LE VAMPIRE RE'ACTIF

Rubrique "Les Vagabondages du Vampire" de la Maison d'édition associative et solidaire Le Vampire Actif. Coups de sang culturels des membres de l'association.

22 décembre 2009

Les Rajahs blancs : en attendant un article à venir...

rajahs_blancsIl y a quelques jours, un article de Desmodus nous transportait au travers de régions alanguies dans des écrins de  mer. Des espaces fantasmatiques perdus au milieu d'infinis, sauvages et merveilleux qui ont souvent broyé dans le réel, comme dans la fiction, bien des destinées.
Mais les îles ne sont pas que de terre. Elle peuvent se modeler de mots, d'encre et d'ancre aussi, par l'attache qu'elles chevillent à nos âmes de lecteurs. Il est toujours tout à fait étonnant et réjouissant de ressentir cette singularité lorsqu'il est question des écrits de Gabrielle Wittkop.

La grande harpie est partie rejoindre un territoire inconnu de tous, un 22 décembre d'il y a 7 ans. Orphelins que nous sommes, nous n'avons de cesse depuis, de la chercher à travers les entrelacs musicaux et poétiques de ses phrases.

Avec Les Rajahs blancs, roman publié d'abord une première fois en 1986 et réédité depuis mai dernier chez Verticales, l'auteure a laissé à la postérité un roman à l'univers en apparence isolé du reste de son œuvre, prenant pour cadre l'île de Bornéo. Saga familiale, fresque historique couvrant un siècle de colonialisme britannique en Asie du Sud-Est, le texte semble, dans sa construction assez classique et le sujet plutôt sage. Cependant, le trait wittkoppien jaillit à chaque coin de page, le cynisme sourd, la poésie surgit là où on ne l'attend guère. C'est dans la démesure des hommes, qu'ils soient du côté des colonisateurs ou des indigènes, que la plume de l'écrivain laisse se déchaîner ce qu'elle possède de plus beau. Tel ce passage qui évoque une attaque de pirates...

Un silence régna quelques instants. On n'entendait que le bruit des eaux. Puis soudain, un chœur sauvage éclata dans l'ombre, entonné par des milliers de voix. C'était comme un long cri de défi, énorme, viscéral, qui montait et descendait porté par le vent. Il semblait naître de la mer, naître de la nuit, venir des profondeurs abyssales et tomber de la voûte céleste, il entrait dans l'oreille et la bouche et le sang de ceux qui l'entendaient, se répandait sur eux comme une eau. Alors, la lune sortant d'un gros banc de nuées, on vit une ligne sombre qui, venant de la mer, avançait vers le fleuve, une ondoyante chenille qui semblait danser au rythme du chant, et sur l'échine de laquelle le reflet d'une lance ou l'éclat d'un bouclier allumait parfois une paillette. (p. 145)

To be continued...

Irma Vep

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17 novembre 2009

Frédéric Gros : Marcher, une philosophie

marcherFrédéric Gros

Marcher, une philosophie

Carnets nord, 290 pages, Août 2009

Dos de l’ouvrage :

"La marche à pied connaît de plus en plus d’adeptes qui en recueillent les bienfaits : apaisement, communion avec la nature, plénitude… Nous sommes très nombreux à bénéficier de ces dons. Marcher ne nécessite ni apprentissage, ni technique, ni matériel, ni argent. Il faut juste un corps, de l’espace et du temps.

Mais la marche est aussi un acte philosophique et une expérience spirituelle. Allant du vagabondage au pèlerinage, de l’errance au parcours initiatique, de la nature à la civilisation, l’auteur puise dans la littérature, l’histoire et la philosophie : Rimbaud et la tentation de fuite, Gandhi et la politique de résistance, sans oublier Kant et ses marches quotidiennes à Königsberg.
Et si l’on ne pensait bien qu’avec ses pieds ? Que veut dire Nietzsche lorsqu’il écrit que « les orteils se dressent pour écouter » ? C’est ce que l’on cherche ici à comprendre. A la fois traité philosophique et définition d’un art de marcher, ce livre en réjouira beaucoup, qui ne se savaient pas penseurs en semelles."

Frédéric Gros est professeur de philosophie à l’université Paris XII. Il a travaillé sur l’histoire de la psychiatrie (Création et folie, P.U.F.), la philosophie de la peine (Et ce serait justice, Odile Jacob) et la pensée occidentale de la guerre (Etats de violence, Gallimard). Il a édité les derniers cours de Michel Foucault au Collège de France.

Plutôt que de présenter cet ouvrage essentiel, pièce choisie d’un marcheur inspiré, je vous propose quelques extraits illustrant toute sa beauté, son intensité et son extrême simplicité qui rend son propos à l’évidence de l’émotion et de la raison, ici parfaitement en harmonie.

"Car le marcheur est roi (Dion Chrysostome, sur la royauté (4ème discours) : la terre est son domaine " (p.188)

"Le plaisir pris à savourer le long des routes des baies sauvages ou à sentir sur les joues la caresse d’une brise. La joie de marcher et de sentir son corps avancer ’comme un seul homme ‘. La plénitude de se sentir exister. Et puis le bonheur, ce sera le spectacle d’une vallée violette sous le couchant, ce miracle des soirs d’été, ne durant que quelques instants, où chaque teinte, écrasée tout le jour par un soleil d’acier, dans une lumière d’or se livre enfin et respire."(p.197-198).

Marcher à pied est pratiqué par tous ou presque.

"La marche, on n’a rien trouvé de mieux pour aller lentement. Pour marcher il faut d’abord deux jambes. Le reste est vain." (p : 8)

Marcher c'est être libre.

"D’abord il y a la liberté suspensive (…) Tout ce qui me libère du temps et de l’espace m’aliène à la vitesse.(…) (p.12). La marche permet de n’être plus pris dans la toile des échanges, n’être plus réduit à un nœud du réseau qui redistribue des informations, des images, des marchandises » et de « s’apercevoir que tout ceci n’a de réalité et d’importance que celles que je lui prête.(p : 13)."

"La deuxième liberté est agressive, plus rebelle.(p.13) La suspensive ne permet, dans nos existences qu’une « déconnexion » provisoire : je m’échappe du réseau quelques jours, je fais sur des sentiers déserts l’expérience du hors système. Mais on peut aussi décider de rompre. On trouverait ici facilement des appels à la transgression et au grand dehors dans les écrits de Kerouac ou de Snyder : en finir avec les conventions imbéciles, avec la sécurité endormeuse des murs, avec l’ennui du Même, l’usure de la répétition, la frilosité des nantis, et la haine du changement. (…) La décision de marcher (…) se comprend cette fois comme l’appel du sauvage (The Wild). On découvre dans la marche la vigueur immense des nuits étoilées, des énergies élémentaires, et nos appétits suivent : ils sont énormes et nos corps comblés.(…) Il s’agit de rencontrer une liberté comme limite de soi et de l’humain, comme débordement en soi d’une Nature rebelle qui me dépasse. (…) Marcher finit par réveiller en nous cette part rebelle archaïque(…) parce que marcher nous met à la verticale de l’axe de la vie.(...) En marchant on échappe à l’idée même d’identité, à la tentation d’être quelqu’un, d’avoir un nom et une histoire.(…) La liberté en marchant c’est de n’être personne, parce que le corps qui marche n’a pas d’histoire, juste un courant de vie immémoriale." (p.14-15).

"L’ultime liberté du marcheur est plus rare. C’est un troisième degré, après le retour aux joies simples et la reconquête de la bête archaïque. C’est la liberté du renonçant. Heinrich Zimmer, un des grands savants indianistes, nous rapporte qu’on distingue, dans la philosophie hindoue, quatre étapes sur le chemin de la vie. La première est celle de l’élève de l’apprenant, du disciple. (...) Dans une deuxième étape l’homme, devenu adulte, au midi de son existence, devient un maître de maison.(…) Il accepte de porter les masques sociaux qui lui fixent un rôle dans la société et la famille. (...) Plus tard, dans l’après-midi de sa vie, l’homme peut rejeter d’un bloc les devoirs sociaux, les charges familiales, les soucis économiques et il se fait ermite (…) Et le pèlerin enfin succède à l’ermite dans ce qui doit être l’interminable et glorieuse soirée d’été de nos existences : une vie désormais faite d’itinérance, où la marche infinie, ici et là, illustre la coïncidence entre le Soi sans nom et le cœur partout présent du Monde. C’est la plus haute liberté, celle du détachement parfait. (…) Indifférent au passé et au futur, je ne suis rien d’autre que l’éternel présent de la coïncidence..(…) Et on se sent libre parce que, dès qu’il s’agit de se rappeler les signes anciens de notre engagement dans l’enfer – nom, âge, profession, carrière , tout, absolument, apparaît dérisoire, minuscule, fantomatique." (p. 17,18 ,19 ).


Vous l’aurez compris  ce livre nous propose une approche de la marche en tant qu’acte philosophique et expérience spirituelle, en prenant à témoin quelques-unes des grandes figures littéraires, philosophiques ou historiques chez qui la marche a favorisé des dispositions de pensée uniques et stimulé l’inspiration. Ces rencontres alternent avec des approches mystiques et culturelles qui sont autant de chapitres courts et délicieux traitant, par exemple, de l’éternité, de la solitude, de la lenteur, de la gravité, de la flânerie ainsi que des diverses formes de la marche, du pèlerinage à la marche urbaine.

Le sommaire de l'ouvrage constitue par lui-même un révélateur de ce contenu admirable.

Marcher n’est pas un sport.
Libertés.
Pourquoi je suis si bon marcheur (Nietzsche).
Dehors.
Lenteur.
La rage de fuir (Rimbaud).
Solitudes.
Silences.
Les rêves éveillés du marcheur (Rousseau).
Eternités.
La conquête du sauvage (Thoreau).
Pèlerinage.
Régénération et présence.
La démarche Cynique.
Les états du bien-être.
L’errance mélancolique (Nerval).
La sortie quotidienne (Kant)
Promenades.
Jardins publics.
Le flâneur des villes.
Gravité.
Élémentaire.
Mystique et politique (Gandhi).

Répétition.


Pour l’auteur, comme pour Rousseau ou pour Nietzsche, marcher s’est s’ouvrir la capacité de penser : "Jamais je n’ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi, si j’ose dire ainsi, que dans les voyages que j’ai faits seul et à pied".
Car "le vrai sens de la marche, ce n’est pas vers l’altérité (d’autres mondes, d’autres visages, d’autres cultures, d’autres civilisations), c’est à la marge des mondes civilisés, quels qu’ils soient. Marcher, c’est se mettre sur le côté : en marge de ceux qui travaillent, en marge des routes à grande vitesse, en marge des producteurs de profit et de misère, des exploitants, des laborieux, en marge des gens sérieux qui ont toujours quelque chose de mieux à faire que d’accueillir la douceur pâle d’un soleil d’hiver ou la fraîcheur d’une brise du printemps" (p : 130,131).

