17 novembre 2009
Frédéric Gros : Marcher, une philosophie
Marcher, une philosophie
Carnets nord, 290 pages, Août 2009
Dos de l’ouvrage :
"La marche à pied connaît de plus en plus d’adeptes qui en recueillent les bienfaits : apaisement, communion avec la nature, plénitude… Nous sommes très nombreux à bénéficier de ces dons. Marcher ne nécessite ni apprentissage, ni technique, ni matériel, ni argent. Il faut juste un corps, de l’espace et du temps.
Mais la marche est aussi un acte philosophique et une expérience spirituelle. Allant du vagabondage au pèlerinage, de l’errance au parcours initiatique, de la nature à la civilisation, l’auteur puise dans la littérature, l’histoire et la philosophie : Rimbaud et la tentation de fuite, Gandhi et la politique de résistance, sans oublier Kant et ses marches quotidiennes à Königsberg.
Et si l’on ne pensait bien qu’avec ses pieds ? Que veut dire Nietzsche lorsqu’il écrit que « les orteils se dressent pour écouter » ? C’est ce que l’on cherche ici à comprendre. A la fois traité philosophique et définition d’un art de marcher, ce livre en réjouira beaucoup, qui ne se savaient pas penseurs en semelles."
Frédéric Gros est professeur de philosophie à l’université Paris XII. Il a travaillé sur l’histoire de la psychiatrie (Création et folie, P.U.F.), la philosophie de la peine (Et ce serait justice, Odile Jacob) et la pensée occidentale de la guerre (Etats de violence, Gallimard). Il a édité les derniers cours de Michel Foucault au Collège de France.
Plutôt que de présenter cet ouvrage essentiel, pièce choisie d’un marcheur inspiré, je vous propose quelques extraits illustrant toute sa beauté, son intensité et son extrême simplicité qui rend son propos à l’évidence de l’émotion et de la raison, ici parfaitement en harmonie.
"Car le marcheur est roi (Dion Chrysostome, sur la royauté (4ème discours) : la terre est son domaine " (p.188)
"Le plaisir pris à savourer le long des routes des baies sauvages ou à sentir sur les joues la caresse d’une brise. La joie de marcher et de sentir son corps avancer ’comme un seul homme ‘. La plénitude de se sentir exister. Et puis le bonheur, ce sera le spectacle d’une vallée violette sous le couchant, ce miracle des soirs d’été, ne durant que quelques instants, où chaque teinte, écrasée tout le jour par un soleil d’acier, dans une lumière d’or se livre enfin et respire."(p.197-198).
Marcher à pied est pratiqué par tous ou presque.
"La marche, on n’a rien trouvé de mieux pour aller lentement. Pour marcher il faut d’abord deux jambes. Le reste est vain." (p : 8)
Marcher c'est être libre.
"D’abord il y a la liberté suspensive (…) Tout ce qui me libère du temps et de l’espace m’aliène à la vitesse.(…) (p.12). La marche permet de n’être plus pris dans la toile des échanges, n’être plus réduit à un nœud du réseau qui redistribue des informations, des images, des marchandises » et de « s’apercevoir que tout ceci n’a de réalité et d’importance que celles que je lui prête.(p : 13)."
"La deuxième liberté est agressive, plus rebelle.(p.13) La suspensive ne permet, dans nos existences qu’une « déconnexion » provisoire : je m’échappe du réseau quelques jours, je fais sur des sentiers déserts l’expérience du hors système. Mais on peut aussi décider de rompre. On trouverait ici facilement des appels à la transgression et au grand dehors dans les écrits de Kerouac ou de Snyder : en finir avec les conventions imbéciles, avec la sécurité endormeuse des murs, avec l’ennui du Même, l’usure de la répétition, la frilosité des nantis, et la haine du changement. (…) La décision de marcher (…) se comprend cette fois comme l’appel du sauvage (The Wild). On découvre dans la marche la vigueur immense des nuits étoilées, des énergies élémentaires, et nos appétits suivent : ils sont énormes et nos corps comblés.(…) Il s’agit de rencontrer une liberté comme limite de soi et de l’humain, comme débordement en soi d’une Nature rebelle qui me dépasse. (…) Marcher finit par réveiller en nous cette part rebelle archaïque(…) parce que marcher nous met à la verticale de l’axe de la vie.(...) En marchant on échappe à l’idée même d’identité, à la tentation d’être quelqu’un, d’avoir un nom et une histoire.(…) La liberté en marchant c’est de n’être personne, parce que le corps qui marche n’a pas d’histoire, juste un courant de vie immémoriale." (p.14-15).
