LE VAMPIRE RE'ACTIF, le blog culturel et littéraire de la maison d'édition Le Vampire Actif

17 novembre 2011

DESTRUCTION DE LA MAISON DE FRANCIS JAMMES À HASPARREN AVEC L'AIDE DE L'ETAT...!

Mireille Newman Jammes est la petite-fille du poète Francis Jammes (1868-1938) dont elle perpétue avec une incroyable énergie la mémoire depuis de nombreuses années. Au moment de la date anniversaire de la mort de son grand-père, elle nous a fait part d'une décision prise par la municipalité de Hasparren au sujet de Eyhartzea, la dernière demeure occupée par son aïeul.

Le texte suivant ainsi que les photos qui l'accompagnent sont de Mireille. Ces dernières parlent d'elles-mêmes et il n'est pas besoin de très longs discours pour comprendre la violence que représente, pour la famille de Francis Jammes et les lecteurs de ce grand poète du Sud-Ouest, l'éradication pure et simple d'un lieu qui a accompagné l'homme de lettres jusque dans ses derniers instants.

" Novembre 1938 - mort du poète à Hasparren dans sa maison Eyhartzea. En cet anniversaire nous devons vous annoncer une douloureuse nouvelle : la destruction de cette belle maison dans un parc magnifique qui depuis quelques années était devenu un jardin public bien entretenu.
 
Nous devons ces grands travaux (voir les photos de la démolition ou transformation ci-dessous) à Monsieur le Maire d'Hasparren...avec  le soutien financier de l'Etat (voir photo).
 
Nous comprenons très bien que cette Maison Eyhartzea ne pouvait rester uniquement un "Mausolée Francis Jammes". Les œuvres de nos écrivains, musiciens et artistes doivent vivre avec leur temps alors pourquoi ne pas avoir gardé et respecté ce patrimoine en "lieu de rencontre et de création" où les nouvelles générations d'artistes auraient pu trouver  inspiration, recueillement et échanges ? Depuis son rachat par la Municipalité d'Hasparren il avait été décidé qu'elle abriterait plusieurs associations culturelles : deux salles seraient réservées à Francis Jammes pour des expositions et un petit musée. Au fil des ans elle est devenue la maison d'une seule association sans bien savoir pourquoi ni comment.

Eyhartzea a traversé, certes, bien des difficultés pour survivre mais elle parvenait à garder son âme avec  les souvenirs des passages de tous ces grands artistes, musiciens, écrivains et plus tard les rires des enfants et des habitants de la ville qui venaient dans le parc, devenu "jardin public" depuis de nombreuses années.

Triste anniversaire que ce 1er novembre 2011...

    "26 mai. (1938) - Chasse vient me voir dans mon jardin, où je suis douloureusement étendu sous la paix des tilleuls, et il m'interroge sur les hôtes d'une vieille maison de maîtres entourée d'un parc et de champs et qu'il me désigne du bout de sa canne.
    "Elle fut, lui dis-je, le dernier séjour d'un poète...." Les Airs du mois, Francis Jammes.

                                                                                           Mireille Newman Jammes

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10 septembre 2011

"Au plus loin du tropique" de Jean-Marie Dallet (Éditions du Sonneur, 2005), par Lionel-Édouard Martin

dalletÀ quoi reconnaît-on un grand roman ? Au fait, répondait Gracq en substance, que retirée du texte la matière purement narrative il demeure quelque chose, souvent mal définissable, presque impalpable, mais quelque chose de bien présent dans chacune des pages où pourra s’investir le plaisir d’une relecture aléatoire hors de tout souci d’intrigue, pour le simple enchantement des retrouvailles avec ce « je ne sais quoi » qu’il faut bien pourtant nommer une esthétique – parce que tout grand roman est nécessairement une œuvre d’art où un artiste – le romancier – s’est engagé.

Appliquons donc à Au plus loin du tropique l’axiome de Gracq.

Matière narrative ? Elle se résume à peu de chose. Recluse sur un îlot pénitencier du Pacifique, une poignée de fripons décrépits, barbons bien typés, mal épargnés par la vie, vivote en ressassant ses souvenirs sous le cagnard des tropiques. Passe un cyclone dévastateur : un navigateur fait naufrage à proximité des côtes, et se voit secouru, « mal en point », par cette communauté de vieux gredins au cœur finalement tendre ; laquelle – « amnistie ! » – quitte bientôt l’atoll où le naufragé, un certain Kerlan, décide quant à lui de rester pour parfaire sa solitude et mieux se retrouver.

Et c’est à peu près tout.

Enlevons donc ce peu de chose, curons le « roman » jusqu’à l’os. Que reste-t-il ?

Mais l’essentiel : des images, fortes, où le stéréotype tropical n’est pas de mise, ou se voit bousculé cul par-dessus tête, non sans ironie, en deux temps trois mouvements : certes « [on] court sur la plage de Pernabaco au pied de la forêt vierge où disparaissent les chasseurs aux arcs de bambou, où feulent les tigres roux » – oui, mais dans ses rêves, et vite on « émerge d’un cauchemar plein de lions d’Abyssinie » pour retomber dans le « grumeleux concassage de corail blanc sur lequel […] progressent les bernard-l’hermite » ; des images, fortes, poussant comme la tempête en bourrasques drues la narration, servies par un lexique sans chichi ni tralala où un chat s’appelle un chat, où les corps se disent crûment, accablés de vieillesse, de maux et de luxure : « mais cela fait mal ? Oui, je sais, mais il faut bien nettoyer la viande râpée, les coupures du corail mon Dieu tu nous en donnes du tracas, mais tais-toi donc j’attaque maintenant ton malheureux bigoudi, ne gueule pas, j’ai de la douceur – on a de la douceur nous autres femmes et quand on est pute on en a plus encore, ce n’est pas comme les hommes qui n’ont rien que du désir brutal ».

Cela qui reste, ces intensités constantes, et surtout – surtout, me semble-t-il – le phrasé de Jean-Marie Dallet.

