01 novembre 2009
Hemlock ou les poisons : une subjugante trinité du double. Suite et fin...
En mai dernier, je proposai la première partie d'une approche de Hemlock, un roman magistral de Gabrielle Wittkop qui n'a pour l'instant pas encore été réédité. Après quelques mois passés à agir pour un Vampire Actif restructuré et pendant lesquels j'ai aussi investi le Cabinet de Curiosités d'Eric Poindron; failli rencontrer des barbastrelles protégées; découvert des oeuvres de Fred Deux et des clichés originaux de Joel-Peter Witkin dans un Centre d'Art Contemporain au fin fond de la Haute-Marne; fait la connaissance du Fulgore porte-lanterne d'Antonio Werli après avoir salué La Femelle du Requin; été immergée dans une abondante quantité d'images subversives; rencontré le passionnant Romain Verger grâce à Edwood; passé deux heures à respirer le même air qu'Isabella Rosselini; trotté à côté de Terry Gilliam une semaine plus tard; arraché du papier peint tout en n'oubliant pas de dévorer des livres, je me suis dit qu'il était tout de même temps que je réinvestisse mes quartiers par ici. Voici donc la seconde partie de Hemlock ou les poisons: une subjugante trinité du double dédiée tout spécialement à Nikola qui a fait preuve d'une patience hors du commun durant tout ce temps...
***
"Immer wirst du bei mir sein, immer, immer, immer..."
D’autres réminiscences sont convoquées dans le roman de Gabrielle Wittkop, qui fonctionnent comme autant de diaprures sous lesquelles se laissent deviner une espèce d’inconscient du récit, des strates textuelles insoupçonnées dans lesquelles on se surprend à circuler.
Le Dit des trois morts et des trois vifs, est une légende du Moyen-âge dont l’argument a servi à la composition de six poèmes entre la seconde moitié du XIIIe siècle et la première du XIVe siècle. Ces récits poétiques, très semblables en termes de contenu, relatent à chaque fois la rencontre inopinée entre de fiers cavaliers aisés et trois morts. Ces derniers évoquent toute la superfluité de leur richesse et leur puissance passées face à la Camarde. Les trois protagonistes en vie, sidérés par les propos entendus, s’enfuient alors, ne pouvant supporter de telles révélations. Dans un seul des six poèmes, Li dis des trois mortes et des trois vives, les personnages sont de sexe féminin. Il est troublant de constater que les empoisonneuses de Gabrielle Wittkop, elles aussi au nombre de trois et issues de classe sociale élevée, renvoient l’image exactement inversée des caractères du récit. En effet, lors de l’épisode de la rencontre fortuite avec des personnages-devins (porteurs chacun d’une symbolique forte : celle de la maîtrise du temps et, partant, de la mort), ce sont eux qui, épouvantés par l’ombre de grande Faucheuse perçue dans l’avenir de chacune des femmes, rejettent, en se terrant dans le mutisme, le secret des funestes destinées entr’aperçues : Label, l’astrologue se tait au moment de livrer l’horoscope de Béatrice, les Bohémiennes sur le Pont-Neuf à Paris écartent avec brusquerie la main de Marie-Madeleine et le chiromancien au Port d’El-Saïd, disparaît, comme effaré, sans rien dire et sans demander d’argent à Augusta.
Cette Danse Macabre trouve une
incarnation dans une illustration découverte par Marie-Madeleine à l’intérieur
de la petite chapelle abandonnée du domaine de Picpus. Une vision qui ne la
quittera plus et qu’elle retrouvera figurée dans les bals donnés au domaine
d’Offémont auquel elle assiste. Béatrice, quant à elle, en découvre une
représentation à moitié effacée au domaine de
L’apogée de sa manifestation est atteint
avec un épisode qui dépeint une extraordinaire scène de Carnaval. Il n’est pas inutile de rappeler ici
l’étymologie très parlante du terme, carne levare, qui signifie littéralement ôter la viande, pour saisir toute la saveur moribonde du passage :
Enfin avec Augusta, protagoniste de la troisième partie, une bascule
se produit dans la perception de la sarabande : le personnage devient une
des composantes du tableau : elle porte des souliers « pour danser

Maitre de Philippe de Gueldre,
Un transi entraînant la femme du chevalier,
extrait de La Danse macabre des femmes de Martial d'Auvergne
DANSE MACABRE
in Les Fleurs du Mal (1857)
Avec son gros bouquet, son mouchoir et ses gants,
Elle a la nonchalance et la désinvolture
D’une coquette maigre aux airs extravagants.