"L’ultime liberté du marcheur est plus rare. C’est un troisième degré, après le retour aux joies simples et la reconquête de la bête archaïque. C’est la liberté du renonçant. Heinrich Zimmer, un des grands savants indianistes, nous rapporte qu’on distingue, dans la philosophie hindoue, quatre étapes sur le chemin de la vie. La première est celle de l’élève de l’apprenant, du disciple. (...) Dans une deuxième étape l’homme, devenu adulte, au midi de son existence, devient un maître de maison.(…) Il accepte de porter les masques sociaux qui lui fixent un rôle dans la société et la famille. (...) Plus tard, dans l’après-midi de sa vie, l’homme peut rejeter d’un bloc les devoirs sociaux, les charges familiales, les soucis économiques et il se fait ermite (…) Et le pèlerin enfin succède à l’ermite dans ce qui doit être l’interminable et glorieuse soirée d’été de nos existences : une vie désormais faite d’itinérance, où la marche infinie, ici et là, illustre la coïncidence entre le Soi sans nom et le cœur partout présent du Monde. C’est la plus haute liberté, celle du détachement parfait. (…) Indifférent au passé et au futur, je ne suis rien d’autre que l’éternel présent de la coïncidence..(…) Et on se sent libre parce que, dès qu’il s’agit de se rappeler les signes anciens de notre engagement dans l’enfer – nom, âge, profession, carrière – , tout, absolument, apparaît dérisoire, minuscule, fantomatique." (p. 17,18 ,19 ).
Vous l’aurez compris ce livre nous propose une approche de la marche en tant qu’acte philosophique et expérience spirituelle, en prenant à témoin quelques-unes des grandes figures littéraires, philosophiques ou historiques chez qui la marche a favorisé des dispositions de pensée uniques et stimulé l’inspiration. Ces rencontres alternent avec des approches mystiques et culturelles qui sont autant de chapitres courts et délicieux traitant, par exemple, de l’éternité, de la solitude, de la lenteur, de la gravité, de la flânerie ainsi que des diverses formes de la marche, du pèlerinage à la marche urbaine.
Le sommaire de l'ouvrage constitue par lui-même un révélateur de ce contenu admirable.
Marcher n’est pas un sport.
Libertés.
Pourquoi je suis si bon marcheur (Nietzsche).
Dehors.
Lenteur.
La rage de fuir (Rimbaud).
Solitudes.
Silences.
Les rêves éveillés du marcheur (Rousseau).
Eternités.
La conquête du sauvage (Thoreau).
Pèlerinage.
Régénération et présence.
La démarche Cynique.
Les états du bien-être.
L’errance mélancolique (Nerval).
La sortie quotidienne (Kant)
Promenades.
Jardins publics.
Le flâneur des villes.
Gravité.
Élémentaire.
Mystique et politique (Gandhi).
Répétition.
Pour l’auteur, comme pour Rousseau ou pour Nietzsche, marcher s’est s’ouvrir la capacité de penser : "Jamais je n’ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi, si j’ose dire ainsi, que dans les voyages que j’ai faits seul et à pied".
Car "le vrai sens de la marche, ce n’est pas vers l’altérité (d’autres mondes, d’autres visages, d’autres cultures, d’autres civilisations), c’est à la marge des mondes civilisés, quels qu’ils soient. Marcher, c’est se mettre sur le côté : en marge de ceux qui travaillent, en marge des routes à grande vitesse, en marge des producteurs de profit et de misère, des exploitants, des laborieux, en marge des gens sérieux qui ont toujours quelque chose de mieux à faire que d’accueillir la douceur pâle d’un soleil d’hiver ou la fraîcheur d’une brise du printemps" (p : 130,131).
"On ne marche pas pour tuer le temps, mais l’accueillir, l’effeuiller au fil des pas, secondes, pétales.Thoreau écrivait : « On ne peut pas tuer le temps sans aussitôt blesser l’éternité" (p.252).