"On ne marche pas pour tuer le temps, mais l’accueillir, l’effeuiller au fil des pas, secondes, pétales.Thoreau écrivait : « On ne peut pas tuer le temps sans aussitôt blesser l’éternité" (p.252).

"On n’a besoin en marchant que du nécessaire. Marcher, c’est vivre d’une existence décapée (le vernis social a fondu), délestée, débarrassée des adresses sociales, purgée du futile, des masques ; le nécessaire est un niveau au-dessous de l’utile. L’utile, c’est ce qui intensifie une puissance d’agir, augmente une production d’effets, accroît une compétence. L’inutile, le superflu c’est tout ce qui demeure concédé à l’appréciation des autres ou à sa propre vanité. Juste en dessous de l’utile, il y a le nécessaire. Il est l’irremplaçable, l’incontournable, le non substituable. Son absence se paye aussitôt par un blocage, un arrêt, la souffrance. Des chaussures solides, des vêtements de protection ou de rechange, des provisions, de la pharmacie, des cartes géographiques,… pour le simplement utile, on trouve toujours des équivalents naturels : branches (pieux, bâtons, cannes), herbes (serviettes, coussins)… Un dernier niveau, c’est celui de l’élémentaire (…) L’élémentaire se révèle comme plénitude de la présence. Le nécessaire se distingue encore de l’utile. L’élémentaire ne s’oppose plus : Il est tout pour celui qui n’a rien. L’élémentaire c’est la couche première, archaïque, dont on ne peut que très peu éprouver la consistance, car elle ne se donne dans sa pureté qu’à celui qui s’est, à un moment, débarrassé du nécessaire. La marche, parfois, par instants, le fait sentir…." (p. 252, 253, 254).

Frédéric Gros nous livre avec cet ouvrage une balade sincère et généreuse, pleine de sagesses acquises dans les livres et sur les chemins, pensées réfléchies sur notre société droguée de cette vitesse qui fait oublier la vraie nature des choses et des êtres et surtout de soi-même.

Un hymne à l’harmonie du monde et à « la joie comprise comme plénitude, celle d’exister » que la marche permet de goûter. Laissons-lui la parole pour conclure :


« La liberté en marchant, c’est de n’être personne, parce que le corps qui marche n’a pas d’histoire, juste un courant de vie immémoriale. (…) Sans doute, dans cette grande liberté exaltée par la génération déchirée de Ginsberg ou Burroughs, dans cette débauche d’énergie qui devait déchirer nos existences et faire exploser les repères des soumis, la marche dans les montagnes constituait un moyen parmi d’autres, d’autres qui comprenaient les drogues et les alcools, les beuveries, les orgies, par lesquels on tentait d’atteindre l’innocence. Mais elle laisse apercevoir un rêve : marcher comme l’expression du refus d’une civilisation pourrie, polluée, aliénante, minable. » (p : 15, 16).


ALORS MARCHONS ET RÊVONS !

 

  Desmodus 1er

01 novembre 2009

Hemlock ou les poisons : une subjugante trinité du double. Suite et fin...

Hemlock_CouvertureEn mai dernier, je proposai la première partie d'une approche de Hemlock, un roman magistral de Gabrielle Wittkop qui n'a pour l'instant pas encore été réédité. Après quelques mois passés à agir pour un Vampire Actif restructuré et pendant lesquels j'ai aussi investi le Cabinet de Curiosités d'Eric Poindron; failli rencontrer des barbastrelles protégées; découvert des oeuvres de Fred Deux et des clichés originaux de Joel-Peter Witkin dans un Centre d'Art Contemporain au fin fond de la Haute-Marne; fait la connaissance du Fulgore porte-lanterne d'Antonio Werli après avoir salué La Femelle du Requin; été immergée dans une abondante quantité d'images subversives;  rencontré le passionnant Romain Verger grâce à Edwood; passé deux heures à respirer le même air qu'Isabella Rosselini; trotté à côté de Terry Gilliam une semaine plus tard; arraché du papier peint tout en n'oubliant pas de dévorer des livres, je me suis dit qu'il était tout de même temps que je réinvestisse mes quartiers par ici. Voici donc la seconde partie de Hemlock ou les poisons: une subjugante trinité du double dédiée tout spécialement à Nikola qui a fait preuve d'une patience hors du commun durant tout ce temps...

***

 

"Immer wirst du bei mir sein, immer, immer, immer..."

D’autres réminiscences sont convoquées dans le roman de Gabrielle Wittkop, qui fonctionnent comme autant de diaprures sous lesquelles se laissent deviner une espèce d’inconscient du récit, des strates textuelles insoupçonnées dans lesquelles on se surprend à circuler.

Le Dit des trois morts et des trois vifs, est une légende du Moyen-âge dont l’argument a servi à la composition de six poèmes entre la seconde moitié du XIIIe siècle et la première du XIVe siècle. Ces récits poétiques, très semblables en termes de contenu, relatent à chaque fois la rencontre inopinée entre de fiers cavaliers aisés et trois morts. Ces derniers évoquent toute la superfluité de leur richesse et leur puissance passées face à la Camarde. Les trois protagonistes en vie, sidérés par les propos entendus, s’enfuient alors, ne pouvant supporter de telles révélations. Dans un seul des six poèmes, Li dis des trois mortes et des trois vives, les personnages sont de sexe féminin. Il est troublant de constater que les empoisonneuses de Gabrielle Wittkop, elles aussi au nombre de trois et issues de classe sociale élevée, renvoient l’image exactement inversée des caractères du récit. En effet, lors de l’épisode de la rencontre fortuite avec des personnages-devins (porteurs chacun d’une symbolique forte : celle de la maîtrise du temps et, partant, de la mort), ce sont eux qui, épouvantés par l’ombre de grande Faucheuse perçue dans l’avenir de chacune des femmes, rejettent, en se terrant dans le mutisme, le secret des funestes destinées entr’aperçues : Label, l’astrologue se tait au moment de livrer l’horoscope de Béatrice, les Bohémiennes sur le Pont-Neuf à Paris écartent avec brusquerie la main de Marie-Madeleine et le chiromancien au Port d’El-Saïd, disparaît, comme effaré, sans rien dire et sans demander d’argent à Augusta.

Le texte moyenâgeux et ses variantes annoncent clairement le thème de la Danse Macabre, sujet de prédilection des Mystères médiévaux. Il n’est donc pas surprenant d’en retrouver des résurgences explicites et quasi obsessionnelles dans Hemlock, nous rappelant combien, encore une fois, la théâtralité empreinte l’œuvre de Gabrielle Wittkop.

Cette Danse Macabre trouve une incarnation dans une illustration découverte par Marie-Madeleine à l’intérieur de la petite chapelle abandonnée du domaine de Picpus. Une vision qui ne la quittera plus et qu’elle retrouvera figurée dans les bals donnés au domaine d’Offémont auquel elle assiste. Béatrice, quant à elle, en découvre une représentation à moitié effacée au domaine de la Petrella dans la salle des repas, après l’avoir, plus jeune, croisée « sur les dalles des églises, aux chapiteaux des cloîtres. » (p.55)
L’apogée de sa manifestation est atteint avec un épisode qui dépeint une extraordinaire scène de Carnaval. Il n’est pas inutile de rappeler ici l’étymologie très parlante du terme, carne levare, qui signifie littéralement ôter la viande, pour saisir toute la saveur moribonde du passage :

 « Masqués de noir, vêtus de toiles poussiéreuses, farineuses, ils portaient des enfants dans des hottes ou des animaux mutilés déguisés en marmots, jouaient du pipeau, chantaient au lutrin portatif et, coiffés de bonnet de femme ou de cages emplies d’oiseaux, tiraient le char où leur roi clamait des obscénités sous des guirlandes de feuillage et des chaînes de grelots. On voyait aussi çà et là des visages nus, aveugles et blêmes comme Lazare, des crânes dont on ne savait s’ils étaient véritables ou faits de cuir verni. Souvent ces êtres portaient des chaises déglinguées dans l’ombre desquelles on devinait quelque vieillarde, vampire plâtré de céruse et de vermillon. Ces cortèges crépusculaires, parfois précédés de messagers portant un vase sous un voile ou de squelettes mitrés, avaient le don de disparaître comme ils apparaissaient, sans qu’on pût savoir comment. » (p57-58)

Enfin avec Augusta, protagoniste de la troisième partie, une bascule se produit dans la perception de la sarabande : le personnage devient une des composantes du tableau : elle porte des souliers « pour danser la Danse macabre, escarpins d’une Locuste impitoyablement endeuillée de ses victimes. » (p. 466)

Dans toutes ces circonstances, la société qui se met en scène s’empêtre inéluctablement dans l’écheveau des ficelles de la représentation à grand renfort de rouges et de poudres à farder. Elle ne peut cependant retarder l’arrivée d’une pourriture nauséabonde qui  prendra plaisir à s’insinuer dans les chairs une fois la mort survenue. Un constat qui n'aura de cesse de revenir dans l'ensemble des écrits de Gabrielle Wittkop.

Maitre_de_Philippe_de_Gueldre__Un_transi_entrainant_la_femme_du_chevalier__extrait_de_La_Danse_macabre_des_femmes_de_Martial_d_Auvergne
Maitre de Philippe de Gueldre,
Un transi entraînant la femme du chevalier,
extrait de La Danse macabre des femmes de Martial d'Auvergne

Il est fort probable que l'auteure se soit également souvenue du texte suivant de Charles Baudelaire lorsqu’elle a écrit Hemlock :

 

DANSE MACABRE
in Les Fleurs du Mal (1857)

 Fière, autant qu’un vivant, de sa noble stature,
Avec son gros bouquet, son mouchoir et ses gants,
Elle a la nonchalance et la désinvolture
D’une coquette maigre aux airs extravagants.

Vit-on jamais au bal une taille plus mince ?
Sa robe exagérée, en sa royale ampleur,
S’écroule abondamment sur un pied sec que pince
Un soulier pomponné, joli comme une fleur.

La ruche qui se joue au bord des clavicules,
Comme un ruisseau lascif qui se frotte au rocher,
Défend pudiquement des lazzi ridicules
Les funèbres appas qu’elle tient à cacher.