Le phrasé plus que la phrase, oui : Dallet vous rythme à la diable ses courts chapitres, vous les ponctue comme il lui chante, au grand dam de la virgule attendue, du point en souffrance, dans une respiration globalisante où tout se mêle, s’emmêle – présent, passé, ici, là-bas, haut, bas, devant, derrière, monologues intérieurs et poussée narrative, etc. – pour mieux se confondre, s’inclure, s’agglutiner, créant continuité fluide des espaces et des temps, des voix[1], sans rien qui semble pouvoir l’arrêter : pas un détail – ils foisonnent, pourtant ! – plus gros que l’autre – ou alors ils sont tous gros –, pas de ces focalisations théâtrales sur les drames passés, présents – les fameuses « scènes fortes » des romans d’opérette – qui pourtant ne manquent pas, mais qui surviennent et puis s’en vont comme si de rien n’était, ne créant pas plus l’événement que les autres petits faits de vie ponctuant les mornes existences des personnages.

L’épisode, le jour du cyclone, de la mort – de l’exécution ? – du Chinois (le dénommé Ah You, vidangeur condamné bien des années plus tôt à la guillotine pour avoir trucidé quelqu’un de ses confrères), illustre à mon sens particulièrement bien cette écriture de l’emmêlement lyrique. Qu’on en juge sur pièce : « alors qu’Ah You vient de se redresser une rafale emporte dans les airs la dernière tôle de l’église, elle vole, elle vrille, elle plonge comme un avion de guerre droit sur l’homme enfin debout : Seigneur, pitié pour lui, mais tu sais bien, Trinité, qu’il n’y a pas de pitié, et d’un coup précis, juste comme un couperet, la tôle tranche le cou du Chinois – maintenant un corps sans tête titube au cœur de l’ouragan dans une lumière grise de fin des temps, une tôle monte vers les nuages chargée en son centre de la tête sanglante[2] du vieil Ah You […] » Mélodrame ? La séquence pourrait facilement s’y prêter. Mais allons donc ! – « il n’y a pas de pitié » : juste une scène magistralement orchestrée, vigoureusement visuelle, et comme sonorisée par des répétitions impulsant un rythme de tumulte à cette page comme aux autres, et qui nous emporte et nous transporte sans lourdeur descriptive, narrative ou psychologisante : l’habituellement compact – église, corps d’homme – se désagrège, comme Dallet désagrège l’habituelle compacité romanesque, pesante et mollasse de tout son héritage littéraire, pour la recomposer à sa manière dans un phrasé tout de rapidité, vaguant de terre en ciel, et qui capte l’œil autant que l’oreille en confusion des sens, en méli-mélo lyrique.

Lyrique, Dallet ? Magnifiquement, rythmiquement lyrique ! Mais d’un lyrisme âpre, sans concession pour les mignardises ni pour les pleurnicheries, à l’ancre du concret, d’un réel non expurgé ; une poésie, oui, de la dureté, du vrai rugueux contre lequel les hommes se frottent et s’écorchent, et chargée d’une empathie comme distanciée qui souvent nous donne à rire ou à sourire, comme aussi rit Kerlan, naufragé, à demi mort sur la plage et grignoté déjà par les crabes, « d’un rire aigu, d’un rire meurtrier » ; d’un rire, somme toute, baroque – car Dallet est baroque, fondamentalement baroque, si, en littérature, c’est, le baroque tel que le définit Jean Rousset, « l’instabilité (les équilibres défaits, refaits, gonflés en courbes et spirales), la mobilité (visions et points de vue multiples […], la métamorphose (unité mouvante des ensembles qui se transforment), et la domination du décor »[3] ; voire d’un rire burlesque, si le style burlesque est un des avatars du style baroque, l’un n’excluant pas l’autre, bien au contraire, dans ce petit chef d’œuvre qu’on lit dans un emportement jubilatoire, puis qu’on relit au hasard des pages comme on suce lentement le bonbon gardé tout au long de la journée dans le creux de sa joue.[4]

                                                                                                           

                                                                                                      Lionel-Édouard Martin

 

Pour une autre analyse, convergente avec la mienne, du roman de Jean-Marie Dallet, je me permets de renvoyer le lecteur au bel article de Marc Villemain, paru sur le blog de ce dernier.

 


[1] On pourrait penser, dans un tout autre style, à la Michèle Desbordes des Petites Terres (éditions Verdier, 2008), comme à certains romans de Claude Simon.

[2] On notera le clin d’œil au vers célèbre d’Apollinaire, « Soleil cou coupé ».

[3] Voir à ce sujet La Littérature de l'âge baroque en France. Circé et le Paon, Paris, José Corti, 1953. La présente citation est tirée du compte rendu, donné par Bruce Morrissette (in Revue belge de philologie et d’histoire, année 1963, volume 41), de l’Anthologie de la poésie baroque française (Armand Colin, 1961), du même Jean Rousset.

[4] La formule, que je cite de mémoire, est de Paul Claudel.


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15 avril 2011

Prison (2) Bonnargent, Liscano, Nerval

PRISON (suite)...

      Eclats de lectures disparates...

La prison, lieu d'emprise sur le condamné ou le prévenu, est le moyen courant d'assurer un contrôle, une mainmise sur le corps du détenu. La prison est classiquement le lien temporel, pour le condamné, entre la vie libre et la mort, donnée par l'exécution capitale. Il n'est pas concevable que le prisonnier puisse s'y soustraire par son évasion ou son suicide. La prison est également le lieu de la détention dont la durée, fixée plus ou moins arbitrairement, devient alors une peine en soi, une technique punitive. C'est un lieu de complète atopie qui, même en tentant de reproduire une mini société fortement marquée par les rapportsèr et les rapports de force, voir de terreur et de souffrances physiques et psychiques, se révèle une abomination pour de trop nombreuses personnes qui ont eu et ont encore à souffrir pour des causes qui ne sont en aucun cas justifiables car liées à la privation de libertés, que ce soit celle de s'exprimer publiquement, celle de croire intimement, celle de penser différemment, celle d'être différent d'un modèle imposé dominant, etc.

      J.Howard, dès le XVIIIè siècle, qui fut le premier à étudier les prisons et sillonna pour cela l'Europe, révèle que les conditions y sont déplorables, que les prisonniers n'ont ni lits, ni toilettes, qu'ils meurent de froid, de faim ou de maladies. Le typhus (transmis par un symbiote des puces), appelé alors la fièvre des prisons, s'y développe ce qui fait craindre des épidémies à l'extérieur. Les témoignages de prisonniers "célèbres" (Jean Henri Masters de Latude, Silvio Pellico, Magallon, Casanova, sade, et tant d'autres) sont édifiant en la matière même si les conditions d'incarcération les privations et les sévices varient considérablement suivant les lieux et les époques, les "crimes" et le statut social du condamné.

