La nécessaire rencontre de Prométhée et d’Epiméthée : la voie du futur

Les périodes de congés sont propices, cela est bien connu, aux lectures. Et la trêve des confiseurs l’a été intensément en ce qui me concerne.

Parmi les ouvrages dévorés durant ces presque deux semaines de « relâche », je me suis intéressé, afin de bien préparer 2011, au futur. Tellement incertain aujourd’hui, éminemment angoissant, profondément différent de notre passé, le futur se pressent redoutable de bouleversements. Et ce, d'autant plus que nous sommes régulièrement interpellés par les uns qui proclament le tout et les autres -voir les mêmes en des circonstances ou des temps différents- qui proclament son contraire.

commencement_dun_monde_10La lecture, fin 2009, de l’ouvrage de Jean-Claude Guillebaud « Le Commencement d’un monde », paru au Seuil en 2008, m’avait profondément interrogé par sa démonstration implacable, exemplaire, passionnante et très accessible, que nous vivons le surgissement d’un monde nouveau qui signe la disparition de l’ancien, et que, porteur de menaces, il peut l’être plus encore de promesses,… pour peu que l’humanité veuille bien considérer objectivement les évolutions climatiques, énergétiques et démographiques, le rapprochement des civilisations en cours, les grandes cultures en mouvement, -ce long et lent processus de métissage étudié en particulier par l’auteur-, et sache en tirer les conséquences, elles aussi inéluctables, en terme de révision complète du modèle économique dominant, de la répartition des ressources et des richesses, de valorisation de la « modernité métissée » et du multiculturalisme.

Cet ouvrage, en tous points remarquables et j’oserais le dire, indispensable à la bibliothèque de l’honnête homme, dresse en onze chapitres denses et passionnants, un tableau complet des « rapports au monde » en cours depuis le XVIe siècle. Il démontre ainsi que les mouvements de fonds en action aujourd’hui plongent leurs racines dans l’Histoire et que l’Occident, hier « vaste Empire dominant », est aujourd’hui une province du monde. Pour reprendre la phrase d’Octavio Paz, citée par l’auteur en tête du dernier chapitre : « La prétendue universalité des systèmes élaborés en Occident pendant le XIXe siècle dernier a été mise en pièces. Un autre universalisme, pluriel, se fait jour ». Quel est-il ?

Jean-Claude Guillebaud propose au lecteur de comprendre ce qu’implique ce processus de métissage, en réfléchissant à partir des sept substantifs qui se rapportent à un aspect particulier du métissage et qui sont :

a) le décentrement démographique, économique, militaire et cartographique (la conjonction du déclin démographique et du vieillissement entraînent des conséquences évidentes en termes de puissance et de rayonnement qui impliquent « une formidable redistribution de la puissance et de la prospérité sur la planète. […] Le monde euro-centré est révolu») ;

b) la réverbération (les influences culturelles exercées par « les plus faibles » sur « les plus forts » modifient en profondeurs ces derniers, comme le relevait déjà le poète Horace « La Grèce vaincue a vaincu son farouche vainqueur ») ;

c) la réappropriation (celle du legs colonial par les anciens colonisés, notamment en termes ethnologiques et anthropologiques, ce qui facilite l’apparition de certaines résistance au Marché dominant) ;

d) le rapatriement (c’est « l’invention de la tradition » : les peuples anciennement colonisés saisissent dans la culture imposée par les colonisateurs les instruments adéquats pour redécouvrir –et rapatrier- certaines de leurs propres traditions, jusqu’alors oubliées ou incomprises) ;

e) l’entrelacement (il opère dans une infinité de domaines, le langage, l’écriture, la littérature, la pensée même. C’est la pensée plurielle, celle qu’Achille Mbembe dans « Qu’est-ce que la pensée post-coloniale » qualifie également « d’entre-deux » : « On ne peut véritablement en appeler au monde que lorsque, par la force des choses, on a été auprès des autres, avec les autres. Dans ces conditions, ‘rentrer en soi’, c’est d’abord ‘sortir de soi’, sortir de la nuit de l’identité, des lacunes de son petit monde ») ;

f) l’imagination (ce sixième substantif permet d’aborder de manière convaincante le concept de « communauté inventée » ou « d’institution imaginaire » qui représente « des nations et certaines cultures qui sont de pures constructions élaborées avec des matériaux composites » comme par exemple l’Australie ou l’Indonésie) ;

g) l’interprétation (constatant l’opposition grandissante, jour après jour, d’un « occidentalisme brandissant l’étendard d’un universel non négociable (celui des droits de l’homme) et des ‘identités rebelles’, d’autant plus ambigües que, localement, servant de couverture à l’oppression », le juriste Alain Supiot suggère dans son livre « Homo juridicus » de commencer par ouvrir la porte de l’interprétation des droits de l’homme à toutes les civilisations.