Vit-on jamais au bal
une taille plus mince ?
Sa robe exagérée, en
sa royale ampleur,
S’écroule abondamment sur un pied sec que pince
Un soulier pomponné, joli comme une fleur.
La ruche qui se joue
au bord des clavicules,
Comme un ruisseau
lascif qui se frotte au rocher,
Défend pudiquement
des lazzi ridicules
Les funèbres appas qu’elle tient à cacher.
Ses yeux profonds
sont faits de vide et de ténèbres,
Et son crâne, de fleurs artistement coiffé,
Oscille mollement sur ses frêles vertèbres.
O charme d’un néant follement attifé.
Qui ne comprennent pas, amants ivres de chair,
L’élégance sans nom de l’humaine armature.
Tu réponds, grand squelette, à mon goût le plus cher !
La fête de la vie ? ou quelque vieux désir,
Eperonnant encor ta vivante carcasse,
Te pousse-t-il, crédule, au sabbat du Plaisir ?
Espères-tu chasser ton cauchemar moqueur,
Et viens-tu demander
au torrent des orgies
De rafraîchir l’enfer allumé dans ton cœur ?
Inépuisable puits de
sottise et de fautes !
De l’antique douleur éternel alambic !
A travers le treillis recourbé de tes côtes
Je vois, errant encor, l’insatiable aspic.
Pour dire vrai, je
crains que ta coquetterie
Ne trouve pas un prix digne de ses efforts ;
Qui, de ces cœurs mortels, entend la raillerie ?
Les charmes de l’horreur n’enivrent que les forts !
Le gouffre de tes
yeux, plein d’horribles pensées,
Exhale le vertige, et les danseurs prudents
Ne contempleront pas sans d’amères nausées
Le sourire éternel de tes trente-deux dents.
Pourtant, qui n’a
serré dans ses bras un squelette,
Et qui ne s’est nourri des choses du tombeau ?
Qu’importe le parfum, l’habit ou la toilette ?
Qui fait le dégoûté montre qu’il se croit beau.
Bayardère sans nez,
irrésistible gouge,
Dis donc à ces danseurs qui font les offusqués :
« Fiers mignons, malgré l’art des poudres et du rouge,
Vous sentez tous la mort ! O squelettes musqués,
Antinoüs flétris,
dandys à face glabre,
Cadavres vernissés, lovelaces chenus,
Le branle universel de la danse macabre
Vous entraîne en des lieux qui ne sont pas connus !
Des quais froids de
Le troupeau mortel saute et se pâme, sans voir
Dans un trou du plafond la trompette de l’Ange
Sinistrement béante ainsi qu’un tromblon noir.
En tout climat, sous tout soleil, la Mort t'admire
En tes contorsions, risible Humanité,
Et souvent, comme toi, se parfumant de myrrhe,
Mêle son ironie à ton insanité.

Fragment de la Danse macabre de Bernt Notke pour Rīga
aujourd'hui dans l'ancienne église Saint-Nicolas de Tallinn.
***
Une dernière influence littéraire est à relever dans le roman, tout aussi prégnante et qui affleure au-dessus des nappes de brouillards qui suintent de l’écriture de Gabrielle Wittkop. Elle s’approche et fuit dans le même mouvement mais affirme sa présence, et marche en sourdine sous la chair des mots du texte… L’évocation des poisons, de l’arsenic surtout, met inévitablement en lumière l’empreinte de Madame Bovary de Flaubert. La mort d’Emma a nourri l’un des épisodes romanesques les plus puissants qui existent et dont la littérature et les lecteurs ne se sont jamais réellement remis. Les femmes de papier n’ont plus été les mêmes après la plongée de la petite Rouault dans l’encrier du grand Gustave. Un personnage secondaire porte d’ailleurs le prénom de l’héroïne flaubertienne dans le dernier volet du texte. Difficile de croire au hasard ici…
Comme Emma Bovary, les femmes des trois récits enchâssés de Hemlock se perdent pour des hommes dont elles sont devenues les objets. Elles couvrent leurs amants de présents qui les mènent à la ruine. Comment ne pas voir par exemple en Sainte-Croix (on notera ici toute l’ironie des connotations associées à ce nom), l’amant-sosie de Marie-Madeleine de Brinvilliers, la déclinaison d’un Rodolphe, encore plus dépravé et manipulateur, ne percevant dans sa maîtresse qu’un agréable animal de compagnie qu’il entraînera dans toutes les débauches possibles et imaginables pour jouir de la fange avec elle.
