citatiPietro Citati
Le Mal absolu. Au cœur du roman du dix-neuvième siècle
(Il male assoluto), traduit de l’italien par Brigitte Pérol,
550 pages, L’Arpenteur/ Gallimard)

Cet  essai intitulé Le Mal absolu se propose de nous révéler le lien caché qui unit quelques-uns des chefs-d’œuvre du roman du XIXème siècle qui sont tous imprégnés de la vie, de la mort, de l'amour, du désir, de la société :  quels sont en effet les liens existants, par exemple,  entre l’esprit de fuite de Robinson Crusoé, les mystères du Manuscrit de Potocki, le destin céleste des Affinités électives de Goethe, les architectures tissées et libres de Dickens, la voyance désabusée de Dostoïevski, l’écriture passionnée de Gustave Flaubert, la pitié nostalgique de Leskov, les merveilles nostalgiques de Lewis Carroll, les labyrinthes en creux et en pleins d’Henry James, et puis Jane Austen, Thomas de Quincey, Alexandre Dumas, Edgar Poe, Hawthorne, Manzoni, Carlo Collodi, Tolstoï, Stevenson ou Sigmund Freud


La quatrième de couverture apporte la réponse en proposant le fil rouge du sous-titre de l’ouvrage:
"Presque tous les grands romanciers du XIXème siècle sont attirés par une image, celle du Mal absolu. Non pas le mal étriqué et monotone de la réalité quotidienne, mais le mal fascinant que semblent diffuser les grandes ailes sombres, encore imprégnées de lumière, de Satan et des anges déchus. Car ce siècle est aussi celui du retour de Satan qui séduit, corrompt et tue, aussi magnétique et irrésistible que Stavroguine dans 'Les Démons'. Il tend à s’identifier au Tout, jusqu’à ce qu’il révèle n’être rien d’autre que le vide vertigineux et sans bornes qui hante la conscience moderne."

En mixant l’étude des correspondances et des journaux tenus par les auteurs, riches et nombreux, les détails biographiques initiateurs et déclencheurs de leurs romans, et l’analyse approfondie et sensible de leurs textes, Pietro Citati, avec une capacité de synthèse remarquable et un sens du détail exceptionnel, nous livre un ouvrage essentiel, véritable exercice d’exégèse littéraire, sur quelques-uns des écrivains qui ont marqué la littérature.

Ce livre est tellement riche, ouvre tellement de pistes, suggère tant de lectures et de croisements  que nous en proposons une première approche avec en particulier une tentative de compréhension du choix des trois auteurs cités dans le prologue ainsi que quelques considérations générales sur le cheminement de l’auteur. Nous y reviendrons au cours de prochains articles consacrés à certains ouvrages présentés par Pietro Citati.

1/ Sommaire de l’ouvrage

Prologue

Sur Robinson Crusoé
Portrait de Potocki
Les affinités électives (Goethe)

De Jane Austen à Edgar Poe

Les lettres de Jane Austen
Jane Austen romancière
Portrait de Thomas De Quincey
Les incarnations de Vautrin
Dumas dans le miroir
Les trois Mousquetaires
Les lettres de Poe
Poe et la Mélancolie
Profil de Hawthorne

Manzoni
La colline Brusuglio

Dickens et Dostoïevski

Eloge de Dickens
Les années des Carnets du sous-sol
Les années de Crime et Châtiment
Les années des Démons

De Flaubert à Tolstoï

Les yeux d’Emma
Bouvard et Pécuchet
Portrait de Lewis Caroll
Portrait de Pinocchio
Les chevaux de Leskov
La Mort d’Ivan Illitch

Stevenson et James

La correspondance de James et de Stevenson
Portrait de Stevenson
L’île au trésor
L’autobiographie de James
Un Portrait de femme
La Muse tragique
La Tour d’écrou
Les Ailes de la colombe

Epilogue

Sigmund Freud : l’exploration des ombres et des ténèbres, l’interprétation des rêves

2/ Le prologue :

C’est avec un certain étonnement curieux, en effet, que l’on découvre le choix de l’auteur d’entamer le prologue de son ouvrage par l’évocation de la figure de Robinson Crusoé et de son île, l’ouvrage de Daniel Defoë  ayant été publié en Angleterre au tout début du XVIIIème siècle, en 1719.
Pourquoi cet ouvrage se trouve-t-il en ouverture de ce livre consacré au Mal Absolu dans la littérature du XIXème siècle ? Quel est donc ce « Mal » qui justifie sa présence ici ?

