Madame Putiphar ; Champavert : Contes immoraux ; Rhapsodies (2) s101219279928943_3130

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    Pétrus Borel et la Providence

Voici, à l'occasion de la publication de Pétrus Borel, escales à Lycanthropolis, la suite du précédent article qui traitait des prisons et de l'univers carcéral chez Borel. Nous allons aborder ici le thème de la providence, thème majeur du romantisme, largement mobilisé par Pétrus Borel, profondément envahi par le doute, lui qui proclame dans Madame Putiphar " que l'on ne peut vivre dans l'incertitude".

Définition du dictionnaire de l’Académie Française 6ème édition, 1835, et supplément, 1842.

Providence : s.f. La suprême sagesse par laquelle Dieu conduit toutes choses. L’univers est réglé par la providence de Dieu. C’est un secret de la providence divine. La divine providence. Se reposer sur la Providence. C’est un coup de la Providence. Il faut s’abandonner à la providence. Il ne faut pas compter sur la Providence de manière qu’on ne fasse rien pour se tirer de la peine. Les soins de la Providence. Les dons de la Providence. Les décrets, les conseils, les desseins, les vues, les ordres de la Providence. Sans doute ces évènements entrent dans l’ordre de la Providence. La conduite de la Providence est au-dessus de notre jugement. Fig. et fam., être la providence de quelqu’un, Contribuer beaucoup à sa fortune ou à son bonheur, songer pour lui à tout ce qui peut lui être utile ou agréable. Cet auteur est la providence des libraires. Vous êtes ma providence, ma seconde providence.

51HYEPQR4NLProvidence s.f  (myth. Anc.) Divinité allégorique dont le culte fut établi sous les empereurs. C’était, chez les Grecs, un attribut de minerve ; Minerve-Providence ou Athéné Pronoïa était adorée à Délos.║ Filles de la Providence (hist.relig.) Religieuses d’un ordre établi dans plusieurs villes de France et particulièrement à Paris, en 1643, et à Rouen, en 1666. ║Clercs de la Providence, Membres d’un ordre monastique fondé en 1424. ║ …

 

Très court rappel aux lecteurs sur la Providence:

Les sages antiques avaient placé l'idéal humain dans l'humanité même :

Anaxagore : « L'intelligence est organisatrice et cause de tout »

socrate2Socrate (à Aristomède dans les Mémorables) : « Eh! quoi! tu aurais concentré en toi toute l'intelligence, et ce serait en l'absence d'intelligence que la multitude innombrable des êtres serait maintenue dans son ordre merveilleux !  [...] Ne crois-tu pas, dit-il encore, que ton esprit, qui est en ton corps, agit sur lui selon ce qu'il s'est proposé ? Il faut donc croire que la sagesse, qui est dans le tout, ordonne le tout selon ce qui lui agrée. Quoi, ta vue peut s'étendre à plusieurs stades, et la sagesse de Dieu ne serait pas capable de prendre soin de tout en même temps ! »

Quant à Platon, toute son oeuvre en est une démonstration.

Avec l'arrivée du Christianisme, la vie s'est orientée tout entière vers le surnaturel vers la quête du paradis, de l'après, de l'arrière-monde (Nietzsche).  La Divine Providence, a alors désigné les dispositions par lesquelles Dieu conduit avec sagesse et amour toutes les créatures jusqu'à leur fin ultime.

SaintAugustinAprès saint Augustin, penseur de la Providence, toute la littérature jusqu'au XVIIIème siècle en a été imprégnée, les quelques rares philosophes, poètes, romanciers ou humanistes ayant osé s'interroger sur la compatibilité entre cette affirmation et le concept de libre arbitre ou la présence universelle du mal, ayant été poursuivis, excommuniés ou supprimés.

 

 

photo_bossuetBossuet (1627 1704) : "Dieu veut que nous vivions au milieu du temps dans l'attente perpétuelle de l'éternité". Son sermon sur la providence est célèbre et mérite d'être lu et médité. En voici quelques longs extraits afin que le lecteur se souvienne de la rhétorique de cet orateur et apprécie les formulations:

"Nous lisons dans l'histoire sainte que, le roi de Samarie ayant voulu bâtir une place forte qui tenait en crainte et en alarmes toutes les places du roi de Judée, ce prince assembla son peuple, et fit un tel effort contre l'ennemi, que non seulement il ruina cette forteresse, mais qu'il en fit servir les matériaux pour construire deux grands châteaux forts, par lesquels il fortifia sa frontière. Je médite aujourd'hui, messieurs, de faire quelque chose de semblable ; et, dans cet exercice pacifique, je me propose l'exemple de cette entreprise militaire. Les libertins déclarent la guerre à la providence divine, et ils ne trouvent rien de plus fort contre elle que la distribution des biens et des maux, qui paraît injuste, irrégulière, sans aucune distinction entre les bons et les méchants. C'est là que les impies se retranchent comme dans leur forteresse imprenable, c'est de là qu'ils jettent hardiment des traits contre la sagesse qui régit le monde. Assemblons−nous, chrétiens, pour combattre les ennemis du Dieu vivant ; renversons leurs remparts superbes. Non contents de leur faire voir que cette inégale dispensation des biens et des maux du monde ne nuit rien à la providence, montrons au contraire qu'elle l'établit. Prouvons par le désordre même qu'il y a un ordre supérieur qui rappelle tout à soi par une loi immuable ; et bâtissons les forteresses de Juda des débris et des ruines de celles de Samarie. C'est le dessein de ce discours, que j'expliquerai plus à fond après que nous aurons imploré les lumières du Saint−Esprit par l'intercession de la Sainte Vierge. Le théologien d'Orient, saint Grégoire De Nazianze, contemplant la beauté du monde, dans la structure duquel Dieu s'est montré si sage et si magnifique, l'appelle élégamment en sa langue le plaisir et les délices de son Créateur, (...). Il avait appris de Moïse que ce divin architecte, à mesure qu'il bâtissait ce grand édifice, en admirait lui−même toutes les parties : (...) ; qu'en ayant composé le tout, il avait encore enchéri et l'avait trouvé « parfaitement beau : » (...) ; enfin qu'il avait paru tout saisi de joie dans le spectacle de son propre ouvrage. Où il ne faut pas s'imaginer que Dieu ressemble aux ouvriers mortels, lesquels, comme ils peinent beaucoup dans leurs entreprises et craignent toujours pour l'événement, sont ravis que l'exécution les décharge du travail et les assure du succès. Mais, Moïse regardant les choses dans une pensée plus sublime et prévoyant en esprit qu'un jour les hommes ingrats nieraient la providence qui régit le monde, il nous montre dès l'origine combien Dieu est satisfait de ce chef−d'oeuvre de ses mains, afin que, le plaisir de le former nous étant un gage certain du soin qu'il devait prendre à le conduire, il ne fût jamais permis de douter qu'il n'aimât à gouverner ce qu'il avait tant aimé à faire et ce qu'il avait lui−même jugé si digne de sa sagesse. Ainsi nous devons entendre que cet univers, et particulièrement le genre humain, est le royaume de Dieu, que lui−même règle et gouverne selon des lois immuables ; et nous nous appliquerons aujourd'hui à méditer les secrets de cette céleste politique qui régit toute la nature, et qui, enfermant dans son ordre l'universalité des choses humaines, ne dispose pas avec moins d'égards les accidents inégaux qui mêlent la vie des particuliers que ces grands et mémorables événements qui décident de la fortune des empires. Grand et admirable sujet, et digne de l'attention de la cour la plus auguste du monde ! Prêtez l'oreille, ô mortels, et apprenez de votre Dieu même les secrets par lesquels il vous gouverne ; car c'est lui qui vous enseignera dans cette chaire, et je n'entreprends aujourd'hui d'expliquer ses conseils profonds qu'autant que je serai éclairé par ses oracles infaillibles. Mais il nous importe peu, chrétiens, de connaître par quelle sagesse nous sommes régis, si nous n'apprenons aussi à nous conformer à l'ordre de ses conseils. S'il y a de l'art à gouverner, il y en a aussi à bien obéir. Dieu donne son esprit de sagesse aux princes pour savoir conduire les peuples, et il donne aux peuples l'intelligence pour être capables d'être dirigés par ordre ; c'est−à−dire qu'outre la science maîtresse par laquelle le prince commande, il y a une autre science subalterne qui enseigne aussi aux sujets à se rendre dignes instruments de la conduite supérieure ; et c'est le rapport de ces deux sciences qui entretient le corps d'un état par la correspondance du chef et des membres. Pour établir ce rapport dans l'empire de notre Dieu, tâchons de faire aujourd'hui deux choses. Premièrement, chrétiens, quelque étrange confusion, quelque désordre même ou quelque injustice qui paraisse dans les affaires humaines, quoique tout y semble emporté par l'aveugle rapidité de la fortune, mettons bien avant dans notre esprit que tout s'y conduit par ordre, que tout s'y gouverne par maximes, et qu'un conseil éternel et immuable se cache parmi tous ces événements que le temps semble déployer avec une si étrange incertitude. Secondement, venons à nous−mêmes ; et, après avoir bien compris quelle puissance nous meut et quelle sagesse nous gouverne, voyons quels sont les sentiments qui nous rendent dignes d'une conduite si relevée. Ainsi nous découvrirons, suivant la médiocrité de l'esprit humain, en premier lieu les ressorts et les mouvements, et ensuite l'usage et l'application de cette sublime politique qui régit le monde ; et c'est tout le sujet de ce discours. […] Voici, messieurs, un raisonnement digne du plus sage des hommes : il découvre dans le genre humain une extrême confusion ; il voit dans le reste du monde un ordre qui le ravit ; il voit bien qu'il n'est pas possible que notre nature, qui est la seule que Dieu a faite à sa ressemblance, soit la seule qu'il abandonne au hasard ; ainsi, convaincu par raison qu'il doit y avoir de l'ordre parmi les hommes, et voyant par expérience qu'il n'est pas encore établi, il conclut nécessairement que l'homme a quelque chose à attendre. Et c'est ici, chrétiens, tout le mystère du conseil de Dieu ; c'est la grande maxime d'état de la politique du ciel. Dieu veut que nous vivions au milieu du temps dans une attente perpétuelle de l'éternité ; il nous introduit dans le monde, où il nous fait paraître un ordre admirable pour montrer que son ouvrage est conduit avec sagesse, où il laisse de dessein formé quelque désordre apparent pour montrer qu'il n'y a pas mis encore la dernière main. Pourquoi ? Pour nous tenir toujours en attente du grand jour de l'éternité, où toutes choses seront démêlées par une décision dernière et irrévocable, où Dieu, séparant encore une fois la lumière d'avec les ténèbres, mettra, par un dernier jugement, la justice et l'impiété dans les places qui leur sont dues, « et alors, dit Salomon, ce sera le temps de chaque chose : (...). » ouvrez donc les yeux, ô mortels : c'est Jésus−Christ qui vous y exhorte dans cet admirable discours qu'il a fait en saint Matthieu, Vi, et Luc, Xii, dont je vais vous donner une paraphrase. Contemplez le ciel et la terre, et la sage économie de cet univers. Est−il rien de mieux entendu que cet édifice ? Est−il rien de mieux pourvu que cette famille ? Est−il rien de mieux gouverné que cet empire ? Cette puissance suprême, qui a construit le monde et qui n'y a rien fait qui ne soit très bon, a fait néanmoins des créatures meilleures les unes que les autres. Elle a fait les corps célestes, qui sont immortels ; elle a fait les terrestres, qui sont périssables ; elle a fait des animaux admirables par leur grandeur ; elle a fait les insectes et les oiseaux, qui semblent méprisables par leur petitesse ; elle a fait ces grands arbres des forêts, qui subsistent des siècles entiers ; elle a fait les fleurs des champs, qui se passent du matin au soir. Il y a de l'inégalité dans ses créatures, parce que cette même bonté, qui a donné l'être aux plus nobles, ne l'a pas voulu envier aux moindres. Mais, depuis les plus grandes jusqu'aux plus petites, sa providence se répand partout. Elle nourrit les petits oiseaux, qui l'invoquent dès le matin par la mélodie de leurs chants ; et ces fleurs, dont la beauté est si tôt flétrie, elle les habille si superbement durant ce petit moment de leur être, que Salomon, dans toute sa gloire, n'a rien de comparable à cet ornement. Vous, hommes, qu'il a faits à son image, qu'il a éclairés de sa connaissance, qu'il a appelés à son royaume, pouvez−vous croire qu'il vous oublie, et que vous soyez les seules de ses créatures sur lesquelles les yeux toujours vigilants de sa providence paternelle ne soient pas ouverts ? Que s'il vous paraît quelque désordre, s'il vous semble que la récompense court trop lentement à la vertu, et que la peine ne poursuit pas d'assez près le vice, songez à l'éternité de ce premier être : ses desseins, conçus dans le sein immense de cette immuable éternité, ne dépendent ni des années ni des siècles, qu'il voit passer devant lui comme des moments ; et il faut la durée entière du monde pour développer tout à fait les ordres d'une sagesse si profonde. Et nous, mortels misérables, nous voudrions, en nos jours qui passent si vite, voir toutes les oeuvres de Dieu accomplies ! Parce que nous et nos conseils sommes limités dans un temps si court, nous voudrions que l'infini se renfermât aussi dans les mêmes bornes, et qu'il déployât en si peu d'espace tout ce que sa miséricorde prépare aux bons et tout ce que sa justice destine aux méchants ! Il ne serait pas raisonnable : laissons agir l'éternel suivant les lois de son éternité, et, bien loin de la réduire à notre mesure, tâchons d'entrer plutôt dans son étendue : [...]."

