LE VAMPIRE RE'ACTIF, le blog culturel et littéraire de la maison d'édition Le Vampire Actif

02 décembre 2021

Tristan et Isolde, Opéra de Richard Wagner

Tristan et Isolde, Opéra de Richard Wagner

 

                          

 

La légende de Tristan a inspiré Richard Wagner qui compose entre 1857 et 1859, un opéra en 3 actes, Tristan et Isolde, créé le 10 juin 1865 au théâtre royal de la Cour de Bavière à Munich sous la direction de Hans von Bülow. Le livret de cet opéra est écrit par le compositeur lui-même à partir de la légende médiévale celtique de Tristan et Iseult (cf. article précédent).

Inspiré par l'amour de Richard Wagner pour la poétesse Mathilde Wesendonck, cet opéra est une œuvre dramatique, celle d’une passion si intense, si absolue qu'elle ne peut se conclure que sur une fin tragique qui en est une délivrance.

Richard Wagner pioche dans la légende foisonnante et ne retient que les éléments essentiels à son propos. Pour lui, Isolde est amoureuse de Tristan - cet amour est réciproque - bien avant que n’agisse le filtre d’amour dédié à Iseult et au roi Marke, que Brangäne, la suivante d’Isolde, fait boire à Tristan et à Isolde, sur le bateau qui les ramène à la cours du roi Marke, en Cornouailles. C’est cet amour qui a sauvé Tristan de la mort suite à son combat avec le géant Morholt, seul épisode « extérieur à la passion », de la légende que retient Wagner.

Ainsi le breuvage enchanté ne créera pas l’amour, mais en changera la nature, transformant un amour humain réfréné par les convenances et les lois sociales, en un élan irrésistible.

Le livret écrit par Wagner est assez obscur, à la fois texte dramatique, à la fois texte philosophique.

L’œuvre musicale quant à elle est souvent considérée comme l'une des plus importantes du théâtre lyrique occidental. Il est magnifié par une musique somptueuse.

Wagner innove en incluant dans la légende un thème profondément romantique, la « métaphysique de l’Ombre et de la Lumière », soit d’une part la malédiction du Jour, assimilé au matériel de l’existence avec ses contingences et ses obstacles, et d’autre part l’appel à la Nuit qui fait disparaître les obstacles, permet aux amants de se retrouver, de fusionner, et d’atteindre la « höchste Lust ». Cette notion est particulièrement développée chez Novalis qui écrit « Pour l’homme qui aime, la mort est une nuit nuptiale, un secret des doux mystères ».

Un opéra en trois actes

 

L’acte 1 se déroule sur un navire voguant d’Irlande vers la Cornouailles. Il emporte Tristan chargé par son oncle le roi Marke de lui amener Isolde la princesse d’Irlande, afin que leur mariage scelle la paix entre la Cornouailles et l’Irlande. Comme le voyage touche à sa fin, Isolde se confie à sa suivante Brangäne et lui révèle que Tristan est l'assassin de son fiancé Morhold, tué alors qu’il venait réclamer au roi de Cornouailles le tribut qu'il payait annuellement au roi d'Irlande, soit 300 jeunes hommes et 300 jeunes filles. Blessé et empoisonné par l’épée de Morhold, Tristan avait naguère été recueilli et soigné par Isolde qui l'avait reconnu grâce à un éclat de l’épée de Morholt, extrait de sa plaie. Sur le point de le tuer, elle en a été arrêtée par le regard amoureux de Tristan.

Envahie par la honte d’être livrée au roi Marke, qui fut vassal de son père, et par l'amour inavoué et refoulé qu'elle porte à Tristan, l’assassin de son fiancé, Isolde fait préparer par Brangäne un breuvage empoisonné, et projette ainsi de mourir avec Tristan, ce qu’il accepte en toute connaissance de cause. Mais Brangäne, ne peut se résoudre à préparer le philtre de mort et donne à Isolde le philtre d'amour préparée par la mère d’Isolde, pour elle et le roi Marke. Tristan et Isolde boivent le philtre, convaincu qu'ils vont mourir. Ils tombent en extase l'un devant l'autre et, tandis que le vaisseau accoste et que le roi Marke s'avance sous les vivats pour accueillir sa fiancée, Isolde défaille.

À écouter : le prélude https://www.youtube.com/watch?v=J-qoaioG2UA

 

                     

 

L’acte 2 se déroule dans la demeure d'Isolde où, sans tenir compte des avertissements de Brangäne, Tristan vient rejoindre Isolde en secret et tous deux entament un magnifique duo qui, partant d’un suprême amour terriblement humain aboutit à une évocation de l’Amour romantique mystique : « Tristan et Isolde chantent leur désir de consacrer leur amour par une mort qui serait le triomphe définitif de la Nuit sincère et douce sur le Jour vain, perfide et mensonger ».

Ce duo entre Tristan et Isolde (le plus long de l'histoire de la musique) est soudainement interrompu par l'arrivée du roi Marke et de ses hommes. C'est le chevalier Melot qui, par jalousie, a organisé le retour précipité du roi, pour qu’il surprenne les amants. Le roi se voyant trahi par son fils spirituel, exprime dans un long monologue, toute l'affliction qu'il ressent. Tristan invite Isolde à le suivre dans le pays de la mort où il se rend désormais. Il défie Melot et le laisse le frapper.

À écouter :  https://www.youtube.com/watch?v=SdXfe5xdaMA

 

          

 

L’acte 3 a pour décor la chambre de Tristan au château de Karéol en Bretagne où, grièvement blessé, Tristan est plongé dans une mortelle torpeur et veillé par son écuyer Kurwenal. Une triste mélopée emplit l’atmosphère, jouée par le berger chargé de surveiller la mer. Tristan, réveillé, revoit défiler sa vie et s’enflamme au souvenir d’Isolde qu'il veut revoir pour enfin pouvoir mourir. Soudain retentit une joyeuse mélodie qui annonce l’arrivée d’Isolde. Dans un ultime effort, Tristan s'élance à la rencontre d'Isolde et expire dans ses bras en murmurant son nom.

La musique annonce l’arrivée d’un autre navire, celui du roi Marke. Kurwenal s'oppose à l'escorte de Marke, tue Melot, mais périt sous le nombre. Marke, à qui Brangäne a révélé le secret du philtre qui rendait inéluctable l'amour de Tristan et Isolde, est venu unir son parent le plus cher à Isolde à qui il reproche son silence. Mais Isolde, en pâmoison, meurt d'amour sur le corps de son amant Tristan. Le roi Marke bénit les cadavres des deux amants…

À écouter : la mort d’Isolde https://www.youtube.com/watch?v=7tLq5FZ0xlY   

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21 novembre 2021

"Cette Nuit qui fut le jour", deuxième roman de Thierry Fresne, présenté au Salon L'Autre Livre les 26, 27 et 28 novembre

 

L’étrange appel que reçoit, un soir d’été, Thibault, trentenaire romantique et mélomane en quête d’absolu, l’intrigue avant de le bouleverser.                                      Qui est cette inconnue avec laquelle il converse durant de longues heures ? Comment peut-elle prétendre le connaître autant que lui-même ? D’où lui vient l’impression d’entendre son double ? Sera-t-elle son Isolde, passionnément sublimée par la musique de Wagner, celle qui lui permettra de vivre l’amour sur les cimes ?                « Aimer, oui, mais comment satisfaire cette soif inextinguible d’absolu qui confi ne à l’impossible dès lors que la perfection n’est pas de ce monde ? Il sentait qu’il touchait là, une fois de plus, à la raison d’être de Tristan, cette consolation suprême face à l’insuffisance de la vie. »  « Il était catastrophé que son époque eût perdu cette ingénuité du cœur et pût se moquer de ceux qui s’émeuvent d’un rien. […] Ses souvenirs étaient source d’émotions intenses et de mélancolies abyssales. Il voyait dans le romantisme, bien avant un mouvement littéraire et artistique, une disposition de l’âme à ressentir intensément le tragique de la vie. »

   

                 Ce magnifique roman traite de l’impossible amour absolu. Il évoque la splendide légende de Tristan et Yseult et notamment l’opéra éponyme de Richard Wagner…

La légende celtique de Tristan et Iseult

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Cette légende majeure a connu une large diffusion dans toute l’Europe. 

Nous ne connaissons pas l’ouvrage original qui la présente dans son ensemble. Aussi est-ce à partir de fragments de textes en versions scandinave, anglaise, allemande, française, italienne qu’à pu être reconstitué « Le Roman de Tristan et Iseult ».