      Ces lieux de totale "atopie" ont inspiré des textes de fiction admirables, des témoignages bouleversants, enfin des essais et des pensées profondes et fulgurantes nées de ces expériences atroces.

      Eric Bonnargent

      atopia_petit_observatoire_de_litterature_decaleeDans son ouvrage Atopia, petit observatoire de la littérature décalée, (à paraître sous 10 jours, souscription possible jusqu'au dimanche 17 Avril à 20h00), Eric Bonnargent s'intéresse à la littérature décalée, à celle produite par "les écrivains qui choisissent de naviguer dans l'obscur, sous des apparences (parfois) rassurantes". Il aborde ainsi, pour satisfaire notre curiosité et pour notre plus grand plaisir, trente oeuvres et trente auteurs de 20 nationalités différentes.  

      Certains de ces écrits d'atopie, tous remarquables, mettent en scène des héros broyés par un système, une société, un accident de la vie, la prison et la torture. D'autres s'intéressent à ceux qui, prenant conscience du grand jeu cynique du monde et des pantins inutiles qu'ils sont devenus, n'ont plus, pour seules issues que le renoncement, l'évanouissement, le désespoir, la disparition, le suicide.

      Eric Bonnargent nous révèle ainsi des ouvrages majeurs, souvent méconnus, pour en décortiquer non seulement l'écriture et les histoires, mais surtout en révéler toute l'horreur et les bouleversements, parfois irréversibles que font naître chez leurs héros, parfois leurs auteurs, victimes survivantes, ces temps suspendus où le néant, la terreur et la bestialité réduisent l'homme à sa propre négation.

      Carlos Liscano

      9782714445797Ainsi en est-il, par exemple, de Carlos Liscano, qui arrêté en 1972 après que l'armée uruguayenne eut pris le pouvoir, vécut 13 années dans l'enfer des geôles de la dictature pour n'en sortir qu'en 1985, "un autre que lui-même".

En prison, Carlos Liscano, pour survivre et échapper à la folie, a commencé à écrire sur des petits bout de papier, entre deux séances de torture, et s'est créé un autre que lui-même, un double, l'écrivain, qui, à sa sortie de prison s'est substitué à lui.

Si dans Le Fourgon des fous, Carlos Liscano narre le quotidien de la prison et se livre à des réflexions essentielles sur la terreur, la douleur, et le combat (inégal) que se livre au quotidien les tortionnaires et le prisonnier, dans L'Ecrivain et l'autre, c'est d'un tout autre combat qu'il s'agit, celui de l'autre et de l'écrivain, ce dernier "vampirisant l'être dont il est issu et le vidant de toute substance pour n'en faire qu'un fidèle serviteur, le réceptacle du bruissement du monde dont l'oeuvre surgira".

"J'ai le sentiment d'avoir construit un personnage qui est un écrivain, et je sais que derrière ce personnage il n'y a rien"

 

      Gérard de Nerval

      Bien loin de ce témoignage bouleversant et de cette réflexion profonde, se situe l'approche romantique que Gérard de Nerval propose de la prison. La première approche qu'il nous en donne est toute de tristesse désinvolte, de légèreté et de grâce, comme l'illustre le poème Politiques, d'abord intitulé Cour de prison, écrit en 1831 :

Dans Sainte-Pélagie,

Sous ce règne élargie,

Où, rêveur et pensif,

Je vis captif

Pas une herbe ne pousse

Et pas un brin de mousse

le long des murs grillés

et frais taillés!

Oiseau qui fends l'espace...

Et toi, brise, qui passe

Sur l'étroit horizon

de la prison,

Dans votre vol superbe,

Apportez-moi quelque herbe,

Quelque gramen, mouvant

Sa tête au vent!

Qu'à mes pieds tourbillonne

Une feuille d'automne

Peinte de cents couleurs

Comme les fleurs!

      220px_G_C3_A9rard_de_Nerval___L_27autreOn est bien loin des sombres vers de Chénier ou de Victor Hugo où le noir et les geôles évoquent frayeur et indignation. Cette première expérience de la prison (Nerval est incarcéré quelque temps à la prison de Sainte-Pélagie, coupable de tapage nocturne en joyeuse bande) lui inspire d'ailleurs un autre texte intitulé "Sainte-Pélagie en 1831", publié dans L'Artiste en 1841. Ce texte anecdotique et parodique, rejoint le thème de la prison heureuse, en tant que monde clos, sécurisé, mettant à l'abri des désordres du dehors ses pensionnaires. Souvenons-nous d'Eustache Bouteroue qui se retrouvant, dans La Main enchantée (1832), dans une logette du Châtelet, fait de l'esprit sur le "vêtement de roc" qu'on lui a donné ou encore  des trois derniers chapitres des Nuits d'Octobre où le narrateur-voyageur, emprisonné à Crespy-en-Valois, déclare sa déception d'être enfermé dans un caveau non humide dont les murs ne sont pas en pierre du moyen-âge mais recouverte de béton et dont le lit, loin d'être une simple planche, se révèle de plume et possède un édredon! 

      Je vous en propose la lecture, tant pour la qualité simple de l'écriture que pour les traits d'humour que recèle ce texte.

      MES PRISONS, SAINTE-PÉLAGIE EN 1831     

      Ces souvenirs ne réussiront jamais à faire de moi un Silvio Pellico, pas même un Magallon... Peut-être encore ai-je moins pourri dans les cachots que bien des gardes nationaux littéraires de mes amis ; cependant, j'ai eu le privilège d'émotions plus variées ; j'ai secoué plus de chaînes, j'ai vu filtrer le jour à travers plus de grilles ; j'ai été un prisonnier plus sérieux, plus considérable ; en un mot, si à cause de mes prisons je ne me suis point posé sur un piédestal héroïque, je puis dire que ce fut pure modestie de ma part.

      L'aventure remonte à quelques années ; les Mémoires de M. Gisquet viennent de préciser l'époque dans mon souvenir ; cela se rattache, d'ailleurs, à des circonstances fort connues ; c'était dans un certain hiver où quelques artistes et poètes s'étaient mis à parodier les soupers et les nuits de la Régence. On avait la prétention de s'enivrer au cabaret ; on était raffiné, truand et talon rouge tout à la fois. Et ce qu'il y avait de plus réel dans cette réaction vers les vieilles mœurs de la jeunesse française, c'était, non le talon rouge, mais le cabaret et l'orgie ; c'était le vin de la barrière bu dans des crânes en chantant la ronde de Lucrèce Borgia ; au total, peu de filles enlevées, moins encore de bourgeois battus ; et, quant au guet, formulé par des gardes municipaux et des sergents de ville, loin de se laisser charger de coups de bâton et de coups d'épée, il comprenait assez mal la couleur d'une époque illustre, pour mettre parfois les soupeurs au violon, en qualité de simples tapageurs nocturnes.