Ses yeux profonds sont faits de vide et de ténèbres,
Et son crâne, de fleurs artistement coiffé,
Oscille mollement sur ses frêles vertèbres.
O charme d’un néant follement attifé.

 Aucuns t’appelleront une caricature,
Qui ne comprennent pas, amants ivres de chair,
L’élégance sans nom de l’humaine armature.
Tu réponds, grand squelette, à mon goût le plus cher !

 Viens-tu troubler, avec ta puissante grimace,
La fête de la vie ? ou quelque vieux désir,
Eperonnant encor ta vivante carcasse,
Te pousse-t-il, crédule, au sabbat du Plaisir ?

 Au chant des violons, aux flammes des bougies,
Espères-tu chasser ton cauchemar moqueur,
Et viens-tu demander au torrent des orgies
De rafraîchir l’enfer allumé dans ton cœur ?

Inépuisable puits de sottise et de fautes !
De l’antique douleur éternel alambic !
A travers le treillis recourbé de tes côtes
Je vois, errant encor, l’insatiable aspic. 

Pour dire vrai, je crains que ta coquetterie
Ne trouve pas un prix digne de ses efforts ;
Qui, de ces cœurs mortels, entend la raillerie ?
Les charmes de l’horreur n’enivrent que les forts ! 

Le gouffre de tes yeux, plein d’horribles pensées,
Exhale le vertige, et les danseurs prudents
Ne contempleront pas sans d’amères nausées
Le sourire éternel de tes trente-deux dents. 

Pourtant, qui n’a serré dans ses bras un squelette,
Et qui ne s’est nourri des choses du tombeau ?
Qu’importe le parfum, l’habit ou la toilette ?
Qui fait le dégoûté montre qu’il se croit beau.

Bayardère sans nez, irrésistible gouge,
Dis donc à ces danseurs qui font les offusqués :
« Fiers mignons, malgré l’art des poudres et du rouge,
Vous sentez tous la mort ! O squelettes musqués,

Antinoüs flétris, dandys à face glabre,
Cadavres vernissés, lovelaces chenus,
Le branle universel de la danse macabre
Vous entraîne en des lieux qui ne sont pas connus !

Des quais froids de la Seine aux bords brûlants du Gange,
Le troupeau mortel saute et se pâme, sans voir
Dans un trou du plafond la trompette de l’Ange
Sinistrement béante ainsi qu’un tromblon noir.

En tout climat, sous tout soleil, la Mort t'admire
En tes contorsions, risible Humanité,

Et souvent, comme toi, se parfumant de myrrhe,

Mêle son ironie à ton insanité.

Bernt_Notke_Danse_Macabre
Fragment de la Danse macabre de Bernt Notke pour Rīga
aujourd'hui dans l'ancienne église Saint-Nicolas de Tallinn.

***

Une dernière influence littéraire est à relever dans le roman, tout aussi prégnante et qui affleure au-dessus des nappes de brouillards qui suintent de l’écriture de Gabrielle Wittkop. Elle s’approche et fuit dans le même mouvement mais affirme sa  présence, et marche en sourdine sous la chair des mots du texte… L’évocation des poisons, de l’arsenic surtout, met inévitablement en lumière l’empreinte de Madame Bovary de Flaubert. La mort d’Emma a nourri l’un des épisodes romanesques les plus puissants qui existent et dont la littérature et les lecteurs ne se sont  jamais réellement remis. Les femmes de papier n’ont plus été les mêmes après la plongée de la petite Rouault dans l’encrier du grand Gustave. Un personnage secondaire porte d’ailleurs le prénom de l’héroïne flaubertienne dans le dernier volet du texte. Difficile de croire au hasard ici…

Comme Emma Bovary, les femmes des trois récits enchâssés de Hemlock se perdent pour des hommes dont elles sont devenues les objets. Elles couvrent leurs amants de présents qui les mènent à la ruine. Comment ne pas voir par exemple en Sainte-Croix (on notera ici toute l’ironie des connotations associées à ce nom), l’amant-sosie de Marie-Madeleine de Brinvilliers, la déclinaison d’un Rodolphe, encore plus dépravé et manipulateur, ne percevant dans sa maîtresse qu’un agréable animal de compagnie qu’il entraînera dans toutes les débauches possibles et imaginables pour jouir de la fange avec elle.
Comme Emma Bovary, les femmes sont dévorées par une passion commune pour la lecture, vécue comme une nourriture essentielle, la bibliothèque constituant l'un des points cardinaux de leur univers et une passerelle pour s’échapper du quotidien.
Comme  Emma Bovary, elles sont sanglées dans leur environnement mais possèdent de fortes personnalités, une détermination et une volonté d’indépendance matérialisée par le retour régulier des motifs de la fenêtre, du cadre, du tableau ou du miroir, symboles d’un regard qui porte sur un ailleurs, un hors-temps. On se souvient de la Bovary à sa fenêtre…

Un autre détail revient à la manière du cadencement d’un métronome dans Hemlock : la  forte attractivité du jardin. Alors que ce lieu est présenté à travers le regard d’Emma Bovary, au moment de son installation dans sa maison à Yonville, comme le reflet de son enfermement et de son impossibilité à se construire dans son couple (il est question, dans la première partie du roman de Flaubert, d’une haie d’épines, de plates-bandes garnies d’églantiers maigres, d’un faux curé lisant son bréviaire dont le plâtre, s’écaillant à la gelée, avait fait des gales blanches à sa figure), les évocations d’un enclos aux herbes folles et dangereuses qui jouxte chacune des habitations des héroïnes wittkopiennes constituent cette fois des métaphores rappelant l’essence tellurique de ces femmes que sont Béatrice et Marie-Madeleine. Augusta par contre ne parviendra jamais à se reconnaître dans son jardin, en Inde. Le temps chaud détruit les fleurs d’Europe dont elle a la nostalgie et qu’elle tente malgré tout de faire pousser. Tout comme l'héroïne de Flaubert a planté sous la tonnelle les fleurs imagées de sa passion amoureuse destructrice pour Rodolphe et qui ne pourront s’ériger qu’estropiées car piétinées sans remords par l’amant maudit.

Enfin, dans l’histoire d’Augusta, il y a cet autre épisode,  qui la cheville au corps d’Emma : la jeune femme britannique sera tirée de l’ennui qui la ronge par l’invitation à un bal qui rappelle sur un mode mineur celui de la Vaubyessard. Elle y brillera le temps d’un soir en dansant sur les airs de La Veuve Joyeuse : on note ici tout le piment de la référence lorsque l’on sait qu’elle tuera son mari pour pouvoir s’échapper avec son amant.
Cette dimension ironique de l’écriture de Gabrielle Wittkop est aussi l’apanage de celle de Flaubert dans Madame Bovary. Apparente à de nombreux endroits de Hemlock, elle se manifeste de manière inattendue, toujours servie par cette langue flamboyante
pétrie de poésie qui imprime si fort et si bien sa marque de manière presque physique sur le lecteur...

bal_vaubyessard
Madame Bovary, 1re partie, chapitre 8 : Valse avec le Vicomte.
Illustration de A. Richemont, gravée à l'eau-forte par C. Chessa, Paris, F. Ferroud, 1905.


Il ne reste plus qu'à souhaiter que Hemlock soit un jour de nouveau disponible en librairie. Je ne peux qu'encourager les lecteurs qui sont parvenus au terme de la découverte de cet article et qui aimeraient lire le récit, à ne jamais abandonner la recherche d'un texte réputé introuvable car, comme l'écrit Gabrielle dans son roman, «ce n’est pas parce qu’on n’en parle plus que les choses cessent d’exister.»

 Irma Vep


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25 juin 2009

L'attente du soir, de Tatiana Arfel

Le Vampire Ré'actif a le plaisir d'accueillir un nouvelle contributrice, une  vampiresse nommée La Vouivre. Elle aime les livres et s'y plonge avec délectation.De la période du Sturm und Drang, elle a, en compagnie de Goethe, Schiller, Lenz et Herder, abordé la littérature romantique en tant qu'expression non classique, non rationnelle et cherche dans l'écriture, les sentiments, le sensible, la révolte de l'être face au prétendus inéluctables qu'imposent bon nombre de principes et d'interdits culturels et sociétaux. Sa passion pour le livre la conduit, à l'occasion de rencontres éclectiques, à découvrir des ouvrages singuliers pour lesquels elle propose une approche personnelle aiguisée et réfléchie. Son acuité certaine en fait une collaboratrice que nous espérons retrouver souvent dans ces pages.

arfel_attente_du_soir_cadre_2Dans ce roman, la douleur se ressent en couleur, blanchâtre, gris transparent, mais aussi jaune, rouge ou bleu. La parole est donnée à ceux qui ne peuvent parler en mots ou dont les paroles ne sont jamais entendues. Artisans de leur univers, les trois personnages appréhendent, comme ils peuvent, le monde qui les entoure. Et l'on s'accroche, curieux, inquiet, impatient ,à la trame de leur vie au fil de l'eau. Découpée, démontée et rapiécée par le jeu des souvenirs et du temps, la construction s'étoffe sur le mode du feuilleton triangulaire qui joue de l'attente et de la frustration. Il est difficile de ne pas se laisser impressionner par l'entreprise de Tatiana Arfel qui s'attaque, de manière inattendue, au terrible poids de nos corps, à leur impérieuse difficulté à se mouvoir parmi les autres.

Trois histoires se juxtaposent et trois solitudes vont se croiser, se rencontrer.

Celle de Giacomo, un enfant de la balle, qui va prendre la direction du cirque après la mort de sa mère trapéziste et la descente aux enfers de son père. C'est un clown poétique, subtil et triste «mon premier souvenir, celui du monde clos, se prolongeait à l’infini dans cette communauté d’hommes et de femmes qui, chaque jour, tendaient à redonner un peu de couleurs à notre monde si fade et si hurlant à la fois ». Giacomo est fataliste, il sait que le Sort le rattrapera « ...le Sort rejoindrait toujours nos caravanes pourtant mobiles et capricieuses pour se servir en chair fraîche et en larmes qu'il affectionne beaucoup. » Il est resté sans femme «Je voulais être arraché à moi-même et, quand je le fus enfin, j'étais bien trop vieux pour espérer un sentiment de retour " -, et aura passé sa vie à inventer des histoires qui racontent toutes la même chose, des hommes " livrés à un monde immense, sauvage, joyeux et désordonné où ils sont les derniers à s'y retrouver - loin derrière les caniches ".