Deux versions, à peu près concomitantes, sont écrites dans la seconde moitié du XIIème siècle, sans doute inspirées d’un roman antérieur.                                                          L’une, due à Béroul, que l’on dit « jongleur », est une version semble-t-il plus proche de la version primitive et des Chansons de Geste, et dont il nous est parvenu environ 3000 vers.

L’autre, dont Thomas d’Angleterre est l’auteur, est destinée à une société plus raffinée celle de la cour d’Aliénor d’Aquitaine. Son roman, dont nous connaissons également 3000 vers environ, propose une trame dramatique élaborée, une                                     

Image2recherche du pathétique et développe le pathétique des                                            personnages, Iseult et Tristan en particulier qui, obsédés par leur passion                        contrariée, ne peuvent trouver la paix que dans la mort. Dans ce roman, l’Amour s’impose aux deux amants, malgré leurs raisons et leurs volontés, au-delà des évènements qui les séparent, voire les opposent.                                                                                       

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Cette fatalité tragique s’impose à eux et mêle l’amertume à leur bonheur défendu, consommé.

Cette passion irrésistible, profondément humaine, est due à un philtre magique, support symbolique qui rend inéluctable cette passion, qui les unit dans la vie et dans la mort, pour une durée de trois ans chez Béroul, éternellement chez Thomas d’Angleterre.

Le scénario
Tristan de Loonois, est un orphelin, élevé en véritable chevalier par l’écuyer Gorneval.     

Il est le neveu du roi Marc de Cornouailles qui l’accueille à sa cour. À peine arrivé, il tue en duel le géant irlandais Morholt, venu exiger de la part de son roi, le tribut de 300 garçons et 300 filles destinés à nourrir un terrible dragon.

Dans ce rude combat, Tristan est blessé par l’épée empoisonnée de Morholt. Les blessures s’enveniment et dégagent une puanteur annonçant la fin funeste du héros. Tristan s’abandonne à la mer, allongé dans une barque parée.

Les courants le portent jusqu’aux côtes d’Irlande où il est recueilli par la reine d’Irlande, sœur de Morholt, et par sa fille, Iseult la Blonde. Craignant d’être reconnu comme l’assassin de Morholt, il retourne en Cornouailles.

 

Image5 A la cour du roi Marc, Tristan paraît peu à peu destiné à             succéder au roi qui n’a pas d’enfants. Mais les barons jaloux,                 imposent au roi de prendre femme. Le roi Marc décide de                     choisir pour épouse la femme à qui appartient le cheveu d’or                 que lui ont apporté deux hirondelles.

 Se souvenant d’Iseult la Blonde, Tristan, qui veut se laver du                 soupçon des barons, décide de partir la quérir pour son roi. Déguisé   en marchand, Tristan débarque en Irlande et affronte le dragon qui     dévore les jeunes filles. Il lui tranche la langue et la glisse sous ses   vêtements puis tombe aussitôt évanoui à son contact. 

Image6 Sur ce, le Sénéchal du Palais, réputé pour sa   couardise, trouve la dépouille du dragon et voit là,   la possibilité d’épouser Iseult la Blonde dont la   main est promise au chevalier qui tuera le dragon.   Il lui tranche la tête et la rapporte triomphant à la   cour du roi Marc.                                                 Mais Iseult trouve Tristan évanoui ainsi que la   langue du dragon. Elle guérit Tristan une nouvelle   fois. Mais observant son épée, elle remarque   qu’elle est ébréchée et que l’éclat retrouvé dans le corps de son frère correspond à l'entaille de l’épée.

Alors qu’elle va lui enfoncer l’épée dans le corps tandis qu’il prend son bain,Tristan lui parle tranquillement et fait appel à la raison. Séduite, Iseult l’épargne, espérant qu’il demande sa main. Mais Tristan obtient la main d’Iseult pour le roi Marc. La déception d’Iseult est immense et c’est résignée qu’elle s’embarque pour la Cornouailles.

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 Sur la nef du retour, Tristan et Iseult, boivent par erreur le philtre         d’amour (éternel chez Thomas d’Angleterre), préparé pour unir Iseult   au roi Marc, son futur époux.
 Tristan et Iseult sont définitivement unis l’un à l’autre et, bien qu’ils       luttent contre leur passion, ils se rencontrent et s’aiment.

 Alerté par les barons jaloux, le roi Marc les surprend et les condamne   au bûcher.

 Tristan, parvient à s’échapper, délivre Iseult                                     

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 et se réfugient, en   compagnie de l’écuyer               Gorneval, dans la forêt du Morois.

 Durant trois ans, ils vivent une vie sauvage            et misérable, et goûtent les bonheurs de l’amour.
Au cours d’une partie de chasse, le roi Marc les surprend endormis, leur fait grâce            et leur laisse des témoignages de son passage. Les deux amants décident de se séparer    et Tristan s’exile.
Iseult pense sans arrêt à Tristan tandis qu’il use de multiples subterfuges pour la croiser    et lui laisser le symbole de leur amour, une branche de coudrier enlacée d’un brin de chèvrefeuille (cf. le Lai du Chèvrefeuille de Marie de France).
De nouveau blessé par une arme empoisonnée, Tristan envoie Kaherdin son beau-frère chercher la reine. La couleur de la voile dira si Iseult est à bord de la nef en retour. Au final les deux amants seront réunis dans la mort.
A suivre….                                                                                                                     Desmodus 1er

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19 novembre 2021

L’Orgie latine, Félicien Champsaur (4)

Messaline, l’impératrice, la licence et la luxure

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Claude et Messaline

Afin de mieux comprendre l’ouvrage de Félicien Champsaur, il convient, comme toujours, de préciser dans quel contexte se déroule le récit. En voici quelques éléments éclairants, rappels pour la plupart des lecteurs, sans doute...

Les Empereurs romains reçoivent délégation de leur pouvoir du « Peuple Romain ». En effet, Monarque de fait, le princeps demeure officiellement un magistrat.

statue_augusteCertes, depuis Auguste, l’opinion admet que l’empereur régnant transmette le pouvoir à ses descendants et le sénat entérine la passation sans rechigner. Mais en aucun cas le principat n’est une monarchie héréditaire, telles que l’établiront les royautés médiévales, car la haine des Romains pour les rois exclut tout véritable droit dynastique. La passation de pouvoir est validée par la souveraineté populaire en l’absence de toute légitimité mystique, comme elle existera plus tard pour les rois d’Ancien régime. Ainsi, d’Auguste (- 27 av JC) à Romulus Augustinus (476 ap JC), soit sur environ 500 ans, ce ne seront pas moins de quatre-vingt-huit empereurs, appartenant à six dynasties d’Occident et une d’Orient (8 empereurs), qui règneront, sans compter une trentaine d’usurpateurs. Et encore, ces sept Maisons ne regroupent-elles que 38 empereurs !

Naturellement, en l’absence de règles précises de dévolution, de très nombreux prétendants de l’extérieur et de l’intérieur se déclarent candidats à la pourpre. D’où les assassinats préventifs sur ordre de l’empereur ou de la part de son entourage zélé, pour éviter qu’il ne tombe sous les coups d’un ambitieux de sa famille ou du dehors.

Ainsi l’empereur Claude, dont il est sujet dans L’Orgie latine, même s’il n’apparaît qu’en filigrane sauf au dernier livre, récit sous forme d’un acte théâtral de la mort de Messaline, n’était pas le mieux placé sur l’arbre généalogique, car, en tant que quatrième empereur de la dynastie des Julio-Claudiens, il ne descendait pas directement d’Auguste. Claude vit le jour à Lyon, le 1er août de l’an 10 av JC, fils de Tibère et de sa seconde épouse, Julie, nièce d’Auguste, qu’il avait épousé en -11 av JC.

Certes Messaline renforçait sa légitimité mais pas suffisamment car elle descendait, tout comme lui, d’Octavie et non d’Auguste lui-même.

Les représentants de la ligne directe suscitaient donc des inquiétudes pour le couple et pour Britannicus, le fils de Messaline, né en 419782262040352_large ap JC, Messaline étant alors âgée de 16 ans. L’historiographie ne fait grâce d’aucun défaut à Messaline. En avait-elle plus que toutes les femmes de pouvoirs qui, en concurrence, vivaient auprès d’elle ? Sans doute pas. Mais, comme le souligne avec force Pierre Renucci dans son excellente bibliographie consacrée à Claude, parue chez Perrin en mars 2012, « elle était impératrice et mère d’un enfant dont la survie passait par l’obtention du pouvoir. [...] Son souci primordial était de maintenir son couple au pouvoir pour le transmettre à Britannicus. » Elle va s’y employer en s’appuyant sur les affranchis de Claude, ses ministres, qui ont évidemment tout intérêt au maintien au pouvoir de leur empereur.