      C'est ce qui arriva à quelques amis et à moi, un certain soir où la ville était en rumeur par des motifs politiques que nous ignorions profondément ; nous traversions l'émeute en chantant et en raillant, comme les épicuriens d'Alexandrie (du moins, nous nous en, flattions). Un instant après, les rues voisines étaient cernées, et, du sein d'une foule immense, composée, comme toujours, en majorité de simples curieux, on extrayait les plus barbus et les plus chevelus, d'après un renseignement fallacieux qui, à cette époque, amenait souvent de pareilles erreurs.

      Je ne peindrai pas les douleurs d'une nuit passée au violon ; à l'âge que j'avais alors, on dort parfaitement sur la planche inclinée de ces sortes de lieux ; le réveil est plus pénible. On nous avait divisés ; nous étions trois sous la même clef au corps de garde de la place du Palais-Royal. Le violon de ce poste est un véritable cachot, et je ne conseille à personne de se faire arrêter de ce côté. Après avoir probablement dormi plusieurs heures, nous nous réveillâmes au bruit qui se faisait dans le corps de garde ; du reste, nous ne savions s'il était jour on nuit.

      Nous commençâmes par appeler ; on nous enjoignit de nous tenir tranquilles. Nous demandions d'abord à sortir, puis à déjeuner, puis à fumer quelques cigares : refus sur tous ces points ; ensuite personne ne songea plus à nous ; alors, nous agitons la porte, nous frappons sur les planches, nous faisons rendre au violon toute l'harmonie qui lui est propre ; ce fut de quoi nous fatiguer une heure ; le jour ne venait pas encore ; enfin, quelques heures après, vers midi probablement, l'ombre à peine perceptible d'une certaine lueur se projeta sur le plafond et s'y promena dès lors comme une aiguille de pendule. Nous regrettâmes le sort des prisonniers célèbres, qui avaient pu du moins élever une fleur ou apprivoiser une araignée ; le donjon de Fouquet, les plombs de Casanova, nous revinrent longuement en mémoire ; puis, comme nous étions privés de toute nourriture, il fallut nous arrêter au supplice d'Ugolin... Vers quatre heures, nous entendîmes un bruit actif de verres et de fourchettes : c'étaient les municipaux qui dînaient.

      Je regretterais de prolonger ce journal d'impressions fort vulgaires partagées par tant d'ivrognes, de tapageurs ou de cochers en contravention ; après dix-huit heures de violon, nous sommes conduits devant un commissaire, qui nous envoie à la Préfecture, toujours sous le poids des mêmes préventions. Dès lors, notre position prenait du moins de l'intérêt. Nous pouvions écrire aux journaux, faire appel à l'opinion, nous plaindre amèrement d'être traités en criminels ; mais nous préférâmes prendre bien les choses et profiter gaiement de cette occasion d'étudier des détails nouveaux pour nous. Malheureusement, nous eûmes la faiblesse de nous faire mettre à la pistole, au lieu de partager la salle commune, ce qui ôte beaucoup à la valeur de nos observations.

      La pistole se compose de petites chambres fort propres à un ou deux lits, où le concierge fournit tout ce qu'on demande, comme à la prison de la garde nationale ; le plancher est en dalles, les murs sont couverts de dessins et d'inscriptions ; on boit, on lit et on fume ; la situation est donc fort supportable.

       Vers midi, le concierge nous demanda si nous voulions passer avec la société pendant qu'on faisait le service. Cette proposition n'était que dans le but de nous distraire, car nous pouvions simplement attendre dans une autre chambre. La société, c'étaient les voleurs.

      Nous entrâmes dans une vaste salle garnie de bancs et de tables ; cela ressemblait simplement à un cabaret de bas étage. On nous fit voir près du poêle un homme en redingote verte qu'on nous dit être le célèbre Fossard, arrêté pour le vol des médailles de la Bibliothèque.

      C’était une figure assez farouche et refrognée, des cheveux grisonnants, un œil hypocrite. Un de mes compagnons se mit à causer avec lui. Il crut pouvoir le plaindre d’être une haute intelligence mal dirigée peut-être ; il émit une foule d’idées sociales et de paradoxes de l’époque, lui trouva au front du génie et lui demanda la permission de lui tâter la tète, pour examiner les bosses phrénologiques.

      Là-dessus, M. Fossard se fâcha très-vertement, s’écriant qu’il n’était nullement un homme d’intelligence, mais un bijoutier fort honorable et fort connu dans son quartier, arrêté par erreur ; qu’il n’y avait que des mouchards qui pussent l’interroger comme on le faisait.

      — Apprenez, monsieur, dit un voisin à notre camarade, qu’il ne se trouve que d’honnêtes gens ici.    

      Nous nous hâtâmes d’excuser et d’expliquer la sollicitude d’artiste de notre ami, qui, pour dissiper la malveillance naissante, se mit à dessiner un superbe Napoléon sur le mur ; on le reconnut aussitôt pour un peintre fort distingué.

      En rentrant dans nos cellules, nous apprîmes du concierge que le Fossard auquel nous avions parlé n’était pas le forçat célébré par Vidocq, mais son frère, arrêté en même temps que lui.

      Quelques heures après, nous comparûmes devant un juge d’instruction, qui envoya deux d’entre nous à Sainte-Pélagie sous la prévention de complot contre l’État. Il s’agissait alors, autant que je puis m’en souvenir, du célèbre complot de la rue des Prouvaires, auquel on avait rattaché notre pauvre souper par je ne sais quels fils très embrouillés.

      À cette époque, Sainte-Pélagie offrait trois grandes divisions complètement séparées. Les détenus politiques occupaient la plus belle partie de la prison. Une cour très-vaste, entourée de grilles et de galeries couvertes, servait toute la journée à la promenade et à la circulation. Il y avait le quartier des carlistes et le quartier des républicains. Beaucoup d’illustrations des deux partis se trouvaient alors sous les verrous. Les gérants de journaux, destinés à rester longtemps prisonniers, avaient tous obtenu de fort jolies chambres. Ceux du National, de la Tribune et de la Révolution étaient les mieux logés dans le pavillon de droite. La Gazette et la Quotidiennehabitaient le pavillon de gauche, au dessus du chauffoir public.