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Pietro Citati nous propose de considérer la passion qui anime Robinson, comme « une force terrible, d’origine mystérieuse, et qui devient vite un destin, contre lequel il n’y a pas de remède, d’obstacle  ou de résistance possible. Que faire contre la passion de Robinson ? C’est une profonde insatisfaction de l’état que Dieu et la nature lui ont assigné ; un instinct d’autodestruction ; un désir d’évasion qui s’empare de lui dans sa jeunesse, le pousse à tenter l’aventure sur les mers, et, malgré les naufrages, les malheurs, les désastres, le reprend toujours de plus belle. » (p.11). Et Citati de s’interroger sur la définition de cette passion : péché originel, lui-même œuvre de Dieu ou de Satan,  ou pouvoir démoniaque ?
Daniel Defoe ne tranche pas, se contentant de constater que cet « esprit de fuite » est répandu à son époque. Robinson Crusoé incarne l’esprit aventureux des premiers capitalistes modernes. Or cet esprit d’aventure n’est pas du goût de Dieu qui, après avoir choisi « comme emblème l’écrivain des livres sacrés, le prêtre, le guerrier, le roi, le moine, choisit maintenant le bourgeois » (p.12) dont Il apprécie « la tempérance, la modération, la tranquillité des sentiments, le refus de toute inquiétude, de toute envie, de toute ambition ou folie du pouvoir. Le bourgeois vit sur terre pour affirmer l’ordre et l’harmonie de la Providence divine » (p.12). Aussi, « si Dieu a inoculé dans les veines de Robinson le poison de l’esprit de fuite, il le fera ensuite naufrager, l’emprisonnant sur l’île sans nom, pour lui montrer son visage providentiel et bourgeois » (p.12).

Et c’est effectivement ce qui se produira dans ce vaste roman. L’île solitaire sur laquelle atterrit Robinson, riche d’une impressionnante collection d’outils, de matériaux, de graines et d’animaux, véritable inventaire d’un comptoir marchand, « semble devenu un emporium : l’un de ces nombreux entrepôts que Hollandais et Anglais ouvraient le long des routes de la mer. Dieu nous apparaît comme un marchand ; et Robinson comme un bourgeois économe qui accumule des marchandises dans sa grotte » (p.14), bientôt remplie « d’objets et de rêveries autour de ces objets », qui permettent de se rapprocher de l’existence réelle « d’un bourgeois  qui travaille et accumule. » (p.14). 
Robinson aurait eu en effet l’âme d’un Rousseau ou d’un Lamartine, il se seraitdefoe1_1 certainement, tout au moins dans un – peut-être long - premier temps, satisfait de parcourir, découvrir, sentir, admirer son île, ses paysages et ses différentes composantes généreuses. Pour Robinson, il n’en est pas question. A peine a-t-il engrangé son capital, il se met au travail, avec ténacité et intelligence découvrant les métiers et les savoir-faire de « tous les métiers de l’histoire humaine » (p.14), ce qui lui permet de réinventer le monde qu’il a quitté. Robinson va même jusqu’à se construire un lieu de villégiature « pour y passer ses vacances, comme un bourgeois. » (p.15). Point d’éros dans cette aventure, « éros qui avec les affects brouillent et dissolvent les lignes du destin » (p.15),  mais une obsession des comptes  et de la mesure, que ce soit celle du temps, des quantités produites ou de l’espace. « Ainsi, il n’obéit pas seulement à l’esprit bourgeois. Il obéit surtout à l’esprit de Dieu, le Grand Mesureur, le Grand Bourgeois, qui divise sa vie en périodes parfaitement symétriques, selon la loi souveraine du nombre." (p.16).
« Robinson n’éprouve aucun désir de transformer l’histoire humaine, pour inventer une autre histoire ; Defoe non plus, pas plus que Dieu, qui est responsable de l’Histoire. » (p.16). L’île de Robinson n’est en aucun cas un lieu d’Utopie. « Seul le secret déchaînement de passion et de fuite qui habitait le cœur ténébreux de Robinson nous rappelle qu’il existe un ailleurs ». (p.16). Car Robinson aime la mer : « la houle immense des tempêtes, les vagues qui se changent l’une en l’autre, les courants, l’eau qui stagne, le calme, les brisants au dessus du rivage. Peut-être est-ce là l’image centrale de Robinson : car la mer nous révèle le visage obscur de Dieu, qui se confond avec celui de l’Adversaire. » (p : 20).

Le mal qui est évoqué ici, de façon très subtile, renvoie directement aux valeurs attachées au Romantisme du début du XIXème siècle soit,  à la fois l’interrogation sur Dieu et le destin de l’homme, la liberté individuelle et la société, ce qu’évoque très directement Goethe dans son ouvrage Les Affinités électives, que Pietro Citati présente à la fin de son prologue, à  la fois ce refus du « Bourgeois », symbole de l’homme établi, immobile, plein de certitude, opposé à la création, à l’imagination, au mouvement, à l’expression individuelle du moi, décalé, hors norme, tel que le portent les romantiques, en particulier en ce début de XIXème siècle, les romantiques  dits frénétiques,  regroupés à partir de 1829 au sein du Petit Cénacle et autour de la figure charismatique de Pétrus Borel.