C’est ainsi que Julia Livilla, une des deux sœurs de Caligula, (l’autre étant Agrippine II), intrigante auprès de Claude et surtout épouse de Vinicius auquel le sénat avait envisagé de confier le pouvoir à la mort de Caligula, fut exilée dans l’île de Pandateria sous l’accusation d’adultère, puis exécutée tandis que son prétendu amant, le philosophe Sénèque,  était relégué en Corse. Etrangement, Agrippine II, pourtant mère d’un garçon de quatre ans qui comptait comme un candidat pour la pourpre, ne fut pas inquiétée. Elle était plus aimable avec l’impératrice et amie de sa mère, Domitia Lepida qui s’était occupée du petit Néron pendant son exil. Parallèlement, de multiples autres prétendants, issus de dynastes républicains (Sylla, Pompée, Salluste), furent dans un premier temps  « attachés » à Claude, notamment par des mariages prestigieux, des distributions de charges et d’honneurs.

Il s’agit là d’une des nombreuses variations sur le thème de la dépravation de Messaline. Les auteurs anciens présentent en effet systématiquement cette femme comme une nymphomane du genre prédatrice, ce qui n’est sans doute par la réalité. Ils ont été en effet fortement influencés par les mémoires de son ennemie Agrippine II qui, tout comme elle le fit pour Tibère et Caligula, a sans aucun doute été à l’origine des légendes noires de ces trois personnages (les écrits concernant Messaline ne nous sont pas parvenus).

Entre 41 et 48, de très nombreux complots seront déjoués et leurs instigateurs plus ou moins sévèrement punis. L’année 47, l’empereur Claude échappe à 4 tentatives d’assassinat à l’arme blanche par des chevaliers... Les temps étaient redoutables.

Début 48, le couple impérial était débarrassé de ses parents et de ses alliés les plus indésirables parce que les plus légitimes pour briguer le pourpre. La dernière victime de cette épuration des comploteurs fut Asiaticus, un Allobroge originaire de Vienne, devenu très puissant, peut-être soupçonné de vouloir soulever l’armée du Rhin, plus sûrement, dernier comploteur de la mort de Caligula à périr... Ainsi Claude, présenté par les historiographes après sa mort comme un imbécile, avait-il réussi à déjouer, avec son épouse, des coups d’Etat, des tentatives d’assassinats, et élagué les candidats trop pressants de sa succession souhaitée, souvent accélérée. 

Le « mariage » de Caius Silius et Messaline

IMG_0303En 48 éclata une curieuse affaire dite « le mariage de Messaline » dont l’issue sera fatale à l’Impératrice et qui allait bouleverser les données dynastiques. C’est une affaire qui reste obscure car les intérêts des protagonistes sont loin d’être évidents. Messaline s’éprend de Caius Silius, consul désigné pour 49, et aussi « le plus beau des Romains ». Caius Silius, sur la demande de Messaline, divorce de sa propre femme, au risque de déplaire à Claude. Caius Silius souhaite, au départ, une liaison discrète. Mais Messaline l’expose en permanence, transfère une partie de son mobilier chez lui avec une partie de sa suite. Tacite précise qu’à partir de ce moment Caius Silius envisage un coup d’Etat contre Claude. Messaline est alors accusée par Agrippine, dans ses mémoires, de dépravation et de lubricité ainsi que de complicité dans la préparation de ce coup d’Etat, voire d’en avoir été l’instigatrice...  Il est courant que les attaques sous la ceinture visent les puissants et en particulier les femmes. Suétone parle de « débordements scandaleux » et Tacite « d’adultères trop faciles », et « de voluptés inconnues », ce qui ne signifie pas grand-chose, en tous cas qui ne dénote pas de conduites plus scandaleuses que la moyenne à l’époque : on ne connaît que 4 ou 5 amants à l’impératrice, ce qui est somme toute peu. A ces témoignages, s’ajoute ce que conte Juvénal dans ses « Satires ». Pierre Renucci note ainsi que « Messaline aurait eu l’habitude de quitter le palais la nuit pour se prostituer dans un lupanar, sous le nom de Lycisca, une perruque blonde sur ses cheveux bruns. Et elle se serait donné à cette activité avec tant d’ardeur, qu’elle était la dernière des filles à quitter sa cellule quand le taulier fermait la boutique. Reste à citer Pline l’Ancien qui, en tant que naturaliste,  relève avec intérêt, les vingt-cinq passes que cette force de la nature était capable d’assumer en un jour et une nuit. » Pierre Renucci précise que « les débauches prêtées à Messaline n’avaient rien d’exceptionnelles. Au premier siècle, la liberté de mœurs régnait dans l’aristocratie et peut-être aussi dans la plèbe romaine ». Même si de nombreuses matrones s’essayaient à jouer à la prostituée, Pierre Renucci « ne croit pas que l’impératrice s’y soit essayée, bien que ce ne soit pas totalement impossible. Mais le plus probable reste toutefois que Juvénal met en vers l’un de ces nombreux ragots qui courraient les rues. »

En dehors de cela, la perspective de ce mariage est incompréhensible car « sa nouvelle attitude qui consistait à s’allier à Silius, sansIMG_0289 tuer Claude, est parfaitement contradictoire, inconséquente et pour tout dire suicidaire. » Alors ? Un coup de folie amoureuse, un cas authentique d’amour fou, selon la thèse de Paul Veyne ? Un mariage pour rire, une farce, une de ces fêtes de « gosses de riches » dont l’historiographie offre plusieurs exemples ? Une bacchanale échelonnée sur quelques journées et couplée avec un spectacle de vendanges tel qu’il s’en donnait pendant les vindemiales et pendant lequel on célébrait le mariage de la divinité célébrée ? Le texte de Tacite que Félicien Champsaur transcrit dans son roman, mentionne clairement cette bacchanale : « Messaline, à présent, plus luxurieuse que jamais, célébrait, dans le palais, le simulacre d’une vendange parmi la splendeur de l’automne. Autour des pressoirs foulant les raisins, des cuves d’où coulait le vin nouveau, des femmes ceinturées de peaux de bêtes s’ébattaient, sacrifiaient, bacchantes en folie. Luxuria, elle-même, les cheveux épars, agitait un thyrse, le caressait, tandis que Silius, couronné de lierre, dirigeait le chœur lascif du balancement de sa tête et du frappement de ses cothurnes ».

Claude aurait-il lui-même donné son accord avant son départ pour Ostie ? Suétone le sous entend « mais ce qui dépasse toute vraisemblance, c’est que, pour les noces de Messaline avec son amant Silius, il signa lui aussi un contrat, car on lui avait fait accroître qu’ils simulaient un mariage dans l’intention d’éloigner et de faire retomber sur un autre un péril dont lui-même était menacé, d’après certains présages ». Le dernier livre de L’Orgie latine évoque très clairement cette hypothèse mais en sous entendant que les deux amants étaient à l’origine du mauvais présage...

Les affranchis de Claude, ses ministres les plus proches, qui lui doivent tout et ont trempé directement dans les assassinats des concurrents, que sont Narcisse, Pallas et Calliste, voient d’un très mauvais œil la montée en grâce de Silius qui a tout pour devenir empereur. Après avoir envisagé dans un premier temps d’éloigner l’impératrice de son influence, ils échafaudent un plan destiné à prouver à Claude la participation de Messaline au complot de Silius.

Félicien Champsaur, sous formes de scènes successives dans le dernier acte de son ouvrage fait, fidèlement aux écrits qui nous sont parvenus, le récit de cette dernière étape qui s’achèvera par la mort de Silius, de ses proches, puis par celle de Messaline... assassinée par le tribun, sur l’ordre de Narcisse.

L’Orgie latine, roman de la décadence, hymne à la luxure.

IMG_0306L’Orgie latine se déroule dans le courant de cette année 48 et retrace les principaux évènements tragiques de cette année déterminante pour la dynastie des empereurs romains.