"On n’a besoin en marchant que du nécessaire. Marcher, c’est vivre d’une existence décapée (le vernis social a fondu), délestée, débarrassée des adresses sociales, purgée du futile, des masques ; le nécessaire est un niveau au-dessous de l’utile. L’utile, c’est ce qui intensifie une puissance d’agir, augmente une production d’effets, accroît une compétence. L’inutile, le superflu c’est tout ce qui demeure concédé à l’appréciation des autres ou à sa propre vanité. Juste en dessous de l’utile, il y a le nécessaire. Il est l’irremplaçable, l’incontournable, le non substituable. Son absence se paye aussitôt par un blocage, un arrêt, la souffrance. Des chaussures solides, des vêtements de protection ou de rechange, des provisions, de la pharmacie, des cartes géographiques,… pour le simplement utile, on trouve toujours des équivalents naturels : branches (pieux, bâtons, cannes), herbes (serviettes, coussins)… Un dernier niveau, c’est celui de l’élémentaire (…) L’élémentaire se révèle comme plénitude de la présence. Le nécessaire se distingue encore de l’utile. L’élémentaire ne s’oppose plus : Il est tout pour celui qui n’a rien. L’élémentaire c’est la couche première, archaïque, dont on ne peut que très peu éprouver la consistance, car elle ne se donne dans sa pureté qu’à celui qui s’est, à un moment, débarrassé du nécessaire. La marche, parfois, par instants, le fait sentir…." (p. 252, 253, 254).
Frédéric Gros nous livre avec cet ouvrage une balade sincère et généreuse, pleine de sagesses acquises dans les livres et sur les chemins, pensées réfléchies sur notre société droguée de cette vitesse qui fait oublier la vraie nature des choses et des êtres et surtout de soi-même.
Un hymne à l’harmonie du monde et à « la joie comprise comme plénitude, celle d’exister » que la marche permet de goûter. Laissons-lui la parole pour conclure :
« La liberté en marchant, c’est de n’être personne, parce que le corps qui marche n’a pas d’histoire, juste un courant de vie immémoriale. (…) Sans doute, dans cette grande liberté exaltée par la génération déchirée de Ginsberg ou Burroughs, dans cette débauche d’énergie qui devait déchirer nos existences et faire exploser les repères des soumis, la marche dans les montagnes constituait un moyen parmi d’autres, d’autres qui comprenaient les drogues et les alcools, les beuveries, les orgies, par lesquels on tentait d’atteindre l’innocence. Mais elle laisse apercevoir un rêve : marcher comme l’expression du refus d’une civilisation pourrie, polluée, aliénante, minable. » (p : 15, 16).
ALORS MARCHONS ET RÊVONS !
Desmodus 1er
16 novembre 2009
Dave Eggers "Le Grand Quoi"
Dave Eggers, Le Grand Quoi
Autobiographie de Valentino Achak Deng
Traduction de Samuel Todd,
Gallimard, Du monde entier, Août 2009
Prix Médicis : Roman étranger 2009
Dos du livre : « Valentino n’a pas huit ans lorsqu’il est contraint de fuir Marial Bai, son village natal, traqué par les cavaliers arabes, ces miliciens armés par Khartoum. Comme des dizaines de milliers d’autres gosses, le jeune Soudanais va parcourir à pied des centaines de kilomètres pour échapper au sort des enfants soldats et des esclaves. Valentino passera ensuite plus de dix ans dans des camps de réfugiés en Ethiopie et au Kenya, avant d’obtenir un visa pour l’Amérique.
Ironie du sort, son départ était prévu le 11 septembre 2001. Quelques jours plus tard, il s’envolera enfin pour Atlanta. Dans un nouvelle jungle, urbaine cette fois ? Valentino l’Africain découvre une face inattendue du racisme. Cette nouvelle existence pourrait bien se révéler aussi périlleuse que la survie dans les contrées ravagées par la guerre. A mi-chemin entre le roman picaresque et le récit d’apprentissage, ce livre est avant tout le fruit d’un échange. Dave Eggers l’Américain a passé des centaines d’heures à écouter Valentino l’Africain se raconter. Au service d’une tradition orale, la plume impertinente de Dave Eggers fait mouche et insuffle à ce récit une dimension épique, qui rappelle celle de Marc Twain. » Samuel Todd
"Le Grand quoi", est la traduction française du titre américain « What is the what ? ».
« Qu’est-ce que le Quoi ? », renvoie, à la dernière des 600 pages de ce livre, à l’interrogation essentielle du « sens » de tout cela, de cette folie, de cette barbarie vécue, de ce désastre annoncé, à la question de l’existence d’une chose essentielle qui nous aurait été cachée et qui permettrait peut-être de supporter, de comprendre et de survivre.
L’histoire du jeune Valentino Achak Deng est un récit autobiographique romancé par le collecteur de la parole du « héros » qu’est Dave Eggers qui a enregistré durant des centaines d’heures le témoignage de ce jeune homme rescapé de l’enfer.