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Celui-là même qui, en 1836, traduira le premier en français,  de manière rigoureuse et remarquable, le roman de Daniel Defoe en un texte qui fait toujours référence et sert encore de support aux diverses publications contemporaines des Aventures de Robinson Crusoé

Profitons de cette évocation de Pétrus Borel pour signifier la singularité de cet écrivain et témoigner de l’injustice de son oubli. Pétrus Borel (1809-1859)  aurait d’ailleurs parfaitement pu paraître en cette galerie d’auteurs du XIXème siècle , ayant abordé le sujet du Mal absolu dans la quasi-totalité de ses nombreuses et diverses productions littéraires.Petrus_20Borel__20gravure_20par_20Marcellin_20Desboutin
En effet, Le Mal est très présent dans la plupart de ses œuvres, que ce soit dans ses Contes immoraux publiés en 1830 ou dans son étonnant roman intitulé Madame Putiphar, publié en 1839, à la fois le roman noir français dans le sillage du Melmoth de Mathurin, du  Moine de Lewis ou du  Château d’Otrante d’Horace Walpole, à la fois roman historique dans la lignée des romans de Walter Scott qui connurent un très grand succès au début de ce siècle passionné de Moyen Age, mais aussi premier et seul roman, avant Balzac, mettant en scène Louis XV et Madame de Pompadour ainsi que la Révolution française, à la fois roman réaliste avant l’heure, s’inspirant d’une part des archives historiques, d’autre part des véridiques récits de captivité de prisonniers tels que Casanova, Sade, Jean-Henri Masers de Latude, Silvio Pellico, ainsi qu’enfin des comptes-rendus et des témoignages des acteurs des 648épisodes historiques décrits avec exactitude dans ce très beau texte. Pétrus Borel a en effet, pour écrire son ouvrage, eu recours à des témoignages d’acteurs des évènements révolutionnaires ainsi qu’aux documents des Archives Nationales. 
Le Mal est présent à chaque page de ce livre, Mal qui s’exprime à travers les situations de mise en abyme des héros ainsi qu’au travers de nombreux personnages représentant chacun un de ses multiples aspects et caractères. Nous pouvons prendre pour exemple le chevalier de Rougemont, Lieutenant pour le Roi, commandant de la prison installée dans le donjon de Vincennes, « roide, empesé, guindé, avec l’air d’un bâton ou de la verge d’un sergent, à laquelle pendrait horizontalement une épée » (Madame Putiphar, p.295, chez Phébus, 1999), qui  se révèle d’une cruauté, d’un sadisme extrême, Monsieur le Marquis de Gave de Villepastour qui ne recule devant aucune vilénie pour parvenir à ses fins odieuses, ou encore Madame Putiphar elle-même (Madame de Pompadour) qui n’hésite pas à faire périr des innocents, dans d’abominables souffrances, parce qu’ils ont eu l’audace de résister à ses désirs pervers.
Au-delà des personnages, Pétrus Borel dénonce le Mal absolu du pouvoir royal totalitaire et dépravé, celui de la justice soudoyée et inféodée au pouvoir (lire par exemple le formidable monologue que le personnage Fitz-Harris, innocent prisonnier du donjon de Vincennes, livre au gouverneur, Monsieur de Guyonnet, sur la Justice qui hier « vigilante fermière, faisant valoir la Loi au profit du peuple, (est) aujourd’hui sourde, hébétée, somnolente, mange dans l’écuelle du Roi, le plus pur sang de ses sujets
» (Madame Putiphar, p.287/288, chez Phébus, 1999), ainsi que celui des êtres de pouvoir et d’argent. 
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De même dans ses Contes immoraux, Pétrus Borel dénonce le Mal absolu sous ses différentes formes, en ayant constaté le milieu d’injustice dans lequel il vit. Il donne à travers le temps et l’espace des témoignages du scandale du Mal. C’est ainsi qu’il dénonce le fait que la société est la cause des iniquités et n’hésite pas à désigner les coupables qui personnifient le Mal, que ce soit le pouvoir de la place et du rang (Monsieur de l’Argentière, un accusateur public) ; la peine de mort ; les colonisateurs et les colons responsables de l’esclavagisme et des violences faites aux indigènes ; un érudit criminel par impuissance ; un père imbu de son autorité ; le racisme et l’antisémitisme ; le cynisme d’une société d’apparence et d’argent ; l’infanticide, le suicide, le meurtre, le viol ; etc.

On retrouve d’ailleurs chez Pétrus Borel ce que Pietro Citati relève dans Robinson Crusoé, soit la dénonciation de l’impossibilité pour un individu d’être différent, à l’écart, hors de la norme sociale. « C’est ainsi que nombre de ses héros sont des victimes de leur passion qui périssent pour n’avoir pas mesuré quel désordre elle implique dans l’équilibre de la vie sociale » comme l’indique Jean-Luc Steinmetz dans son introduction de l’ouvrage Champavert : Contes immoraux, réédité aux éditions Phébus en 2002.
Nous reviendrons dans de prochains articles sur cet auteur étonnant, décapant, ironique, à l’humour grinçant, aux propos prophétiques et d’une étonnante actualité
.