Félicien Champsaur s’empare du personnage de Messaline, car « Messaline, ce n’est pas seulementune femme, c’est une foule, – celle de nosancêtres.C’est une foule, oui, parce qu’Elle a eu, vivante,tout le peuple romain, à ses pieds, dans une contemplationfaite de haine et de désir, – le peuple romain, avec ses consuls, ses augures, ses tribuns, ses patriciens, ses gladiateurs, ses soldats, ses portefaix et ses prostituées, – le peuple romain dont le sang coule dans nos veines. »

Quant à la luxure, que L’Orgie latinecélèbre – tout comme le fait avec un immense talent PierreimagesCATHMZOB Louÿs dans son Aphrodite, ou encore Alfred Jarry dans sa Messaline, deux récits beaucoup plus érotiques –, Félicien Champsaur s’en empare car proclame-t-il,  son étude est « plus utile que la guerre, plus noble que l’avarice, moins criminelle que les vols, les empoisonnements, les assassinats qui sont les aventures de tant de drames et de livres et qui encombrent l’histoire de tous les peuples ».

En outre, le romancier moderne doit « écrire pour les hommes qui pensent, pour les femmes qui sentent, pour des êtres majeurs qui ont aimé, qui aiment, qui aimeront, pour les yeux libres et émancipés capables de tout lire, pour les cerveaux – au contact joyeux ou triste de la vie universelle – mûris et fécondés. »

Ainsi L’Orgie latine  « n’est pas seulement un roman dramatique déroulant son action à travers des agonies et des sensualités, cemessaline_alfred_jarry_de_alfred_jarry_927140730_ML livre est un éducateur qui peint, en une fresque singulière, la vie d’un peuple, la couleur d’une époque, et, pour la personnifier, ranime une femme extraordinaire, femme autant que légende [...] digne d’incarner une époque. »

9782070400027Dans son ouvrage « Le Sexe et l’effroi » Pascal Quignard écrit : « Le règne d’Auguste est contemporain de la métamorphose de l’érotisme précis et joyeux des Grecs en mélancolie effrayée. Cette mutation n’a mis qu’une trentaine d’années à se mettre en place (de moins 18 avant l’ère à 14 après l’ère) et néanmoins elle nous enveloppe encore et domine nos passions. De cette métamorphose le christianisme ne fut qu’une conséquence, reprenant cet érotisme pour ainsi dire dans l’état où l’avaient reformulé les fonctionnaires romains que le principat d’Octavius Augustus suscita et que l’Empire romain durant les quatre siècles qui suivent fut conduit à multiplier dans l’obséquiosité. » Et, en effet, pascal Quignard montre comment « ces changements se sont réalisés dans l’Histoire par des glissements progressifs qui donnent à l’épicurisme et au stoïcisme le statut de forces qui déprécient et9782253942634 disqualifient la chair » et comment « le christianisme n’aura pas eu beaucoup d’efforts à faire pour cristalliser ces mépris », comme le résume parfaitement Michel Onfray dans un des merveilleux textes qui constituent son journal hédoniste intitulé « Le Désir d’être un volcan ». 

« La luxure de la Rome impériale, ses ardeurs, ses héroïsmes, sa force, ses faiblesses, avant sa déchéance, l’invasion et le renouveau des barbares, on les retrouve dans la volupté, les goûts, les révolutions ou les guerres, les énergies et les dépressions, bref dans le tempérament des nations latines » affirme Félicien Champsaur qui souhaite ainsi replacer son œuvre dans une actualité, celle de son siècle (le début du XXè).

Et d’ajouter : « Ceci pour qu’on sache bien que, dans ce livre, il n’y a pas qu’une étude de la luxure romaine. Certaines gens ressemblent, sans doute, à ces cochons que l’on mène dans les bois de chênes, parmi de beaux paysages, pour y déterrer des truffes. Les animaux, de leurs groins, fouillent le sol, sans voir la beauté de ce qui les entoure ou les domine : les fleurs, le remuement des branches, le frisson incessant des feuilles, les oiseaux, les insectes, la vie charmante d’une forêt, et, par-dessus tout, l’immense ciel bleu irradié de soleil. Ceux-là, dans cette évocation d’un passé de gloire, de foi, d’amour, d’énergie, de luxure aussi, – car elle est éternelle, étant la vie même, – ceux-là ne verront dans ce livre, L’Orgie latine,que l’occasion de rôder dans l’intimité des rues chaudes de Suburre, dans ses tavernes de gladiateurs et de filles, ses lupanars, et de caresser, en songe, l’Impératrice nue,peut-être, dans le mystère d’après la mort, encore inassouvie. »[...]

Jean_Leon_Gerome_389599Car L’Orgie latine est aussi un prétexte pour dénoncer, comme Félicien Champsaur le fera dans d’autres de ses œuvres, l’hypocrisie bourgeoise et les censeurs de tout poil, bras zélés d’un pouvoir aussi pudibond et cul-béni en façade que dissolu et pervers en arrière cour. « Les imbéciles ou les tartufes qui jetèrent de l’encre sur le groupe des danseuses de Carpeaux, à l’Opéra, étaient des négateurs, inconscients, je veux le croire, de la Vie elle-même. La sensualité n’est ni un vice, ni un péché ; c’est le but vers lequel convergent toutes nos aspirations, nos rêves, nos efforts, et c’est d’Elle que sort, dans l’univers, la perpétuation des espèces et des races. Vraiment, – puisque les maîtres les plus illustres ont représenté nus l’homme et la femme dans tous les siècles  puisque tous les artistes italiens, français, espagnols, flamands ont eu le souci constant du nu, dont tant d’anecdotes et d’allégories païennes ou religieuses ne sont que le prétexte, du nu resté le summum des œuvres plastiques, – puisqu’il n’est pas, jusqu’aux cartes postales d’aujourd’hui qui ne fassent connaître au monde entier les plus jolies femmes d’art et d’amour de chaque pays, prises par l’objectif du photographe en des poses suggestives accusant leurs formes dévoilées, ou nues parfois, simplement ; – puisqu’on publie, par livraisons, des albums de reproductions de photographies de modèles nus ; – puisque, dans les salons de peinture et de sculpture annuels, autour de marbres et de plâtres très nus, évolue le public, jeunes gens, jeunes filles, messieurs mûrs ou vieux marcheurs, mamans, causant, fleuretant ; – pourquoi le nu, permis aux autres artistes, semble- t-il défendu, par les hypocrites, à la littérature » 

Et, plus loin, dans sa formidable introduction à son roman : « Pourquoi l’étude de la luxure, plus utile que la guerre, plus noble que l’avarice, moins criminelle que les vols, les empoisonnements, les assassinats qui sont les aventures de tant de drames et de livres et qui encombrent l’histoire de tous les peuples, – pourquoi une étude, parmi d’autres travaux, de la luxure serait-elle défendue au romancier moderne (et puisque, dans les tragédies des maîtres grecs, Eschyle, Sophocle, Euripide, se mêlent, à chaque instant, toutes les horreurs des passions humaines, les incestes, les empoisonnements, les assassinats ; puisque les religions, les morales, les arts et les littératures, les poètes lyriques et épiques, les éloquences militaires et civiles, à l’envi, n’ont cessé, depuis Caïn et Abel, de glorifier les guerres, c’est-à-dire le meurtre innombrable, le carnage, le vol en grand, le pillage avec le86_000853 viol de ci, de là ; la Mort enfin – pourquoi interdire de célébrer l’Amour, plus loin que dans ses préludes, jusque dans son apogée, et son but de nature, le Baiser, – pourquoi tirer toujours sur deux beaux êtres joints, comme un rideau banal, plusieurs lignes de points ? La guerre, aux louangeurs officiels louangés et récompensés d’honneurs dans tous les pays, c’est la Mort, et la luxure, je le redis, c’est la Vie. – « Une nuit de Paris réparera tout cela », disait Napoléon1er, un soir de victoire, sur le champ de bataille couvert de milliers de cadavres. Alors pourquoi l’étude de la luxure, plus utile que la guerre, plus noble que l’avarice, moins criminelle que les vols, les empoisonnements, les assassinats qui sont les aventures de tant de drames et de livres et qui encombrent l’histoire de tous les peuples, – pourquoi une étude, parmi d’autres travaux, de la luxure serait-elle défendue au romancier moderne (et artiste, bien entendu) ? »  

Ainsi, « Tout héros de roman ou de drame étant, par principe, un être d’exception, Messaline, certes, devait être choisie pour incarner la Luxure, – Messaline, insatiable de stupre autant que de poésie, furieuse, lubrique, curieuse de tout, de tous et de toutes, jamais rassasiée pas plus d’érotisme que d’idéal. En Elle, l’Impératrice Luxuria,se résume et se magnifie toute la sensualité latine, – avant Messaline, et après.  [...] Il ne faut pas célébrer ou dénigrer en Elle seulement l’apogée, la floraison en une orchidée extraordinaire et immortelle, un épanouissement de la débauche païenne. Non. Ce livre, trempé de vérité, remonte aux sources de la religion catholique, apostolique et romaine, montre parmi les esclaves, les misérables, les simples, l’infiltration, dans les esprits et les cœurs, des idées d’une secte qui est devenue l’une des plus puissantes religions de la terre. Malheureusement, cette secte a installé, dans l’univers, l’hypocrisie, alors que, avant Jésus, toutes les religions et toutes les civilisations, latine, grecque, orientale, glorifiaient le phallus, le priape, le lingam, la procréation, la fécondité, l’acte de vie enfin.

