LE VAMPIRE RE'ACTIF

Rubrique "Les Vagabondages du Vampire" de la Maison d'édition associative et solidaire Le Vampire Actif. Coups de sang culturels des membres de l'association.

10 novembre 2008

Nous sommes tous Kafka

Nous_sommes_tous_Kafka

"J'apprends à lire, convaincue qu'en lisant je résoudrai la grande énigme et, quand j'ai appris à lire, j'étais déjà sûre qu'au cours de ma vie, je ne ferais que lire et lire encore, toute la journée et que je prendrais la lecture comme moyen de survie (…)"
Nous sommes tous Kafka,
p 27

Le nom de Nuria Amat, auteure espagnole née à Barcelone en 1950, m'était totalement inconnu jusqu'à ce que je découvre, la semaine dernière, caché dans un rayonnage presque inaccessible d'une librairie, ce livre au titre étrange : Nous sommes tous Kafka et cette phrase tout aussi sibylline, en quatrième de couverture : « Est-ce que j'allais finir par devenir un écrivain ou un cheval ? » C’en était assez pour que je me laisse conquérir, reparte précipitamment avec l'ouvrage sous le bras dans l'intention de m'y plonger illico.

D'emblée, l'histoire semble mettre un point d'honneur à embrouiller son lecteur pour mieux l'ensorceler dans le même temps, l'obligeant du coup à lire d'une traite près de 240 pages où fourmillent une imagination qui fonctionne à plein régime et une érudition bouillonnante.

C'est en effet la vie de plus de cent auteurs marquants de la littérature mondiale qui est convoquée par bribes dans ce roman en forme de quête existentielle : celle d'une lectrice-narratrice qui se toque aussi d’écriture et qui, pour mieux savoir qui elle est, part à la recherche d'un écrivain inconnu suicidaire afin de le sauver de la mort. Entreprise pour le moins périlleuse et inattendue d'autant que pour trouver cet homme de lettres anonyme, le personnage principal s'invite dans les biographies de grands noms de la littérature. Elle devient ainsi, tour à tour, la fille de Kafka, l'épouse de Joyce, évoque Musil et son projet d'écriture d'œuvre absolue qui le dépasserait, se gausse des affres du couple Sartre-Beauvoir, crée des communications et des ponts surprenants entre les univers de tous ces auteurs, les fait se télescoper. Par un effet de contamination savant, elle oblige le lecteur, extradiégétique cette fois, à endosser lui aussi tous les rôles dans une espèce d'incitation joyeuse à la schizophrénie.

Avec son personnage, Nuria Amat, tout comme le lapin blanc d’Alice au pays des Merveilles, nous invite à la suivre pour une chute vertigineuse dans le terrier de la fabrique de l’écriture avec tout ce qu’elle peut posséder de fantasque et de retors, de surréaliste et de démentiel. Nous sommes au cœur d'un tourbillon où sont éclatés tous les repères, où tout cadre spatio-temporel est évincé et où pointe de temps à autre le registre fantastique. On découvre alors que la création littéraire ne peut prendre corps sans la folie; qu’elle touche directement les hommes et femmes de lettres ou des personnes qui leur sont proches, elle est un matériau nécessaire pour tout projet d'écriture ayant l'ambition de porter un regard éclairé sur le monde. On ne sera donc pas étonné par exemple, de faire la connaissance de Lucia, la fille de James Joyce et de terminer dans un asile de fous où l’on croisera, entres autres, Virginia Woolf, Louise Colet, la femme de Malcolm Lowry (dans le rôle d'une extraordinaire vendeuse de mots) et Arthur Rimbaud en très grande forme.

Un flot ininterrompu de personnages incongrus et insolites s'invite à chaque nouveau chapitre qui s'attèle à une réflexion à propos des influences, des interférences, des doutes nécessaires à toute gestation d'une œuvre. On y rencontre les muses parfois très susceptibles d'écrivains connus, on observe la monstruosité du travail en marche chez des littérateurs qui n'hésitent pas à se servir de leur entourage proche pour créer, on rend visite à des éditeurs visionnaires, telle Sylvia Beach, qui a, jusqu'au bout, porté et soutenu Ulysse de James Joyce, "cet écrivain qui ose fustiger le lecteur à coups de centaines de phrases incompréhensibles" et qui "exige de [lui] de consacrer toute une vie ou plus à [la] lecture [de son texte monumental] et au critique de vivre trois cents ans pour le comprendre". Notre lectrice-narratrice nous convie également chez des couples de lettrés célèbres en constante compétition, amène de perspicaces interrogations sur la postérité des œuvres et de leurs créateurs, sur le rôle de la critique qui à force de citer les auteurs contribue "à ne plus jamais faire lire". ..