Le récit est un aller-retour permanent entre l’aventure dramatique que vit Valentino à Atlanta, qui, blessé et ligoté, assiste au cambriolage de son appartement et se trouve même gardé, des heures durant, par un jeune adolescent, Michael, totalement indifférent à ce qui se passe, et le récit des années de terreurs qu’il a vécues au Soudan, qui raconté apparemment sans émotion, ni pathos, ni colère, lui font passer le temps.
Il en sera de même quand, une fois libéré de sa mauvaise posture par son ami Achor, rescapé lui aussi de cette terrible guerre civile, il devra patienter des heures aux urgences dans la salle d’attente de l’hôpital local pour au final s’en aller pratiquement comme il était venu.
C’est ainsi que nous suivrons Valentino sur les pistes et les sentiers de son pays, fuyant devant les miliciens murahaleen - mot « qui signifie "voyageur" dans leur langue » et qui qualifie les nomades arabes armés par le régime islamiste de Khartoum et qui, en razzias sur la région de Marial Bay, en massacrent les habitants, en détruisent les villages, pour en confisquer les terres à leur profit et permettre l’exploitation du pétrole, dont regorge le sous-sol, au profit des grandes compagnies pétrolières.
Valentino fuira, échappant aux massacres, à l’appétit des bêtes sauvages et de certains « hommes » qui veulent en faire un esclave ou un enfant soldat, subissant les bombardements ciblés de l’aviation soudanaise, évitant les mines et les mitrailleuses, se nourrissant tant bien que mal, jeûnant de longs jours, marchant jusqu’à l’épuisement, sauvant parfois un plus pitoyable que lui, sauvé à son tour par une petite Marie, aussi têtue que malheureuse, avant d’échouer dans des camps de réfugiés, à Pinyudo en Ethiopie ou à Golkur au Kénya.
Valentino nous raconte avec beaucoup de franchise, de précision et d’humour, les tentatives de survie et de réorganisation d’un semblant de société humaine… Il y rencontrera nombre de personnes qui marqueront son adolescence, jeunes ou adultes, tous blessés par la vie, parmi lesquelles Tabhita, son premier amour qu’il retrouvera, pour la perdre tragiquement aux Etats-Unis… Son aventure se poursuit, marquée à jamais par le passé.
« Quoi que je fasse, quels que soient les chemins que j’emprunterai, je raconterai ces histoires. J’ai parlé à tous ceux que j’ai croisés de ces jours difficiles, à tous ceux qui sont entrés dans le club (le narrateur est agent d’accueil dans un club de gymnastique et de fitness) pendant les heures pénibles du matin ; faire autrement aurait été inhumain. Je parle à ces gens et je vous parle parce que je ne peux pas m’en empêcher. Cela me donne de la force de savoir que vous êtes là, une force incroyable. Je veux investir vos yeux, vos oreilles, l’espace qui nous sépare. N’est-ce pas une bénédiction de nous avoir les uns les autres ? Je suis vivant, vous aussi, et nous avons un devoir de parole. Je l’utiliserai aujourd’hui, demain et tous les jours jusqu’à ce que Dieu me rappelle à lui. Je raconterai ces histoires à des gens qui écouteront et à ceux qui ne veulent pas les entendre, aux gens qui ne me le demanderont et à ceux qui me fuiront. Et tout le temps, je saurai que vous êtes là. Comment pourrais-je prétendre que vous n’existez pas ? Impossible. Ce serait comme si vous affirmiez que je n’existe pas. »
Le Grand Quoi est tout simplement un livre exceptionnel par le sujet, le témoignage, et les paradoxes qui font la vie, si sensiblement exprimés, la détresse et l’humanité, la simplicité et l’absurde, la violence et la tendresse, le drame et l’humour, le désespoir et l’espoir,.... Au cœur de cette rentrée littéraire quelque peu mièvre où l’on porte au pinacle des ouvrages plus que moyens, pour ne pas dire médiocres,- à croire que les jurys sont bluffés par les paillettes, le strass et le "people" -, il est heureux que le Prix Médicis ait su distinguer ce roman (prix du roman étranger 2009).
Desmodus 1er
01 novembre 2009
Hemlock ou les poisons : une subjugante trinité du double. Suite et fin...