manuscrit_trouveDans son prologue, à la suite de ses notes sur Robinson Crusoé, Pietro Citati dresse un portrait de Jan Potocki, né en 1671 à Pików en Pologne, auteur de  l’étonnant Manuscrit trouvé à Saragosse.
Mélancolique, saturnien, sujet à des moments d’euphorie et de dépression selon ses amis de jeunesse, il était curieux de tout, possédant une imagination ardente qui lui faisait partager toutes les passions et toutes les sensations. C’est ainsi qu’il était à la fois passionné par la raison – il étudiait très sérieusement toutes les sciences et parlait les langues classiques et de nombreuses langues modernes -, à la fois par les mystères et les ténèbres. Il a cultivé le projet d’une science globale à laquelle chaque culture aurait collaboré et songé que tout pouvait s’expliquer avant de comprendre que « nos sciences reposent sur du vide et que nous ne sommes que des aveugles qui connaissons le nom et l’aboutissement de quelques rues de l’univers, mais nous ignorons toujours le plan d’ensemble de la ville ». (p.23)

Il aimait voyager et a passé une bonne partie de sa vie à sillonner les continents européen et asiatique.  Toutes ses activités ont donné lieu à la publication de nombreux ouvrages d’observation, de récits de voyages, de recherches et  d’histoire, qui ont fait et font toujours référence aujourd’hui.
Bouleversé par la révolution française, il a vite perdu espoir  dans l’utopie, considérant que la révolution, quelle qu’elle soit, ne pouvait apporter qu’ «
une combinaison différente de bien et de mal ».
De ses expériences politiques, Potocki tira une très belle phrase que Pietro Citati souhaite « offrir comme un talisman, aux lecteurs d’aujourd’hui : "Vous verrez partout plus de mal que de bien, mais nulle part vous ne verrez le mal sans quelque mélange d’un peu de bien, et cela doit  suffire au sage pour le consoler de la vie" » (p.24)

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En 1797 il commença à écrire les premiers textes du Manuscrit, étalant sa production des 66 journées que compte son œuvre, son introduction et son génial épilogue jusqu’à sa mort survenue en 1815 à Uladówka en Pologne. Cet ouvrage  mystérieux se présente sous la forme d’histoires et de récits évoquant tous les genres littéraires : des histoires italiennes, des récits espagnols, des récits érotiques, des histoires comiques, des récits cabalistiques, des contes noirs, des récits philosophiques, ces derniers considérés par Pietro Citati comme « la partie la plus belle du manuscrit » (p.27).
La volonté de Potocki est, d’une part d’aborder le sujet du Tout, avec l’ambition de réaliser un ouvrage rassemblant tous les sujets possibles de récits, d’autre part d’aborder le sujet du Double, qui « envahit chaque image, chaque mot du livre » (p. 28). Le livre se présente comme une histoire à tiroirs, racontée par des personnages différents qui multiplient les points de vue, entrainant le lecteur dans une incertitude, perpétuellement entretenue, entre la vérité et l’illusion…
Ce livre ne se raconte pas. Il se dévore. Mais attention cependant : le Manuscrit est de ces ouvrages dont le lecteur ne sort pas indemne. Il se lit, se relit et se révèle différent à chaque lecture. Comme si il était doué d’une vie propre, de celle que Michel Tournier célébrait comparant le livre à un vampire, véritable Phénix revivifié par la lecture de chaque liseur…
Et le Mal dans tout cela… Pas évident de le dénicher, si ce n’est qu’il sourd partout, dans presque tous les récits, dans l’intrigue générale et dans la chute… Potocki joue avec le démoniaque  Car « si l’histoire échoue, le récit triomphe sur l’échec de toutes choses humaines, et forme l’unique réalité de l’univers. » (p.30). En tout cas, nous pouvons être certains que cet ouvrage essentiel, trop méconnu, est l’un des favoris de Pietro Citati et qu’à ce titre, il peut être bien présent dans la somme qu’il nous propose.

Pietro Citati termine son prologue par un long et passionnant propos sur les Affinités électives  de Goethe.
les_affinites_electivesCet ouvrage, ce chef-d'œuvre selon Pietro Citati, se passe en un monde clos. Les quatre principaux personnages Charlotte et Edouard, Odile et le Capitaine en sont les protagonistes qui vont démontrer que les « inclinations et les passions humaines sont régies par cette même nécessité naturelle qui produit la fleur d’une rose ou une combinaison chimique ». (p.43). Il y a partout une nature unique. « Les pierres et les sentiments des hommes, les arbres et les coutumes, les éléments et les sociétés, tout ce qui semble obéir à une inébranlable nécessité naturelle, tout ce qui semble disposer librement de soi, forme un univers unique, dominé par les mêmes lois.
» (p.42,43). Les quatre habitants du château se livrent à des activités d’’aménagements et de « paysagement », modifiant profondément, à leur image, la nature environnante, souhaitant créer un monde où les deux approches, romantiques et classiques cohabitent et se mêlent. En fait, quand leurs travaux sont achevés, il ne reste plus rien de la nature.  « Cette bataille de la civilisation contre son antique rival ne part pas du désir qui poussera Faust à "chasser du rivage la mer impérieuse", contraignant les éléments rebelles à obéir à la douce loi du macrocosme ; ou de quelque nécessité primordiale » (p.34). Le Rousseauisme est ici le grand perdant.
Les affinités des protagonistes des deux couples vont évoluer au cours du roman, l’amour entre les êtres procédant d'une attirance magnétique mutuelle, contre laquelle ils ne peuvent rien… Mais ils ne pourront au final parvenir à les réaliser. Tout au long de l’ouvrage le destin prépare la mort tragique des quatre « héros ».
Car appliquer les affinités de la nature aux affinités du monde des sentiments, aboutit fatalement à la destruction.