Celle de Melle B, emmurée vive, retirée d'elle, absente, exilée " au bord de la scène ", condamnée, dans un corps passe muraille et avec un coeur sans émoi, à regarder les autres vivre. Une gamine, que ses parents ne voyaient « littéralement pas », implacablement niée par une mère mue par une haine silencieuse, et obsédée par l'hygiène et la javellisation des corps. Vivant sous cloche, prisonnière du gris de sa chair grise, ne désirant rien, elle lutte en se récitant interminablement des tables de multiplication, ou en suivant les trajets imaginaires que son imagination trace au sol. Elle a « un trou dans la poitrine », quelque chose lui manque, lui a été enlevé.

Celle du môme, l'enfant sauvage, abandonné dans un terrain vague et survivant au milieu des herbes, des immondices et des bouts de ferraille. La seule chaleur reçue est celle d'un chien, elle va lui être enlevée et il connaît la douleur « Il y a de l'étranger dans son coeur. Çà fait mal, mais pas de froid ou de faim. Çà brûle et çà pique mais on ne peut pas l'arrêter en mangeant ou en dormant. Çà vient du dedans, il n'y a rien à faire ». Sans mots pour penser, il va s'ouvrir au monde par les couleurs.

Parce qu'ils ont accepté la souffrance, la solitude et le déchirement, ces trois personnages vont se croiser, se rencontrer, se rapprocher peut-être...

La Vouivre

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07 mai 2009

Hemlock ou les poisons : une subjuguante trinité du double

Hemlock_ou_les_poisons«  Nous vivons chaque jour un drame de Beckett
adapté pour le Grand-Guignol »

Hemlock ou les poisons Gabrielle Wittkop,
Les presses de la Renaissance, 1988


Alors que plusieurs semaines s’étaient écoulées à chercher les introuvables wittkoppiens que j’évoquais dans mon précédent article de décembre, alors que je n’y croyais plus du tout malgré des prières répétées à la sainte harpie, je dénichai sur la toile, en janvier dernier, arrivé fortuitement dans le catalogue d’un bouquiniste, Hemlock ou les poisons. Une semaine plus tard, l’ouvrage attendait innocemment dans ma boîte aux lettres dans un état plus qu’impeccable. Il semblait ne jamais avoir été ouvert : aucune trace de jaunissement sur les pages aucune marque manifestant le signe d’un mauvais traitement sur la couverture. C’était comme si ce livre était sorti de la presse exprès pour moi. Avec émotion, je me précipitai alors dans le texte, l'un des plus longs de l'auteure, consciente au moment de lire les premières lignes, de ma position de privilégiée… Je n’allais cependant pas jouir très longuement de la situation car peu de temps après, je me faisais enlever par des siamoises de papier très exigeantes qui ont jugé que leur histoire de double valait tout autant le détour… Maintenant qu’elles sont enfermées dans un opuscule 12/18 et qu’elles n’attendent plus qu’à se précipiter sur d’innocents lecteurs qui les libéreront, j’ai pu retrouver Hemlock et d’autres livres, que j’avais laisser s’empoussiérer sur une pile du haut de laquelle ils m’observèrent longtemps, penchée sur l’écran de mon portable, en train de batailler avec le monstre Lucy-et-Adina à coups de quarts de cadratin, d’espaces insécables, de tirets conditionnels et de sauts de section. Témoins muets aussi de l’élimination de nombreuses veuves et orphelines retorses, ils se sont, dernièrement, enfin rappelés à mon bon souvenir…

 ***

Aujourd’hui nous sommes le 7 mai. Un jour coincé entre prudence et victoire qui accueille un événement inespéré : celui de la ressortie du texte Les Rajahs Blancs de Gabrielle Wittkop chez Verticales, vingt-trois ans après une première publication aux Presses de la Renaissance. Une magnifique opportunité pour évoquer aussi Hemlock ou les poisons, le seul roman de l’écrivain qui n’a pas encore eu la chance de connaître une seconde naissance et dont l’absolue noirceur et l’extraordinaire construction, empreinte de références culturelles multiples, mérite que l’on s’y intéresse un instant.

Le roman réunit un ensemble de trois histoires, reliées entre elles par un récit encadrant constituant le maillon nécessaire à la mise en écho du parcours de trois empoisonneuses célèbres, doubles et prolongements de Hemlock, la narratrice de premier niveau dont le nom est aussi un vocable anglais signifiant « cigüe ». Hemlock cherche à fuir un quotidien qui lui est devenu pénible. H., son mari qu’elle aime éperdument et qu’elle considère comme « à la fois sa mère et son père, sa sœur et son frère, son époux et sa femme », souffre d’une affection incurable qui le rend complètement dépendant de son épouse. A l’image de cette dangereuse ombellifère qu’est la Conium Maculatum L., Hemlock est mue par un impérieux besoin de se développer et ne supporte pas de voir sa liberté entravée par la maladie de l’homme pour qui elle éprouve pourtant encore de forts sentiments. Plusieurs fois tentée d’abréger ses souffrances, elle s’échappe du domicile conjugal pour ne plus songer à ses pensées coupables. Elle se noie dans un travail qui la met en contact avec des antiquaires, des marchands d’art. Ses voyages la mènent respectivement à Rome, Paris et Agra en Inde. Mais à chaque étape, elle investit un logis dont le lourd passé lui est révélé par des interlocuteurs devenus, le temps de la rencontre, des passeurs d’histoires enfouies. C’est le marchese S. qui, en Italie évoque celle de Béatrice Cenci ; c’est Tania Zaharov une antiquaire parisienne qui est le relai de l’incroyable et terrifiante destinée de Marie-Madeleine de Brinvilliers et enfin le Docteur Lal Nahar qui dresse, à Agra, le portrait d’Augusta Fulham, une femme dont le prénom évoque l’Auguste, le clown grimé de couleurs violentes…

Cependant, au lieu de mettre à distance ses inquiétudes et ses inavouables desseins, les endroits habités par Hemlock, qui s’enténèbrent des pesantes images d’un temps révolu, ne font que remettre en perspective un vécu entrant en résonance avec celui d’inquiétantes et fascinantes héroïnes de l’Histoire. Hemlock devient le creuset qui reçoit l’âme des ces dernières et en perpétue le souvenir.

Une fois le cadre de la construction posé le lecteur est précipité dans les rets d’un roman gigogne pensé comme une toile d’araignée au centre de laquelle il se retrouve prisonnier. De méandres en détours stylistiques, le texte appelle des histoires de doubles, ménagent des effets de miroirs déformants comme ceux d’une galerie des glaces dans une fête foraine monstrueuse : les décapitations publiques, les procès grotesques occupent une place particulière dans les trois récits qui composent le roman. Les événements se prolongent et se répondent. Les divers niveaux de temporalités influent les uns sur les autres. Les lignes du temps gauchissent, deviennent floues. Les histoires répercutent pareillement chacune les coups de ricochet envoyés par les autres. Dans celle de Marie-Madeleine de Brinvilliers, est évoqué l’effroyable destin de Béatrice Cenci. L’empoisonneuse italienne se retrouve, dans le troisième volet du roman, enfermée dans un texte de P.B. Shelley, The Cenci, que lit Augusta qui fera également connaissance avec La Brinvilliers d’Alexandre Dumas père.
Parallèlement, ces histoires évoluent à mesure que se dégrade inexorablement le corps de H. dans le récit enchâssant, comme si c’était là un paramètre nécessaire au déploiement de celles-ci, et au retour du lecteur dans l’espace-temps lié à Hemlock.

Par l’appel aux références picturales – avec encore une fois une prédilection pour les artistes du XVIe siècle – et mythiques les plus sombres, les portraits y sont démultipliés à l’infini. Locuste, Hécate, Pandore, Judith ne sont jamais bien loin. Dans le premier volet du roman, la dernière est d’ailleurs clairement associée à Béatrice Cenci. Il s’ouvre en effet sous la tutelle de cette charismatique figure biblique, devenue la meurtrière d’un homme de pouvoir qui assoiffait son peuple…Un élément qui n’a rien d’un détail et qui réclame au lecteur de l’indulgence pour des héroïnes apparaissant effectivement plus comme des victimes que des bourreaux. S’appuyant sur de solides connaissances historiques, Gabrielle Wittkop réussit à laisser de côté la simple monographie pour  transformer chaque étape de son œuvre en  épisode digne d’une tragédie grecque où « tout arrive selon des motifs prévus, formulés ». On peut, par exemple, sans abus d’interprétation, relire dans l’histoire de la Marquise de Brinvilliers, la forme déclinée d’une destinée œdipienne. Quant à Béatrice Cenci, elle ne sera, malgré tous ses efforts pour y échapper, pas épargnée par l’atavisme du crime qui est la marque de fabrique de sa famille….Chaque femme est amenée à empoisonner le (ou les) homme(s) qui les entrave(nt), mais le meurtre apparaît toujours comme l’ultime recours permettant la conservation d’un fragment de dignité ou de vertu en même temps qu’il précipite une condamnation à mort inéluctable.

To be continued...

Irma Vep

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02 février 2009

Le procès-verbal - Le Clézio

le_proces_verbal_le_clezioJe confesse avoir fait pas mal d’amalgames. Le Clézio. Jeune, beau et bronzé. La Côte d’Azur des années 60. Cela fleurait bon le Sagan au masculin et les starlettes du Festival. Il aura fallu que Le Clézio reçoive le Prix Nobel pour que je prenne son œuvre au sérieux, c’est-à-dire pour que je le lise seulement. Pour moi, Le Clézio c’était un Pierre Loti contemporain. Un transfuge du National Geographic. Un conteur facile. Un enchanteur, pourquoi pas. Le prix Nobel non seulement me le fait découvrir mais me montre à quel point il nous manque aujourd’hui un jeune auteur de cette trempe : tristesse, Stockholm a nobélisé l'ultime écrivain français nobélisable. J’aurais pourtant dû m’en douter : si personne ne s’attaque à lui dans le jeu de quilles de la littérature française, c’est que Le Clézio, malgré les apparences, ne s’institutionnalise pas… n’appelant pas de réactions ou de contre-réactions virulentes (permettant à d’éventuels détracteurs de faire œuvre). L’œuvre de Le Clézio est assez diverse, vivace, ample, pour s’ébrouer et s’auto épouiller des critiques succubes. Il y a certes, aussi - rempart tout aussi efficace contre les poux - la timidité protectrice de l’écrivain.

Le Procès-verbal est le premier roman de Jean-Marie Gustave Le Clézio. Il paraît en 1963. On l’a souvent comparé à l’Etranger. Mais il n’y a pas de meurtre accompli dans Le Procès-verbal, juste une odeur de meurtre. Le conflit algérien est en toile de fond. La canicule sévit sur la Côte d’Azur. Les éléments naturels imprègnent les corps et les psychés, au nez et à la barbe des estivants qui démultiplient le geste de se beurrer d’huile solaire.