En mai dernier, je proposai la première partie d'une approche de Hemlock, un roman magistral de Gabrielle Wittkop qui n'a pour l'instant pas encore été réédité. Après quelques mois passés à agir pour un Vampire Actif restructuré et pendant lesquels j'ai aussi investi le Cabinet de Curiosités d'Eric Poindron; failli rencontrer des barbastrelles protégées; découvert des oeuvres de Fred Deux et des clichés originaux de Joel-Peter Witkin dans un Centre d'Art Contemporain au fin fond de la Haute-Marne; fait la connaissance du Fulgore porte-lanterne d'Antonio Werli après avoir salué La Femelle du Requin; été immergée dans une abondante quantité d'images subversives; rencontré le passionnant Romain Verger grâce à Edwood; passé deux heures à respirer le même air qu'Isabella Rosselini; trotté à côté de Terry Gilliam une semaine plus tard; arraché du papier peint tout en n'oubliant pas de dévorer des livres, je me suis dit qu'il était tout de même temps que je réinvestisse mes quartiers par ici. Voici donc la seconde partie de Hemlock ou les poisons: une subjugante trinité du double dédiée tout spécialement à Nikola qui a fait preuve d'une patience hors du commun durant tout ce temps...
***
"Immer wirst du bei mir sein, immer, immer, immer..."
D’autres réminiscences sont convoquées dans le roman de Gabrielle Wittkop, qui fonctionnent comme autant de diaprures sous lesquelles se laissent deviner une espèce d’inconscient du récit, des strates textuelles insoupçonnées dans lesquelles on se surprend à circuler.
Le Dit des trois morts et des trois vifs, est une légende du Moyen-âge dont l’argument a servi à la composition de six poèmes entre la seconde moitié du XIIIe siècle et la première du XIVe siècle. Ces récits poétiques, très semblables en termes de contenu, relatent à chaque fois la rencontre inopinée entre de fiers cavaliers aisés et trois morts. Ces derniers évoquent toute la superfluité de leur richesse et leur puissance passées face à la Camarde. Les trois protagonistes en vie, sidérés par les propos entendus, s’enfuient alors, ne pouvant supporter de telles révélations. Dans un seul des six poèmes, Li dis des trois mortes et des trois vives, les personnages sont de sexe féminin. Il est troublant de constater que les empoisonneuses de Gabrielle Wittkop, elles aussi au nombre de trois et issues de classe sociale élevée, renvoient l’image exactement inversée des caractères du récit. En effet, lors de l’épisode de la rencontre fortuite avec des personnages-devins (porteurs chacun d’une symbolique forte : celle de la maîtrise du temps et, partant, de la mort), ce sont eux qui, épouvantés par l’ombre de grande Faucheuse perçue dans l’avenir de chacune des femmes, rejettent, en se terrant dans le mutisme, le secret des funestes destinées entr’aperçues : Label, l’astrologue se tait au moment de livrer l’horoscope de Béatrice, les Bohémiennes sur le Pont-Neuf à Paris écartent avec brusquerie la main de Marie-Madeleine et le chiromancien au Port d’El-Saïd, disparaît, comme effaré, sans rien dire et sans demander d’argent à Augusta.
Cette Danse Macabre trouve une
incarnation dans une illustration découverte par Marie-Madeleine à l’intérieur
de la petite chapelle abandonnée du domaine de Picpus. Une vision qui ne la
quittera plus et qu’elle retrouvera figurée dans les bals donnés au domaine
d’Offémont auquel elle assiste. Béatrice, quant à elle, en découvre une
représentation à moitié effacée au domaine de
L’apogée de sa manifestation est atteint
avec un épisode qui dépeint une extraordinaire scène de Carnaval. Il n’est pas inutile de rappeler ici
l’étymologie très parlante du terme, carne levare, qui signifie littéralement ôter la viande, pour saisir toute la saveur moribonde du passage :
Enfin avec Augusta, protagoniste de la troisième partie, une bascule
se produit dans la perception de la sarabande : le personnage devient une
des composantes du tableau : elle porte des souliers « pour danser

Maitre de Philippe de Gueldre,
Un transi entraînant la femme du chevalier,
extrait de La Danse macabre des femmes de Martial d'Auvergne
DANSE MACABRE
in Les Fleurs du Mal (1857)
Avec son gros bouquet, son mouchoir et ses gants,
Elle a la nonchalance et la désinvolture
D’une coquette maigre aux airs extravagants.
Vit-on jamais au bal
une taille plus mince ?
Sa robe exagérée, en
sa royale ampleur,
S’écroule abondamment sur un pied sec que pince
Un soulier pomponné, joli comme une fleur.
La ruche qui se joue
au bord des clavicules,
Comme un ruisseau
lascif qui se frotte au rocher,
Défend pudiquement
des lazzi ridicules
Les funèbres appas qu’elle tient à cacher.