      Je viens de citer l'aristocratie de la prison ; les détenus non journalistes, mais payant la pistole, étaient répartis en plusieurs chambrées de sept à huit personnes ; on avait égard dans ces divisions non-seulement aux opinions prononcées, mais même aux nuances. Il y avait plusieurs chambrées de républicains, parmi lesquels on distinguait rigoureusement les unitaires, les fédéralistes, et même les socialistes, peu nombreux encore. Les bonapartistes, qui avaient pour journal la Révolution de 1830, éteinte depuis, étaient aussi représentés ; les combattants carlistes de la Vendée et les conspirateurs de la rue des Pronvaires ne le cédaient guère en nombre aux républicains ; de plus, il y avait tout un vaste dortoir rempli des malheureux Suisses arrêtés en Vendée et constituant la plèbe du parti légitimiste. Celle des divers partis populaires, le résidu de tant d'émeutes et de tant de complots d'alors, composait encore la partie la plus nombreuse et la plus turbulente de la prison ; toutefois, il était merveilleux de voir l'ordre parfait et même l'union qui régnaient entre tous ces prisonniers de diverses origines ; jamais une dispute, jamais une parole hostile ou railleuse ; les légitimistes chantaient Ô Richard ou Vive Henri IV d'un côté, les républicains répondaient avec la Marseillaise ou le Chant du départ ; mais cela sans trouble, sans affectation, sans inimitié, et comme les apôtres de deux religions opprimées qui protestent chacun devant leur autel.

      J'étais arrivé fort tard à Sainte-Pélagie, et l'on ne pouvait me donner place à la pistole que le lendemain. Il me fallut donc coucher dans l'un des dortoirs communs. C'était une vaste galerie qui contenait une quarantaine de lits. J'étais fatigué, ennuyé du bruit qui se faisait dans le chauffoir, où l'on m'avait introduit d'abord, et où j'avais le droit de rester jusqu'à l'heure du couvre-feu ; je préférai gagner le lit de sangle qu'on m'avait assigné, et où je m'endormis profondément.

      L'arrivée de mes camarades de chambre ne tarda pas à me réveiller. Ces messieurs montaient l'escalier en chantant la Marseillaise à gorge déployée ; on appelait cela la prière du soir. Après la Marseillaise arrivait naturellement le Chant du départ, puis le Ça ira, à la suite duquel j'espérais pouvoir me rendormir en paix ; mais j'étais bien loin de compte. Ces braves gens eurent l'idée de compléter la cérémonie par une représentation de la révolution de Juillet. C'était une sorte de pièce de leur composition, une charade à grand spectacle, qu'ils exécutaient fort souvent, à ce qu'on m'apprit. On commençait par réunir deux ou trois tables ; quelques-uns se dévouaient et représentaient Charles X et ses ministres tenant conseil sur cette scène improvisée ; on peut penser avec quel déguisement et quel dialogue. Ensuite venait la prise de l'hôtel de ville ; puis une soirée de la cour à Saint-Cloud, le gouvernement provisoire, la Fayette, Laffitte, etc. : chacun avait son rôle et parlait en conséquence. Le bouquet de la représentation était un vaste combat des barricades, pour lequel on avait dû renverser lits et matelas ; les traversins de crin, durs comme des bûches, servaient de projectiles. Pour moi qui m'étais obstiné à garder mon lit, je ne peux point cacher que je reçus quelques éclaboussures de la bataille. Enfin, quand le triomphe fut regardé comme suffisamment décidé, vainqueurs et vaincus se réunirent pour chanter de nouveau la Marseillaise, ce qui dura jusqu'à une heure du matin.

      En me réveillant, le lendemain, d'un sommeil si interrompu, j'entendis une voix partir du lit de sangle situé à ma gauche. Cette voix s'adressait à l'habitant du lit de sangle situé à ma droite ; personne encore n'était levé.

      — Pierre !

      — Qu'est-ce que c'est ?

      — C'est-il toi qui es de corvée ce matin ?

      — Non, ce n'est pas moi ; j'ai fait la chambre hier.

      — Eh bien, qui donc ?

       — C'est le nouveau ; c'est un qui est là, qui dort.

      Il devenait clair que le nouveau, c'était moi-même ; je feignis de continuer à dormir ; mais déjà ce n'était plus possible ; tout le monde se levait aux coups d'une cloche, et je fus forcé d'en faire autant.

      Je songeais tristement à la corvée et à l'ennui de travailler pour les représentants du peuple libre ; les inconvénients de l'égalité m'apparaissaient cette fois bien positivement ; mais je ne tardai pas à apprendre que, là aussi, l'argent était une aristocratie. Mon voisin de droite vint me dire à l'oreille :

      — Monsieur, si vous voulez, je ferai votre corvée ; cela coûte cinq sous.

      On comprend avec quel plaisir je me rachetai de la charge que m'imposait l'égalité républicaine, et je me disais, en y songeant, qu'il eût été peut-être moins pénible, en fait de corvée, de faire la chambre d'un roi que celle d'un peuple. Les gens qui ont fait la Jacquerie n'avaient peut-être pas prévu ma position.

      Une demi-heure après, un second coup de cloche nous avertit que toute la prison était rendue à sa liberté intérieure ; c'était en même temps le signal de la distribution des vivres. Chacun prit une sébile de terre et une cruche, ce qui nous faisait un peu ressembler à l'armée de Gédéon. Dans une galerie inférieure, la distribution était déjà commencée ; elle se faisait à tous les prisonniers sans exception, et se composait d'un pain de munition et d'une cruche d'eau ; après quoi, on remplissait les sébiles d'une sorte de bouillon sur lequel flottait un très-léger morceau de bœuf ; au fond de ce bouillon limpide on trouvait encore de gros pois ou des haricots que les prisonniers appelaient des vestiges, en raison sans doute de leur rareté.

