gombrowiczshow2Si, selon Gombrowicz, « être un homme, c’est simuler l’homme », il y en a qui sont plus hommes que d’autres : ce sont les comédiens. Pour les amateurs d’humanité, il faut donc absolument aller voir s’éclater sur scène ceux du Gombrowiczshow. Ce grand spectacle baroque a été créé le 5 novembre dernier aux Subsistances de Lyon et sera joué au Théâtre National de Chaillot à partir du 20 novembre par toute une équipe de dingues (la compagnie ZEREP).

Je dois dire que je suis un fan absolu de Witold Gombrowicz, et surtout de son roman Ferdydurke (une des deux rencontres littéraires qui m’ont converti en lecteur). C’est à peu près la seule étiquette de fan à laquelle j’aspire, si bien qu’un jour, alors que je passais par Vence, je suis allé devant la tombe de Witold Gombrowicz. Ce jour-là, le fantôme de Witold devait bien rire en me voyant prendre la pose solennelle du recueillement (pose qu’il fallait que j’accentue un minimum pour que ça n’ait pas l’air tout à fait vrai...). Je redoutais donc un peu le traitement qu’allaient faire subir à mon adoré Sophie Perez et Xavier Boussiron, les auteurs du spectacle. Je savais que ceux-ci s’étaient largement inspirés des Envoûtés, le roman gothique à épisodes de Gombrowicz, auquel l’écrivain polonais ne concède même pas quelques lignes dans son vaste Journal, une œuvre qui longtemps a eu la réputation d’être mal-aimée de son auteur. Mais le Gombrowiczshow n’est pas la transcription sur scène des Envoûtés, ce n’est d’ailleurs pas une adaptation de Gombrowicz, mais un méli-mélo original et drôle, flamboyant, entêtant, qui se joue de la forme du roman, du théâtre et, au final, de la vie elle-même. Un spectacle qui n'a aucun scrupule à faire exploser la forme gombrowiczienne pour mieux rendre palpable les obsessions de Gombrowicz. (Concédons qu’il puisse s’agir d’un hommage, mais un hommage assumé qui va au-delà de l’hommage lui-même puisqu’il actualise les obsessions de Gombrowicz dans un spectacle qu’il aurait à coup sûr adoré, j’en fais le pari).

Le show est une succession de saynètes sur laquelle plane l’ombre de l’auteur de Ferdydurke, une succession de saynètes annoncées par une ouverture de cabaret, une grande parade de cirque haute en couleur. Mais la fluidité de la mise en scène, la variété des choix musicaux, l’énergie des comédiens, sont telles qu’elles lient toutes les saynètes en une grande épopée baroque qui est comme une tentative tragico-absurde pour se défaire de la Forme (ce qui colle aux hommes, même quand ils nourrissent le projet d’échapper à tous les moules) en utilisant paradoxalement le maximum d’accessoires et de masques : lunettes noires, capes, masques de carnaval, de gorilles, de monstres, etc... Les masques foisonnent, adhèrent et glissent tour à tour du visage des comédiens avec, pour ultime déclinaison, la nudité elle-même.

Cette épopée feuilletonesque et déjantée est servie par des comédiens élastiques comme si les costumes n’étaient là que pour dompter un corps qui aspire à échapper à la forme et à acquérir une liberté totale (liberté que l’homme trouve parfois dans l’art avant qu’elle ne soit tuée par le second service des épigones). Dans le cabaret-zoo du Gombrowiczshow, vous verrez : des princes sans descendance, des lectrices irrévérencieuses qui dévorent les livres au sens buccal du terme, des intellectuels hallucinés, des tueurs d’écureuils, un moineau géant, des monstres sages-femmes, Jacques Chancel interviewant des écrivains célèbres (dont Gombrowicz lui-même)… et, dans le rôle du spectateur, un spectateur pris au hasard dans la salle et qui reste assis pendant une bonne moitié du spectacle dans l’anfractuosité d’une montagne, prisonnier de sa forme propre de spectateur.

Montagne ? J’ai dit montagne ? Une montagne rocailleuse s’élève au centre de la scène, elle en occupe les trois quarts. Les comédiens l’escaladent, la contournent, ils apparaissent et disparaissent parfois dans ses crevasses. Dans le spectacle, c’est la seule représentation de l’informe, cet insculpté par l’homme, toujours attiré par les statues.

Silence enfin. La fin du spectacle laisse entendre la voix de Rita Gombrowicz, femme de, qui fait le récit des derniers jours de la vie de Witold. C’est prenant, émouvant, jusqu’à ce que…

David Gray