La modernité métissée passe donc par ces sept processus. Mais Jean-Claude Guillebaud s’interroge sur « quelques fléchissements plus essentiels que cette mutation entraîne ». En effet le métissage remet en question la vision « totalisante et messianique de la temporalité historique occidentale, le progressisme » qui n’est au final que le fruit de la culture européenne (sources juives et chrétiennes, laïcisation par Hegel, contrefaçon meurtrière par le marxisme), alors que la plupart des autres cultures, chinoises, indiennes ou africaines « n’ont pas le même rapport au temps et n’adhèrent pas à la ‘religion du progrès’ ». Complémentairement le « progressisme » dans son acceptation occidentale se trouve mis à mal par la montée des périls écologiques. « La prise de conscience de l’extrême fragilité de la planète, mais aussi des espèces et du vivant 9782070769032qu’elle abrite, conduit à mettre en avant un « principe de précaution » qui se substitue au projet prométhéen de transformation du monde ; les effets d’une telle substitution sont l’équivalent d’une révolution ontologique. Ils passent par l’abandon de toute eschatologie visant à transformer le monde. » Cette obligation est clairement formulée par l’écrivain tchèque Milan Kundera qui écrit dans son ouvrage « L’ignorance » : « Chaque philosophe de l’Histoire n’a fait que transformer le monde de diverses manières ; or, il importe aujourd’hui de l’épargner. »

L’auteur pose en fin d’ouvrage les termes de l’équation : « la fin de l’idée de progrès commence à faire son chemin ; le salut Judéo-chrétien a été mis à mal par la sécularisation ; l’eschatologie marxiste et les « lendemains qui chantent » font justement horreur ; la projet libéral s’est abîmé dans l’épouvante des deux guerres mondiales et de la Shoah ; la promesse scientifique se fracasse sur des catastrophes en série, qu’elles soient nucléaires, écologiques ou médicales ; l’avenir semble donc ne plus rien promettre. Il inspire la peur plus que l’envie », et s’interroge sur la manière d’accepter un métissage résolu de la modernité, sans rompre pour autant avec une vision optimiste et volontariste de l’histoire humaine, autrement dit comment conjuguer « Prométhée l’entrepreneur volontariste et Epiméthée, symbole de la sagesse contemplative qui accepte lui, la fatalité du destin et même s’en réjouit.» Pour l’auteur, il ne s’agit pas 9782020365628de choisir entre « changer le monde » ou « l’épargner », mais au contraire de se situer volontairement dans l’intervalle entre l’une ou l’autre option. Cela rapproche inéluctablement de la praxis démocratique qui participe d’une négociation jamais finie comme le rappelait Cornélius Castoriadis dans « L’institution imaginaire de la société ».

Et Jean-Claude Guillebaud de conclure cet ouvrage magistral par la proposition –qui rejoint les thèses de Jürgen Habermas- « qu’au lieu d’imposer l’universalité d’une valeur ou d’un principe, il s’agit de proposer à la délibération de tous, la vision qu’on se fait de l’universel. Cette négociation infinie et cette praxis obstinée se confondent avec le processus de métissage. La modernité métisse, qui coïncide avec le commencement d’un monde, n’est pas un point d’arrivée. C’est un chemin ouvert. Et une volonté. »

Ainsi impeccablement posés, les termes de l’équation appellent des approfondissements afin d’éclairer, autant que faire se peut, l’horizon.

Je vous propose une démarche en trois temps :

Un temps consacré à une relecture des idées reçues, dans le prolongement de l’ouvrage de Guillebaud ;

Un temps consacré au contexte d’aujourd’hui et de demain ;

Un temps consacré aux possibles.

Temps 1 : une relecture des idées reçues, ou pour en finir avec les certitudes erronées

arton16930_50254Au début de ces congés de fin d’année, je me suis plongé dans l’ouvrage de Kenneth POMERANZ intitulé « Une grande divergence, la Chine, l’Europe et la construction de l’économie mondiale » publié en 2010 chez Albin Michel (mise à jour traduite de l’ouvrage publié en 2000 aux Etats-Unis « The Great Divergence ») qui apporte de nombreuses confirmations des propos de Jean-Claude Guillebaud en démontrant que l’idée reçue selon laquelle la supériorité de l’Europe, depuis le milieu du XVIIIe siècle, du point de technologique, culturelle et institutionnelle expliquerait la domination du monde par l’Occident et son avance en matière de révolution industrielle, anglaise puis continentale, d’économie de marché, imposant au final la société de consommation, que cette idée reçue donc est en grande partie, pour ne pas dire en totalité, erronée.

En effet, l’analyse comparée, très fine et rigoureuse, des modes de production et de consommation de l’Europe, de l’Asie, et du Japon, resitués dans leurs contextes culturels et institutionnels, conduit Kenneth Pomeranz à remettre en cause l’affirmation selon laquelle ce sont les « bonnes institutions », combinées à la technologie et à la présence de ressources nécessaires qui conduisent inéluctablement au capitalisme industriel. Selon l’auteur, qui le démontre de façon probante, les facteurs décisifs de la modernité ont été surtout conjoncturels, le fruit du hasard et écologiques.

