17 février 2008
Auprès de moi toujours
Attention, d'entrée de jeu, dès son titre, ce livre nous manipule.
On pense
tout d'abord à ces récits sirupeux qui saturent un grand nombre de rayonnages
dans le coin librairie des supermarchés. Erreur! Il suffit de lire les
premières lignes de ce texte de Kazuo Ishiguro pour comprendre que l'on va se
trouver aux antipodes du roman de gare. On est loin cependant de se douter des
turbulences qu'il va déclencher chez le lecteur. Nous sommes à la fin des
années quatre-vingt dix et le récit s'ouvre avec les pensées d'une narratrice,
Kath, que l'on suivra durant tout le roman et qui pratique un drôle de métier,
dont on ne sait pas grand chose au départ. Elle est "accompagnante".
On se demande juste alors si nous ne sommes pas de nouveau confrontés à une
énième mise en fiction d'un récit-témoignage émanant d' un membre d'une
association humanitaire. Encore une fausse piste.
C’est l’histoire de Kath, certes, mais pas seulement. Il s’agit aussi de
celle de ses deux meilleurs amis Ruth et Tommy. Les souvenirs dans lesquels nous
entraîne la narratrice nous font découvrir une enfance passée à Hailsham, une école de rêve, où les penchants
artistiques des élèves sont encouragés, où aucun tabou sur la sexualité n’a
cours. Cette structure scolaire semble s’assimiler à une espèce de paradis perdu
où l’on ne parle jamais des parents. Un orphelinat amélioré ?
Détrompez-vous, encore une fois. Pas de parents mais des adultes, quelques-uns,
figures tutélaires et totalitaires.
A chaque fois que nous sentons pointer une bribe d’explication, le récit
nous entraîne ailleurs, dans le présent de la narratrice où dans d’autres
souvenirs. Le suspense est savamment distillé par la maîtrise irréprochable d’une
focalisation interne, facilitant une identification au personnage et dont le
discours, inévitablement ponctué d’ellipses, oblige le lecteur à combler ces vides
du texte....mais à quel prix. La construction narrative est décidément
diabolique.
L’écriture d’Ishiguro est d’une grande fluidité. On note beaucoup de
sobriété, d’économie dans le style et c’est parce que l’histoire relatée nous
semble limpide, empreinte de nostalgie que nous, lecteurs insouciants, nous
faisons piéger. Mais nous n'en dirons pas plus sur le contenu. Sauf peut-être ceci : une fois le roman terminé, on comprend pourquoi l’unique possibilité d’exister
vraiment semble l’appel obsessionnel au passé, période à la fois disparue,
inaccessible mais la seule tangible pour les personnages de ce texte très singulier.
On
ne peut ranger ce roman dans aucune catégorie, et c’est tant mieux. Au pire on
peut parler de conte cruel servi par une
dimension visuelle de l’écriture. Sur ce dernier point, rappelons juste qu’Ishiguro
est un écrivain qui a aussi travaillé pour le cinéma. Il a été le scénariste du
film The saddest music in the world du réalisateur canadien Guy Maddin sorti
en 2006, la même année d’ailleurs qu’ Auprès de moi toujours.
Pour
terminer, il est de bon ton ici de mentionner, juste au passage, l’autre excellent film, sorti en
2003, Dracula, pages tirées du
journal d’une vierge de ce même réalisateur qu’un autre canadien, David
Cronenberg, avait admiré.