      Du reste, la cantine était ouverte au fond de la cour et desservait les trois divisions de Sainte-Pélagie. Seulement, les prisonniers politiques avaient seuls l'avantage de pouvoir y entrer et s'y mettre à table. Deux petites lucarnes suffisaient au service des prisonniers de la dette (qui n'étaient pas encore à Clichy) et des voleurs, situés dans une aile différente. La communication n'était même pas tout à fait interdite entre ces prisonniers si divers. Quelques lucarnes percées dans le mur servaient à faire passer d'une prison à l'autre de l'eau-de-vie, du vin ou des livres. Ainsi, les voleurs manquaient d'eau-de-vie, mais l'un d'eux tenait une sorte de cabinet de lecture ; on échangeait, à l'aide de ficelles, des bouteilles et des romans ; les dettiers envoyaient des journaux ; on leur rendait leurs politesses en provisions de bouche, dont la section politique était mieux fournie que toute autre.

      En effet, le parti légitimiste nourrissait libéralement ses défenseurs. Tous les matins, des montagnes de pâtés, de volailles et de bouteilles s'amoncelaient au parloir de la prison. Les Suisses-Vendéens étaient surtout l'objet de ces attentions et tenaient table ouverte. Je fus invité à prendre part à l'un de ces repas, ou plutôt à ce repas, qui dura tout le temps de mon séjour ; car la plupart des convives restaient à table toute la journée, et sous la table toute la nuit, et l'on pouvait appliquer là ce vers de Victor-Hugo :                              

                                Toujours, par quelque bout, le festin recommence. 

      D'ailleurs, les liaisons étaient rapides, et toutes les opinions prenaient part à cette hospitalité, chacun apportant, en outre, ce qu'il pouvait, en comestibles et en vins ; il n'y avait qu'un fort petit nombre de républicains farouches qui se tinssent à part de ces réunions ; encore cherchaient-ils à n'y point mettre d'affectation. Vers le milieu du jour, la grande cour, le promenoir, présentait un spectacle fort animé ; quelques bonnets phrygiens indiquaient seuls la nuance la plus prononcée ; du reste, il y avait parfaite liberté de costumes, de paroles et de chants. Cette prison était l'idéal de l'indépendance absolue rêvée par un grand nombre de ces messieurs, et, hormis la faculté de franchir la porte extérieure, ils s'applaudissaient d'y jouir de toutes les libertés et de tous les droits de l'homme et du citoyen.

       Cependant, si la liberté régnait avec évidence dans ce petit coin du monde, il n'en était pas de même de l'égalité. Ainsi que je l'ai remarqué déjà, la question d'argent mettait une grande différence dans les positions, comme celle de costume et d'éducation dans les relations et dans les amitiés. Mes anciens camarades de dortoir y étaient si accoutumés, qu'à partir du moment où je fus logé à la pistole, aucun d'entre eux n'osa plus m'adresser la parole ; de même, on ne voyait presque jamais un républicain en redingote se promener on causer familièrement avec un républicain en veste. J'eus lieu souvent de remarquer que ces derniers s'en apercevaient fort bien, et l'on s'en convaincra par une aventure assez amusante qui arriva pendant mon séjour. L'un des garçons de l'établissement portait un poulet à l'un des gros bonnets du parti, logé dans le pavillon de droite. Il avait en même temps à remettre une bouteille de vin à des ouvriers qui jouaient aux cartes dans le chauffoir. Il entre là, tenant d'une main la bouteille, et de l'autre le plat dans une serviette :

      — À qui portes-tu cela ? lui dit un gamin de Juillet familier.

      — C'est un poulet pour M. M***.

      — Tiens ! tiens ! mais cela doit être bon...

      — C'est meilleur que ton bouilli et tes vestiges, observe un autre.

      — Il n'y a pas une patte pour moi ? dit l'enfant de Paris...

      Et il tire un peu une patte qui sortait de la serviette. Par malheur, la patte se détache. On comprend dès lors ce qui dut arriver. Le poulet disparut en un clin d'œil. Le garçon de la cantine se désolait, ne sachant à qui s'en prendre.

      — Porte-lui cela, dit un plaisant de la chambrée.

      Il réunit tous les os dans l'assiette et écrivit sur un morceau de papier : « Les républicains ne doivent pas manger de poulet. »

      De temps en temps, une grande voiture, dite panier à salade venait chercher quelques-uns des prisonniers qui n'étaient que prévenus, et les transportait au Palais de Justice, devant le juge d'instruction. Je dus moi-même y comparaître deux fois. C'était alors une journée entière perdue ; car, arrivé à la Préfecture, il fallait attendre son tour dans une grande salle remplie de monde, qu'on appelait, je crois, la souricière. Je ne puis m'empêcher de protester ici contre la confusion qui se faisait alors des diverses sortes de détenus. Je pense que cela ne provenait, d'ailleurs, que d'un encombrement momentané.

      Après ma dernière entrevue avec le juge, ma liberté ne dépendait plus que d'une décision de la chambre du conseil. Il fut déclaré qu'il n'y avait lieu à suivre, et dès lors je n'avais plus même à défendre mon innocence. Je dînais fort gaiement avec plusieurs de mes nouveaux amis, lorsque j'entendis crier mon nom du bas de l'escalier, avec ces mots : Armes et bagages ! qui signifient : « En liberté. » La prison m'était devenue si agréable, que je demandai à rester jusqu'au lendemain. Mais il fallait partir. Je voulus du moins finir le dîner ; cela ne se pouvait pas. Je faillis donner le spectacle d'un prisonnier mis de force à la porte de la prison. Il était cinq heures. L'un des convives me reconduisit jusqu'à la porte, et m'embrassa, me promettant de venir me voir en sortant de prison. Il avait, lui, deux ou trois mois à faire encore. C'était le malheureux Gallois, que je ne revis plus, car il fut tué en duel le lendemain de sa mise en liberté.

       3054Mais Gérard de Nerval ne se contentera pas de ce registre dans ses nombreuses évocations de la prison. Dans un texte méconnu et pourtant très intéressant, Histoire de l'abbé de Bucquoy, il décrit par le menu les conditions de survie dans "l'enfer des vivants", dénomination habituelle de la Bastille, certaines scènes faisant très directement penser aux horreurs décrites par Pétrus Borel dans Madame Putiphar (se reporter au premier texte de ce blog consacré aux prisons...)

        Plus tard ce seront les prisons intérieures qui obnubileront Gérard de Nerval dans sa peur de l'aliénation mentale et de la folie, marquée par l'angoisse des labyrinthes, des corridors, des galeries, des escaliers sans fin...(Nuits d'Octobre, chapitre XVII intitulé Capharnaum ; Les Voyages en Orient ; Sylvie ; puis, bien entendu, Aurélia).