Il y a deux siècles, en Eurasie, des centres, densément peuplés, ont rivalisé avec les centres européens, présentant des populations à l’espérance de vie très semblables. Ils ont partagé des facteurs économiques fondamentaux, tels la marchandisation des produits de la terre et du travail, la croissance impulsée par le marché et l’adaptation de la force de travail aux grands flux sociaux, fortement influencée par la fécondité des ménages, le développement de l’artisanat dans les foyers paysans, puis sa lente évolution vers des structures pré-industrielles facilitée par la migration de main-d’œuvre excédentaire vers les villes, là où le capital et la demande étaient abondants.

En comparaison, pour parvenir à des résultats comparables en termes de niveaux de vie des populations, parfois même avec un avantage pour l’Eurasie, l’intensification capitalistique occidentale a été aussi efficace que l’intensification asiatique du travail. Jusqu’au milieu du XVIIIe siècle au moins, l’Europe occidentale ne fut pas économiquement efficiente, les zones les plus densément peuplées étant incapables, avec des avancées techniques et organisationnelles limitées, de compenser la croissance démographique. La différence a en réalité été déclenchée par des phénomènes dus au hasard, par exemple, avec l’invention du moteur à vapeur qui a mieux su répondre à la problématique du pompage de l’eau dans les mines de charbon anglaise qu’à celle de la ventilation des mêmes mines de charbon chinoises, elles sèches. De même la proximité géographique des mines de charbon et de fer, réelle en Angleterre, a permis un développement plus rapide qu’en Chine où les distances sont considérablement plus importantes. En outre, la découverte fortuite des Amériques a permis à l’Europe, avant d’obtenir des matières premières à bas prix (coton et sucre) du fait du développement de l’esclavage et de la traite des noirs d’Afrique, d’y exporter une main d’œuvre sous-employée (migrants d’Irlande par exemple) et donc de réduire les besoinsimage002 correspondants de nourritures domestiques et de conserver ces terres pour les productions vivrières de base. Enfin, les richesses extraites des Amériques (or, pierres précieuses, métaux, cacao,…) ont rempli les caisses européennes tandis que l’importation de la pomme de terre a grandement allégé les contraintes qui pesaient sur les céréales. Ainsi l’Europe a pu, mieux que ses voisins, favoriser une classe moyenne capable d’assurer ses besoins vitaux.

Or, Kenneth Pomeranz montre que, les besoins vitaux une fois satisfaits, les groupes sociaux constitués dans la société éprouvent le besoin d’afficher un statut social et de se différencier par l’appartenance à un groupe spécifique. Cette tendance, portée par les valeurs de la société occidentale, influence la demande de biens coûteux car rares, puis de produits de luxe. Si le système politique est stable sur une longue période, comme ce fut le cas pour la Chine, ou changeant, comme ce fut le cas en Europe, la fréquence du renouvellement du stock de richesses « statutaires » est respectivement faible ou forte. Ce dernier cas, caractéristique de l’Europe, génère une société de consommation et d’obsolescence accélérée, sensible aux effets de mode. Ce besoin de renouvellement contribue à accélérer la « réforme industrieuse ». Car le « miracle européen », à base d’intensité énergétique (la mobilisation de l’énergie fossile accumulée depuis des millions d’années et la main d’œuvre des esclaves), capitalistique (l’accumulation des richesses extraites des continents découverts et « colonisés ») et territoriale (extension « infinie » des terres rendues disponibles), n’a pu se poursuivre et s’amplifier que par l’injection de deux flux majeurs nouveaux : le charbon anglais et les ressources du Nouveau Monde. La puissance militaire a permis de contrôler les voies d’échange, d’imposer la présence des européens, d’ouvrir des marchés de force et d’imposer des monopoles. La main-d’œuvre disponible de la proto-industrie à laquelle il convient d’ajouter celle issues de la traite des noirs et des migrants chassés de leurs patries, a, sans dans un premier temps ponctionner la paysannerie, facilité les révolutions industrielles du XIXe siècle.

L’arrivée du pétrole au XXe siècle, au pouvoir énergétique bien supérieur, et surtout à l’emploi et au transport beaucoup plus20030327 faciles, a permis de gommer les distances. Le monde s'est rétréci et l’atlas planétaire s'est modifié de fond en comble d’autant que des milliards d’individus deviennent aujourd'hui, à leur tour, acteurs du système économique. L’auteur constate ainsi, de même que Jean-Claude Guillebaud, que les facteurs favorables qui ont donné à l’Europe et plus généralement à l’Occident un avantage unique, disparaissent et qu’une nouvelle histoire mondiale commence.

Voilà pour le constat qui semble établir, de manière vérifiée, que la formidable épopée du progressisme occidentale, loin d’être ontologiquement lié à ses valeurs, ses institutions, sa culture et sa technologie comme certains thuriféraires tentent encore de le faire croire, a bien plus été le fait de conjonctions et de circonstances favorables externes, aujourd’hui définitivement disparues... (À suivre)

                                                                                                                                                   Desmodus 1er