Comme Emma Bovary, les femmes sont dévorées par une passion commune pour la lecture, vécue comme une nourriture essentielle, la bibliothèque constituant l'un des points cardinaux de leur univers et une passerelle pour s’échapper du quotidien.
Comme Emma Bovary, elles sont sanglées dans leur environnement mais possèdent de fortes personnalités, une détermination et une volonté d’indépendance matérialisée par le retour régulier des motifs de la fenêtre, du cadre, du tableau ou du miroir, symboles d’un regard qui porte sur un ailleurs, un hors-temps. On se souvient de la Bovary à sa fenêtre…
Un autre détail revient à la manière du cadencement d’un métronome dans Hemlock : la forte attractivité du jardin. Alors que ce lieu est présenté à travers le regard d’Emma Bovary, au moment de son installation dans sa maison à Yonville, comme le reflet de son enfermement et de son impossibilité à se construire dans son couple (il est question, dans la première partie du roman de Flaubert, d’une haie d’épines, de plates-bandes garnies d’églantiers maigres, d’un faux curé lisant son bréviaire dont le plâtre, s’écaillant à la gelée, avait fait des gales blanches à sa figure), les évocations d’un enclos aux herbes folles et dangereuses qui jouxte chacune des habitations des héroïnes wittkopiennes constituent cette fois des métaphores rappelant l’essence tellurique de ces femmes que sont Béatrice et Marie-Madeleine. Augusta par contre ne parviendra jamais à se reconnaître dans son jardin, en Inde. Le temps chaud détruit les fleurs d’Europe dont elle a la nostalgie et qu’elle tente malgré tout de faire pousser. Tout comme l'héroïne de Flaubert a planté sous la tonnelle les fleurs imagées de sa passion amoureuse destructrice pour Rodolphe et qui ne pourront s’ériger qu’estropiées car piétinées sans remords par l’amant maudit.
Enfin, dans l’histoire d’Augusta, il y a cet autre épisode, qui la cheville au corps d’Emma : la jeune femme britannique sera tirée de l’ennui qui la ronge par l’invitation à un bal qui rappelle sur un mode mineur celui de la Vaubyessard. Elle y brillera le temps d’un soir en dansant sur les airs de La Veuve Joyeuse : on note ici tout le piment de la référence lorsque l’on sait qu’elle tuera son mari pour pouvoir s’échapper avec son amant.
Cette dimension ironique de l’écriture de Gabrielle Wittkop est aussi l’apanage de celle de Flaubert dans Madame Bovary. Apparente à de nombreux endroits de Hemlock, elle se manifeste de manière inattendue, toujours servie par cette langue flamboyante pétrie de poésie qui imprime si fort et si bien sa marque de manière presque physique sur le lecteur...
Il ne reste plus qu'à souhaiter que Hemlock soit un jour de nouveau disponible en librairie. Je ne peux qu'encourager les lecteurs qui sont parvenus au terme de la découverte de cet article et qui aimeraient lire le récit, à ne jamais abandonner la recherche d'un texte réputé introuvable car, comme l'écrit Gabrielle dans son roman, «ce n’est pas parce qu’on n’en parle plus que les choses cessent d’exister.»
Irma Vep
13 juillet 2009
Eonnagata : Fourvière sous hypnose
« J'aime
le chaos, partir comme un capitaine aveugle, ne pas savoir où je vais mais y
aller. Ce n'est que du désordre que peut naître l'ordre. » Robert
Lepage, in Télérama, interview donnée
à Fabienne Pascaud , 28 juin 2009
C’est dans un site archéologique gallo-romain d’exception que se déroule à Lyon, tous les ans, entre juin et août, le festival des Nuits de Fourvière. Installé en plein air sur les gradins du Grand Théâtre, l’auditoire est alors comme projeté hors-temps, dans un contexte de réception qui ne diffère guère de celui d’il y a deux mille ans (n’était-ce peut-être la présence dans les rangs d’étranges hominidés circulant, vêtus de rouge et affublés d’un distributeur de boissons sur le dos et d’une panière à sandwiches ou friandises dans les bras…). C’est dans ce cadre saisissant, que s’est donné, pendant trois soirées d’affilée, un spectacle, tout aussi inouï : Eonnagata, une création à trois corps de Robert Lepage, Sylvie Guillem et Russell Maliphant.