Jean_L_on_G_r_me_Le_March__aux_EsclavesLe christianisme a caché, comme une honte, les organes de la génération, dédaigné le souci du corps pour la seule exaltation de l’âme, si bien qu’au moyen âge et plus tard, sous l’établissement triomphal de la domination catholique, on a méprisé l’hygiène. [...] Jésus n’est pas responsable. L’apôtre de la Galilée avait pour son corps les soins qui étaient et qui sont toujours dans les coutumes, et même dans les rites religieux, des Orientaux. Ayant pour tous les êtres la grande bonté aryenne, il ne méprisait pas les femmes d’amour, dont plusieurs, selon les évangiles, le suivaient, l’assistant de leurs biens ; et l’une d’elles, Marie de Magdala, sœur de Marthe, oignit Jésus de parfums et, après les ablutions habituelles, lui essuya les pieds avec ses longs cheveux blonds. Jésus, propre et net en tout son corps, est nu aussi sur la croix, pour l’adoration de ses amoureuses éternelles. »

En hédoniste convaincu, Félicien Champsaur affirme qu’« il faut réagir, proclamer notre réhabilitation corporelle, dans une ardente foi païenne, célébrer, éperdument, la splendeur de la chair, s’insurger contre la conception dévote qui défend et trouble d’une idée de péché l’observation et le culte de la beauté humaine. »

On comprend mieux ainsi l’odeur de souffre qui a entouré –et entoure encore aujourd’hui- nombre des écrits de Félicien Champsaur, insupportables dans la dite « bonne société ».

 

Messaline, stéréotype de la femme décadente

Messaline évoque et réclame inlassablement les jeux de l’amour, la sensualité, les plaisirs...

Félicien Champsaur reprend à son compte, mais certainement pas avec le même objectif, les rumeurs et les scandales au sujet de la conduite dissolue de Messaline, rapportés, dans leurs écrits, par les « historiens » que sont Tacite, Suétone et Juvénal, dont nous avons vu plus haut non seulement la subjectivité mais encore la volontaire fausseté.

En voici, en avant première, quelques très courts extraits, petite partie du vaste récit descriptif que livre Félicien Champsaur dans sonIMG_0299 roman... 

Au Cirque, c’est l’Amour et la Mort confondus dans un relent de luxure, « c’est la douleur et c’est le plaisir aussi, l’angoisse et la volupté ; sur les lèvres pâlies des femmes une émotion incomparable de désir, de danger, qui, après le spectacle, affolera les ruts. »

Dans les jardins de Silius, les danseuses poursuivent « les roses de chair et les œillets pourprés, blancs, où ont plu des gouttelettes du sang des colombes».

Sur la voie Appienne, en accompagnement du cortège de Messaline : « Processionnelles, en robes blanches, fendues le long des corps et laissant transparaître le rose des chairs, de jeunes ballerines, porteuses de luths fragiles, tourbillonnent, miment des appels d’amour et de tendres coquetteries. IMG_0301Ensemble, deux à deux, elles dansent enlacées, leurs corps souples et leurs menus seins en avancée vers les convives, les lèvres écarlates dans la crème des faces, les bouches aux arcs tendus, les bouches tentatrices. Lentement, elles esquissent des pas hiératiques, les mains levées, semblent demander grâce, puis le rythme s’accélère, et paraît, au milieu des groupes, une nouvelle saltatrice, vêtue de fils de perles qui grelottent et s’écartent sur la gracieuse nudité d’un corps adorablement serti à la taille d’une ceinture d’or, gemmée de turquoises, de rubis et d’émeraudes, de perles blanches. La danseuse traduit en gestes harmonieux la fête des caresses qu’elle ignore et appelle, suppliant Aphrodite dont il semble que l’hallucine une imaginaire vision. Et sa bouche frissonne d’une soif d’amour. »

Dans le palais, au cœur de l’Orgie, « Follement, elle s’est élancée, soulevant des deux mains sa robe de gaze violette, pailletée d’or, d’argent et semée de pierreries. On dirait une libellule dont le corps serait d’une femme. Elle saute et il semble qu’elle vole, si légère est la saltation de ses membres grêles, blancs, à peine dorés de l’or de raisins clairs dans le soleil. Sous la lumière des torchères et des lampes, elle virevolte, tournoie, fleur de chair, de clarté, de pierreries – et d’avril.IMG_0300 Plus lentement, elle festonne des pas rythmés où tout son corps s’offre, liane callipyge et artiste, pour, en un geste pudique, échapper à une soudaine étreinte imaginaire, en un jeu tour à tour provoquant et chaste. Parfois, le corps menu et merveilleusement modelé de la mignonne ballerine se dérobe à demi sous la transparence de la robe, puis s’éploient et battent vertigineusement les ailes diaprées de reflets. Karysta la Tanagréenne – fleur, femme, flamme, joie, douleur, amour, gemme, papillon, fée – danse, follement, éperdue de l’ivresse triste de son âme. »

Dans Suburre, au cœur du quartier des plaisirs, « les étuves, les tavernes, les lupanars illuminaient leurs façades de lampes à plusieurs becs, et de longues lanternes rondes, de corne rose transparente, affectant les formes de priapes démesurés. La basse plèbe aimait l’Impératrice, pour la splendeur de son corps et les aubaines qu’elle valait aux pauvres – chacun pouvait espérer être, un soir, l’Empereur, jouir comme César Auguste, se pâmer aux mêmes étreintes, – et aux jolies pauvresses, même pour ses caprices qui la faisaient se plaire à jeter l’or aux plus minables, à la moindre occasion de plaisir. »

sexe12A l’intérieur des étuves, transformées, à la nuit tombante, en un bruissant lupanar, tout appelle aux plaisirs : « À travers de longs couloirs éclairés par des torches aux formes phalliques, [...] des lampes triangulaires, en forme de sexe de femme, pendaient, par trois chaînettes dorées, des voûtes. Scellés aux murs, des bras érigeaient des membres humains d’où la lumière tombait fuligineuse et brouillée, empuantissant l’atmosphère de relents d’huile brûlée, mêlés aux parfums crapuleux des basses prostituées. Des fresques obscènes ornaient chaque côté des longs corridors, [...] les amours de Jupiter et de Léda, l’enlèvement d’Io, que le dieu, formidablement armé, saillait. Ailleurs, des corps s’enchevêtraient, en un pêle-mêle de croupes, de seins nus que des mains agrippaient, de bouches agrafées,thermesplaisirs de mâles et de femelles, fous de voluptés, bouches âpres et délicieuses, crispant des sourires sur des lèvres tordues des douleurs exquises du spasme.  Ici, sur un lit d’or que des peaux de panthères recouvraient, une femme blonde se livrait à trois hommes, et les yeux de la voluptueuse exprimaient une béatitude suprême, grands ouverts et comme figés. – Ailleurs, des Bacchantes harcelaient un Silène comme des abeilles s’abattant en tourbillon sur une fleur convoitée par chacune ou sur un rayon de miel. Pas une fossette du demi-dieu, pas un sillon de chair blanche et rosée où des mains ardentes et des lèvres cupides n’aillent butiner des joies qu’elles 21apantelaient toutes de compléter du grand baiser. Des couples s’ébattaient autour du groupe principal ; des faunes, des sylvains et des Pans, acharnés après des nymphes, des femmes, dont fleurissaient les nudités en rut. Des lesbiennes, tendrement, se caressaient en face d’hommes furieux, liés en des étreintes où les sexes demeuraient séparés.

