience du grand jeu cynique du monde et des pantins inutiles qu'ils sont devenus, n'ont plus, pour seules issues que le renoncement, l'évanouissement, le désespoir, la disparition, le suicide.
Eric Bonnargent nous révèle ainsi des ouvrages majeurs, souvent méconnus, pour en décortiquer non seulement l'écriture et les histoires, mais surtout en révéler toute l'horreur et les bouleversements, parfois irréversibles que font naître chez leurs héros, parfois leurs auteurs, victimes survivantes, ces temps suspendus où le néant, la terreur et la bestialité réduisent l'homme à sa propre négation.
Carlos Liscano
Ainsi en est-il, par exemple, de Carlos Liscano, qui arrêté en 1972 après que l'armée uruguayenne eut pris le pouvoir, vécut 13 années dans l'enfer des geôles de la dictature pour n'en sortir qu'en 1985, "un autre que lui-même".
En prison, Carlos Liscano, pour survivre et échapper à la folie, a commencé à écrire sur des petits bout de papier, entre deux séances de torture, et s'est créé un autre que lui-même, un double, l'écrivain, qui, à sa sortie de prison s'est substitué à lui.
Si dans Le Fourgon des fous, Carlos Liscano narre le quotidien de la prison et se livre à des réflexions essentielles sur la terreur, la douleur, et le combat (inégal) que se livre au quotidien les tortionnaires et le prisonnier, dans L'Ecrivain et l'autre, c'est d'un tout autre combat qu'il s'agit, celui de l'autre et de l'écrivain, ce dernier "vampirisant l'être dont il est issu et le vidant de toute substance pour n'en faire qu'un fidèle serviteur, le réceptacle du bruissement du monde dont l'oeuvre surgira".
"J'ai le sentiment d'avoir construit un personnage qui est un écrivain, et je sais que derrière ce personnage il n'y a rien"
Gérard de Nerval
Bien loin de ce témoignage bouleversant et de cette réflexion profonde, se situe l'approche romantique que Gérard de Nerval propose de la prison. La première approche qu'il nous en donne est toute de tristesse désinvolte, de légèreté et de grâce, comme l'illustre le poème Politiques, d'abord intitulé Cour de prison, écrit en 1831 :
Dans Sainte-Pélagie,
Sous ce règne élargie,
Où, rêveur et pensif,
Je vis captif
Pas une herbe ne pousse
Et pas un brin de mousse
le long des murs grillés
et frais taillés!
Oiseau qui fends l'espace...
Et toi, brise, qui passe
Sur l'étroit horizon
de la prison,
Dans votre vol superbe,
Apportez-moi quelque herbe,
Quelque gramen, mouvant
Sa tête au vent!
Qu'à mes pieds tourbillonne
Une feuille d'automne
Peinte de cents couleurs
Comme les fleurs!
On est bien loin des sombres vers de Chénier ou de Victor Hugo où le noir et les geôles évoquent frayeur et indignation. Cette première expérience de la prison (Nerval est incarcéré quelque temps à la prison de Sainte-Pélagie, coupable de tapage nocturne en joyeuse bande) lui inspire d'ailleurs un autre texte intitulé "Sainte-Pélagie en 1831", publié dans L'Artiste en 1841. Ce texte anecdotique et parodique, rejoint le thème de la prison heureuse, en tant que monde clos, sécurisé, mettant à l'abri des désordres du dehors ses pensionnaires. Souvenons-nous d'Eustache Bouteroue qui se retrouvant, dans La Main enchantée (1832), dans une logette du Châtelet, fait de l'esprit sur le "vêtement de roc" qu'on lui a donné ou encore des trois derniers chapitres des Nuits d'Octobre où le narrateur-voyageur, emprisonné à Crespy-en-Valois, déclare sa déception d'être enfermé dans un caveau non humide dont les murs ne sont pas en pierre du moyen-âge mais recouverte de béton et dont le lit, loin d'être une simple planche, se révèle de plume et possède un édredon!
Je vous en propose la lecture, tant pour la qualité simple de l'écriture que pour les traits d'humour que recèle ce texte.