Jean de la Bruyère (1645 1696) : "On juge du peu de cas que fait la providence des richesses de ce monde quand on voit à qui elle les donne".

Le doute qui mène à la révolte : Parmi les écrivains à avoir ouvertement exprimé un doute circonstancié sur le concept chrétien de Providence, Voltaire propose un cheminement singulier, illustrant parfaitement les interrogations de son époque :

VoltaireVoltaire  (1694 1778): Comment conciler l'existence du mal avec la bonté du créateur? Telle est la question fondamentale qui interroge Voltaire tout au long de sa vie, avec deux temps de réponse. Une première réponse, épicurienne, est apportée en considérant que 'l'homme est heureux autant que la nature humaine le comporte". Cette posture, en opposition à celle des moralistes, de Fénelon et par avance à celle de Rousseau, est illustrée par exemple dans le poème "Le mondain", fervent plaidoyer  pour le luxe et le bien-être, à acquérir ici-bas dans la jouissance des biens terrestres, en opposition avec la promesse religieuse d'une vie future. Dans un second temps, d'abord dans "Zadig" zadigqui emploie l'ironie et la raison pour s'opposer à la providence, puis dans "L'Essai sur les moeurs" où Voltaire rejette la thèse providentielle de Bossuet ".....", enfin dans le "Poème sur le désastre de Lisbonne" et dans "Candide", textes dans lesquels Voltaire rejette catégoriquement le concept de Providence et du  "Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes", cher aux optimistes et à Leibnitz.
Je vous propose la lecture du poème pré-cité, magnifique charge contre les métaphysiciens qui prétendent que "Tout est bien", dans laquelle Voltaire constate le mal inévitable, proclame son opposition morale à cet état de fait et termine sur une espérance consolatrice.

candide

Bien entendu la lecture de "Candide" nous amène à parfaire cette approche, d'une part en considérant l'accumulation des maux dont souffre l'homme, d'autre part en esquissant une réponse par le travail, le progrès et la "culture de son jardin"

POÈME SUR LE DÉSASTRE DE LISBONNE OU EXAMEN DE CET AXIOME: "TOUT EST BIEN"