Des bêtes, des cerfs, des sangliers, des léopards, des tigres et des lions, des ours monstrueux et des aurochs, s’accouplaient en une furie bestiale. D’étranges baisers, des querelles et parfois du sang ; des scènes de festin et d’orgie, des danses et des offices orientaux où des hommes violaient des pierres en forme d’organes féminins et les femmes baisaient des phallus d’airain, d’ivoire, de marbre ou de bois.

Les vestibules résonnaient des pas des couples de hasard, des soupirs, des odeurs de40 chairs énamourées, des bruits de baisers, des frôlements, des cris de volupté, des voix disputeuses, à propos du salaire des baisers que les courtisanes rançonnaient ; des injures se croisaient avec des éclats de voix en échos. Parfois les gardiens devaient intervenir, et les coups de leurs lattes de bois sur des dos qui fuyaient ou dans les jambes d’hommes qui ne voulaient pas partir, brisaient la rumeur perpétuelle de volupté douloureuse de la maison infâme. Des portes s’ouvraient pour laisser partir les mâles repus, claquaient sur les couples s’enfermant dans les cellules.

Il y avait des cubicules de genres divers : uniformément, à droite, un lit de pierre ou de briques maçonnées, une lampe à trois becs fumeuse au plafond ; et, creusée dans une dalle, une vasque où de l’eau, par un conduit, sourdait ; sur un piédestal, toujours, une divinité phallique, une Vénus physica ou Vénus impudica, narquoise, souriait, faisant le geste de la vie. Des roses, des lys, des couronnes de jasmin, en offrande, les paraient.

Selon le prix de la tessera, les lits étaient recouverts de peaux de buffles ou de belles toisons de fauves. Une clepsydre, dans les chambres les plus riches, laissait monotonement tomber avec lenteur des gouttelettes d’eau.

cabinet3Les plus pauvres cellules étaient jonchées de roseaux ou de paille. Sur le sol pavé d’une mosaïque de petits cubes d’une composition imitant la pierre, abaculi – c’étaient encore, figurés par cette marqueterie polychrome, des orchidées aux pistils dressés, ou des phallus, des lèvres entr’ouvertes de femmes, des doigts câlineurs, des symboles sensuels ou des devises voluptueuses. »

Félicien Champsaur reprend ici la description des nombreuses fresques à caractères érotiques découvertes lors des fouilles archéologiques, par exemple à Herculanum à Pompéi...

 fresques_erotiques_pompeisexe06erotiq10

Quant à la conduite de Messaline elle-même, à sa nymphomanie et à ses excès, nous laissons au futur lecteur de L’Orgie latine le plaisir d’y assister, d’y participer même devrions-nous écrire, tant la plume de Félicien Champsaur en révèle et en fait vivre, la fièvre, les affres, les soupirs et les fureurs...

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L'Orgie latine (3)

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La religion et les croyances

Les romains eux-mêmes affirment qu’ils ont plus de 30 000 dieux à prier ! Il faut évidemment nuancer ce nombre, car il englobe aussi bien les grands dieux de la cité que les divinités secondaires, les génies, les divinités locales ou même familiales.

Les romains vivent dans un monde habité par des centaines de divinités.

Tout est lié aux divinités. Pour un Romain, chaque action accomplie dans la journée relève du religieux. Aussi ne saurait-il mener son existence, publique ou privée, sans tenir compte de cette présence universelle du divin.

Parce qu’ils sont à la fois mystérieux et capricieux, il est nécessaire de conclure un accord avec les dieux, ce que les Romains appellent la Pax deorum.

Il faut se ménager en permanence la bienveillance de tous ces dieux et détourner leur malveillance. La vie de l’homme est, par contrat, subordonnée à la volonté divine. Il convient donc de respecter à la lettre les rites, ce qui entraîne un conservatisme sourcilleux de la part de la « religion » romaine, religio désignant le fait de se lier avec les dieux.

laraire_poitiersÀ son domicile on invoque les divinités du foyer. À l’extérieur, le sacré est partout présent dans les temples, mot qui désigne chez les romains tous sites consacrés à une divinité que ce soit une source, un bois sacré, un autel, un édicule, une chapelle, un tombeau, des lieux frappés par la foudre,...). Il doit, selon le cas, prononcer une prière ou détourner le regard d’un lieu funeste.

Le respect religieux, la pietas, est lié aux actes matériels et non à une attitude morale. On se méfie, à Rome, du mysticisme et des abandons de l’âme, et on préfère s’assurer l’accord des dieux par des obligations juridiques réciproques. 

Héritant des légendes mythologiques des dieux Grecs et Étrusques, équivalents à ceux des anciens Romains (Zeus-Jupiter, Poséidon-Neptune, Athéna-Minerve, Hermès-Mercure...), les dieux romains sont représentés dans les temples, avec les physiques et les attributs des dieux de l’Olympe. Aux dieux qui régissent les phénomènes atmosphériques, les romains ajoutent des dieux correspondants à des abstractions telles la Victoire, la Liberté, la Concorde, la Peur, la Fièvre,... ainsi que des puissances invisibles qui président à tous les actes de la vie quotidienne, civile et professionnelle.

Les romains se sont toujours montrés accueillants pour les divinités des peuples étrangers qu’ils considèrent comme des entités existantes, soit nouvelles, soit équivalentes à celles qu’ils vénèrent chez eux. Quand les Romains intègrent des peuples possédant un panthéon singulier, ils assimilent à leurs propres dieux les divinités étrangères. Ainsi, par exemple, Baal-Hammon, dieu des Carthaginois, est célébré sous la forme de Saturne ; Toutatis et Taranis survivent dans la Gaule romaine sous les noms de Mars et Jupiter.

Les pratiques religieuses se décomposent en prières individuelles, en prières collectives,  supplicationes, en sacrifices -dont le fameuximages suovetaurilia, lustration offerte pour le salut de la cité et de l’armée qui comporte trois animaux, un taureau, un porc et un bélier-, en banquets (lectisternii), en processions, en cérémonies et en fêtes votives.

Le prêtre romain est celui qui, au nom d’une communauté (famille, corporation, cité...), accomplit les rites exigés pour chaque dieu. Le pouvoir religieux officiel est détenu par le collège de quinze pontifes, chargés de la surveillance de tous les cultes privés ou publics de Rome et décidant de l’introduction des cultes étrangers.

La grande originalité de la religion romaine consiste dans l’importance liée aux présages. Toute activité privé –une naissance, un mariage..., ou publique – les élections, le vote d’une loi, la dédicace d’un temple..., doit être précédée par l’interprétation de signes envoyés par les puissances invisibles.

Les présages ne révèlent pas l’avenir mais indiquent les dispositions des dieux, favorables ou non. Les présages sont multiples. On distingue les auspices, signes venant du ciel ou du vol des oiseaux ; les omnia, ou parole fortuite annonciatrice de l’avenir ;  et les 65020812sacrifices_jpgprodiges, expressions de la colère des dieux, tels les tremblements de terre, les éruptions volcaniques, les éclipses, voire les tempêtes. Les présages restent incompréhensibles sans une interprétation par des prêtres spécialisés, les augures, qui ont développé au cours des siècles de multiples subtilités d’interprétation. Pour connaître l’avenir, les Romains font aussi appel aux haruspices, qui ont le don de lire dans le foie des victimes des sacrifices, une pratique d’origine étrusque. Chaque partie du foie est une demeure divine particulière, et les anomalies découvertes sur l’organestatue_auguste indiquent quel est le dieu concerné par le présage. Enfin, on rencontre dans Rome, de nombreux diseurs de bonne aventure, cartomanciens et autres « magiciens »  (Géo, la mère de Sépéos dans le roman L’Orgie latine, peut être assimilée à cette catégorie), très souvent consultés, moyennant quelques pièces, par le peuple romain.

A ces cultes vient s’ajouter, à partir de l’empereur Auguste, le culte impérial. Les termes de « Divin Claude » et de « Divine Messaline », utilisés dans L’Orgie latine, procèdent de ce culte.

 

L’introduction des religions orientales intéresse les Romains qui se sentent au final peu impliqués dans la religion officielle réduite à un devoir public, et qui se limite à des cérémonies liées à des intérêts terrestres.

Dès la fin de la République, les religions orientales, introduites par les commerçants étrangers, les esclaves, les militaires de retour de campagnes en Orient, introduisent clandestinement dans la cité des cultes originaires d’Asie Mineure, de Syrie, de Perse ou d’Égypte.