MES PRISONS, SAINTE-PÉLAGIE EN 1831
Ces souvenirs ne réussiront jamais à faire de moi un Silvio Pellico, pas même un Magallon... Peut-être encore ai-je moins pourri dans les cachots que bien des gardes nationaux littéraires de mes amis ; cependant, j'ai eu le privilège d'émotions plus variées ; j'ai secoué plus de chaînes, j'ai vu filtrer le jour à travers plus de grilles ; j'ai été un prisonnier plus sérieux, plus considérable ; en un mot, si à cause de mes prisons je ne me suis point posé sur un piédestal héroïque, je puis dire que ce fut pure modestie de ma part.
L'aventure remonte à quelques années ; les Mémoires de M. Gisquet viennent de préciser l'époque dans mon souvenir ; cela se rattache, d'ailleurs, à des circonstances fort connues ; c'était dans un certain hiver où quelques artistes et poètes s'étaient mis à parodier les soupers et les nuits de la Régence. On avait la prétention de s'enivrer au cabaret ; on était raffiné, truand et talon rouge tout à la fois. Et ce qu'il y avait de plus réel dans cette réaction vers les vieilles mœurs de la jeunesse française, c'était, non le talon rouge, mais le cabaret et l'orgie ; c'était le vin de la barrière bu dans des crânes en chantant la ronde de Lucrèce Borgia ; au total, peu de filles enlevées, moins encore de bourgeois battus ; et, quant au guet, formulé par des gardes municipaux et des sergents de ville, loin de se laisser charger de coups de bâton et de coups d'épée, il comprenait assez mal la couleur d'une époque illustre, pour mettre parfois les soupeurs au violon, en qualité de simples tapageurs nocturnes.
C'est ce qui arriva à quelques amis et à moi, un certain soir où la ville était en rumeur par des motifs politiques que nous ignorions profondément ; nous traversions l'émeute en chantant et en raillant, comme les épicuriens d'Alexandrie (du moins, nous nous en, flattions). Un instant après, les rues voisines étaient cernées, et, du sein d'une foule immense, composée, comme toujours, en majorité de simples curieux, on extrayait les plus barbus et les plus chevelus, d'après un renseignement fallacieux qui, à cette époque, amenait souvent de pareilles erreurs.
Je ne peindrai pas les douleurs d'une nuit passée au violon ; à l'âge que j'avais alors, on dort parfaitement sur la planche inclinée de ces sortes de lieux ; le réveil est plus pénible. On nous avait divisés ; nous étions trois sous la même clef au corps de garde de la place du Palais-Royal. Le violon de ce poste est un véritable cachot, et je ne conseille à personne de se faire arrêter de ce côté. Après avoir probablement dormi plusieurs heures, nous nous réveillâmes au bruit qui se faisait dans le corps de garde ; du reste, nous ne savions s'il était jour on nuit.
Nous commençâmes par appeler ; on nous enjoignit de nous tenir tranquilles. Nous demandions d'abord à sortir, puis à déjeuner, puis à fumer quelques cigares : refus sur tous ces points ; ensuite personne ne songea plus à nous ; alors, nous agitons la porte, nous frappons sur les planches, nous faisons rendre au violon toute l'harmonie qui lui est propre ; ce fut de quoi nous fatiguer une heure ; le jour ne venait pas encore ; enfin, quelques heures après, vers midi probablement, l'ombre à peine perceptible d'une certaine lueur se projeta sur le plafond et s'y promena dès lors comme une aiguille de pendule. Nous regrettâmes le sort des prisonniers célèbres, qui avaient pu du moins élever une fleur ou apprivoiser une araignée ; le donjon de Fouquet, les plombs de Casanova, nous revinrent longuement en mémoire ; puis, comme nous étions privés de toute nourriture, il fallut nous arrêter au supplice d'Ugolin... Vers quatre heures, nous entendîmes un bruit actif de verres et de fourchettes : c'étaient les municipaux qui dînaient.