O malheureux mortels! ô terre déplorable! / O de tous les mortels assemblage effroyable! / D'inutiles douleurs éternel entretien! / Philosophes trompés qui criez: "Tout est bien" / Accourez, contemplez ces ruines affreuses / Ces débris, ces lambeaux, ces cendres malheureuses, / Ces femmes, ces enfants l'un sur l'autre entassés, / Sous ces marbres rompus ces membres dispersés; / Cent mille infortunés que la terre dévore, / Qui, sanglants, déchirés, et palpitants encore, / Enterrés sous leurs toits, terminent sans secours / Dans l'horreur des tourments leurs lamentables jours! / Aux cris demi-formés de leurs voix expirantes, / Au spectacle effrayant de leurs cendres fumantes, / Direz-vous: "C'est l'effet des éternelles lois / Qui d'un Dieu libre et bon nécessitent le choix"? / Direz-vous, en voyant cet amas de victimes: / 30182385seisme_004_jpg"Dieu s'est vengé, leur mort est le prix de leurs crimes"? / Quel crime, quelle faute ont commis ces enfants / Sur le sein maternel écrasés et sanglants? / Lisbonne, qui n'est plus, eut-elle plus de vices / Que Londres, que Paris, plongés dans les délices? / Lisbonne est abîmée, et l'on danse à Paris. / Tranquilles spectateurs, intrépides esprits, / De vos frères mourants contemplant les naufrages, / Vous recherchez en paix les causes des orages: / Mais du sort ennemi quand vous sentez les coups, / Devenus plus humains, vous pleurez comme nous. / Croyez-moi, quand la terre entrouvre ses abîmes / Ma plainte est innocente et mes cris légitimes / Partout environnés des cruautés du sort, / Des fureurs des méchants, des pièges de la mort / De tous les éléments éprouvant les atteintes, / Compagnons de nos maux, permettez-nous les plaintes. / C'est l'orgueil, dites-vous, l'orgueil séditieux, / Qui prétend qu'étant mal, nous pouvions être mieux. / Allez interroger les rivages du Tage; / Fouillez dans les débris de ce sanglant ravage; / Demandez aux mourants, dans ce séjour d'effroi / Si c'est l'orgueil qui crie "O ciel, secourez-moi! / O ciel, ayez pitié de l'humaine misère!" / "Tout est bien, dites-vous, et tout est nécessaire." / Quoi! l'univers entier, sans ce gouffre infernal / Sans engloutir Lisbonne, eût-il été plus mal? / Etes-vous assurés que la cause éternelle / Qui fait tout, qui sait tout, qui créa tout pour elle, / Ne pouvait nous jeter dans ces tristes climats / Sans former des volcans allumés sous nos pas? / Borneriez-vous ainsi la suprême puissance? /  Lui défendriez-vous d'exercer sa clémence? / L'éternel artisan n'a-t-il pas dans ses mains / lisbonneDes moyens infinis tout prêts pour ses desseins? / Je désire humblement, sans offenser mon maître, / Que ce gouffre enflammé de soufre et de salpêtre / Eût allumé ses feux dans le fond des déserts. / Je respecte mon Dieu, mais j'aime l'univers. / Quand l'homme ose gémir d'un fléau si terrible / Il n'est point orgueilleux, hélas! Il est sensible. / Les tristes habitants de ces bords désolés / Dans l'horreur des tourments seraient-ils consolés / Si quelqu'un leur disait: "Tombez, mourez tranquilles; / Pour le bonheur du monde on détruit vos asiles. / D'autres mains vont bâtir vos palais embrasés / D'autres peuples naîtront dans vos murs écrasés ; / Le Nord va s'enrichir de vos pertes fatales / Tous vos maux sont un bien dans les lois générales / Dieu vous voit du même oeil que les vils vermisseaux / Dont vous serez la proie au fond de vos tombeaux"? / A des infortunés quel horrible langage! / Cruels, à mes douleurs n'ajoutez point l'outrage. / Non, ne présentez plus à mon coeur agité / Ces immuables lois de la nécessité / Cette chaîne des corps, des esprits, et des mondes. / O rêves des savants! ô chimères profondes! / Dieu tient en main la chaîne, et n'est point enchaîné / Par son choix bienfaisant tout est déterminé: / Il est libre, il est juste, il n'est point implacable. / Pourquoi donc souffrons-nous sous un maître équitable? / Voilà le noeud fatal qu'il fallait délier. / Guérirez-vous nos maux en osant les nier? / Tous les peuples, tremblant sous une main divine / Du mal que vous niez ont cherché l'origine. / Si l'éternelle loi qui meut les éléments / Fait tomber les rochers sous les efforts des vents / Si les chênes touffus par la foudre s'embrasent, / Ils ne ressentent point des coups qui les écrasent : / Mais je vis, mais je sens, mais mon coeur opprimé / terramotoDemande des secours au Dieu qui l'a formé. / Enfants du Tout-Puissant, mais nés dans la misère, / Nous étendons les mains vers notre commun père. / Le vase, on le sait bien, ne dit point au potier : / "Pourquoi suis-je si vil, si faible et si grossier?" / Il n'a point la parole, il n'a point la pensée ; / Cette urne en se formant qui tombe fracassée / De la main du potier ne reçut point un coeur / Qui désirât les biens et sentît son malheur / "Ce malheur, dites-vous, est le bien d'un autre être." / De mon corps tout sanglant mille insectes vont naître ; / Quand la mort met le comble aux maux que j'ai soufferts / Le beau soulagement d'être mangé des vers! / Tristes calculateurs des misères humaines / Ne me consolez point, vous aigrissez mes peines / Et je ne vois en vous que l'effort impuissant / D'un fier infortuné qui feint d'être content. / Je ne suis du grand tout qu'une faible partie: / Oui; mais les animaux condamnés à la vie, / Tous les êtres sentants, nés sous la même loi, / Vivent dans la douleur, et meurent comme moi. / Le vautour acharné sur sa timide proie / De ses membres sanglants se repaît avec joie ; / Tout semble bien pour lui, mais bientôt à son tour / Un aigle au bec tranchant dévore le vautour ; / L'homme d'un plomb mortel atteint cette aigle altière: / Et l'homme aux champs de Mars couché sur la poussière, / Sanglant, percé de coups, sur un tas de mourants, / Sert d'aliment affreux aux oiseaux dévorants. / Ainsi du monde entier tous les membres gémissent ; / Nés tous pour les tourments, l'un par l'autre ils périssent : / Et vous composerez dans ce chaos fatal / Des malheurs de chaque être un bonheur général! / Quel bonheur! ô mortel et faible et misérable. / Vous criez: "Tout est bien" d'une voix lamentable, / L'univers vous dément, et votre propre coeur / Cent fois de votre esprit a réfuté l'erreur. / Eléments, animaux, humains, tout est en guerre. / Il le faut avouer, le mal est sur la terre : / Son principe secret ne nous est point connu. / De l'auteur de tout bien le mal est-il venu? / Est-ce le noir Typhon, le barbare Arimane, / Dont la loi tyrannique à souffrir nous condamne? / Mon esprit n'admet point ces monstres odieux / Dont le monde en tremblant fit autrefois des dieux. / Mais comment concevoir un Dieu, la bonté même, / Qui prodigua ses biens à ses enfants qu'il aime, / Et qui versa sur eux les maux à pleines mains? / Quel oeil peut pénétrer dans ses profonds desseins? / De l'Etre tout parfait le mal ne pouvait naître; / Il ne vient point d'autrui, puisque Dieu seul est maître : / Il existe pourtant. O tristes vérités! / O mélange étonnant de contrariétés! / Un Dieu vint consoler notre race affligée ; / Il visita la terre et ne l'a point changée! / Un sophiste arrogant nous dit qu'il ne l'a pu ; / "Il le pouvait, dit l'autre, et ne l'a point voulu : / Il le voudra, sans doute"; et tandis qu'on raisonne, / Des foudres souterrains engloutissent Lisbonne, / Et de trente cités dispersent les débris, / Des bords sanglants du Tage à la mer de Cadix. / Ou l'homme est né coupable, et Dieu punit sa race, / Ou ce maître absolu de l'être et de l'espace, / Sans courroux, sans pitié, tranquille, indifférent, / De ses premiers décrets suit l'éternel torrent ; / Ou la matière informe à son maître rebelle, / Porte en soi des défauts nécessaires comme elle; / Ou bien Dieu nous éprouve, et ce séjour mortel / N'est qu'un passage étroit vers un Lisbonne1755monde éternel. / Nous essuyons ici des douleurs passagères : / Le trépas est un bien qui finit nos misères. / Mais quand nous sortirons de ce passage affreux, / Qui de nous prétendra mériter d'être heureux? / Quelque parti qu'on prenne, on doit frémir, sans doute / Il n'est rien qu'on connaisse, et rien qu'on ne redoute. / La nature est muette, on l'interroge en vain ; / On a besoin d'un Dieu qui parle au genre humain. / Il n'appartient qu'à lui d'expliquer son ouvrage, / De consoler le faible, et d'éclairer le sage. /  L'homme, au doute, à l'erreur, abandonné sans lui, / Cherche en vain des roseaux qui lui servent d'appui. /  Leibnitz ne m'apprend point par quels noeuds invisibles, / Dans le mieux ordonné des univers possibles, / Un désordre éternel, un chaos de malheurs, / Mêle à nos vains plaisirs de réelles douleurs, / Ni pourquoi l'innocent, ainsi que le coupable / Subit également ce mal inévitable. / Je ne conçois pas plus comment tout serait bien : / Je suis comme un docteur, hélas! je ne sais rien. / Platon dit qu'autrefois l'homme avait eu des ailes, / Un corps impénétrable aux atteintes mortelles ; / La douleur, le trépas, n'approchaient point de lui. / De cet état brillant qu'il diffère aujourd'hui! / Il rampe, il souffre, il meurt; tout ce qui naît expire; / De la destruction la nature est l'empire. / Un faible composé de nerfs et d'ossements /  Ne peut être insensible au choc des éléments ; / Ce mélange de sang, de liqueurs, et de poudre, /  Puisqu'il fut assemblé, fut fait pour se dissoudre ; / Et le sentiment prompt de ces nerfs délicats / Fut soumis aux douleurs, ministres du trépas : / C'est là ce que m'apprend la voix de la nature. / J'abandonne Platon, je rejette Épicure. / Bayle en sait plus qu'eux tous; je vais le consulter : / La balance à la main, Bayle enseigne à douter, / Assez sage, assez grand pour être sans système, / Il les a tous détruits, et se combat lui-même : / Semblable à cet aveugle en butte aux Philistins / Qui tomba sous les murs abattus par ses mains. / Que peut donc de l'esprit la plus vaste étendue? / Rien; le livre du sort se ferme à notre vue. / L'homme, étranger à soi, de l'homme est ignoré. / Que suis-je, où suis-je, où vais-je, et d'où suis-je tiré? / Atomes tourmentés sur cet amas de boue / Que la mort engloutit et dont le sort se joue, / Mais atomes pensants, atomes dont les yeux, / Guidés par la pensée, ont mesuré les cieux ; / Au sein de l'infini nous élançons notre être, / Sans pouvoir un moment nous voir et nous connaître. / Ce monde, ce théâtre et d'orgueil et d'erreur, / Est plein d'infortunés qui parlent de bonheur. / Tout se plaint, tout gémit en cherchant le bien-être : / Nul ne voudrait mourir, nul ne voudrait renaître. / Quelquefois, dans nos jours consacrés aux douleurs, / Par la main du plaisir nous essuyons nos pleurs ; / Mais le plaisir s'envole, et passe comme une ombre ; / Nos chagrins, nos regrets, nos pertes, sont sans nombre. / Le passé n'est pour nous qu'un triste souvenir ; / Le présent est affreux, s'il n'est point d'avenir, / Si la nuit du tombeau détruit l'être qui pense. / Un jour tout sera bien, voilà notre espérance ; / Tout est bien aujourd'hui, voilà l'illusion. / Les sages me trompaient, et Dieu seul a raison. / Humble dans mes soupirs, soumis dans ma souffrance, / Je ne m'élève point contre la Providence. / Sur un ton moins lugubre on me vit autrefois / Chanter des doux plaisirs les séduisantes lois: / D'autres temps, d'autres moeurs: instruit par la vieillesse, / Des humains égarés partageant la faiblesse / Dans une épaisse nuit cherchant à m'éclairer, / Je ne sais que souffrir, et non pas murmurer. / Un calife autrefois, à son heure dernière, / Au Dieu qu'il adorait dit pour toute prière: /  "Je t'apporte, ô seul roi, seul être illimité, / Tout ce que tu n'as pas dans ton immensité, / Les défauts, les regrets, les maux et l'ignorance." / Mais il pouvait encore ajouter l'espérance.