« Comme le Faust, cette tragique et ironique hypothèse sur le monde que sont les affinités électives comporte une double conclusion : sur la terre, et dans le ciel. Dans la première conclusion, la nécessité qui réside dans les choses et dans les cœurs, mécanique comme une loi naturelle et perverse comme une intelligence humaine, anéantit toutes les pénibles tentatives de l’homme pour la contrer ou composer avec elle. Sur notre monde règne le destin le plus inexorable ». (p.76,77). Il n’y a que la mort qui puisse nous libérer, la mort qui n’est pas une défaite mais un geste réfléchi, mémorable, comme celui du Christ, qui sauve notre liberté. Le geste définitif d’Odile illustre ce propos. Au-delà de cette mort s’ouvre le monde céleste qui porte en lui, peut-être, un apaisement de nos souffrances terrestres. « Personne ne peut  nous garantir qu’Odile est "vivante et active dans une région plus haute", parce que dans notre monde les forces invisibles célestes n’interviennent jamais, ou ne nous envoient qu’un léger souffle de vent. Nul ne peut fournir de preuves à notre foi. Mais la foi, comme le dit Goethe en des termes qui font échos aux paroles de Saint Paul, n’a pas besoin de garanties, car elle « est amour de l’invisible, confiance dans l’impossible et dans l’invraisemblable » (p.77).

3/ Le développement :

Dans le corps du livre, Pietro Citati, considérant la mélancolie qui va envahir les esprits des artistes et des penseurs du XIXème siècle, nous propose une sélection d’auteurs et d’ouvrages hantés par l’angoisse, la noirceur, le doute, les questions  de Dieu, du Diable et du destin, du moi et du libre arbitre, du désespoir et de la révolte, voire de la lutte sociale. Il s’agira chaque fois de s’affronter aux mythes, à la réalité, aux rêves et à l’imaginaire. Pour Pietro Citati, la littérature du XIXème et en particulier le roman – de tout temps ?-  se développe à partir du concept du Mal.
En effet les grands romans,  en faisant appel à l'imagination du lecteur qui s’identifie aux personnages, parlent en fait de lui, de ses espérances et de ses rêves, de ses angoisses et de ses peurs, de ses passions et de ses tourments, tout ce qui profondément se trouve au fondement de l’existence. Certains, noirs et absolus, sont des cris, des brûlots, des braises de désespoir et de révolte ; d’autres, lumineux et légers, constituent des respirations salutaires et proposent d’autres  possibles imaginés et rêvés.

Les romans du XIXème siècle évoqués par Pietro Citati sont plutôt dans la veine des premiers, à part, nous ne verrons au final, ceux de Jane Austen..
C’est la fascination du mal, en tant que réalité épouvantable vécue par l’homme et que la société, loin de combattre, encourage et renforce, qu’on retrouve, par exemple, dans l’œuvre de Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski dont les trois ouvrages présentés par Pietro Citati, Les carnets du sous-sol, Crime et châtiment  et
Les Démons composent un triptyque apocalyptique tragique très contemporain.
9782868697998Si nous considérons Les Carnets du sous-sol, « introduction » des deux autres beaucoup plus connus et lus, et sans doute le moins envahi par le Mal absolu, force est de constater, malgré tout, sa présence réelle.
Les carnets du sous-sol mettent en scène « le premier homme vide qui soit apparu dans la littérature mondiale : le père de Raskolnikov  et de Svidrigaïlov (Crime et Châtiment) ; la forme originelle de ce néant abyssal, sans confins ni limites, qui dans « Les démons » s’appellera Stavroguine ». Le héros des Carnets du sous-sol est un « rat dans sa tanière, bien que dévoré de la soif abjecte de rendre le mal pour le mal, il ne partage pas ses propres sentiments : il ne les considère pas comme « justes » ; il  se roule tellement dans ses doutes, dans son agitation, dans sa boue qu’il n’agit pas ; et, avec un geste insouciant de la patte et un sourire de mépris affiché, auquel il ne croit pas lui-même, il se replonge ignominieusement dans son trou sordide. Là, il n’oublie d_mon_dostonullement l’offense subie ; il ne connaît pas le baume de l’oubli ; il se plonge dans une rage froide et venimeuse, se remémore  l’offense jusque dans ses détails les plus infimes, et les plus humiliants, en ajoute chaque fois d’autres plus humiliants s’irritant jusqu’à l’exaspération, avec une imagination morbide, et éprouvant dans cet exercice une volupté intense. » (p.305,306). Ainsi il vit dans le mensonge, dans un monde « d’emprunt, cérébral, prémédité, livresque », il est un acteur incrédule, qui  se considère comme l’être  « le plus immonde, le plus ridicule, le plus mesquin, le plus stupide, le plus envieux de tous les vers de la terre » et qui, n’assumant pas son sadisme, n’est pas une grande figure du Mal, contrairement à Svidrigaïlov et surtout à Stavroguine qui représente la figure la plus sublime, la plus compliquée et la plus vraie du Mal absolu. Cet homme est allé au-delà du mal absolu. Il vit dans le vide absolu. Il est au-delà du mal. Il n'a plus qu'une possibilité : celle de se tuer.