Je regretterais de prolonger ce journal d'impressions fort vulgaires partagées par tant d'ivrognes, de tapageurs ou de cochers en contravention ; après dix-huit heures de violon, nous sommes conduits devant un commissaire, qui nous envoie à la Préfecture, toujours sous le poids des mêmes préventions. Dès lors, notre position prenait du moins de l'intérêt. Nous pouvions écrire aux journaux, faire appel à l'opinion, nous plaindre amèrement d'être traités en criminels ; mais nous préférâmes prendre bien les choses et profiter gaiement de cette occasion d'étudier des détails nouveaux pour nous. Malheureusement, nous eûmes la faiblesse de nous faire mettre à la pistole, au lieu de partager la salle commune, ce qui ôte beaucoup à la valeur de nos observations.
La pistole se compose de petites chambres fort propres à un ou deux lits, où le concierge fournit tout ce qu'on demande, comme à la prison de la garde nationale ; le plancher est en dalles, les murs sont couverts de dessins et d'inscriptions ; on boit, on lit et on fume ; la situation est donc fort supportable.
Vers midi, le concierge nous demanda si nous voulions passer avec la société pendant qu'on faisait le service. Cette proposition n'était que dans le but de nous distraire, car nous pouvions simplement attendre dans une autre chambre. La société, c'étaient les voleurs.
Nous entrâmes dans une vaste salle garnie de bancs et de tables ; cela ressemblait simplement à un cabaret de bas étage. On nous fit voir près du poêle un homme en redingote verte qu'on nous dit être le célèbre Fossard, arrêté pour le vol des médailles de la Bibliothèque.
C’était une figure assez farouche et refrognée, des cheveux grisonnants, un œil hypocrite. Un de mes compagnons se mit à causer avec lui. Il crut pouvoir le plaindre d’être une haute intelligence mal dirigée peut-être ; il émit une foule d’idées sociales et de paradoxes de l’époque, lui trouva au front du génie et lui demanda la permission de lui tâter la tète, pour examiner les bosses phrénologiques.
Là-dessus, M. Fossard se fâcha très-vertement, s’écriant qu’il n’était nullement un homme d’intelligence, mais un bijoutier fort honorable et fort connu dans son quartier, arrêté par erreur ; qu’il n’y avait que des mouchards qui pussent l’interroger comme on le faisait.
— Apprenez, monsieur, dit un voisin à notre camarade, qu’il ne se trouve que d’honnêtes gens ici.
Nous nous hâtâmes d’excuser et d’expliquer la sollicitude d’artiste de notre ami, qui, pour dissiper la malveillance naissante, se mit à dessiner un superbe Napoléon sur le mur ; on le reconnut aussitôt pour un peintre fort distingué.
En rentrant dans nos cellules, nous apprîmes du concierge que le Fossard auquel nous avions parlé n’était pas le forçat célébré par Vidocq, mais son frère, arrêté en même temps que lui.
Quelques heures après, nous comparûmes devant un juge d’instruction, qui envoya deux d’entre nous à Sainte-Pélagie sous la prévention de complot contre l’État. Il s’agissait alors, autant que je puis m’en souvenir, du célèbre complot de la rue des Prouvaires, auquel on avait rattaché notre pauvre souper par je ne sais quels fils très embrouillés.
À cette époque, Sainte-Pélagie offrait trois grandes divisions complètement séparées. Les détenus politiques occupaient la plus belle partie de la prison. Une cour très-vaste, entourée de grilles et de galeries couvertes, servait toute la journée à la promenade et à la circulation. Il y avait le quartier des carlistes et le quartier des républicains. Beaucoup d’illustrations des deux partis se trouvaient alors sous les verrous. Les gérants de journaux, destinés à rester longtemps prisonniers, avaient tous obtenu de fort jolies chambres. Ceux du National, de la Tribune et de la Révolution étaient les mieux logés dans le pavillon de droite. La Gazette et la Quotidiennehabitaient le pavillon de gauche, au dessus du chauffoir public.