Après Voltaire, d'autres philosophes et écrivains se sont interrogés sur la Providence, dans un contexte encore largement dominé par la main-mise de l'Eglise et l'affirmation de la croyance en la Vérité de la Providence Divine :

Chamfort (1741/1794) « Quelqu’un disait que la Providence était le nom de baptême du Hasard ; Quelque dévot dira que le hasard est le sobriquet de la Providence. »

Madame de Staël (1766/1817) « Le sort ne compte pour rien les sentiments des hommes, la Providence ne juge les actions que d’après les sentiments. »

Alfred de Vigny (1797/1863) « Fatalité et Providence, même chose. »

ozanam

Frédéric Ozanam (1813/1853), une des figures du catholicisme français du XIXème siècle « La Providence divine et la liberté humaine, ces deux grandes puissances dont le concours explique l’histoire, s’accordent pour mettre plus solennellement la main à l’œuvre et pour renouveler toutes choses. »

 

Marquis de Sade (1740 1814) « Le triomphe de la philosophie serait de jeter du jour sur l’obscurité des voies dont la providence se sert pour parvenir aux fins qu’elle se propose pour l’homme. » (in Les Infortunes de la Vertu)

Pétrus Borel et la Providence

Pétrus Borel nous présente dans Madame Putiphar deux visions du destin, de la Providence et du monde.

La première couvre la majeure partie de l’ouvrage, tandis que la seconde n’apparaît qu’à la toute fin de l’œuvre. Elles correspondent aux perceptions de Borel du monde romantique d’une part, du monde réel d’autre part. Dans les deux cas, les personnages semblent n’être que la proie de la Providence. Leurs libres-arbitres se heurtent à elle et sont sans cesse remis en cause. Le livre I affirme « qu’il y a certainement des données fatales », que « des hommes sont voués (donnés) au malheur » sans qu’aucune raison objective ne semble justifier cet état de fait. Nous sommes en présence d’un déterminisme affirmé. « Souvent j’ai ouï dire que certains insectes étaient faits pour l’amusement des enfants : peut-être l’homme aussi est-il créé pour les menus plaisirs d’un ordre d’êtres supérieur, qui se complet à le torturer, qui s’égaye à ses gémissements. Beaucoup d’entre nous ne ressemblent-ils pas, par leurs existences, à ces scarabées transpercés d’une épingle, et piqués vivants sur un mur ; ou à ces chauves souris clouées sur une porte servant de mire pour tirer à l’arbalète ? S’il y a une Providence, elle a parfois d’étranges voies : Malheur à celui marqué par une voie étrange ! Il aurait mieux valu pour lui qu’il eut été étouffé dans le sein de sa mère. C’est à vous, si vos cœurs n’y défaillent point, d’approfondir et de résoudre : quant à moi, pauvre conteur, je vais tout simplement vous développer des destinées affreuses entre les destinées. Bien plus heureux que moi vous serez, si vous pouvez croire qu’une Providence ait été le tisserand de pareilles vies, et si vous pouvez découvrir le but et la mission de pareilles existences. » (Madame Putiphar, Livre I chapitre I, page 45, édition Phébus).