Ses yeux profonds
sont faits de vide et de ténèbres,
Et son crâne, de fleurs artistement coiffé,
Oscille mollement sur ses frêles vertèbres.
O charme d’un néant follement attifé.
Qui ne comprennent pas, amants ivres de chair,
L’élégance sans nom de l’humaine armature.
Tu réponds, grand squelette, à mon goût le plus cher !
La fête de la vie ? ou quelque vieux désir,
Eperonnant encor ta vivante carcasse,
Te pousse-t-il, crédule, au sabbat du Plaisir ?
Espères-tu chasser ton cauchemar moqueur,
Et viens-tu demander
au torrent des orgies
De rafraîchir l’enfer allumé dans ton cœur ?
Inépuisable puits de
sottise et de fautes !
De l’antique douleur éternel alambic !
A travers le treillis recourbé de tes côtes
Je vois, errant encor, l’insatiable aspic.
Pour dire vrai, je
crains que ta coquetterie
Ne trouve pas un prix digne de ses efforts ;
Qui, de ces cœurs mortels, entend la raillerie ?
Les charmes de l’horreur n’enivrent que les forts !
Le gouffre de tes
yeux, plein d’horribles pensées,
Exhale le vertige, et les danseurs prudents
Ne contempleront pas sans d’amères nausées
Le sourire éternel de tes trente-deux dents.
Pourtant, qui n’a
serré dans ses bras un squelette,
Et qui ne s’est nourri des choses du tombeau ?
Qu’importe le parfum, l’habit ou la toilette ?
Qui fait le dégoûté montre qu’il se croit beau.
Bayardère sans nez,
irrésistible gouge,
Dis donc à ces danseurs qui font les offusqués :
« Fiers mignons, malgré l’art des poudres et du rouge,
Vous sentez tous la mort ! O squelettes musqués,
Antinoüs flétris,
dandys à face glabre,
Cadavres vernissés, lovelaces chenus,
Le branle universel de la danse macabre
Vous entraîne en des lieux qui ne sont pas connus !
Des quais froids de
Le troupeau mortel saute et se pâme, sans voir
Dans un trou du plafond la trompette de l’Ange
Sinistrement béante ainsi qu’un tromblon noir.
En tout climat, sous tout soleil, la Mort t'admire
En tes contorsions, risible Humanité,
Et souvent, comme toi, se parfumant de myrrhe,
Mêle son ironie à ton insanité.

Fragment de la Danse macabre de Bernt Notke pour Rīga
aujourd'hui dans l'ancienne église Saint-Nicolas de Tallinn.
***
Une dernière influence littéraire est à relever dans le roman, tout aussi prégnante et qui affleure au-dessus des nappes de brouillards qui suintent de l’écriture de Gabrielle Wittkop. Elle s’approche et fuit dans le même mouvement mais affirme sa présence, et marche en sourdine sous la chair des mots du texte… L’évocation des poisons, de l’arsenic surtout, met inévitablement en lumière l’empreinte de Madame Bovary de Flaubert. La mort d’Emma a nourri l’un des épisodes romanesques les plus puissants qui existent et dont la littérature et les lecteurs ne se sont jamais réellement remis. Les femmes de papier n’ont plus été les mêmes après la plongée de la petite Rouault dans l’encrier du grand Gustave. Un personnage secondaire porte d’ailleurs le prénom de l’héroïne flaubertienne dans le dernier volet du texte. Difficile de croire au hasard ici…
Comme Emma Bovary, les femmes des trois récits enchâssés de Hemlock se perdent pour des hommes dont elles sont devenues les objets. Elles couvrent leurs amants de présents qui les mènent à la ruine. Comment ne pas voir par exemple en Sainte-Croix (on notera ici toute l’ironie des connotations associées à ce nom), l’amant-sosie de Marie-Madeleine de Brinvilliers, la déclinaison d’un Rodolphe, encore plus dépravé et manipulateur, ne percevant dans sa maîtresse qu’un agréable animal de compagnie qu’il entraînera dans toutes les débauches possibles et imaginables pour jouir de la fange avec elle.
Comme Emma Bovary, les femmes sont dévorées par une passion commune pour la lecture, vécue comme une nourriture essentielle, la bibliothèque constituant l'un des points cardinaux de leur univers et une passerelle pour s’échapper du quotidien.