Cette fascination du Mal, est présente, mais à différents niveaux, chez tous les écrivains présentés ici.
Il en est ainsi pour les deux écrivains italiens évoqués dans cet ouvrage, Carlo Collodi, dont la première version de Pinocchio se finissait par la pendaison du pantin stupide, ou Alessandro Manzoni qui passa une grande partie de sa vie enfermé dans sa maison « en proie à l’obsession névrotique qui  immobilisa sa maturité » (p.86) et qui dans son roman Les Fiancés, affirment ce qu’il croit et croira toute sa vie, malgré sa conversion, que c’est le hasard seul qui décide des choses, que la Providence n’existe pas et qu’en conséquence « le bonheur dans la vie présente est un rêve insensé et dangereux » (p.222). Aussi l’homme doit-t-il attendre, sachant que seuls les justes, les bons et les faibles auront la félicité sans fin.

9782070413119Chez Gustave Flaubert les livres sont des vérifications des désastres provoqués par les rêves grandioses et l’obligation pour l’homme d’y renoncer.  Dans Madame Bovary, ce chef d’œuvre incontesté et peu égalé, Gustave Flaubert « fait la même découverte que, quelques années plus tôt, il avait faite en lui-même : celle qu’autour de lui, presque dans les mêmes années et avec les mêmes mots, avaient faites également Tolstoï, Dostoïevski et Nietzsche. Le monde moderne est le triomphe de l’inauthentique : des lieux communs, de la littérature, de la fausseté, du mensonge, de la parole morte » (p. 375,376). Si la vie d’Emma Bovary ne lui semble faite que « de manque, de mensonge, de vanité, de dégoût, elle scrute le lointain, là où le rêve naît et meurt, là où il commence, pour ne jamais terminer, "l’immensité bleuâtre de l’infini". » (p.375). Gustave Flaubert nous propose, dans Madame Bovary « d’habiter l’inauthentique et de lui redonner une vérité paradoxale. L’artiste moderne, qui vit dans le faux, parmi les mots qui déforment le désir, doit traverser le faux, pour faire résonner la note vraie qui s’y cache : la flamme mouvante et atroce des sentiments, la force toujours renouvelée du rêve, « l’infini de passions » concentré dans chaque minute de l’existence, comme dans le regard d’Emma est concentré l’océan des passions qui bouleversèrent tous les regards du monde. » (p.376).
Dans Bouvard et Pécuchet, et dans le Dictionnaire des idées reçues, Gustave Flaubert valide son exécration de ses contemporains, de la société moderne bourgeoise, de ses apparences et de ses futilités et dresse l’un des plus beaux réquisitoires contre la bêtise humaine.


Pour les auteurs cités par Pietro Citati comme représentants de la littérature intéressante du XIXème siècle, ni la nature – contrairement à ce que pensait Rousseau -, ni la société ne peuvent servir de modèle pour l’homme qui se retrouve en conséquence seul face à lui-même, comme l’illustrent les auteurs anglo-saxons cités par Pietro Citati que sont la discrète et tranquille Jane Austen en particulier dans ses ouvrages de jeunesse, Amour et amitié, Lesley Castle, ou Catherine or the bower ou bien dans l’un de ses chefs d’œuvre  Raison et sentiments, Nathaniel Hawthorne, notamment dans La lettre écarlate ou Charles Dickens, dans l’ensemble de son œuvre.
Les personnages épiques tels que Robinson Crusoé, d'Artagnan, David Copperfield ou Lucien de Rubempré témoignent de leur difficulté à habiter le monde. Leurs aventures, servies par une imagination et une fantaisie débordantes, celles qu’investit Alexandre Dumas par exemple, sont le résultat de cette confrontation.

Alexandre Dumas, par exemple, « n’aime pas la France de Louis XIV : La France de la loi, uniforme, bourgeoise, absolutiste, qui préfigure le monde moderne. Il lui préfère de loin l’époque de Louis XIII, où les aristocrates cultivaient encore leur splendeur personnelle. Alors régnaient le courage, l’honneur, la licence ; et Dumas, mi-complice, mi-scandalisé, propose prudemment cette image à ses contemporains » (p.150). Chez lui le Mal se dissimule, entre autres aspects, sous la volonté de toute-puissance (pensons au personnage de Milady).9782253008880

Bien au-delà, la question qui intéresse Pietro Citati  est de comprendre pourquoi la littérature entretient avec le mal une relation privilégiée marquée moins par l’expression de la violence et de l’horreur que l’on voit exprimées par exemple dans le genre littéraire qu’est le roman noir,fleurissant à la fin du XVIIIème et au début du XIXème siècles (et également chez d’autres auteurs tels Sade ou Lautréamont – étonnamment absents de cet ouvrage -), mais par celui beaucoup plus subtil, insidieux et redoutable qui avance masqué, se fond et s’exprime dans la société, se pare de respectabilité,  joue la comédie, et parsème les parcours des héros d’obstacles et de pièges d’autant plus mortels que sournois. Ce mal se développe dans les ambiguïtés entretenues entre la liberté et le destin, le profane et le sacré, la réalité et le rêve, l’amour (physique et spirituel) et la mort, etc.