      ......

       La prison apparaît très nettement comme une zone frontière (Kafka), un non lieu intermédiaire propice à la solitude mystique (Dostoievski,  "il me suffit d'une humble cellule ; C'est là que je demeurerai pour sauver mon âme", Les Possédés, Chanson de Timophéievna), une atopia où celui qui y est jeté se trouve confronté à lui-même, à la solitude, à l'imaginaire et où tout devient possible, même le plus épouvantable.

                                                                                    Desmodus 1er

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13 avril 2011

MARCEL MIGOZZI : "Le Perdu et autres poèmes", in revue L’Arsenal n°5 (mars 2011) par Lionel-Édouard Martin

 l_arsenal5Il faudra bien dire un jour que Migozzi est un grand poète de notre temps, dût en souffrir son extrême modestie. Je le fréquente depuis quelques années – depuis, si ma mémoire est bonne, une plaquette intitulée Quels âges as-tu ?, publiée chez Encres Vives, cette petite maison d’édition toulousaine co-animée par Michel Cosem (car c’est bien d’âme qu’il s’agit) qui, vaille que vaille, diffuse depuis un demi-siècle une poésie contemporaine de haute futaie. Ce jour-là (on est en 2006), on feuillette, l’œil à l’affut, le paquet reçu, comme chaque trimestre, de Colomiers, quêtant le lièvre, et voilà qu’on le débusque à peine franchie la lisière : « sixième enfant / après deux morts // enfant de vieux / privé de sein // mère malade     et noire / robe dans la faim // et guerre     alors / on vote pour les ouvriers […] », et voilà qu’on court à l’oreillard, allant sur les brisées de ces poèmes simplement, foncièrement, brièvement autobiographiques où l’événement prosaïquement rapporté ( « Toulon     port de guerre / au gris des tôles / […] dans mes oreilles     c’est / la flotte qui se saborde ») s’emmitoufle de souvenirs personnels sans concession pour la sensibilité visuelle et olfactive des délicats (« seau en faïence dans l’alcôve / et tombées     pas trop hygiéniques // de papier-journal / torche-toi bien »), mais déjà – déjà : ce sont les années d’enfance – transfigurés par l’imagination : « la nuit fait craquer / des étoiles     le bois // de la vieille armoire / se transforme en chalet ».

Le lièvre, capturé et soigneusement mis en cage, sera, quelques trimestres plus tard, sujet à la métamorphose : chez Encres vives, toujours, l’animal épousera un corps de proses, avec Et si nous revenions sans vieillir ?, petit livre végétal, dédié à une possible – est-on jamais sûr, quand cela vient de si loin ? – « souvenance d’un temps de guerre », à cette « pommeraie [où règne] une obscurité verdelette entre les troncs à lichens jaune éteint ».  Rupture avec le texte précédent ? Certes la phrase est moins sèche, a plus de chair – le poème en vers de Migozzi a quelque chose du gibier maigre au sortir de l’hiver, dégraissé du superflu, efflanqué, mais excellent coureur –, certes, à la mâche plus de jus vous coule en bouche, mais l’espèce est bien la même, quel qu’en soit l’avatar. Qu’on en juge par cet extrait : « L’idéal, l’aphrodisiaque paysage : un rien de neige, un rien de pommes sur les pommiers, une pommeraie sous la neige qui nous garde inassouvis dans l’ensevelissement des chairs offertes jusqu’au silence de la mort. » Tout est là, condensant en une phrase l’essentiel des thématiques migozziennes : la nature, le souvenir, la nostalgie, le rapport au corps, le memento mori – qui sont, aussi bien, celles de légion d’autres poètes (convoquer ici des noms ? on pourrait toujours, mais à quoi bon ? toute écriture, en particulier poétique, est héritière, mais se singularise, dès qu’elle est haute, non par l’originalité de son propos, mais par son expression – dans une fidélité aux sujets).

 Fidélité ? À coup sûr. Plus fidèle que Migozzi, on mourrait, pour parler comme on parle aujourd’hui – mais sans doute est-on fidèle, chez Migozzi, justement parce que l’on meurt de cette mort qui empreint son œuvre, et emblématiquement dans Le Perdu et autres poèmes publié dans la dernière livraison de la revue L’Arsenal. Fidèle, oui, à ses sujets, « aux origines » : « Gloire à l’ancienne cuisine aux soupes / De pommes de terre, au placard ouvert / Sur le peu essentiel de la bouche » (CAESF, p. 47) ; fidèle aux siens, à « l’oncle qui meurt en déportation » (QAAT), à ses sœurs mortes : « maman disait     ta sœur Louisette / est dans mon cœur » ; à son enfance – en guérit-on jamais ? (QAAT) ; fidèle aux évocations de la ruralité de ce Sud-Est (« C’est l’âne de Madame Garnier, c’était / Le dernier braiment du village / Avant les verres jaunes du bar, la soupe, le soir / Qui remuait de longues feuilles râpeuses » CAESF) qu’il n’a guère quitté, où il vit toujours, et qu’illustrent certains titres de ses nombreux ouvrages : Un rien de terre, Dans les fermes, ça fume encore, Dans la fabrique du jardin, Pommeraie comme étable, et qu’il oppose, dans Cité aux entrailles sans fruits, un de ses derniers recueils, à ces villes déshumanisées aux « rue[s] viandeuse[s] », à « La chair vieillarde aux dents perdues », où n’erre « Pas un chien sous les arbres chauds » (CAESF), aux banlieues sinistrées : « Classe ouvrière usée / À terre // Devant les vieux poireaux d’octobre » (CAESF). Passéiste, alors, Migozzi ? Nostalgique, bien plutôt – et je perçois d’ici les sourires goguenards de qui fait la fine bouche devant le regret d’autres temps, d’autres mœurs, oubliant sans doute que toute pure poésie se nourrit du passé (que fait d’autre, parmi tant d’exemples possibles, celle d’un Follain, parfait poète de l’imparfait ?) pour mieux saisir, appréhender, avec son regard propre, notre actualité d’homme – car le temps est un continuum où l’homme évolue, où le corps s’altère pour devenir ce qu’il est aujourd’hui, moins pour se retrouver que pour se perdre dans un autre labyrinthe que dans celui du Minotaure.