Dans cette première partie du roman, Pétrus Borel met en cause Dieu d’avoir créé des êtres mauvais et surtout d’avoir fixé pour chacun une destinée imprévisible sur laquelle il n’a pas prise. Les héros sont accablés de malheurs successifs comme s’ils étaient marqués inéluctablement par ce destin. On retrouve d’ailleurs cette proclamation dans les contes de Champavert : Contes immoraux ainsi que dans le texte «Heurs et malheurs ». Cette suite de malheurs successifs qui tombent sur les héros en cascade, semblent sans fin. Chaque petite espérance, chaque grain d’espoir est aussitôt anéanti. Pourtant il semble également que Pétrus Borel, submergé par cette succession de malheurs, atteignent un trop plein que Jean-Luc Steinmetz qualifie de « sadique complaisance dans les sentines de la douleur » (in Pétrus Borel, un auteur provisoire p.126). Il lui faut trouver une justification à cet acharnement. La Providence ne peut être que l’expression d’une réponse. Jean-Luc Steimetz écrit que : « Dieu venge à son heure chaque iniquité.» (ibid). En effet Sa justice ne se porte pas nécessairement sur les coupables mais peut se reporter sur leurs descendances. On retrouve ici le concept du péché originel expié par les descendants d’Adam et Eve. Pétrus Borel passe ainsi de la proposition d'une Providence aveugle à une explication liée à l’expiation plus ou moins justifiée. Et ceci se réalise en un seul chapitre, composé pour moitié d’une réponse aux interrogations du premier chapitre de l’ouvrage et pour moitié d’une explication singulière attachée à chaque personnage. (Madame Putiphar, Livre VII, chapitre XXIII, p.381 et suivantes). Pétrus Borel y croit-il ? Pour ma part je ne le pense pas, tant sont outranciers les propos, tant sont réduites à leur plus simple expression les destinées attachées à chaque personnage, et présentes un certain nombre de phrases telles « Cette opinion, j’en conviens, est une opinion terrible ! Soit ! Tant mieux ! Qu’elle aille trouver le crime dans les bains de ses prétendus délices, qu’elle lui troue la poitrine avec sa vrille de fer, qu’elle s’y insinue, et lui fasse égoutter le cœur !... » puis, plus loin, précédant directement les explications des destinées horribles des héros, un vibrant hommage au Marquis de Sade « Je me suis efforcé, tout au long de ce livre à faire fleurir le vice, à faire prévaloir la dissolution sur la vertu ; j’ai couronné de roses la pourriture ; j’ai parfumé de nard la lâcheté ; j’ai versé le bonheur à plein bord dans le giron de l’infamie ; j’ai mis le firmament dans la boue ; j’ai mis la boue dans le ciel ; pas un de mes braves héros qui ne soit une victime ; partout j’ai montré le mal oppresseur et le bien opprimé…'" (Madame Putiphar, livre II chapitre XXIII, p.383 idem). Ainsi l’ouvrage est-il bien divisé en deux parties : la première se rapproche de la sadephilosophie du divin marquis dont Pétrus Borel fait d’ailleurs un éloge circonstancié, sans précédent en ce début de XIXème siècle, éloge qui lui vaudra les foudres du critique Jules Janin (voir plus bas). Cet éloge insistant est dressé à l’occasion de la rencontre entre Patrick et le Marquis au sortir de Vincennes à l’occasion de leur transfert à la Bastille : « (…) mais l’autre – c’était une des gloires de la France -, un martyr qui n’arriva à son calvaire qu’après avoir été tour à tour enfermé au château de Chaufour, au château de Saumur, à la Conciergerie, au château de Miolans, deux fois à Pierre-Encise, exilé en Corse, incarcéré à Vincennes, puis, au temps où nous sommes, transféré à la Bastille. On s’obstine à vouloir faire honneur à la haute sagesse de Napoléon de l’emprisonnement, dans la maison des fous, de cet homme célèbre entre les célèbres ; c’est écrit, c’est dit ; mais on en a menti ; mais on ment ; mais c’est faux ! Non, cette cruauté n’est pas l’ouvrage du bon sens imaginatif de Napoléon. Au mois de juin1789, cet homme, à la suite d’une scène burlesque qu’il avait eu avec l’état-major de la Bastille, avait déjà été conduit au couvent de Charenton, d’où il était sorti durant les troubles révolutionnaires, en vertu d’un décret qui ne le concernait point ; et on l’y avait déjà réintégré que Buonaparte n’était pas seulement encore empereur en herbe. C’eut été mal d’ailleurs de la part de l’empereur corse d’accommoder ainsi un empereur romain. Ce que j’entends par cette gloire de la France, s’il faut le dire, c’était l’illustre auteur d’un livre contre lequel vous criez tous à l’infamie, et que vous avez tous dans votre poche (Justine, ou les infortunes de la vertu), je vous en demande bien pardon, cher lecteur ; c’était, dis-je, très-haut et très-puissant seigneur, le comte de Sade, dont les fils dégénérés portent aujourd’hui parmi nous un front noble et fier, un front noble et pur. La plus grande partie des bagages déposés sur une espèce de charrette qui suivait le carrosse appartenaient à ce gentilhomme qui, joignant à ses goûts impériaux un goût impérieux pour les vêtements splendides, possédait une garde-robe qui se composait bien, sans mentir, sans exagération, de plus de deux cents habits galonnés ou chargés de broderies -, que nous aurons bientôt le triste avantage de voir figurer dans une sanglante mascarade. » (Madame Putiphar, Livre VII chapitre XX, p.360/361, idem.) C’est notamment cet éloge au Marquis de Sade que les surréalistes retinrent comme étrangeté et qui valut à Pétrus Borel une virulente critique de Jules Janin dans le journal des débats du 31 juin 1839 : « (…) Et voyez où vous mène le paradoxe ! C’est du Marquis de Sade que l’auteur a pitié ! Oui, cet 126790Portrait_of_the_Marquis_De_Saatroce et sanglant blasphémateur, cet obscène historien des plus formidables rêveries qui aient jamais agité la fièvre des démons, le marquis de Sade, il se montre dans cette histoire comme une intéressante victime des lettres de cachet ! Cette fois, l’auteur de ces livres sans nom qui ont causé plus de ravages que la peste, s’appelle : un martyr ! Un martyr celui-là ? Mais si jamais les lettres de cachets ont pu être justifiées par un certain côté, mais si jamais les prisons d’Etat ont pu être utiles, mais si jamais l’autorité a eu raison d’enlever un homme et de le confisquer corps et âme, c’est justement cet homme-là qui devait servir d’exemple ! Un martyr ! Un martyr ! le marquis de Sade un martyr ! » (Jules Janin, journal des débats, 3 juin 1839, article sur Mme Putiphar). Pétrus Borel évoque ainsi sans détour la biographie du Marquis de Sade que ce soit ses démêlés avec l’état-major de la Bastille en juillet 1789, le séjour à Charenton, l’élargissement durant les troubles révolutionnaires et le retour dans la maison des aliénés… où échouera également Patrick, le héros malheureux de Madame Putiphar. Borel dénonce l’hypocrisie de son temps en remarquant, parlant de la Nouvelle Justine, que les plus virulents pourfendeurs de cet ouvrage sont ceux qui le portent dans leur poche. Par contre, il n’y a pas de scène de Madame Putiphar qui sont, à proprement parler, écrites dans la veine des ouvrages du divin Marquis - (contrairement, paradoxalement, à Jules Janin, ipse, dont certaines descriptions des tourments subis par l'héroïne de "l'Âne mort ou la jeune fille assassinée", frôle la complaisance -). Aucune scène de Madame Putiphar ne reprend de scène de ses livres. Pétrus Borel se place en effet du côté des victimes, pas des bourreaux, contrairement aux ouvrages du divin Marquis et contrairement à certains de ses Contes immoraux. L’emprunt fait à Sade tient principalement au rôle joué par la Providence qui précipite dans l’abîme et harcèle de malheur certains hommes. Tout viendrait de prédispositions organiques ou résulterait de la société (Cf. certains Contes Immoraux et l’introduction des Rhapsodies). Les aberrations de la Providence, incompréhensibles, conduisent Pétrus Borel à douter de Dieu et de la religion, et à taxer d’invention la promesse d’une vie future. En effet, à quoi rimeraient récompenses ou châtiments dans l’au-delà si l’homme est prédestiné ? : « Le péché originel est une injustice, la destinée fatale originelle une atrocité. La loi de Dieu serait-elle pire que la loi des hommes ? Serait-elle rétroactive ? » (Madame Putiphar, livre 1, chapitre I, page 44, idem). Ainsi Pétrus Borel rejoint-il Sade dans ses pensées qui accuse Dieu d’être injuste car sa loi est pire que la loi humaine. Toutefois il convient de remarquer que Pétrus Borel ne poussera pas plus loin ce constat, ni ne cherchera à approfondir la réflexion, comme le fera Sade, jusqu’à ses ultimes conséquences : « Je ne m’arrêterai pas plus longtemps à ces pensées fatiguantes et révoltantes : je ne chercherai point à expliquer des choses inexplicables : si je m’y appesantissais longuement, je me briserais le front sur la muraille. J’étourdis ma raison toute fois qu’elle m’interroge, et je m’incline devant les ténèbres » (Mme Putiphar, Livre I, chapitre I, p.44). Il n’aboutit pas non plus aux conclusions sadiennes de l’athéisme radical mais, semblant douter de l’idée de Dieu, en ce début de roman, il le remplace par une Providence aux vues étranges : « L’homme est né pour les menus plaisirs d’un ordre d’êtres supérieur qui se complaît à le torturer, qui s’égaie à ses gémissements. Beaucoup d’entre nous ne ressemblent-ils point par leur existence à ces scarabées transpercés d’une épingle, et piqués vivants sur un mur ; ou à ces chauves-souris clouées sur une porte servant de mire pour tirer à l’arbalète » (Mme Putiphar, Livre I, chapitre I, p. 45).