Artiste multidisciplinaire en
état de création permanente, Robert Lepage, né au Québec en 1957, est un homme
atypique : dramaturge, comédien, réalisateur, scénographe, metteur en
scène de théâtre, de concerts rock (ceux de Peter Gabriel entre autres), d’opéra
(sa vision de The Rake’s Progress de
Stravinsky à
L’œuvre est le résultat d’une fusion qui va au-delà de la simple collaboration. Cette fusion se discerne d’entrée dans le terme qui donne son nom au spectacle : il contient en effet une haplologie qui réunit le nom du protagoniste, « Eon », dont il sera question tout au long de la performance, mais aussi le terme « onnagata » qui désigne, en japonais, un acteur atteignant, par un jeu exacerbé et stylisé, l’émotion de la féminité dans le genre très codifié du théâtre Kabuki. La nippophilie que partagent les créateurs imprègne tout le spectacle : c’est, dans un environnement très épuré, l’utilisation répétée des arts martiaux lors de scènes guerrières ou de colère et l’appel au Bunraku au début de la pièce : une énorme marionnette se meut comme pour évoquer d’abord un accouchement puis un acte d’amour duquel surgit Eon, matérialisé par les mouvements sensuels du corps de Russell Maliphant. L’immense costume de la marionnette, devenu cocon, se retrouvera plus tard dans le spectacle, en ombre chinoise (tout comme la projection inquiétante de la silhouette de la guillotine) nous invitant à assister, par le corps cette fois de Sylvie Guillem, à l’une des nombreuses métamorphoses du personnage.
Eonnagata est un spectacle qui s’interroge également sur sa propre
forme puisqu’il se donne comme une représentation hybride, se réclamant à la
fois du théâtre et de la danse, faisant se télescoper les registres (l’épique
côtoie le burlesque et le tragique sans que cela apparaisse artificiel), les
époques et les trouvailles de mise en scène s’inspirent aussi bien de la
culture asiatique qu’occidentale. En effet l’un des tableaux du spectacle fait
appel à la pensée grecque antique en illustrant, de manière à la fois légère et
sérieuse, une partie du discours d’Aristophane issu du Banquet de Platon. Le texte, qui relate le mythe de l’androgyne,
est oralisé sur la scène par Sylvie Guillem, enfermée dans un kimono tout droit
sorti du théâtre traditionnel japonais et devenue une étrange poupée dotée de
quatre mains et quatre jambes. Un multiculturalisme qui se retrouve par
ailleurs dans la musique : celle-ci ponctue, de ses notes venues aussi bien
d’une composition baroque, que d’un chant folklorique russe ou d’une marche
américaine, chaque épisode de la vie du chevalier.
Personnage devenu lui même un
pantin entre les mains du pouvoir, il ne peut s’affranchir de cette condition,
et recouvrir un semblant de liberté, qu’en laissant planer le doute sur son
identité physique et en jouant sur son androgynie. Durant tout le spectacle,
les interprètes n’auront de cesse de figurer sa démultiplication, prêtant leur
corps triple à des combinaisons identitaires déclinant des images toujours
réinventées du double d’Eon. Une dualité qui va jusqu’à contaminer certains
éléments du décor: les objets – par nature déjà polysémiques dans l’espace du
jeu théâtral, quel qu’il soit – sont ainsi frappés de polymorphisme: une table
devient une cage, un tambour, un miroir; un sabre se transforme en plume
pour écrire ou en instrument chirurgical ; un bâton constitue une partie
du dos d’un cheval ; un éventail s’est mué en la collerette d’une robe…
Concernant le sous-costume, indifférencié pour les trois artistes, il peut tout aussi bien figurer un corps écorché dont on apercevrait le système veineux que la larve coupée en trois d’un hexapode.
dotés
d’une vie propre, le construisent, le déstructurent ou bien le dupliquent,
ménagent des illusions d’optique. Les jeux d’ombre et de lumière deviennent des
prolongements du personnage, des métaphores de son intériorité et l’utilisation
d’un fond noir « fonctionne comme un
fond d’œil, une camera oscura, (…),
détermine un espace psychique » (Anne
Ubersfeld L’école du spectateur,
nouvelle édition revue et mise à jour, Belin, 1996), estompant de manière
encore plus inquiétante, les catégories masculin-féminin (comme peut le faire,
par ailleurs, l’utilisation d’un accessoire tel l’éventail par exemple :
objet métallique ou de couleur dans les mains de chacun des danseurs, ces
derniers jouent avec les reflets qu’il renvoie ou les ombres qu’il porte).