Le personnage central de ce roman s’appelle Adam Pollo. Qui est Adam Pollo ? Un indice nous est donné par Le Clézio lui-même dans la déclaration d’intention qu’il adresse à son futur éditeur Gallimard en 1963 : Le Procès-verbal raconte l’histoire d’un homme qui ne savait trop s’il sortait de l’armée ou de l’hôpital psychiatrique. Adam Pollo ne vit pas selon le sens commun. Il se trouve un peu avant l’homme ou un peu après. Au choix s’il faut choisir. Déjà il s’appelle Adam, revivant l’instant charnière où l’homme, baptisé d’un prénom, ne l’est toujours pas d’un nom. Adam. Le premier homme. Ou la dernière bête sauvage ? Un enfant peut-être ? On ne sait pas le situer. Il n’entre dans aucune case. 

Les vacanciers grillent sur les plages de la Côte d’Azur pendant qu’Adam se retranche peu à peu du monde des hommes, d’abord dans une villa délaissée par ses occupants. La nature est antédiluvienne, les paysages s’enflamment, les corniches sont mégalithiques, et personne n’en a conscience, excepté Adam. La nature excède tous les sens. Les couleurs sont criardes. Parfois le noir envahit tout comme si une entité divine avait renversé un encrier sur le monde. Sur ce paysage, ni bienveillant, ni vraiment hostile, les hommes sont comme des juxtapositions hasardeuses, qui essaient de tisser leur toile à coup de généalogies, de villes, de guerres coloniales, d’histoires, de fictions, d’amour (en cela que l’amour fabrique aussi ses fictions). Adam Pollo, déterminé dans son projet flou de rompre les amarres, est cultivé, génial et déconcertant dans ses discours philosophiques. Il goûte une liberté vénéneuse, qui l’entraîne toujours plus loin de son point d’origine (ce noyau familial où naît toujours le sens et dont Michèle, l’ex-petite amie d’Adam, est le dernier substitut), mais la liberté consume tout autant que la canicule…

Que fait Adam ? Il va au zoo. Il suit un chien dans la rue (acte apparemment gratuit, pour moi la séquence d’anthologie du roman). Il tue un rat avec des boules de billard. Il assiste au repêchage du corps d’un noyé. Il prêche sur une promenade du bord de mer, ultime recours à d’éventuels semblables.

Il y aura bien une sorte de procès final, non dans un Palais de Justice mais dans un asile d’aliénés. Quelques-uns essaieront de comprendre. Des mots de spécialiste feront autorité qui réduiront le cas Adam Pollo à une « psychose paranoïaque ». Mais Adam Pollo leur aura déjà échappé dans l’extase matérielle, qui est peut-être ce bonheur objectal d’exister sans histoire.

*

A 23 ans, Le Clézio tue le récit traditionnel. Il commence son œuvre là où d’autres, après avoir usé les cordes de la narration et du trompe l’œil, l’ont, dans le meilleur des cas, terminée. Le Procès-verbal est une œuvre où la fiction est mise à mal. Le Clézio vit son ère du soupçon*, expérimente son style à coups de ratures, de journal de bord, de lettres, de ponctuation malmenée, de coupures de presse, d’images excessives, lyriques et âpres. A partir de ce point, il n’y a plus qu’à s’arrêter d’écrire. Ou à commencer une oeuvre. Avec un avantage sur la plupart des autres écrivains : Le Clézio, déjà, n’est plus dupe de la Littérature.

David Gray

* titre du recueil d’essais que consacre Nathalie Sarraute au roman, sept ans avant Le Procès-verbal.

Posté par Dao-Pailler à 13:23 - Le Clézio Jean-Marie Gustave - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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22 décembre 2008

Gabrielle Wittkop ou le sublime de l'indicible

Wittkop

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Encore un instant de patience,

et tu vas voir la bestialité éclater dans toute sa gloire

Méphistophélès in Faust de Goethe

 

On peut écrire sur tout mais il faut savoir comment

Gabrielle Wittkop in le journal Le Temps, Genève, 2001

 

Le 22 décembre 2002, Gabrielle Wittkop, écrivain français d'Outre-Rhin, née à Nantes en 1920, disparaissait en laissant à la postérité des écrits retentissant tels des coups de tonnerre dans le paysage de la littérature contemporaine.

La grande dame, éblouie et marquée très jeune par Sade, a toujours revendiqué l'influence du Marquis et du XVIIIème siècle dans son travail littéraire. Mais la noirceur éclatante de ses textes aux élans poétiques indéniables rejoint également celle des contrées imaginées en leur temps par Baudelaire, Villiers de l'Isle-Adam, Poe ou Lautréamont.

On ne lit pas Gabrielle Wittkop par hasard. Plonger dans ses textes, c'est accepter de lâcher prise, d’être malmené, c'est oublier tout ce qui enferme dans la norme, c'est aller au-delà de l’antagonisme Bien/Mal. C’est aussi se livrer à l’expérience d’un hors limite dont on ne peut sortir qu’irrémédiablement marqué. S'abandonner à cette expérience de lecture sans filet, c'est consentir enfin à naviguer sur une mer d'encre agitée, sans bouée de secours en cas de naufrage.

Ouvrir un de ses livres nous oblige à subir comme une contamination par le texte. Ce pouvoir découle du ciselage raffiné des propos développés. L’écriture laisse éclater un amour évident pour les mots, construit un style hors du commun mis au service de sujets qui défient souvent toute morale et laissent le lecteur pétrifié par le culot de l'auteure et par la capacité qu'aura eu l'écrit à se dérouler diaboliquement devant lui jusqu'au dernier mot sans qu'il puisse émettre le moindre signe de résistance.

Le souci de la précision dans le choix des termes utilisés, le recours régulier à un lexique soutenu, rare (sans qu’il apparaisse pour autant suranné), à un vocabulaire savant voire clinique, installent de terrifiants univers dans des lieux géographiques aux noms ouvrant sur de redoutables trouées fantasmatiques. C’est par exemple la Venise de Sérénissime assassinat ou l’Inde de La mort de C. ou de Chaque jour est un arbre qui tombe.

La plume wittkopienne sait s’inspirer également des mouvements du pinceau sur la toile. Des peintres italiens comme Pietro Longhi, Francesco Guardi, Tiepolo le Jeune jettent ombres et lumières dans les phrases de Sérénissime assassinat où l’influence picturale est peut-être la plus flagrante. Venise, ville des masques et des cabales offre un écrin idéal pour installer et enfermer les personnages, devenus des espèces de morts-vivants, dans des descriptions où le regard s’organise comme s’il était circonscrit dans le cadre de tableaux en partie occultés par de lourdes tentures aux coloris orageux.

Dans Le sommeil de la raison, c’est Francisco de Goya qui est sollicité (le titre du recueil de nouvelles reprend une partie de celui d’une de ses gravures représentant un homme endormi cerné par des créatures de cauchemar). Le premier récit convoque en son sein, à l’aide de phrases comme griffées sur le papier, toute l’étendue de l’imagination d’une Nature qui s’est laissé aller : une galerie tératologique des plus effarantes, qui aurait bien pu sortir tout droit de l’imagination de l’artiste espagnol, se déploie au fil des pages de la nouvelle.

Par ailleurs, le travail de l'écrivain impressionne par sa prédilection à réunir, de manière prodigieuse, des contraires; une marque de fabrique qui caractérise également sa forte personnalité. En effet, au journaliste du Matricule des Anges qui l'interrogeait en 1996, Gabrielle Wittkop disait d’elle-même : "Au fond je suis un Neandertal qui aime Proust " et "je suis une joyeuse pessimiste". Ces deux formules peuvent, à elles seules, presque suffire à résumer ce qui fait en partie l’essence de son œuvre.Avec Le Nécrophile publié en 1972 chez Régine Deforges, Eros et Thanatos se trouvent d'emblée chevillés l'un à l'autre. Le lecteur découvre les pensées d'un homme qui ne peut tomber amoureux que de corps fraîchement inhumés. Cet ouvrage, qui marque l'entrée fracassante de l'écrivain sur la scène littéraire, ne cesse de rappeler ce que résumera plus tard une phrase de La Marchande d'enfants, texte posthume publié en 2003 et dont le titre possède des élans de conte barbare : "l'amour puise aux sources cruelles de la mort, s'enrichit même souvent de celle-ci, l'appelle parfois ou la nargue".

De plus, on pourrait bien reprendre ici les propos qu'Anatole France tenaient sur l'auteur des Fleurs du mal en les appliquant aux nombreux personnages dont les moeurs transgressives sont mises en scène dans les écrits de Gabrielle Wittkop : "[ils] respire[nt] l'odeur de cadavre comme un parfum aphrodisiaque". Des personnages qui inspirent un effroi parce qu’ils sont aussi pétris d'une rare sensualité, mise en relief grâce à cette sombre poésie que nous évoquions plus haut, à laquelle se trouvent liées une cruauté sardonique et une raillerie grand-guignolesque assumées. Le grand-guignol (thème pour lequel Gabrielle Wittkop a apporté sa collaboration dans une étude réalisée avec François Rivière en 1979) colore en filigrane une grande partie de ses textes. L'épouvante la plus saisissante, déclenchée par des situations les plus scabreuses (on pense ici à La Marchande d'enfants), côtoie parfois un humour des plus féroces.

Comme on le devine, un nombre important d'ouvrages de Gabrielle Wittkop amène de manière obsessionnelle une réflexion sur la mort, un regard frontal avec celle-ci (faisant ainsi du coup presque mentir une maxime de La Rochefoucauld inspirée d'Héraclite mentionnant que "le soleil ni la mort ne peuvent se regarder fixement"). Cependant, ils n'ont pas la prétention de révéler ses mystères. Comme elle le dit elle-même dans un entretien accordé à l’écrivain Félicie Dubois en 2001 :"j’ai toujours été fascinée par la mort. J’ai eu le privilège d’avoir une enfance solitaire et lorsque, au cours de mes promenades, je tombais sur un squelette d’oiseau ou un cadavre de chat, je me demandais toujours “ qu’est-ce que la mort ? ” Nous ne savons pas ce qu’est la mort, nous savons ce qu’elle n’est pas."