Cette position rejoint les invectives que Champavert (alias Borel) lançait contre la société (Notice sur Champavert, p.251-252, édition Phébus) :

" MARCHAND ET VOLEUR EST SYNONYME

Un pauvre qui dérobe par nécessité le moindre objet est envoyé au bagne ; mais les marchands, avec privilège, ouvrent des boutiques sur le bord des chemins pour détrousser les passants qui s’y fourvoient. Ces voleurs-là, n’ont ni fausses clés, ni pinces, mais ils ont des balances, des registres, des merceries, et nul ne peut en sortir sans se dire je viens d’être dépouillé. Ces voleurs à petit peu s’enrichissent à la longue et deviennent propriétaires, comme ils s’intitulent propriétaires insolents ! Au moindre mouvement politique ils s’assemblent, et s’arment, hurlant qu’on veut le pillage, et s’en vont massacrer tout cœur généreux qui s’insurge contre la tyrannie. Stupides brocanteurs ! c’est bien à vous de parler de propriété, et de frapper comme pillards des braves appauvris à vos comptoirs !... défendez-donc vos propriétés ! mauvais rustres ! qui, désertant les campagnes, êtes venus vous abattre sur la ville, comme des hordes de corbeaux et de loups affamés, pour en sucer la charogne ; défendez-donc vos propriétés !... Sales maquignons, en auriez-vous sans vos barbares pilleries ? En auriez-vous ?... si vous ne vendiez pas du laiton pour de l’or, de la teinture pour du vin ? Empoisonneurs ! Je ne crois pas qu’on puisse devenir riche à moins d’être féroce, un homme sensible n’amassera jamais. Pour s’enrichir, il faut avoir une seule idée, une pensée fixe, dure, immuable, le désir de faire un gros tas d’or ; et pour arriver à grossir ce tas d’or, il faut être usurier, escroc, inexorable, extorqueur et meurtrier ! Et, quand cette montagne d’or est faite, on peut monter dessus, et du haut du sommet, le sourire à la bouche, contempler la vallée de misérables qu’on a faits. Le haut commerce détrousse le négociant, le négociant détrousse le marchand, le marchand détrousse le chambrelan, le chambrelan détrousse l’ouvrier, et l’ouvrier meurt de faim. Ce ne sont pas les travailleurs de leurs mains qui parviennent, ce sont les exploiteurs d’hommes."

On retrouve la même dénonciation dans le texte introductif aux Rhapsodies, recueil de poèmes publiés par Pétrus Borel en 1832.

Mais Pétrus Borel, contrairement à Sade, s’il constate le destin affreux des hommes (son propre destin et sa propre existence, au Bas Baizil notamment, accompagnant l’écriture de Madame Putiphar), ne nie pas Dieu mais invoque la Providence aux desseins incompréhensibles : « Bien plus heureux que moi vous serez si vous pouvez croire qu’une Providence ait été le tisserand de pareilles vies et si vous pouvez découvrir le but et la mission de pareilles existences»  (Madame Putiphar, Livre I, chapitre 1, p. 45, idem). Il semble bien que les destinées de chacun obéissent aux lois du pire et qu’aucun principe régulateur ne vient contrôler ou arrêter la succession inexorable des malheurs. En ce sens Madame Putiphar se rattache au genre du roman noir qui multiplie les infortunes des héros dans des contextes et des ambiances très particulières. Pensons au roman d’Ernst Theodor Amadeus Hoffmann, Les Elixirs du diable, à celui de Matthew Gregory Lewis Le Moine, ou encore aux Mystères d’Udolphe et  L’Italien ou le confessionnal des pénitents noirs » d’Ann Radcliffe sans oublier Le Château d’Otrante d’Horace Walpole ou Melmoth, l’homme errant de Charles Robert Maturin, ouvrages publiés avant 1820 en français et qui, ayant lancé la mode du roman terrifiant, ont fondé le genre. Le héros de ces romans noirs affronte des situations étranges, mystérieuses, épouvantables, qui le plongent dans des abîmes de terreurs, de souffrances, de solitude et de désespérance incommensurable. Cependant, jamais ils n’affrontent l’absurdité d’un acharnement aveugle, sans rémission. Toujours en effet, les énigmes se dévoilent, les voiles du mystère se lèvent par une explication rationnelle ou bien par l’intervention surnaturelle du malin, du Diable qui apporte l’explication aux tourments endurés. Point de cela chez Pétrus Borel qui donne droit de cité aux vices, à l’injustice, à la bassesse, à la cruauté humaine, rejoignant en cela la vision du Marquis de Sade : « Je me suis efforcé, tout au long de ce livre à faire fleurir le vice, à faire prévaloir la dissolution sur la vertu ; j’ai couronné de roses la pourriture ; j’ai parfumé de nard la lâcheté ; j’ai versé le bonheur à plein bord dans le giron de l’infamie ; j’ai mis le firmament dans la boue ; j’ai mis la boue dans le ciel ; pas un de mes braves héros qui ne soit une victime ; partout j’ai montré le mal oppresseur et le bien opprimé…" (Madame Putiphar, livre VII chapitre XXIII, p.383, ibid).