155px_Isis_Musei_Capitolini_MC744Dans toutes les classes de la société romaine on s’enthousiasme pour ces cultes exotiques qui promettent le salut éternel à leurs fidèles, favorisent l’extase et la foi personnelle, rendent chacun responsable de son salut etMithra lui permettent de retrouver sa pureté perdue. À vocation universelle, elles ne refusent personne car on ne tient pas compte de la classe sociale, de l’origine ethnique, du sexe, du métier, ou de l’âge du futur initié. Aussi n’est-il pas étonnant de trouver parmi les fidèles des cultes d’Isis -légalisé sous l’empereur Claude (41-54 ap JC)-, de Mithra -introduit officiellement sous Néron (54-68 ap JC)- ou de Cybèle, les rejetés de la sociétés (prostituées, esclaves,...), des femmes, ou des étrangers. Les rites exotiques séduisent également, de même que les obligations qui sont faites aux fidèles quant aux dévotions, aux épreuves, aux périodes de jeûnes... Parfois victimes à leurs débuts de politiques répressives, se traduisant par des expulsions et des persécutions, ces religions orientales connaissent un succès tel qu’elles sont finalement acceptées.

Assimilés aux cultes orientaux, le judaïsme et le christianisme se répandent dans le monde romain, puis à Rome où se développent des communautés importantes d’adeptes.

81_20L_Arc_20de_20Titus__20Rome__20_20Detail_20Jerusalem_20The_20Arc_20of_20Titus_20Jerusalem_20DetailDepuis le premier siècle avant Jésus-Christ, la religion juive est installée à Rome dans le Transtévère et à Subure. Les juifs sont isolés de la population par leurs pratiques cultuelles et leurs interdits alimentaires. La religion juive sera officiellement reconnue par les autorités romaines au premier siècle de notre ère lorsque l’empereur Auguste (premier empereur Julio-Claudien) promulgue plusieurs écrits permettant aux juifs de pratiquer librement leur culte.

Dès les années 40-48, période où se déroule le récit de L’Orgie latine, des communautés chrétiennes se forment à Rome, d’abord dans les milieux juifs de la ville, chez les « craignant-Dieu » c'est-à-dire les Romains convertis au judaïsme, puis chez les païens. Dans un premier temps, les Romains distinguent peu, juifs et chrétiens. Au premier siècle, l’organisation des chrétiens est très souple. Pour se reconnaître entre eux, ils dessinent un poisson, ichthus en grec, qui correspond aux initiales des mots Iesous Christos Theou Uios Sôter, « Jésus-Christ Fils de Dieu Sauveur ».

Assez vite les Romains vont se méfier de ces sectaires qui affichent un monothéisme intransigeant et vénèrent un homme crucifié et qui se recrutent principalement, dans les premiers temps tout au moins,  chez les gens de conditions modestes. On accuse les chrétiens de prendre leurs distances par rapport à la vie sociale (jeux du cirque, théâtre, célébrations religieuses officielles, culte deIchtus_des_Catacombes_de_Rome_Blog l’empereur), de se réunir à l'écart pour prier, de refuser certaines professions, des fonctions publiques et de ne pas prendre part à la défense de la cité (ils sont totalement non-violents). On colporte des rumeurs sur leur compte (crimes rituels, anthropophagie, incestes, magie, adoration d'une tête d'âne). Au IIè siècle, leur nombre étant devenu important, ils sont impopulaires. On leur reproche de ne pas vouloir honorer les dieux de l’État, de refuser le culte impérial et d’attirer, par leur impiété, la colère divine sur Rome. Ils sont convaincus de « haine du genre humain ». Malgré cela, dès la fin du IIè siècle, dans toutes les classes de la société, même dans l’entourage impérial, on se convertit au christianisme.

Félicien Champsaur traduit parfaitement dans L'Orgie latine, les débuts de ces sectaires, tout en reprenant à son compte les clichés des catacombes comme lieu de rassemblement de la communauté autour de Matrix. En effet, le discours que prononce le Père devant l’assemblée est bien celui des origines, totalement conforme aux messages du Nouveau Testament, fortement inspiré des pensées orientales par exemple dans le renoncement aux biens matériels, dans le refus de la violence, dans la considération de son bourreau.

incendie_romeAu cours du Ier siècle après Jésus-Christ, des procès et des exécutions les concernant ont lieu, accusés qu’ils sont de déranger l’ordre public et surtout, en tant que minorité refusant les cultes officiels, d’être responsables des incidents, accidents ou malheurs qui s’abattent sur Rome (pensons au grand  incendie de Rome en 64, que la rumeur populaire attribue à Néron et dont ce dernier en fait retomber la responsabilité sur les chrétiens qui sont torturés et mis à mort.) Au cours du IIè siècle, à Smyrne, à Pergame, à Lyon, à Carthage ou à Rome, des petits groupes de chrétiens passent en justice et sont condamnés à mort. La persécution massive des chrétiens se généralise à la fin du IIIè siècle.

 

Dans Marc Aurèle, le martyr des chrétiens, tome 4 de son oeuvre consacrée auxles_romains__tome_4___marc_aurele___le_martyre_des_chretiens_9540_250_400 Romains, l’historien et romancier Max Gallo plonge au cœur de ces persécutions sur les pas de Julius Priscus, citoyen et chevalier romain, l'ami de Marc Aurèle (vers 150 ap. JC), l'empereur philosophe, le sage qui affirme : " Ce sont des enfants qui ont encore la morve au nez, ceux qui croient qu'on peut changer le monde. "  On le suit depuis Lugdunum quand la jeune chrétienne Blandine est livrée aux bêtes, puis  à la rencontre de Doma, une jeune chrétienne, et d’Eclectos, le maître d'une communauté de chrétiens qui lui font naître le doute : et si cette nouvelle religion était une espérance ? Il va parcourir l'Empire, des bords du Danube à la Palestine. A Rome, il vit au palais impérial mais il fréquente les tavernes et les lupanars. Il assiste aux scènes de débauche et de meurtres auxquelles participe Commode, fils de Marc Aurèle, devenu empereur à son tour. Comment vivre, et pourquoi vivre si la sagesse d'un Marc Aurèle est balayée par la folie d'un Commode, nouveau Néron s’interroge Julius Priscus...

Le martyre des chrétiens.

 

67 après-Jésus-Christ est la date présumée et traditionnellement donnée pour le martyre des deux apôtres Pierre et Paul à Rome. Avant cette date, nous l’avons évoqué, des chrétiens ont subi le martyre pour des raisons indirectement liées à leur croyance.

Un certain nombre des romans antiquisants qui fleurissent au XIXè siècle dans le sillage des deux ouvrages de François-René de Chateaubriand, Le Génie du christianisme et Les Martyrs, fondent une mythologie du martyr chrétien, figure apologétique du christianisme. Les martyrs servent d’édification aux croyants et leur courage, leur détermination, leur abnégation, de déclencheur pour les conversions.

imgro40120131Dans L’Orgie latine, Félicien Champsaur prête à Matrix, apôtre de Kreistos, ces paroles :

« Soyez bons. Ne haïssez point ceux même qui vous oppriment et vous persécutent. Savent-ils, ces malheureux, que vous portez la vérité dans votre coeur ? Kreistos, souvenez-vous-en, pardonnait à ses bourreaux du haut de sa croix, et pourtant, au pied de l’arbre fatal, pleurait sa Mère Douloureuse. Aussi, plusieurs de ceux qui l’avaient crucifié dirent : « C’est un juste », et ils crurent en lui. Ils avaient fait saigner son coeur et son corps, et ils ont été sauvés, parce que l’Amour est fort et que la Foi, même tardive, est tout. [...] » 

Quo Vadis ? , littéralement  « Où vas-tu », est un des principaux monuments romanesques  antiquisants quiQuo_Vadis  conjugue apologie du christianisme et érotisme diffus, fresques grandioses et détails cocasses et met en scène l’amour impossible entre la jeune et belle Lygie, chrétienne convaincue et le noble romain Marcus Vicinius. Le récit épique se déroule en Juillet 64 après J.-C., au moment où  Rome brûle et le feu, activé par un vent violent, semble devoir ne jamais s'éteindre. La rumeur populaire désigne un seul responsable de ce désastre : Néron. Néron l'incendiaire, Néron le persécuteur, Néron la bête de l'Apocalypse, Néron l'Antéchrist, thèse que le livre reprend sans aucune réserve. Caricaturalement s’opposent, à la cour impériale, la belle mais cruelle Poppée, le sage mais complaisant Sénèque, le dandy mais sceptique Pétrone et, dans l'ombre des catacombes, Paul, infatigable thuriféraire de la foi de Pierre, zélateur passionné de Jésus. Çà et là, rodent quelques monstres : le sauvage Tigellin, préfet du Prétoire et le sycophante Chilon, un Grec cupide et fourbe.
Entre les prières et les persécutions, au milieu des prières et des cris des victimes chrétiennes déchiquetées par les crocs des lions car rendues responsables par Néron de l’incendie, les deux amants accompliront leur destinée, sous la protection du bon géant Ursus. Tout comme le fera Pierre, honteux de sa fuite devant les supplices, mais que la vision de Jésus transformera en glorieux martyr.
Ce roman de l’écrivain polonais Henrik Sienkiewicz, publié en feuilleton en Pologne entre 1895 et 1896, qui est également une allégorie sur la situation de son pays sous la domination russe, propose un fabuleux voyage au cœur de la Rome de Néron, fascinante et bariolée, antre de tous les délices et de toutes les perversions.