On ne sera donc pas surpris de constater que l’œuvre de l’écrivain interroge la relation fascinée que tout être peut entretenir avec sa propre enveloppe charnelle et celle de l'Autre, peut-être le seul élément tangible de sa présence. Puisque la mort est innommable, qu’elle constitue un mystère abyssal et une aberration des plus inquiétantes, le parti pris de Gabrielle Wittkop est, au fil de ses textes, de jeter une lumière crue – mais toujours avec beaucoup de faste dans la manière de procéder – sur les conséquences physiques et physiologiques du trépas. La monstration répétée par le verbe de la dégradation du corps agit comme la volonté de faire émerger chez chacun la conscience et l’acceptation de sa propre finitude.

Si les histoires restent arrimées à l’esprit voire au corps du lecteur, c'est aussi parce que la narration de chacune d’entre elles fonctionne comme un piège. D’un point de vue structurel, certains effets de style sont volontairement répétitifs et installent au cœur des écrits comme des mélopées obsédantes. L’utilisation de l'anaphore en particulier peut parfois produire comme un bégaiement, une parole qui se forme par saccades ou un martèlement aux allures de coups de fouet pour marquer la tangibilité certaine d'un événement (dans La Mort de C., c'est la lame du couteau meurtrier qui n'en finit pas d'entrer et se retourner dans les chairs du protagoniste). D’autres effets de répétitions, comme la reprise de passages descriptifs reproduits presque mots pour mots à plusieurs endroits du texte, mais influencés par des regards différents, agissent comme des miroirs aux reflets changeants et jettent sur certains détails des éclairages nouveaux, invitant le lecteur à ne jamais oublier qu’à chaque fois il a affaire à une vision subjective qui ne lui révèle qu’une partie d’un tout.

De manière plus générale, les textes de Gabrielle Wittkop agissent comme des palimpsestes les uns pour les autres. Ainsi, ils se répondent, déclinent des thèmes qui, par des effets d’échos, circulent, s’enrichissent, gagnent une épaisseur et une profondeur parfois inquiétantes, fonctionnent comme des prismes découvrant à chaque récit une facette nouvelle. Le labyrinthe, l'araignée, les livres, les tissus, les odeurs, la figure féminine monstrueuse, le meurtre, la mouche bleue, le bruit, les craquements, les sifflements, le corps charogne sont autant de sémaphores sur les chemins que trace Gabrielle Wittkop.

Si l’image du labyrinthe est peut-être la thématique la plus récurrente (elle peut servir à illustrer par exemple des boyaux et galeries souterrains, les rues d’une ville, une bibliothèque, un appartement, les sutures crâniennes, les fressures, ou le visage d’un tigre), le lecteur ne pourra compter sur aucun Dédale pour s'échapper, sur aucune Ariane pour le guider car le monstre enfermé dans la diabolique construction, c’est peut-être lui-même. Il ne doit écouter que la voix qui lui dit " ne cherchez pas et vous trouverez" (Sérénissime assassinat).Tout comme dans les galeries de la construction mythologique, destinées à ralentir celui qui cherche à en sortir, le temps dans les écrits wittkopiens va se trouver étiré, altéré, voire courbé. Deux temporalités différentes sont à l’œuvre dans Sérénissime assassinat, des jeux sur la synchronie des événements émergent dans Idalia sur la tour in Les départs exemplaires, le temps piétine ou se délite inlassablement dans La Mort de C. Quant au texte Le Puritain Passionné, deux espace-temps poreux s’interpénètrent, se contaminent l’un l’autre : Denis, l'un des protagonistes du récit enchâssant est amené à se plonger dans son passé tandis qu'il façonne une vie à Mathieu, un personnage mis en scène, cette fois, dans un écrit enchâssé auquel il peine à donner forme.

Gabrielle Wittkop déclarait, toujours en 2001 à Félicie Dubois "Je me suis toujours sentie différente des autres… et quelques fois différente de moi-même." C'est certainement pour cette raison que de ses textes transpire la volonté d'illustrer ce "je est un autre" rimbaldien. En effet, si certains d'entre eux sont alimentés par d'importants pans autobiographiques (on pense ici par exemple à La Mort de C., à Chaque jour est un arbre qui tombe, à l'évocation de Nantes dans Le Puritain Passionné ou bien à la nouvelle Telle père, telle fille in Le sommeil de la raison) l'alternance du je et du il/elle nous interdit d'y lire des récits de vie intégraux. Ils sont beaucoup plus que cela et transcendent le simple regard porté sur un parcours personnel. Gabrielle Wittkop semble à travers ses textes se dévoiler en se cachant derrière des procédés narratifs de mise à distance et des doubles de papier qui sont autant d'anamorphoses de l'écrivain qui nous parlent et nous échappent dans le même mouvement.

Le jeu sur le système énonciatif développe par ailleurs une polyphonie qui permet d'observer les événements sous des angles différents et autorise l’auteure à s’installer dans ses fictions pour mieux en dévoiler leur artificialité. Le texte qui pousse le procédé le plus loin est Sérénissime Assassinat. C'est sous le signe de la manipulation, du faux-semblant, des jeux de miroirs et de trompe l'œil que Gabrielle Wittkop s’installe dans l'histoire. Elle devient dans l'espace des pages du livre une entité démiurgique, qui se pose comme la grande ordonnatrice des événements. Les personnages ne sont rien d'autre que des pantins dont elle manipule les ficelles. Elle n'a de cesse d’ailleurs de rappeler la référence au Bunraku, le théâtre de marionnettes japonais. De ce fait, elle ne laisse jamais le lecteur oublier sa présence et signifie aussi par ce procédé son droit de vie et de morts sur ses instances fictionnelles.

Ce n’est pas parce que Gabrielle Wittkop pose un regard sans concession, empreint de misanthropie et de misogynie sur l’Homme, qu’elle le condamne pour autant. Elle n'oublie jamais qu'elle appartient genre humain. Elle rappelle juste combien chaque individu, au-delà du leurre de sa nature socialisée, est pétri de bestialité, de cruauté et qu'il n'est à considérer que comme une enveloppe vouée à se putréfier et devenir une charogne à "l'odeur de bombyx" (Le Nécrophile). Le constat et le discours sont rudes, certes.

Cependant, même si elle nous propose une descente vertigineuse dans les tréfonds de l'âme humaine, si tant est que cette dernière existe, Gabrielle Wittkop est aussi capable d'émouvoir au plus haut point. Il suffit de se plonger dans La Mort de C., pour comprendre pourquoi ce très beau texte – celui dont elle était la plus fière et qui explore tous les possibles d'un meurtre crapuleux, celui de Christopher, un ami qui a été pour elle le catalyseur de son travail d'écrivain – laisse sur son lecteur comme une écorchure longue et profonde. Il s'offre en effet telle une plaie ouverte et sauvage qui refuse toute forme de suture, se développe en chants crépusculaires, en un hymne funèbre enragé dans lequel sourd un chagrin brutal. Une œuvre qui nous inflige comme une redoutable mais nécessaire commotion.

***

L’expérience de la découverte de Gabrielle Wittkop a été pour moi un véritable coup de poing. Pas un jour depuis sans que je la sente perchée quelque part au-dessus de ma tête. Au fond de mon crâne gronde sa voix, brûlent ses mots et persistent ses images, tourbillonnent les bruyants silences de ses phrases et la cataracte des puissantes respirations de son écriture. Certains textes comme Hemlock, Les Rajahs blancs ou Litanies pour une amante funèbre restent pour l'heure malheureusement introuvables même en bibliothèque ou dans les circuits de livres de seconde main… Mais, peut-être que, dans quelques recoins sombres de l’échoppe de certains bouquinistes avertis, la fabuleuse harpie reste-t-elle encore tapie, attendant de se précipiter sur un lecteur chanceux qui aura eu l’audace de venir la sortir de son antre ….


Je voudrais ici remercier Nikola Delescluse grâce à qui les textes de Gabrielle sont pour la plupart encore édités. Le travail qu’il mène avec les Editions Verticales pour faire redécouvrir (ou découvrir) son œuvre mérite d’être salué.

Je ne peux faire moins que de lui dédier cet humble billet.


Irma Vep

 

Écouter ici la lecture de courts passages de La Mort de C.

Passage 1

Passage 2

Passage 3


Les remarques et commentaires de ce billet ont été inspirés par les textes parus dans les éditions suivantes :

Le Nécrophile, Editions Régine Deforges, 1990

Les départs exemplaires, Editions de Paris-Max Chaleil, 1996

Sérénissime assassinat, Editions Verticales, 2001

La Mort de C., suivi du Puritain passionné, Editions Verticales, 2001

La Marchande d'enfants, Editions Verticales, 2003

Le Sommeil de la raison, Editions Verticales, 2003

Chaque jour est un arbre qui tombe, Editions Verticales (réédité chez Folio en 2007), 2005

L'os in Morgue : enquête exclusive sur le cadavre et ses usages, Jean-Luc Hennig, Editions Verticales, 2007 (réédition d'un ouvrage paru initialement en 1979)


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23 octobre 2008

Une éducation libertine

une_education_libertineDans les entrailles de Paris


Ceux qui se sont précipités sur le premier roman de Jean-Baptiste Del Amo avec l’idée de se vautrer dans de voluptueux frissons - parce que présenté par certaines critiques tapageuses comme trash, et faisant étalage de toutes les déviances - auront certainement été saisis par la nausée, voire une indigestion carabinée accompagnée d’une bonne dose de frustration, à la découverte de ce récit stupéfiant qui est tout sauf une banale chronique sociale cherchant à titiller les sens de lecteurs en mal de sexe malsain.

Tant pis pour ceux là et tant mieux pour les autres, interpellés comme moi d’abord par l’énigmatique bandeau qui orne la couverture : De l’art de former les hommes.

Une formule de Rousseau tout droit sortie de la préface de son Emile ou l’éducation en guise de hors-d’œuvre et en exergue, une citation de Gabrielle Wittkop, auteure française connue pour ses textes rédigés à l’encre de soufre, ont suffi à attiser ma faim de vampire et je dois dire que le repas s’est révélé à la hauteur de mes attentes.

Dès les premières lignes nous tombons dans la gueule de la fournaise d’un été parisien des plus poisseux. On est assailli par des premières pages étouffantes et hallucinées. Par moments, les odeurs qui saturent l’environnement dans lequel évolue le personnage principal nous arrivent presque aux narines tant le souci de leur donner corps apparaît comme obsessionnel. Très vite, tout concourt à nous faire comprendre que le parcours du protagoniste se déroulera sous le signe de l’Enfer.

Gaspard, un jeune garçon fermier quimpérois venu à Paris pour échapper à sa condition d’éleveur de cochons, est déterminé à devenir quelqu’un, coûte que coûte. Etre d’abord façonné par une mère ogresse qui lui a narré des contes peuplés de créatures difformes et monstrueuses, il veut s’extirper de la fange des porcs qui faisait son quotidien mais c’est dans d’immondes bouges qu’il va d’abord découvrir la ville et commencer sa vie de jeune adulte (il n’a que 19 ans lorsqu’il découvre la capitale).