La seconde partie de l’ouvrage Madame Putiphar, qui débute au chapitre XXIII du dernier livre (livre VII), beaucoup plus courte que la première, semble avoir été produite par un Pétrus Borel transformé. En quelques lignes au début de ce chapitre VII, Pétrus Borel proclame son illumination, la révélation de la vérité qui lui est apparue : « Quand je pris la plume pour écrire j’avais l’esprit plein de doutes, plein de négations, plein d’erreurs ; je voulais asseoir sur le thrône un mensonge – un faux roi (une idée fausse)! Comme le peuple sujet à la démence, pose quelquefois le diadème sur un front dérisoire, et que devrait plutôt fleurdelyser le fer rouge du bourreau, je voulais ceindre du bandeau sacré une idée coupable, lui mettre une robe de pourpre, lui verser sur le chef les saintes huiles –l’élever sur le pavois ou sur l’autel- la proclamer Caesar ou Jupiter – et la présenter à l’adoration de la foule, qui a moins besoin de pain que de faux dieux, que de faux rois, que de fausses idées, que de phantômes ! – Mais je ne sais par quelle mystérieuse opération, chemin faisant, la lumière s’est faite pour moi. – Le givre qui couvrait ma vitre et la rendait opaque comme une gaze épaisse s’est fondue sous des rayons venus d’en haut, et à laisser un plus beau jour arriver jusqu’à moi. – Où l’eau était bourbeuse j’ai trouvé un courant limpide-. A travers les roseaux j’ai plongé jusqu’à un lit du gravier le plus pur, sillonné par l’ombre fugitive des poissons argentés qui passent entre deux ondes comme un trait – comme une barque qui a mis toutes voiles dehors – comme une navette qui courrait sans repos de la main droite à la main gauche, de la main gauche à la main droite de Neptune. – Le brouillard s’est déchiré et la cime des monts, pareils à une armure gigantesque dorée par les flammes du soleil, au fond de la gerçure ouverte dans la brume, s’est offerte à mes yeux. – Au travers de cette vapeur d’eau bouillante mon regard a filtré, et la ville assise sur la colline, et la forêt étalée dans la plaine, qu’elle celait, m’ont enfin apparu dans toutes leur beauté ». (Madame Putiphar, livre VII, chapitre XXIII p. 381-382, ibid). On notera l’allégorie picturale qui immanquablement fait songer aux tableaux romantiques.

Suit alors une série d’affirmations, proclamées avec la répétition d’affirmations puis de négations en débuts de phrases pour soudain proclamer qu’il y a un Destin, une Providence pour l’Humanité et les Hommes, que les méchants ne triomphent pas, que rien ici bas ne demeure impuni, que la vertu ne paye pas pour le vice et qu’il n’y a point d’hommes qui soient donnés en proie aux hommes sans que Dieu n’en ait raison… L’explication de toutes les horreurs accumulées sur les héros, dont Borel n’a fait que rapporter les aventures, ne tient qu’en un mot : expiation. « Oui, je crois en l’expiation » (Chapitre XXIII, p : 382);   « Oh ! de grâce mes frères croyez en l’expiation ! » (chapitre XXVI, p.389) ; « Les bons qui souffrent ne sont des bons qu’en apparence, ou si ce sont de réels bons –comme le fils du mauvais peut être juste – c’est qu’ils expient les torts de leur race»  (Chapitre XXIII, p.382) ; « Sans cette croyance (en l’expiation) tout demeure obscur, secret, ténébreux, honteux, pitoyable ! Cette vie n’est plus qu’une énigme sans mot, un logogriphe défectueux, une charade ridicule et impossible ! Tout revêt une image grotesque, et absurde, depuis les plus infimes jusques aux plus grandes choses, depuis l’adversité solitaire du citoyen, jusqu’à la chute retentissante des empires. Sans cette croyance en l’expiation qui nous met dans la main la clef de toutes les arcanes, on en arrive insensiblement aux déductions les plus bouffonnes, aux inductions les plus risibles, aux plus inimaginables folies» (Chapitre XXVI, p.389-390). L’expiation des fautes commises par la génération précédente de chacun des héros vient à point nommé donner une explication rationnelle. Mais Borel y croit-il ? Jean-Luc Steinmetz y voit l’influence de Joseph de Maistre dont Pétrus Borel aurait croisé et épousé la « forte pensée » de ce « porte-parole de la contre-révolution », de même qu’il aurait influencé Baudelaire. Ou bien encore celle de Ballanche, philosophe lyonnais, soutien progressiste de la monarchie que Pétrus Borel avait cité comme un de ses compatriotes dans la liste par lui établi dans la Notice sur Champavert, conte issu de Champavert : Contes immoraux, au côté de Philibert Delorme, Martel-Ange, Servandoni, Audran, Stella, Coisevox, Coustou,… Pour notre part, nous voudrions porter à la réflexion le rapprochement de cette posture de « liquidation » du roman également sur le plan de l’ironie et de la pirouette littéraire en proposant sa lecture en lien avec le rôle imparti à « Dieu et au peuple » de punir les descendants de Pharaon et de Mme Putiphar (le roman se termine par la prise de la Bastille et le début de la Révolution Française qui balaiera la monarchie), sans pour autant pouvoir sauver Patrick et Déborah de leur destin funeste. Alors que Borel aurait pu parfaitement proposer une fin heureuse, marquée par la retrouvaille des deux amants… Mais il n’en est rien. La malédiction qui pèse sur les familles des deux amants les condamne inexorablement à leurs fins tragiques en expiation des « crimes » de leurs parents ! Il convient également de considérer les écrits suivants, produits par Pétrus Borel entre 1839, date de la publication de Madame Putiphar, et 1859, date de sa disparition, écrits qui restent profondément marqués par une superbe ironie (voir par exemple les deux courts récits Le Croque-mort, 1840 ou Daphné, 1843, intitulé également Un Anglais en Afrique, 1847), et une plume au vitriol, même si la colère révoltée fait peu à peu place à une résignation désabusée. Ainsi l’on peut sans doute considérer que Pétrus Borel, utilise l’expiation comme un moyen commode de donner une fin à son roman en proposant une même explication causale à la Révolution Française, expiation des écarts considérables de la monarchie (une lecture rapide peut même suggérer que la Révolution est directement issue des crimes de Mme Putiphar (La Pompadour) et de Pharaon (Louis XV) et les fins tragiques des héros Déborah, Patrick et Fitz-Harris, victimes expiatoires des crimes de leurs ascendants mais qu’il n’est pas dupe, même si sans doute, non athée et non matérialiste, il est dans l’incompréhension révoltée sur le destin des hommes et le doute quant à l’existence réelle de Dieu.

DESMODUS 1er