Le Mal absolu et ces alliances des contraires, Pietro Citati les identifie et les révèle chez tous les auteurs et en particulier chez Johann Wolfgang von Goethe  dont Les Affinités électives sont de mystérieuses puissances destructrices qui induisent l’instinct de mort  dans celui de l’amour et contre lesquelles nous sommes totalement démunis ; chez Thomas De Quincey  dont l’imagination avait été « prématurément labourée par la fertilisante douleur : la tristesse des adieux, la tristesse des changements, la tristesse des soleils couchants, qu’accompagne la liturgie chrétienne contre les périls de la nuit, la tristesse de l’an qui se consume doucement, et glisse dans les ténèbres, la tristesse infinie des 250px_Thomas_de_Quincey___Project_Gutenberg_eText_16026musiques » (p : 107) ; chez Honoré de  Balzac, qui, dans la conduite de son immense projet de raconter toute la société, découvre un monde qui n'est que fausseté et vanité, infamie et sauvagerie, trahison et corruption, violence et impiété, injustice et iniquité. Vautrin, le roi des forçats, devenu chef de la police, montre que le Bien, c'est-à-dire la société, ne peut se maintenir qu'à condition de plonger ses racines dans " ces immenses abîmes, ces vastes sentiments concentrés que les niais appellent des vices ". Et Pietro Citati d'ajouter qu'en créant Vautrin, Balzac avait défini le romancier moderne : " Celui qui connaît le mal et le change en bien, le maître secret de tous les mystères, l'espion, le créateur absolu, l'acteur, le seigneur de la métamorphose et de l'invraisemblable, l'écrivain, qui au fond de la plus terrible tragédie découvre la grâce absurde de la farce ". Mais aussi, chez Edgar Poe, dont Charles Baudelaire, à  la lecture de ses textes, « demeura épouvanté et fasciné, car Poe avait écrit vingt ans avant lui, les phrases même qu’il avait rêvé d’écrire » (p.163) et dont le personnage de Dupin, « l’homme des abîmes, de la profondeur et de la nuit, nous informe ironiquement de ce que la vérité n'est pas toujours au fond du puits. Je crois même que ce qui importe surtout se tient à la surface ». (p.171) ; chez  Alessandro Manzoni (cf. supra) ; chez Charles Dickens qui affirmait que le monde, loin d'être ordonné et explicable, était sauvage, complètement inexpliqué, mais que c'était " le meilleur des mondes possibles ". « Dickens croyait au mal : au Mal absolu, glacial, inexorable ; il le sentait présent dans une rue de Londres ou de Birmingham, concentré dans  des lieux privilégiés, au plafond d’une pièce où un crime a été commis ou dans une humide chambre abandonnée ou dans le rayon livide qui pénètre par la fente d’un volet ; et il le représentait dans des figures inoubliables ». (p.280)

750728_2878562Chez Nathaniel Hawthorne obnubilé par l’effrayant "Péché Absolu ", destin inéluctable des hommes. Dans La Lettre écarlate,  Dieu n’existe pas. Seule la vie noire et flamboyante du Péché Absolu domine, « qu’aucun pardon humain ou divin ne peut effacer » (p.185) et qui,  une fois commis, enveloppe  "les coupables et les innocents, les offenseurs et les offensés dans un filet inextricable "  (p.185), faisant des hommes des pantins prisonniers de la plus inflexible nécessité. ; chez Fiodor Mikhaïlovitch  Dostoïevski  (Cf. supra); chez Lewis Caroll dont le vrai Pays des Merveilles se cachait sans doute sous l'amour qu'il vouait aux petites filles - " un amour profondément érotique que le refoulement avait désexualisé " (p.407) ;  chez Léon Tolstoï qui avec La mort d’Ivan Illitch aborde le terrible sujet de la mort et de son mystère. Aucun dieu n’intervient pour sauver ou éclairer Ivan Illitch : « Dieu est cruellement absent de tout le récit, du début à la fin.  Tout ce qui se produit survient par la grâce et la volonté de la mort : c’est elle qui délivre Ivan Illitch de son sentiment d’être dans le vrai ; qui suscite la compassion ». (p. 443).