Je viens de citer l'aristocratie de la prison ; les détenus non journalistes, mais payant la pistole, étaient répartis en plusieurs chambrées de sept à huit personnes ; on avait égard dans ces divisions non-seulement aux opinions prononcées, mais même aux nuances. Il y avait plusieurs chambrées de républicains, parmi lesquels on distinguait rigoureusement les unitaires, les fédéralistes, et même les socialistes, peu nombreux encore. Les bonapartistes, qui avaient pour journal la Révolution de 1830, éteinte depuis, étaient aussi représentés ; les combattants carlistes de la Vendée et les conspirateurs de la rue des Pronvaires ne le cédaient guère en nombre aux républicains ; de plus, il y avait tout un vaste dortoir rempli des malheureux Suisses arrêtés en Vendée et constituant la plèbe du parti légitimiste. Celle des divers partis populaires, le résidu de tant d'émeutes et de tant de complots d'alors, composait encore la partie la plus nombreuse et la plus turbulente de la prison ; toutefois, il était merveilleux de voir l'ordre parfait et même l'union qui régnaient entre tous ces prisonniers de diverses origines ; jamais une dispute, jamais une parole hostile ou railleuse ; les légitimistes chantaient Ô Richard ou Vive Henri IV d'un côté, les républicains répondaient avec la Marseillaise ou le Chant du départ ; mais cela sans trouble, sans affectation, sans inimitié, et comme les apôtres de deux religions opprimées qui protestent chacun devant leur autel.
J'étais arrivé fort tard à Sainte-Pélagie, et l'on ne pouvait me donner place à la pistole que le lendemain. Il me fallut donc coucher dans l'un des dortoirs communs. C'était une vaste galerie qui contenait une quarantaine de lits. J'étais fatigué, ennuyé du bruit qui se faisait dans le chauffoir, où l'on m'avait introduit d'abord, et où j'avais le droit de rester jusqu'à l'heure du couvre-feu ; je préférai gagner le lit de sangle qu'on m'avait assigné, et où je m'endormis profondément.
L'arrivée de mes camarades de chambre ne tarda pas à me réveiller. Ces messieurs montaient l'escalier en chantant la Marseillaise à gorge déployée ; on appelait cela la prière du soir. Après la Marseillaise arrivait naturellement le Chant du départ, puis le Ça ira, à la suite duquel j'espérais pouvoir me rendormir en paix ; mais j'étais bien loin de compte. Ces braves gens eurent l'idée de compléter la cérémonie par une représentation de la révolution de Juillet. C'était une sorte de pièce de leur composition, une charade à grand spectacle, qu'ils exécutaient fort souvent, à ce qu'on m'apprit. On commençait par réunir deux ou trois tables ; quelques-uns se dévouaient et représentaient Charles X et ses ministres tenant conseil sur cette scène improvisée ; on peut penser avec quel déguisement et quel dialogue. Ensuite venait la prise de l'hôtel de ville ; puis une soirée de la cour à Saint-Cloud, le gouvernement provisoire, la Fayette, Laffitte, etc. : chacun avait son rôle et parlait en conséquence. Le bouquet de la représentation était un vaste combat des barricades, pour lequel on avait dû renverser lits et matelas ; les traversins de crin, durs comme des bûches, servaient de projectiles. Pour moi qui m'étais obstiné à garder mon lit, je ne peux point cacher que je reçus quelques éclaboussures de la bataille. Enfin, quand le triomphe fut regardé comme suffisamment décidé, vainqueurs et vaincus se réunirent pour chanter de nouveau la Marseillaise, ce qui dura jusqu'à une heure du matin.
En me réveillant, le lendemain, d'un sommeil si interrompu, j'entendis une voix partir du lit de sangle situé à ma gauche. Cette voix s'adressait à l'habitant du lit de sangle situé à ma droite ; personne encore n'était levé.
— Pierre !
— Qu'est-ce que c'est ?
— C'est-il toi qui es de corvée ce matin ?
— Non, ce n'est pas moi ; j'ai fait la chambre hier.
— Eh bien, qui donc ?
— C'est le nouveau ; c'est un qui est là, qui dort.
Il devenait clair que le nouveau, c'était moi-même ; je feignis de continuer à dormir ; mais déjà ce n'était plus possible ; tout le monde se levait aux coups d'une cloche, et je fus forcé d'en faire autant.
Je songeais tristement à la corvée et à l'ennui de travailler pour les représentants du peuple libre ; les inconvénients de l'égalité m'apparaissaient cette fois bien positivement ; mais je ne tardai pas à apprendre que, là aussi, l'argent était une aristocratie. Mon voisin de droite vint me dire à l'oreille :
— Monsieur, si vous voulez, je ferai votre corvée ; cela coûte cinq sous.