Débardeur sur la Seine, il deviendra ensuite apprenti chez un odieux perruquier pédéraste de seconde zone. Il y fera la connaissance d’Etienne de V. dont la scandaleuse réputation attire autant qu’elle répugne la communauté des salons où sa présence est constamment requise. Gaspard se livrera corps et âme à cet homme, véritable mentor charismatique et figure méphistophélique au charme magnétique dont l’influence lui donnera assez de tripes pour réussir à s’infiltrer dans les milieux de la noblesse. Son corps, livré aux mains ignobles de riches aristocrates venus assouvir des pulsions coupables dans un des bordels où Gaspard sera un temps locataire, deviendra une arme pour faire tomber les masques ripolinés de cette classe bien pensante et laissera voir au grand jour l’abjection des hommes de pouvoir, bien pire peut-être que celle qui s’exhibe dans la Cour des Miracles du Paris de 1760, puisqu’elle est bordée d’or et se targue de bienséance.

On pourrait croire que le contenu du roman ne possède rien de réellement nouveau dans le sens où il se fait l’écho de certains grands textes à qui l’auteur semble rendre un véritable hommage : on ne peut s’empêcher par exemple de songer aux Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, aux Mémoires de Barry Lyndon de William Thackeray, au Ventre de Paris d’Emile Zola et au Parfum de Patrick Süskind. Del Amo connaît ses classiques, les a digérés, les as intégrés mais loin de les plagier, il réussit à faire de son texte une espèce d’objet organique qui s’appréhende par les sens et ce, grâce à une maîtrise impeccable de la description. C’est peut-être par là que pêche parfois le roman (certains passages développent des images aux connotations redondantes et partant trop appuyées) mais c’est aussi par ce biais que notre esprit médusé rencontre le peuple parisien composé de créatures de boue et d’immondes goules vomies par la ville. Nos yeux ahuris découvrent un Paris devenu personnage à part entière. La capitale est constamment assimilée à un être lascif en putréfaction et la Seine, unique artère vitale qui rythme de sa pulsation infernale la vie des habitants «est plus qu’un fleuve, c’est un charnier. C’est un Styx. Ca draine tous les damnés de Paris». De ce fait, les logis occupés par Gaspard (le réduit qui jouxte la chambre de Lucas au début du roman, la cave chez le perruquier, la pièce insalubre du bordel) sont autant de vagins nécrosés et monstrueux qui travaillent aux métamorphoses successives de Gaspard. L’étouffement, l’enfermement sont illustrés par le titre identique que portent la première et la dernière des quatre parties du roman : Le Fleuve. Le cours d’eau, véritable point cardinal par lequel Gaspard sera constamment attiré, l’encercle, l'empêche de s'extirper de sa condition et n’est finalement qu’un prolongement de lui-même puisqu’il est capable lui aussi de charrier les pires horreurs. Mais au cours de son apprentissage de la vie parisienne, l’univers mental de Gaspard laisse régulièrement s’ouvrir une porte sur Quimper qui apparaît en déclinaisons chromatiques, dans de courtes analpeses chaque fois amenées de la même façon. Surgissent alors des bribes du passé du personnage qui sont autant de clés de compréhension, d’éclairages sur cette obsession de réussite sociale.

Dans ce siècle des Lumières où le progrès et l’intelligence de l’Homme sont hissées sur un piédestal, Une éducation libertine nous plonge dans le fracas de ténèbres les plus infâmes et nous projette dans des tableaux que l’on croirait inspirés par les plus terrifiantes scènes du Jardin des délices de Jérôme Bosch.

L’œuvre fouille les tréfonds de la noirceur humaine, évoque le rapport compliqué au corps, l’impossibilité de se l’approprier et de le maîtriser autrement que par la maltraitance, la mutilation. Cette enveloppe charnelle qui semble se mouvoir aux dépends de Gaspard, assouvit les pires bassesses du plaisir jamais satisfait de l’Autre. L’acte sexuel dans le roman de Del Amo est toujours envisagé comme un moyen d’ascension sociale mais il est vécu comme subi. Les êtres sont agis par des pulsions qui les dépassent. Les seules figures pour lesquelles Gaspard éprouvera un semblant de reconnaissance même s’il les berne à chaque fois (Lucas, le premier compagnon de fortune et Emma la prostituée dont la mort immonde semble une déclinaison de celle de l’Emma flaubertienne) ne pénètreront jamais son corps, au propre comme au figuré.

 

On peut dire, pour terminer, que ce premier pas de Jean-Baptiste Del Amo sur la scène littéraire est très convaincant. Son écriture de l’excès, qui nous offre ici une relecture inouïe du mythe de Faust, est, à certains moments, digne de celle de certains grands écrivains romantiques du XIXème siècle attirés par le goût du morbide. Si nous doutions une seule seconde de l’animalité de l’homme, le texte déstabilisant et dérangeant de Del Amo nous remet les pendules à l’heure. Dans l’univers qu’il brosse, et à la différence de chez Rousseau, il ne s’agit pas ici de former un homme moral autonome, un être libre vivant sous la loi mais l’inverse, comme on l’aura compris, et son portrait sans concession de la vilenie humaine est plus universel qu’il n’y paraît.

 

13 septembre 2008

Mes hommes de lettres

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C’est reparti pour une autre rentrée littéraire. Encore des noms qui énervent. Partout en ce mois de septembre, des piles de Nothomb pierre-et-gillisée qui défient celles d’Angot ou de Jauffret… Au milieu de tout ce charivari (dans lequel on n’a surtout pas oublié de ressortir aussi des best-sellers comme le hérisson de Barbéry), les sirènes éditoriales officient et fondent sur les proies-lecteurs. En ces temps d’ouragan livresque on aimerait tellement parfois mettre au rebut nos boules Quiès – celles qui nous servent à ne pas entendre certains médias conquis à la cause des maisons bulldozers – et les remplacer par des boules Qui-est-ce ? Parce que la rentrée littéraire devrait être aussi le prétexte à cela : fouiner pour tomber sur un ouvrage dont on n’a pas entendu parler, ou encore si peu… J’ai eu la chance de vivre cette expérience cette semaine et oh, sacrilège, je ne parlerai pas d’un roman ici mais d’une BD de Catherine Meurisse, sortie le 10 septembre et intitulée Mes hommes de Lettres, éditée chez Sarbacane.

Petit rappel au passage : Catherine Meurisse, née en 1980, a intégré l’équipe des dessinateurs de Charlie Hebdo en 2005. Voilà de quoi mettre l’eau à la bouche de n’importe quel lecteur souhaitant se faire secouer un peu les neurones. Quand on sait que la jeune femme a en plus eu l’ambition de retracer, en un peu plus de 100 pages, l’histoire de la littérature française du Moyen-Âge au début du XXème siècle, on devient franchement impatient de découvrir le contenu !

Première bonne surprise : cette histoire littéraire qu’elle nous livre est volontairement non exhaustive (qui le pourrait d’ailleurs ?). Les choix personnels sont assumés et Catherine Meurisse n’hésite pas à nous le faire savoir. Villon, par exemple, passe allègrement à la trappe, comme d’autres et elle le mentionne sans honte. Et c’est tant mieux.

La dessinatrice a le trait garnement, on sent qu’elle s’amuse, mais il y a, en même temps, dans sa BD, une vraie générosité dans la complicité qu’elle engage avec son lecteur. Ce dernier ne peut que se délecter des trouvailles hilarantes qui truffent chaque planche. Deux coups de crayon et c’est le feu d’artifice. Le trait est simple mais il y a toujours ce petit détail, un bidule qui fait mouche. C’est très culotté, tendre et intelligent. Ça dépoussière la littérature, ça fait valser les personnages romanesques et leurs créateurs, ça donne envie de lire ou relire tous ses classiques en une seule fois et regretter de ne pas avoir eu l’occasion de le faire avant.

Sous des couverts légers, il y a, de plus – c’est l’autre bonne surprise - une vraie volonté pédagogique dans cette BD (il y a certes des raccourcis qui risquent de faire hurler les puristes, mais après tout, l’ouvrage ne se donne pas comme autre chose qu’une porte d’entrée pour découvrir de manière ludique la littérature française).On peut apprendre beaucoup même lorsque l’on croise Montaigne en pleine psychanalyse ou la Fourmi de La Fontaine qui se prend pour le Cid et cite Corneille dans le texte. Ici, les autres animaux utilisés par le fabuliste se mettent à écrire et à s’interroger sur les droits d’auteurs, le tout donnant lieu à un épisode d’une dinguerie magistrale.
Même si l’auteure a fait le choix de ne pas parler de tous les écrivains qui ont marqué la littérature française, elle trouve tout de même le moyen d’en évoquer certains indirectement, par des subterfuges inattendus ; c’est le cas avec Stendhal et son roman Le Rouge et le Noir par exemple.
Chez Catherine Meurisse, l’impertinence se fait respect pour les auteurs dont elle croque les univers avec une évidente jubilation : on ne lui en veut pas d’avoir passé Madame Bovary à la moulinette et d’avoir fait de Flaubert un psychotique du style, on en redemande même. Elle a su trouver le juste milieu entre l’utilisation de solides connaissances encyclopédiques qui arrivent à point nommé dans le texte et de farfelus anachronismes qui possèdent toujours une place justifiée dans la narration, prise en charge tout au long de la BD par un Renart troubadour, véritable galopin qui ouvre le bal avec le Moyen-Âge.

Voici donc un ouvrage habile et décalé qui fait du bien, un hymne sincère au patrimoine littéraire français. On a envie de lui dire merci à Catherine pour cet acte de salubrité intellectuelle !


26 mars 2008

Le Boulevard périphérique

Bauchau_Boulevard_p_riph_riqueTu dis, David Gray, dans un de tes derniers billets, que la mort déclenche chez toi une peur panique… Juste au moment où je termine Le boulevard périphérique d’Henry Bauchau

L’auteur nous livre ici un texte à la charge symbolique très forte qui nous amène à remettre en question les représentations véhiculées par notre société sur la manière dont nous devons appréhender la mort. C’est aussi une réflexion sur la difficulté à se soustraire à ces représentations malgré une prise de conscience aiguë de l’inadéquation entre notre être profond et nos réactions (ou non-réactions) conditionnées face à la mort.