Par la bouche d’Ivan Illitch la mort annonce (…) que « l’homme ne pourra jamais vaincre la mort et la peur de la mort. Alors que la mort, non contente de vaincre la vie qui s’efforçait de la
soumettre, s’abolit elle-même dans l’espace du monde. Seule la mort –et non Dieu- triomphe de la mort. ivan_illitchDans l’univers, il n’y a rien d’autre qu’elle : souverain bien, le seul peut-être que nous possédions. Si donc elle s’abolit elle-même, où nous mène-t-elle ? Dans l’éternité ? Toute réponse est impossible : parce que toutes les révélations se perdent dans la lumière froide et impénétrable qui l’entoure aux yeux d’Ivan Illitch et de Tolstoï ». (p : 443, 444) » ; chez Robert Louis Stevenson  qui pensait que « le salut était dans la fuite. Il allait à la gare, et regardait les trains en partance. Il avait appris par cœur les horaires des trains pour Londres et pour Paris ; et ceux des bateaux qui traversaient l’océan. Ou bien il choisissait la plus simple des évasions : marcher. Pendant des jours et des semaines il explorait sans but précis les moindres sentiers d’Ecosse, les fleuves, les torrents, les bois, les vallées, les montagnes, les îles que la mer unissait à la terre ferme ; et il s’aventurait plus loin, chargeant quelques provisions sur le dos d’un âne, dans le cœur antique et sauvage de la France. Il déclarait à sa mère « tu ne dois pas te sentir blessée de mes absences. Tu dois savoir que je serai plus ou moins un nomade jusqu’à la fin de mes jours. ». « Pas de bagages, répétait-il, voilà le secret de l’existence ». (p.460,461). Dans L’île au trésor, « ce lieu qui existe et n’existe pas, ce lieu en dehors de l’espace, de la loi et des institutions » (p.483), « le mal, le véritable mal des temps modernes prosaïques et affairés, porte le nom de John Silver, dit barbecue » (p.486). 

Docteur_Jekyll_et_MEt dans « L'Étrange cas du docteur Jekyll et de Mr Hyde »,  confrontation du double, de Janus, du Bien et du Mal, Stevenson, bien qu’il estime que l'homme n'est qu'une poussière cosmique qui fait ruisseler le sang sur sa planète, proclame que la vie est belle, non pas malgré cela, mais à cause de cela. 

Enfin chez Henry James, le plus mystérieux des écrivains,  ce " théologien moderne " qui pensait que le Mal " ne s'exprime pas seulement, ni surtout, par des actions mauvaises, mais est une essence, un climat, une atmosphère ; quelque chose d'indicible qu'aucun acte humain ne peut complètement réaliser " (p.503,504).

Pietro Citati aborde trois ouvrages de l’œuvre de Henry James que sont Un portrait de femme, La muse tragique, et Le tour d'écrou, un récit où il crée l'atmosphère du mal, non pas le mal en tant qu'action méchante, mais le parfum et la fascination du mal (marquée par les fantômes qui envahissent l’imagination d'une institutrice).
Est-ce Dieu qui au final impose que le Mal règne sur terre de manière à distinguer ce monde matériel terrestre du monde spirituel céleste ?

Au terme des 550 pages du livre, malgré une enquête passionnée, passionnante et approfondie d’une quinzaine d’auteurs et de leurs œuvres principales, malgré une tentative générale de révéler ce qui se cache  dans leurs têtes et dans leurs cœurs, dans leurs correspondances et dans leurs journaux intimes, dans les textes de leurs œuvres, derrière les phrases et derrière les mots, nous constatons que si Pietro Citati révèle quelques pans du mal absolu qui court dans la littérature du XIXème siècle, le mystère demeure.

A noter, parmi tous ces auteurs obsédés peu ou prou par le Mal, la présence étonnante de Jane Austen qui nous paraît totalement étrangère au mal absolu et qui ne parle d’ailleurs jamais de la mort des humains dans ses lettres (mais de celle des arbres, oui). Gageons que Pietrio Citati a voulu présenter, en négatif, une auteure de lui visiblement aimée,  qui apprécie « la vie amoureuse d’elle-même, de sa tranquillité, et de son rythme propre, comme dans ce mot fameux : "Un esprit vif et tranquille peut être satisfait même sans rien voir, et ne voit rien qui ne lui plaise". » (p.100).

Ce bouquet de textes magnifiques, constitue une véritable déclaration d’amour de Pietro Citati pour ces auteurs majeurs de la littérature, rédigée avec une plume raffinée et enthousiaste, pertinente et intelligente, qui ouvre d’insondables perspectives.

4/ Bio-bibliographie :

Pietro Citati est né en 1930 et a fait ses études à Turin et en Ligurie, avant d’entreprendre des études supérieures de lettres à l'Ecole normale supérieure de Pise.
Diplômé, il part enseigner l'italien à l'université de Munich.
De retour à Rome en 1954, il bifurque vers la critique en collaborant à une première revue littéraire, Il Punto. Puis il rejoint la presse quotidienne, successivement Il Giorno, le Corriere della Sera et, enfin, La Repubblica.
Il est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages, dont :
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citati2-  Un récit, Histoire qui fut heureuse, puis douloureuse et funeste (prix Médicis étranger 1991), 
-  Des biographies comme celles consacrées à  Goethe (1970), à Tolstoï (1983, prix Strega), à Kafka, à Katherine Mansfield,
-  Des essais comme La pensée chatoyante (sur Homère), La mort du papillon (sur le couple
Fitzgerald), La colombe poignardée (sur Proust), Portraits de femmes, disponible en Folio.

                                                                                          

                  Desmodus 1er