On comprend avec quel plaisir je me rachetai de la charge que m'imposait l'égalité républicaine, et je me disais, en y songeant, qu'il eût été peut-être moins pénible, en fait de corvée, de faire la chambre d'un roi que celle d'un peuple. Les gens qui ont fait la Jacquerie n'avaient peut-être pas prévu ma position.
Une demi-heure après, un second coup de cloche nous avertit que toute la prison était rendue à sa liberté intérieure ; c'était en même temps le signal de la distribution des vivres. Chacun prit une sébile de terre et une cruche, ce qui nous faisait un peu ressembler à l'armée de Gédéon. Dans une galerie inférieure, la distribution était déjà commencée ; elle se faisait à tous les prisonniers sans exception, et se composait d'un pain de munition et d'une cruche d'eau ; après quoi, on remplissait les sébiles d'une sorte de bouillon sur lequel flottait un très-léger morceau de bœuf ; au fond de ce bouillon limpide on trouvait encore de gros pois ou des haricots que les prisonniers appelaient des vestiges, en raison sans doute de leur rareté.
Du reste, la cantine était ouverte au fond de la cour et desservait les trois divisions de Sainte-Pélagie. Seulement, les prisonniers politiques avaient seuls l'avantage de pouvoir y entrer et s'y mettre à table. Deux petites lucarnes suffisaient au service des prisonniers de la dette (qui n'étaient pas encore à Clichy) et des voleurs, situés dans une aile différente. La communication n'était même pas tout à fait interdite entre ces prisonniers si divers. Quelques lucarnes percées dans le mur servaient à faire passer d'une prison à l'autre de l'eau-de-vie, du vin ou des livres. Ainsi, les voleurs manquaient d'eau-de-vie, mais l'un d'eux tenait une sorte de cabinet de lecture ; on échangeait, à l'aide de ficelles, des bouteilles et des romans ; les dettiers envoyaient des journaux ; on leur rendait leurs politesses en provisions de bouche, dont la section politique était mieux fournie que toute autre.
En effet, le parti légitimiste nourrissait libéralement ses défenseurs. Tous les matins, des montagnes de pâtés, de volailles et de bouteilles s'amoncelaient au parloir de la prison. Les Suisses-Vendéens étaient surtout l'objet de ces attentions et tenaient table ouverte. Je fus invité à prendre part à l'un de ces repas, ou plutôt à ce repas, qui dura tout le temps de mon séjour ; car la plupart des convives restaient à table toute la journée, et sous la table toute la nuit, et l'on pouvait appliquer là ce vers de Victor-Hugo :
Toujours, par quelque bout, le festin recommence.
D'ailleurs, les liaisons étaient rapides, et toutes les opinions prenaient part à cette hospitalité, chacun apportant, en outre, ce qu'il pouvait, en comestibles et en vins ; il n'y avait qu'un fort petit nombre de républicains farouches qui se tinssent à part de ces réunions ; encore cherchaient-ils à n'y point mettre d'affectation. Vers le milieu du jour, la grande cour, le promenoir, présentait un spectacle fort animé ; quelques bonnets phrygiens indiquaient seuls la nuance la plus prononcée ; du reste, il y avait parfaite liberté de costumes, de paroles et de chants. Cette prison était l'idéal de l'indépendance absolue rêvée par un grand nombre de ces messieurs, et, hormis la faculté de franchir la porte extérieure, ils s'applaudissaient d'y jouir de toutes les libertés et de tous les droits de l'homme et du citoyen.
Cependant, si la liberté régnait avec évidence dans ce petit coin du monde, il n'en était pas de même de l'égalité. Ainsi que je l'ai remarqué déjà, la question d'argent mettait une grande différence dans les positions, comme celle de costume et d'éducation dans les relations et dans les amitiés. Mes anciens camarades de dortoir y étaient si accoutumés, qu'à partir du moment où je fus logé à la pistole, aucun d'entre eux n'osa plus m'adresser la parole ; de même, on ne voyait presque jamais un républicain en redingote se promener on causer familièrement avec un républicain en veste. J'eus lieu souvent de remarquer que ces derniers s'en apercevaient fort bien, et l'on s'en convaincra par une aventure assez amusante qui arriva pendant mon séjour. L'un des garçons de l'établissement portait un poulet à l'un des gros bonnets du parti, logé dans le pavillon de droite. Il avait en même temps à remettre une bouteille de vin à des ouvriers qui jouaient aux cartes dans le chauffoir. Il entre là, tenant d'une main la bouteille, et de l'autre le plat dans une serviette :
— À qui portes-tu cela ? lui dit un gamin de Juillet familier.