 Continuité du temps, oui, que rien n’interrompt dans sa marche inéluctable, où qu’il se porte, quoi qu’il touche du pied, comme la « pallida mors » du vieil Horace : « son jadis / La terre l’a aussi perdu » (LP). C’est ainsi la mort évoquée du frère, ce « perdu », rompu par les maux (« On l’avait pourtant vu dimanche / Parmi ceux qui vieillissent / Parler du corps de la pluie des petites / Douleurs » (LP), que soudain met en abyme, dans l’appartement qu’il faut vider de ses meubles et de sa substance, un chausse-pied « Jadis / Vivant de talons jeunes sous des corps », matérialisation triviale, accrue par son éclat métallique, de l’usage et de l’usure, du passage des années.  Le temps, cette érosion, « Le temps de goudron » (LP) : « et déjà le temps sec / sur son tas de vieillir » (LP), « les visages / qu’on croyait lisses à vie     par erreur » (LP), qui met face à face celui qu’on fut et celui qu’on est, et fait considérer celui que l’on sera bientôt. Celui-là, l’être futur, on peut bien l’envisager, voire le dévisager, sachant que « demain     si seul / on ferait mieux de l’oublier » : « soyons francs […] / avec la chair », ce qui guette, c’est la décrépitude, une forme d’aphasie que manifeste, dans la suite « C’est mon corps   mange » tirée de Le Perdu et autres poèmes, l’éclatement syntaxique d’un vers où, plus qu’ailleurs,  les blancs typographiques miment hésitation, trébuchements de la langue et silence entre deux mots, comme s’ils ne sourdaient plus, les mots, avec la même facilité, comme si leur flux se tarissait en pressentiment du mutisme à venir : « demain     se pourra-t-il encore écrire / sans pourriture verbale » (LP), quand « la terre     on l’aura / dans les os // ou les cendres (LP) », comme le dit le court poème qui clôt l’ensemble, la mort conciliant les inconciliables de la langue et de l’expérience humaine, les eaux, le feu, s’il faut lire, comme je suis tenté de le faire, dans « les os » l’écho de cette source, de cette eau qui certes « va boue » (LP), mais d’où l’on est issu : « j’aurais / voulu renaître dans tes eaux // même dans ton urine » (LP).

 Que reste-il alors, face à la débâcle ? Doit-on désespérer ? Certes, on pourrait se terrer dans sa chair, cesser d’écrire, renouant ainsi avec l’héritage familial : « ancêtres analphabètes     offrez / vos silences de berger // à cet illettré   ce / vieux descendant // qui vit de blancs    entre les mots / de silences paradoxaux » (LP), ayant fait l’amer constat que « dans les mots tout arrive / à disparaître » (LP). Mais il serait lâche de renoncer, alors que tout plaisir, toute consolation, n’ont pas encore cessé de se prodiguer ; autant remâcher, alors, inlassablement ce qui peut demeurer du naufrage, dût la méditation se faire plus fataliste que contemplative, et relever du réalisme crû, comme en témoigne, dans Le Perdu et autres poèmes, toute la suite intitulée « Et l’eau va boue ». Pas d’éternité en perspective : « Un tas de terre, on reste là » (LP) – mieux vaut, d’ailleurs : « si tu reviens pour la résurrection     reviens / seul     et sans toi // qui / pourrait réclamer ton corps // tes pas ont été perdus / tes artères vidangées » (LP). L’heure, certes grave, est au bilan, à la résignation, à la rétrospective : si le corps ne suit plus, s’il subit de plein fouet les atteintes de l’âge et si on en conçoit quelque amertume, se pencher sur sa vie écoulée et présente laisse entrevoir quand même que « vivre aura offert des fruits / partagés dans la chair » ; et demeure « la lueur d’enfance / sous la dernière porte » (LP) – et finalement l’amour, qu’on ose à peine évoquer (pudeur des parenthèses) si « je suis     empoisonne / et     (je t’aime)     désintoxique » (LP).

 ***

 Parmi tous les autres textes de Migozzi, Le Perdu et autres poèmes m’évoque plus particulièrement, avec un souffle désempli d’emphase lyrique et dense d’une imagerie limitée à l’essentiel, le meilleur de notre poésie baroque dans le réalisme le plus brutal de ses hypotyposes : est-on si loin, ici, des derniers poèmes d’un Ronsard, par exemple (« Je n'ai plus que les os, un squelette je semble, Décharné, dénervé, démusclé, dépoulpé, Que le trait de la mort sans pardon a frappé […] »), ou des sonnets d’un Jean de Sponde (« Et quel bien de la Mort ? où la vermine ronge/ Tous ces nerfs, tous ces os ; où l'âme se départ / De cette orde charogne […] » ? Le hasard – ou quelque nécessité ? – a voulu que le texte côtoie, dans la même livraison de L’Arsenal, deux traductions qui lui font écho – mais de voix moins concises, d’une tessiture plus étendue : l’une de Lucain, due à Pierre Troullier (« Les âmes qui vivaient, mouvaient encor leurs membres, / elle mit au tombeau ; malgré sa dette en ans, / La mort forcée les prend » (LA), l’autre, due à Valérie Brantôme, d’extraits de Mattoni per l’altare del fuoco du poète italien contemporain Alessandro Ceni, où est évoqué « l’autel du sol et des moissons / où toujours, tu t’es adressé à des ancêtres incertains / et où tu as cru sentir l’âme des morts / flottant confusément dans un coin sombre de la maison. » S’établit ainsi dans l’ouvrage une sorte de continuité baroque qui administrerait la preuve, s’il en était besoin, que la poésie transcende les époques et les lieux, dans cette atemporalité universelle qui me semble à merveille caractériser celle de Marcel Migozzi – notre semblable, notre frère.

                                                                                               

                                                                                  Lionel-Édouard MARTIN

 

Ouvrages cités :

Marcel Migozzi : Quels âges as-tu ? (abrégé en QAAT), éditions Encres Vives, juillet 2006

Marcel Migozzi : Et si nous revenions sans vieillir ?, éditions Encres Vives, mai 2009

Marcel Migozzi : Cité aux entrailles sans fruits (abrégé en CAESF), éditions Gros textes, 2010

Marcel Migozzi : Le Perdu et autres poèmes (abrégé en LP), revue L’Arsenal, n° 5, mars 2011

Collectif : Revue L’Arsenal, n° 5 (abrégé en LA), mars 2011

 

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