Comme Emma Bovary, elles sont sanglées dans leur environnement mais possèdent de fortes personnalités, une détermination et une volonté d’indépendance matérialisée par le retour régulier des motifs de la fenêtre, du cadre, du tableau ou du miroir, symboles d’un regard qui porte sur un ailleurs, un hors-temps. On se souvient de la Bovary à sa fenêtre…
Un autre détail revient à la manière du cadencement d’un métronome dans Hemlock : la forte attractivité du jardin. Alors que ce lieu est présenté à travers le regard d’Emma Bovary, au moment de son installation dans sa maison à Yonville, comme le reflet de son enfermement et de son impossibilité à se construire dans son couple (il est question, dans la première partie du roman de Flaubert, d’une haie d’épines, de plates-bandes garnies d’églantiers maigres, d’un faux curé lisant son bréviaire dont le plâtre, s’écaillant à la gelée, avait fait des gales blanches à sa figure), les évocations d’un enclos aux herbes folles et dangereuses qui jouxte chacune des habitations des héroïnes wittkopiennes constituent cette fois des métaphores rappelant l’essence tellurique de ces femmes que sont Béatrice et Marie-Madeleine. Augusta par contre ne parviendra jamais à se reconnaître dans son jardin, en Inde. Le temps chaud détruit les fleurs d’Europe dont elle a la nostalgie et qu’elle tente malgré tout de faire pousser. Tout comme l'héroïne de Flaubert a planté sous la tonnelle les fleurs imagées de sa passion amoureuse destructrice pour Rodolphe et qui ne pourront s’ériger qu’estropiées car piétinées sans remords par l’amant maudit.
Enfin, dans l’histoire d’Augusta, il y a cet autre épisode, qui la cheville au corps d’Emma : la jeune femme britannique sera tirée de l’ennui qui la ronge par l’invitation à un bal qui rappelle sur un mode mineur celui de la Vaubyessard. Elle y brillera le temps d’un soir en dansant sur les airs de La Veuve Joyeuse : on note ici tout le piment de la référence lorsque l’on sait qu’elle tuera son mari pour pouvoir s’échapper avec son amant.
Cette dimension ironique de l’écriture de Gabrielle Wittkop est aussi l’apanage de celle de Flaubert dans Madame Bovary. Apparente à de nombreux endroits de Hemlock, elle se manifeste de manière inattendue, toujours servie par cette langue flamboyante pétrie de poésie qui imprime si fort et si bien sa marque de manière presque physique sur le lecteur...
Il ne reste plus qu'à souhaiter que Hemlock soit un jour de nouveau disponible en librairie. Je ne peux qu'encourager les lecteurs qui sont parvenus au terme de la découverte de cet article et qui aimeraient lire le récit, à ne jamais abandonner la recherche d'un texte réputé introuvable car, comme l'écrit Gabrielle dans son roman, «ce n’est pas parce qu’on n’en parle plus que les choses cessent d’exister.»
Irma Vep
13 juillet 2009
Eonnagata : Fourvière sous hypnose
« J'aime
le chaos, partir comme un capitaine aveugle, ne pas savoir où je vais mais y
aller. Ce n'est que du désordre que peut naître l'ordre. » Robert
Lepage, in Télérama, interview donnée
à Fabienne Pascaud , 28 juin 2009
C’est dans un site archéologique gallo-romain d’exception que se déroule à Lyon, tous les ans, entre juin et août, le festival des Nuits de Fourvière. Installé en plein air sur les gradins du Grand Théâtre, l’auditoire est alors comme projeté hors-temps, dans un contexte de réception qui ne diffère guère de celui d’il y a deux mille ans (n’était-ce peut-être la présence dans les rangs d’étranges hominidés circulant, vêtus de rouge et affublés d’un distributeur de boissons sur le dos et d’une panière à sandwiches ou friandises dans les bras…). C’est dans ce cadre saisissant, que s’est donné, pendant trois soirées d’affilée, un spectacle, tout aussi inouï : Eonnagata, une création à trois corps de Robert Lepage, Sylvie Guillem et Russell Maliphant.