Eonnagata, par les jeux de miroir qu’il développe nous parle aussi
de l’individu contemporain, qui doit se construire dans un occident pluraliste
aux normes souvent contradictoires. Cela dit, être un homme ou une femme ne se
résume pas non plus au fait d'entrer dans des schèmes bien circonscrits, définis par
une société qui les penserait universels parce que rassurants… Simone de
Beauvoir ne disait-elle pas dans Le deuxième sexe, en 1949 : « on ne
naît pas femme on le devient »? Quant à Elisabeth Badinter, dans son texte XY. De l’identité masculine, paru chez Odile Jacob en 1992, elle
met en évidence la présence dans chacun et chacune, de tendances androgynes
faites de valeurs masculines et féminines.
Irma Vep
05 juillet 2009
David Gray : nécrologie d'un phénix

Voilà plus d’un an que j’ai rencontré, dans la lumière
artificielle du point-rencontre de la plus grande bibliothèque municipale de France,
David Gray. Il s’était d’abord adressé à moi par courriel en se faisant passer
pour un certain Patrick P., et m’avait appelée Madame, ignorant
tout de ma nature de stryge. A l’époque il avait accompli un acte d’écriture nommé
§iamoises, tenant dans une liasse de 120 feuilles de papier A4, qu’il
souhaitait me soumettre, ayant entendu parler de ma bibliomanie aggravée par un
ami commun effectivement chauve (1).
Sans que je le remarque, David
Gray est alors arrivé et se présenta, décidemment, comme Patrick P. Nous nous
installâmes autour d’une table, ignorant que les quatre heures qui suivraient
scelleraient le début d’une connivence littéraire étourdissante.
18h00 sonnèrent. La plus grande
bibliothèque municipale de France fermait ses portes. Il faisait déjà nuit et
froid à l’extérieur.
Nous dûmes nous séparer.
David Gray devait se rendre à un concert.
Il repartit avec sa liasse de
feuilles et moi avec un contrat d’édition non signé. Mais il s’était produit
quelque chose de capital cet après-midi là. Je ne savais pas encore bien quoi…
Je suis rentrée dans mon antre et je n’ai quasiment pas dormi de la nuit :
une tempête sous mon crâne, pour reprendre une formule
hugolienne, venait de se déclencher et n’était pas prête de se calmer.
Je pris conscience alors que ma complète métamorphose irmavepienne avait été accélérée par
cette
rencontre. A partir de là, je ne sus plus que lire et écrire la nuit. Je
décidai alors qu’il fallait, coûte que coûte, convaincre David Gray, qui
continuait à se faire appeler Patrick P., de me suivre dans cette entreprise
nocturne. Il céda, quatre mois plus tard, après des échanges de courriels
réguliers dans lesquels nous restâmes tout à la fois proches et distants. Le
Vampire Ré’actif venait de naître. Pendant plus d’un an les articles, les
échanges s’enchaînèrent sur le blog. David Gray avait commencé à y creuser son
caveau. Il se laissa souvent approcher de très près, m’offrit à de nombreuses
reprises l’occasion de m’abattre sur sa jugulaire palpitante, mais au dernier moment
s’esquivait toujours, me laissant tapie avec l’envie toujours plus grandissante
de me nourrir de son sang une prochaine fois.
On n’entendit plus beaucoup parler de Patrick P. jusqu’au jour où, il n’y a pas
si longtemps, il resurgit avec sa liasse de feuillets nommée §iamoises pour
l’abandonner enfin aux griffes du Vampire Actif. Comme pour mieux coller
encore à cette histoire de double que contenait son roman, il s’était entre
temps baptisé Patrick Dao-Pailler. Dans l’euphorie, Le Vampire Actif se
précipita sur la chair faite de mots façonnée par l’écrivain et en oublia de le
mordre pour en faire un être éternellement à sa merci. David Gray, quant à lui,
continua à se manifester mais semblait, au fil des semaines, de plus en plus
exangue, dévoré de l’intérieur par l’écrivain surgi de lui.
Il s’est éteint dernièrement, définitivement, mais pour renaître transformé ailleurs, plus
flamboyant que jamais. Il paraît donc que c’est désormais avec Patrick
Dao-Pailler que le Vampire Ré’actif va entrer en interaction. Quant à moi, j'espère bien que l'ombre de David Gray traînera quand même encore un peu, de temps en temps, quelque part, dans ce nouvel espace... J'ai interrogé Patrick... Peut-être que si mais apparemment non...