Félicien Champsaur saura, à son tour, dans L’Orgie latine, mieux que tout autre, décrire l’ambiance des quartiers populaires de Rome, leurs animations, leurs rythmes, leurs bruits, leurs excès et leurs fureurs, de même que les jeux cruels du cirque et ceux, non innocents, de la cour impériale.

viot_richard_fabiola_ou_l_eglise_des_catacombes_livre_ancien_875725406_MLUn autre des romans les plus remarquables en l’espèce est Fabiola ou l’église des catacombes par S. E. le Cardinal WISEMAN, archevêque de Westminster. Ce roman chrétien historisant, qui se déroule autour de l’an 300 de notre ère, fait le récit de la conversion d’une patricienne romaine, Fabiola, sous le règne de Maximien, empereur de Rome.
Voici le résumé de la quatrième de couverture de l’ouvrage réédité en juin 2009 aux éditions du Paraclet
« Trahisons, chasses à l'homme, convoitises vont mettre les premiers chrétiens à la merci des séides de l'empire. Ce roman plein de péripéties permet de découvrir la spiritualité des premiers temps du christianisme en Occident. Une nouvelle religion qui fait découvrir un monde intérieur et apporte la plénitude à des individus qui ne connaissaient que les valeurs civiles et les vertus définies en fonction de l'Etat. Foi, espérance et charité fondent une nouvelle société de chrétiens courageux qui vivent leur foi en toute circonstance.
Ce récit très vivant offre une prise de conscience des valeurs fondamentales défendues par des témoins d'une foi pure et très solide, qui croient et vivent leur foi dans ses principes essentiels, racines du christianisme, et qui permettra de raviver sa propre identité religieuse.[...]

 

A son tour, dans L’Orgie latine, Félicien Champsaur met en scène une jeune esclave chrétienne, servante dans une Popina, la jeune Filiola, considérée comme « un peu simple », mais dont le charisme, l’innocente beauté et la personnalité rayonnent.

Ainsi, apparaissant pour la première fois au milieu d’une assemblée bruyante et agitée de gladiateurs :

« Mais soudain, au seuil de l’atrium où la lune, en son plein, frappait de flèches d’argent le bassin entre les dalles de travertinIMG_0295 rougeâtre, une jeune fille, en blanche palla, sur une subucula bleue de ciel, ajustée à la taille par une ceinture, parut. »

Plus loin

« Et tous, ayant entendu la voix mélodieuse de la faible vierge, baissèrent les lames et, – ne comprenant pas trop le sens de tous ces mots, s’inclinant devant elle comme si, messagère sacrée et inviolable, elle était, entre des belligérants, porteuse du caducée de paix, – murmurèrent avec un accent de respectueuse douceur :

— Ave, Filiola ! »

[...]

« Ainsi, tous ces hommes turbulents, grossiers, accoutumés à verser le sang par métier et par jeu, préoccupés uniquement de violences, contemplaient, charmés, la mignonne vierge, écoutaient la voix douce et persuasive, chantante comme celle des femmes de la Campanie, mais avec une nuance très personnelle dans sa mélodie. – Ainsi, comme si son esprit imprégnait l’atmosphère de la popina d’un soudain fluide d’amour, toute terreur et toute mauvaise pensée étaient dissipées par sa seule présence, par le charme de son printemps gracieux et la séduction de sa beauté neuve. »

Félicien Champsaur décrit les croyances, les us et les coutumes des adeptes de la secte nouvelle, celle des adorateurs « de la tête d’âne et de poissons », dont fait partie Filiola, ainsi que les persécutions dont ils sont l’objet.

IMG_0298« L’un des nôtres, qui est prêtre, a pu, je ne sais trop par quels subterfuges, pénétrer dans le Tullianum. Il nous a conté les souffrances de ces prisonniers et les tortures de la faim et de la soif qui les ont rendus maigres, avec des visages hâves de malades. On les traite comme les fauves destinés aux jeux ; on les affame dans l’espoir qu’ils seront plus féroces et se battront mieux. Mais aucun des nôtres ne se défendra, car il est défendu aux disciples de Kreistos de tuer. Ils préfèrent être massacrés que de souiller leurs mains du sang, même de leurs bourreaux.

Kreistos, assis aux côtés de son père, ordonne à ses anges de leur préparer des couronnes... Pour les martyrs, les choeurs célestes accordent leurs cithares et le Paradis est plein d’une rumeur de fête, quand leurs âmes s’exhalent, bienheureuses, des pauvres corps meurtris que les bêtes et les armes des hommes ont déchirés. »

Et Félicien Champsaur de formuler, par la bouche de Sépéos, les interrogations que ne manquent pas de poser ces attitudes improbables.

« Ainsi, ces hommes ne nourrissaient aucune haine contre ceux qui les torturaient ? La Mort leur apparaissait comme la grande libératrice des misères humaines. Un espoir immense les attirait ? »

Car,

« À cette époque où les doctrines du paganisme n’étaient plus un refuge pour une infinité d’âmes sceptiques, la croyance aux dieux, à une autre vie, les Champs-Élysées semblaient aux fils d’un monde usé, prêt de finir, bien incertains et problématiques, un point d’interrogation se posait devant la mort et l’existence future. Beaucoup espéraient l’anéantissement final, l’abîme où corps et esprit sombreraient, – sans plus aucune conscience d’être ou d’avoir été, – dans la joie de IMG_0293ne plus souffrir, de ne plus jouir avec l’appréhension des lancinants lendemains, et des malheurs planant sans cesse au-dessus des hommes, tels des aigles aux becs et aux serres inévitables. »

 

Le spectacle des martyrs chrétiens est offert à la foule dans les fêtes du Cirque qui voient se succéder, au bon plaisir de l’organisateur, les combats de gladiateurs, les combats de bestiaires et d’animaux sauvages, les combats d’animaux entre eux.

Les chrétiens sont jetés aux fauves :

« Dans l’arène, une foule d’hommes et de femmes, dont un certain nombre couverts, par dérision de peaux de bêtes, de moutons et de veaux, de chèvres et de boucs, avait été poussée par les valets hors des vomitaria. [...]C’étaient les chrétiens, – illuminés ne reconnaissant, disait-on, aucun pouvoir, contre qui le peuple était furieux, parce qu’on les accusait de nombreux meurtres de patriciens et de citoyens riches dont le Tibre, chaque matin, roulait les cadavres. – Ils étaient aussi un objet de risée haineuse, parce que le bruit courait qu’ils adoraient une tête d’âne et un poisson qu’ils appelaient du nom de Kreistos. – On leur attribuait encore les malheurs publics, les défaites subies en Vénétie, et celle infligée par Mithridate, car c’étaient eux – croyait-on – qui, offensant les dieux de Rome, les indisposaient contre la Cité. La colère de la foule s’exaspérait. Des lions, dix fauves superbes capturés au désert numide, sur le seuil des cages soudain ouvertes, – aveuglés IMG_0299par le jour, au sortir des souterrains pleins d’ombre, effarés par les cris du peuple, – hésitèrent, se battant les flancs de leur queue. Puis, ils se précipitèrent [...] »tumblr_m78xllhm9l1qamg0oo1_1280

 

Filiola sera à son tour emprisonnée dans les geôles du Cirque et promise aux fauves, à un Ours des Alpes puis à une meute de chiens...

 

Jamais, futur lecteur, vous ne considérerez la « Reconnaissance d’une bête » de la même manière après avoir découvert ces pages inoubliables...

 

 

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