Artiste multidisciplinaire en
état de création permanente, Robert Lepage, né au Québec en 1957, est un homme
atypique : dramaturge, comédien, réalisateur, scénographe, metteur en
scène de théâtre, de concerts rock (ceux de Peter Gabriel entre autres), d’opéra
(sa vision de The Rake’s Progress de
Stravinsky à
L’œuvre est le résultat d’une fusion qui va au-delà de la simple collaboration. Cette fusion se discerne d’entrée dans le terme qui donne son nom au spectacle : il contient en effet une haplologie qui réunit le nom du protagoniste, « Eon », dont il sera question tout au long de la performance, mais aussi le terme « onnagata » qui désigne, en japonais, un acteur atteignant, par un jeu exacerbé et stylisé, l’émotion de la féminité dans le genre très codifié du théâtre Kabuki. La nippophilie que partagent les créateurs imprègne tout le spectacle : c’est, dans un environnement très épuré, l’utilisation répétée des arts martiaux lors de scènes guerrières ou de colère et l’appel au Bunraku au début de la pièce : une énorme marionnette se meut comme pour évoquer d’abord un accouchement puis un acte d’amour duquel surgit Eon, matérialisé par les mouvements sensuels du corps de Russell Maliphant. L’immense costume de la marionnette, devenu cocon, se retrouvera plus tard dans le spectacle, en ombre chinoise (tout comme la projection inquiétante de la silhouette de la guillotine) nous invitant à assister, par le corps cette fois de Sylvie Guillem, à l’une des nombreuses métamorphoses du personnage.
Eonnagata est un spectacle qui s’interroge également sur sa propre
forme puisqu’il se donne comme une représentation hybride, se réclamant à la
fois du théâtre et de la danse, faisant se télescoper les registres (l’épique
côtoie le burlesque et le tragique sans que cela apparaisse artificiel), les
époques et les trouvailles de mise en scène s’inspirent aussi bien de la
culture asiatique qu’occidentale. En effet l’un des tableaux du spectacle fait
appel à la pensée grecque antique en illustrant, de manière à la fois légère et
sérieuse, une partie du discours d’Aristophane issu du Banquet de Platon. Le texte, qui relate le mythe de l’androgyne,
est oralisé sur la scène par Sylvie Guillem, enfermée dans un kimono tout droit
sorti du théâtre traditionnel japonais et devenue une étrange poupée dotée de
quatre mains et quatre jambes. Un multiculturalisme qui se retrouve par
ailleurs dans la musique : celle-ci ponctue, de ses notes venues aussi bien
d’une composition baroque, que d’un chant folklorique russe ou d’une marche
américaine, chaque épisode de la vie du chevalier.
Personnage devenu lui même un
pantin entre les mains du pouvoir, il ne peut s’affranchir de cette condition,
et recouvrir un semblant de liberté, qu’en laissant planer le doute sur son
identité physique et en jouant sur son androgynie. Durant tout le spectacle,
les interprètes n’auront de cesse de figurer sa démultiplication, prêtant leur
corps triple à des combinaisons identitaires déclinant des images toujours
réinventées du double d’Eon. Une dualité qui va jusqu’à contaminer certains
éléments du décor: les objets – par nature déjà polysémiques dans l’espace du
jeu théâtral, quel qu’il soit – sont ainsi frappés de polymorphisme: une table
devient une cage, un tambour, un miroir; un sabre se transforme en plume
pour écrire ou en instrument chirurgical ; un bâton constitue une partie
du dos d’un cheval ; un éventail s’est mué en la collerette d’une robe…
Concernant le sous-costume, indifférencié pour les trois artistes, il peut tout aussi bien figurer un corps écorché dont on apercevrait le système veineux que la larve coupée en trois d’un hexapode.
dotés
d’une vie propre, le construisent, le déstructurent ou bien le dupliquent,
ménagent des illusions d’optique. Les jeux d’ombre et de lumière deviennent des
prolongements du personnage, des métaphores de son intériorité et l’utilisation
d’un fond noir « fonctionne comme un
fond d’œil, une camera oscura, (…),
détermine un espace psychique » (Anne
Ubersfeld L’école du spectateur,
nouvelle édition revue et mise à jour, Belin, 1996), estompant de manière
encore plus inquiétante, les catégories masculin-féminin (comme peut le faire,
par ailleurs, l’utilisation d’un accessoire tel l’éventail par exemple :
objet métallique ou de couleur dans les mains de chacun des danseurs, ces
derniers jouent avec les reflets qu’il renvoie ou les ombres qu’il porte).
Eonnagata, par les jeux de miroir qu’il développe nous parle aussi
de l’individu contemporain, qui doit se construire dans un occident pluraliste
aux normes souvent contradictoires. Cela dit, être un homme ou une femme ne se
résume pas non plus au fait d'entrer dans des schèmes bien circonscrits, définis par
une société qui les penserait universels parce que rassurants… Simone de
Beauvoir ne disait-elle pas dans Le deuxième sexe, en 1949 : « on ne
naît pas femme on le devient »? Quant à Elisabeth Badinter, dans son texte XY. De l’identité masculine, paru chez Odile Jacob en 1992, elle
met en évidence la présence dans chacun et chacune, de tendances androgynes
faites de valeurs masculines et féminines.
Irma Vep