Un passage du roman illustre parfaitement cela :

 « Je me demande pourquoi ce mot paniquer s’est imposé avec tant de naturel à notre époque. Car paniquer, ce n’est pas avoir peur tout seul, c’est participer à une peur collective comme celle du cancer, de la bombe atomique, de la pollution de l’atmosphère. Quand sa mère dit à Paule « ne panique pas », elle ne lui dit pas seulement de ne pas avoir peur de ce qu’elle ressent, elle lui dit aussi de ne pas s’abandonner à une peur apprise. Et elle l’invite à sortir de cette contracture générale qui n’est pas seulement celle qu’elle éprouve mais celle d’un monde plein de goulets d’étranglement, de bouchons, de forces saisies par l’ennui, l’énervement et l’épouvante de ne plus trouver d’issue. »

 

Dans ses Essais sur l’histoire de la mort en Occident, parus en 1975 et auquel le roman d’Henry Bauchau fait référence à de très nombreuses reprises, l’auteur Philippe Ariès note que le refus de la mort est très récent dans nos sociétés. Il s’accroît selon lui entre 1930 et 1950 et est lié à un phénomène important : « on ne meurt plus chez soi entouré par les siens mais à l’hôpital et seul.» Ailleurs, il affirme que «la mort si présente autrefois tant elle était familière va s’effacer et disparaître. Elle devient honteuse et objet d’interdit.» Ce terrible constat, auquel le narrateur va apprendre à ne pas se résigner, constitue un des points de départ du roman de Bauchau. Paule, atteinte d’un cancer est hospitalisée dans la région parisienne. Elle reçoit quotidiennement la visite de son beau-père, un homme vieillissant, un je qui nous parle dès les premières lignes du roman. C’est à travers le filtre de son regard que l’évolution de la maladie de Paule est relatée. On devine très vite l’issue tragique de la situation. Le narrateur, comme une partie de la famille présente inlassablement au chevet de la jeune femme, ne veut pas se l’avouer. Il espère une rémission. Mais il sent bien qu’il est train de se mentir.

Ce boulevard périphérique, qui donne son nom au roman, n’est pas seulement le lieu qu’emprunte chaque jour, rituellement, le narrateur, pour rendre visite à sa belle-fille. C’est également le symbole de cet enfermement dans lequel nous nous trouvons et où la mort n’a pas sa place. Mort qu’il va falloir, malgré tout, apprendre à apprivoiser. Il est aussi cette ceinture qui enferme la cité, mais où sont ménagées des portes de sortie que l’on ne voit pas forcément, ou que l’on rate et qu’il va falloir apprendre à attraper, la prochaine fois, lorsqu’on sera sur la rocade…. On peut sortir du cercle infernal, à condition de le vouloir, d’être proprement actant sur ce trajet devenu mécanique, où il suffit qu’un jour on prenne conscience du souffle de vie qui nous anime pour capter, comme le fait à un moment donné le vieil homme, au sortir d’une pénible visite à l’hôpital, le regard empreint de détresse, de tumulte et de souffrance, d’un ouvrier, dans un trou de la chaussée, dont seule la tête dépasse…

Image polysémique, le boulevard périphérique est aussi cette espèce de no man’s land où le temps est comme suspendu, et où sont convoqués les souvenirs et les rêves du narrateur qui vont entrer en résonance avec son présent douloureux.

Des moments de sa vie se télescopent, s’éclairent les uns les autres à la lumière d’explications nouvelles auxquelles il n’avait jamais songé et que l’observation quotidienne de sa belle-fille va faire émerger.

Cette confrontation du présent et du passé va faire éclater, pendant tout le roman, la structure linéaire du temps. Comme pour mieux nous rappeler que ce dernier est une donnée arbitraire qui scande et enferme nos vies. Pour ce faire, Bauchau utilise systématiquement le présent de l'indicatif pour évoquer n'importe laquelle des temporalités : il nous fait entendre que le passé et le présent ont une valeur identique, qu'ils peuvent se confondre, s'entremêler et qu'ils se construisent l'un au regard de l'autre. Inévitablement, on assiste à la reconstitution de la mémoire avec tout ce que le processus possède de subjectif.

 

La relation entretenue avec Stéphane, un ami pour lequel le narrateur avait une admiration sans limites, ouvre le flot des réminiscences. Passionné d’alpinisme, résistant magnifique, Stéphane est mort très jeune, assassiné pendant la seconde guerre mondiale par un S.S. Une disparition dont le narrateur avoue ne s’être jamais réellement remis. Il doit alors accepter la résurgence d’autres souvenirs, oubliés, enfouis et qui sont liés aux rencontres provoquées, dans le passé, par le pire être qui soit : Shadow, le monstre, le meurtrier de son ami, qui n’est plus qu’un corps en souffrance alité, attendant une mort qui refuse de se manifester, au moment où ont lieu les entretiens. Ces derniers surgissent par bribes dans le récit et obligent le narrateur à porter un regard nouveau sur son cheminement personnel, sur son propre aveuglement concernant la véritable nature de l’amitié qui le liait à Stéphane, sur son égoïsme, son refus du risque et partant, de la vie.

 

Mais d’autres questionnements sur la signification de cette image du boulevard périphérique ont taraudé la lectrice que je suis. Depuis très longtemps, j’ai souvent été subjuguée par la similitude entre une vue en plongée sur un réseau routier et l’image d’une activité dans un réseau veineux que pouvait renvoyer un microscope. Ça vit, ça bouge comme indépendamment d’une volonté propre, ou d’une conscience… Un mouvement implacable, qu’on ne peut stopper… Comme l’élan de la vie… comme cette révolte, dans le roman, d’un groupe de femmes face aux S.S. et qui, ne formant plus qu’une seule et même entité, répond à la barbarie la plus innommable par un cri qui résonne dans les pages de Bauchau à la manière d’une plainte originelle, universelle. Dix pages qui possèdent des accents de véritable tragédie antique.

L’appel à l’antiquité n’est d’ailleurs guère surprenant chez Bauchau. En effet, l’auteur a constamment, au cours de ses écrits, utilisé l'abondant vivier de la mythologie grecque pour alimenter ses ouvrages. D'Oedipe à Antigone, en passant par Prométhée, le fort impact de cet héritage est évident encore une fois dans son dernier roman.

Inévitablement, le périphérique dont il est question dans son texte fait songer au Styx, l'un des fleuves qui séparait le monde terrestre des Enfers. Il est intéressant de noter, par ailleurs que le mot styx signifie littéralement « haïssable » en grec et exprime l'horreur de la mort. Finalement, ce boulevard périphérique, qu’est-il d’autre sinon un point de jonction entre la vie et la mort pour le narrateur ? Un point d’équilibre aussi entre le passé et le présent ?

 

Il devient alors capital de briser le carcan composé par l’Homme de notre société post-industrialisée et dans lequel seuls la réussite sociale et le bonheur à tout prix ont droit de cité. La mort y est interdite, pour reprendre une formule de Philippe Ariès.

On a le sentiment que le roman de Bauchau s’est assigné comme but de réhabiliter cette mort, de la prendre en considération dans notre système de pensée pour qu’elle puisse constituer un élément capital donnant tout son sens à nos destinées individuelles et collectives. Pour qu’elle ne soit plus perçue comme improbable, inacceptable et responsable d’irréversibles traumatismes parce que cachée. C’est à cette condition que le narrateur peut accepter la peine qui le submerge et prendre des décisions appropriées au moment de la mort de Paule (comme faire revenir son petit-fils de Londres pour qu’il puisse enterrer sa mère et ainsi entrer dans un deuil réparateur).

 

Ce qui est remarquable, dans le roman d’Henry Bauchau, c’est ce texte, qui, par l'agencement de mots très simples, sans faste et sans pathos inutiles, parvient à maintenir une émotion réelle. Pourtant on aurait pu redouter, de par le parcours personnel de l'auteur, un roman usant d’une symbolique uniquement compréhensible à la lumière de la psychanalyse. Or il n’en est rien.

 

Bauchau écrit sur la mort à l’âge de presque 95 ans et nous livre ici un discours d’une grande sagesse sur l’inéluctable et notre difficulté à sortir du tourbillon du quotidien. L’auteur pose un regard empli d’empathie sur l’Humain, entraîné dans une fuite en avant qui l’empêche de regarder la réalité en face, et du coup, de combler le vide créé par la disparition d’un être cher atteint d’une maladie incurable.

 

Le boulevard périphérique propose également une réflexion sur l’idée que l'Homme, une fois arrivé au monde, devient d'entrée de jeu un supplicié et qu’il va devoir composer avec cette donnée. Il y parvient, malgré tout, avec beaucoup de dignité. J’ai été régulièrement frappée par la convocation de puissantes images illustrant ce sentiment dans le roman : c’est cette assimilation de la mère de Paule, figure protectrice intemporelle, au Colosse de Memnon ; c’est l’évocation d’un arbre foudroyé dont le tronc carbonisé s’est écroulé, mais dont les racines sont profondément enfouies pour illustrer le sentiment amoureux. C’est Stéphane, qui s’échappe de son cachot, tel un oiseau fou, et qui ne laissera pas son bourreau choisir à sa place sa propre mort.


Au terme du roman le narrateur réussit enfin à admettre la disparition de l’autre (l’ami Stéphane, le monstre Shadow et Paule, la belle-fille). En acceptant de les laisser partir, il peut alors les faire accéder à une certaine éternité. Ils peuvent ainsi continuer leur parcours chez les vivants.

C’est aussi l’acceptation de sa propre vieillesse qui remet à leur place les êtres qui sont chers au narrateur, dans le schéma de la filiation et de la transmission.

Il est frappant, enfin, de constater que chez Bauchau, les cercles concentriques de la mémoire font se côtoyer assez systématiquement des souvenirs liés à la mort et d’autres liés à l’amour. Un véritable sentiment d’apaisement intervient à la fin du récit comme si des contraires étaient parvenus à se réconcilier, comme si la vulnérabilité qui nous habite tous était la véritable force, la seule, peut-être, capable de nous mouvoir…

Il me revient ici, pour terminer, une parole de José Saramago, émise dans un film documentaire intitulé Le temps d’une mémoire, réalisé en 2003 par Carmen Castillo et que j’avais notée dans un coin de carnet. L’auteur portugais dit, au début du film, en parlant des êtres humains : « Nous n’avons pas été façonnés par les moments de bonheur. Ce qui a fait de nous, de chacun de nous, ce que nous sommes, c’est notre angoisse, notre mélancolie, notre tristesse.[…] Ce sont ces moments-là qui nous ont construits et pas les moments heureux. Ce n‘est pas la lumière qui nous fait, c’est l’ombre. »... the shadow…


Posté par IrmaVep à 23:14 - Bauchau Henry - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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