— C'est un poulet pour M. M***.
— Tiens ! tiens ! mais cela doit être bon...
— C'est meilleur que ton bouilli et tes vestiges, observe un autre.
— Il n'y a pas une patte pour moi ? dit l'enfant de Paris...
Et il tire un peu une patte qui sortait de la serviette. Par malheur, la patte se détache. On comprend dès lors ce qui dut arriver. Le poulet disparut en un clin d'œil. Le garçon de la cantine se désolait, ne sachant à qui s'en prendre.
— Porte-lui cela, dit un plaisant de la chambrée.
Il réunit tous les os dans l'assiette et écrivit sur un morceau de papier : « Les républicains ne doivent pas manger de poulet. »
De temps en temps, une grande voiture, dite panier à salade venait chercher quelques-uns des prisonniers qui n'étaient que prévenus, et les transportait au Palais de Justice, devant le juge d'instruction. Je dus moi-même y comparaître deux fois. C'était alors une journée entière perdue ; car, arrivé à la Préfecture, il fallait attendre son tour dans une grande salle remplie de monde, qu'on appelait, je crois, la souricière. Je ne puis m'empêcher de protester ici contre la confusion qui se faisait alors des diverses sortes de détenus. Je pense que cela ne provenait, d'ailleurs, que d'un encombrement momentané.
Après ma dernière entrevue avec le juge, ma liberté ne dépendait plus que d'une décision de la chambre du conseil. Il fut déclaré qu'il n'y avait lieu à suivre, et dès lors je n'avais plus même à défendre mon innocence. Je dînais fort gaiement avec plusieurs de mes nouveaux amis, lorsque j'entendis crier mon nom du bas de l'escalier, avec ces mots : Armes et bagages ! qui signifient : « En liberté. » La prison m'était devenue si agréable, que je demandai à rester jusqu'au lendemain. Mais il fallait partir. Je voulus du moins finir le dîner ; cela ne se pouvait pas. Je faillis donner le spectacle d'un prisonnier mis de force à la porte de la prison. Il était cinq heures. L'un des convives me reconduisit jusqu'à la porte, et m'embrassa, me promettant de venir me voir en sortant de prison. Il avait, lui, deux ou trois mois à faire encore. C'était le malheureux Gallois, que je ne revis plus, car il fut tué en duel le lendemain de sa mise en liberté.
Mais Gérard de Nerval ne se contentera pas de ce registre dans ses nombreuses évocations de la prison. Dans un texte méconnu et pourtant très intéressant, Histoire de l'abbé de Bucquoy, il décrit par le menu les conditions de survie dans "l'enfer des vivants", dénomination habituelle de la Bastille, certaines scènes faisant très directement penser aux horreurs décrites par Pétrus Borel dans Madame Putiphar (se reporter au premier texte de ce blog consacré aux prisons...)
Plus tard ce seront les prisons intérieures qui obnubileront Gérard de Nerval dans sa peur de l'aliénation mentale et de la folie, marquée par l'angoisse des labyrinthes, des corridors, des galeries, des escaliers sans fin...(Nuits d'Octobre, chapitre XVII intitulé Capharnaum ; Les Voyages en Orient ; Sylvie ; puis, bien entendu, Aurélia).
......
La prison apparaît très nettement comme une zone frontière (Kafka), un non lieu intermédiaire propice à la solitude mystique (Dostoievski, "il me suffit d'une humble cellule ; C'est là que je demeurerai pour sauver mon âme", Les Possédés, Chanson de Timophéievna), une atopia où celui qui y est jeté se trouve confronté à lui-même, à la solitude, à l'imaginaire et où tout devient possible, même le plus épouvantable.
Desmodus 1er