(1) A ce propos, voir la chronique de Patrick Dao-Pailler ici
Irma Vep
25 juin 2009
L'attente du soir, de Tatiana Arfel
Le Vampire Ré'actif a le plaisir d'accueillir un nouvelle contributrice, une vampiresse nommée La Vouivre. Elle aime les livres et s'y plonge avec délectation.De la période du Sturm und Drang, elle a, en compagnie de Goethe, Schiller, Lenz et Herder, abordé la littérature romantique en tant qu'expression non classique, non rationnelle et cherche dans l'écriture, les sentiments, le sensible, la révolte de l'être face au prétendus inéluctables qu'imposent bon nombre de principes et d'interdits culturels et sociétaux. Sa passion pour le livre la conduit, à l'occasion de rencontres éclectiques, à découvrir des ouvrages singuliers pour lesquels elle propose une approche personnelle aiguisée et réfléchie. Son acuité certaine en fait une collaboratrice que nous espérons retrouver souvent dans ces pages.
Dans ce roman, la douleur
se ressent en couleur, blanchâtre, gris transparent, mais aussi jaune, rouge ou
bleu. La parole est donnée à ceux qui ne peuvent parler en mots ou dont les
paroles ne sont jamais entendues. Artisans de leur univers, les trois personnages
appréhendent, comme ils peuvent, le monde qui les entoure. Et l'on s'accroche,
curieux, inquiet, impatient ,à la trame de leur vie au fil de l'eau. Découpée,
démontée et rapiécée par le jeu des souvenirs et du temps, la construction
s'étoffe sur le mode du feuilleton triangulaire qui joue de l'attente et de la
frustration. Il est difficile de ne pas se laisser impressionner par
l'entreprise de Tatiana Arfel qui s'attaque, de manière inattendue, au terrible
poids de nos corps, à leur impérieuse difficulté à se mouvoir parmi les autres.
Celle de Giacomo, un enfant de la balle, qui va prendre la direction du
cirque après la mort de sa mère trapéziste et la descente aux enfers de son
père. C'est un clown poétique, subtil et triste «mon premier souvenir, celui
du monde clos, se prolongeait à l’infini dans cette communauté d’hommes et de
femmes qui, chaque jour, tendaient à redonner un peu de couleurs à notre monde
si fade et si hurlant à la fois ». Giacomo est fataliste, il sait que
le Sort le rattrapera « ...le Sort rejoindrait toujours nos caravanes
pourtant mobiles et capricieuses pour se servir en chair fraîche et en larmes
qu'il affectionne beaucoup. » Il est resté sans femme «Je voulais être arraché à
moi-même et, quand je le fus enfin, j'étais bien trop vieux pour espérer un
sentiment de retour " -, et
aura passé sa vie à inventer des histoires qui racontent toutes la même chose,
des hommes " livrés à un monde
immense, sauvage, joyeux et désordonné où ils sont les derniers à s'y retrouver
- loin derrière les caniches ".
Celle de Melle B, emmurée vive, retirée d'elle,
absente, exilée " au bord de la scène ", condamnée, dans un
corps passe muraille et avec un coeur sans émoi, à regarder les autres vivre.
Une gamine, que ses parents ne voyaient « littéralement pas »,
implacablement niée par une mère mue par une haine silencieuse, et obsédée par
l'hygiène et la javellisation des corps. Vivant sous cloche, prisonnière du gris
de sa chair grise, ne désirant rien, elle lutte en se récitant interminablement
des tables de multiplication, ou en suivant les trajets imaginaires que son
imagination trace au sol. Elle a « un trou dans la poitrine »,
quelque chose lui manque, lui a été enlevé.
Celle du môme, l'enfant sauvage, abandonné dans un
terrain vague et survivant au milieu des herbes, des immondices et des bouts de
ferraille. La seule chaleur reçue est celle d'un chien, elle va lui être
enlevée et il connaît la douleur « Il y a de l'étranger dans son coeur.
Çà fait mal, mais pas de froid ou de faim. Çà brûle et çà pique mais on ne peut
pas l'arrêter en mangeant ou en dormant. Çà vient du dedans, il n'y a rien à
faire ». Sans mots pour penser, il va s'ouvrir au monde par les couleurs.
Parce qu'ils ont accepté la souffrance, la solitude et le déchirement, ces trois personnages vont se croiser, se rencontrer, se rapprocher peut-être...
La Vouivre