Inévitablement, puisque nous naviguons dans le vécu des auteurs, on se demande dans quelle mesure ce dernier sert de terreau aux productions écrites, comment cette intimité des écrivains, certes parfois déformée, permet aussi à celui qui la découvre de mieux se connaître, de se transformer, de créer chez lui des vocations.Tout au long de son roman-laboratoire, Amat traite de la réception des œuvres et de l'importance capitale du lecteur par le biais duquel elles accèdent à l'immortalité, à l'universalité. Car se donner aux livres, se fondre en eux, c'est accepter de les porter en soi de manière indélébile pour les transmettre ensuite et c'est aussi devenir un peu ceux qui les ont écrits. Cette réflexion sur la place du livre prend une forme tout à fait extraordinaire avec un épisode précipitant la lectrice-narratrice dans la bibliothèque de Walter Benjamin où elle engage une conversation des plus passionnantes avec Italo Calvino.

Avant de tourner la dernière page de Nous sommes tous Kafka, une ultime surprise nous attend : Nuria Amat offre à son lecteur un glossaire onomastique des plus drôles dans lequel elle choisit de livrer, en quelques lignes souvent pleines de tendresse, ce qui définit pour elle chacun des hommes ou femmes de lettres convoqués dans son roman. Une manière de nous les rendre encore plus proches.

Cette auteure espagnole expose dans son étonnant roman une déclaration d'amour à la littérature avec une impétueuse vitalité, nous persuadant dans le même temps, qu'elle a dû subir à maintes reprises l'assaut vampirique livresque cher à Michel Tournier...

Nous sommes tous Kafka, paru initialement en 1993, est disponible pour la première fois en français aux éditions Allia depuis septembre 2008.

On trouvera ici un article paru en 2004 dans le journal marocain Aujourd'hui le Maroc qui dresse un très beau portrait de l'écrivain.

Posté par IrmaVep à 19:53 - Amat Nuria - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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18 juillet 2008

Clara et la pénombre (bis)

Clara_et_la_p_nombreAux limites de l’Art…

Enigme. Pourquoi Irma Vep m’a-t-elle conseillé ce livre ? Pourquoi me l’a-t-elle offert le jour de mon anniversaire, le 16 avril ?

Des livres, elle en lit des tas (voir En cours de lecture).

Pourquoi celui-ci ?

Un jour, je me suis essayé à l’écriture. Un texte, un court roman dont certains passages lui avait fait penser à Clara.

- Mais moi, Irma, je n’ai jamais lu Clara et la pénombre !

Elle avait alors fomenté le projet de me l’offrir. Elle était même aller trouver José Carlos Somoza dans un coin sombre du Quai du polar. Elle lui avait demandé de me dédicacer ce livre. Et elle m’avait traduit le petit mot que Somoza m’adressait en espagnol sur la page de garde : Pour David Gray, dont c’est l’anniversaire. Beaucoup de bonheur et meilleurs vœux.

De Somoza, j’avais déjà lu La Caverne des Idées. Et c’est déjà assez pour établir des rapprochements, cerner les obsessions de l’auteur et les marques récurrentes de son style.

*

Les romans de Somoza ne sont jamais avares en détails qui étoffent les personnages d’un quotidien, d’une histoire, d’un passé. Somoza donne de l’épaisseur (et du même coup, excelle à rendre permanents une tension, un suspense, puisque le rebondissement peut venir de n’importe où). On sent dans ce style un peu baroque, un peu chargé, la générosité roborative du romancier qui aime ses personnages comme ses enfants. Et qui prend aussi son lecteur pour un gosse à qui il s’apprête à jouer un bon tour d’illusionniste. Alors doit-on en vouloir à Somoza d’être parfois un peu didactique dans sa manière de mener le récit ? Il nous envoie sur différentes pistes dans un final haletant – décrit heure par heure, minute par minute – comme un étudiant à l’esprit potache, qui viendrait juste de réviser ses Codes du roman policier avant de se lancer dans l’écriture. Le style est assez banal. Mais après tout, c’est peut-être aussi cela que se dédier à ses personnages.

Pour écrire, Somoza se cherche des contraintes. J’ai cru, un instant, à une reprise de La Caverne des Idées. Cette façon d’affecter à chaque chapitre une couleur, un élément graphique, pour grossir un trait, souligner une atmosphère, on peut se demander si elle n’est pas trop artificielle (tentation non assez retenue de l’illusionniste qui peine à ne pas révéler ses tours), se substituant à un style que Somoza échoue à inventer, alors qu’il excelle dans le choix de ses thèmes et les traque jusqu’à l’obsession.

Car l’essentiel est ailleurs. A travers le miroir, peut-être. Pas étonnant que les débuts de chapitres soient ponctués de citations de Lewis Carroll. Pas étonnant que l’image du miroir soit l’un des leitmotivs de ce roman. Tout fait écho à tout, chez Somoza. Les personnages de Somoza se cherchent dans leurs reflets, sur les surfaces réfléchissantes des miroirs, des voitures lustrées, des verres de lunettes, dans leurs résonances avec les autres personnages. Et on sent bien que Somoza aimerait aller plus loin, réussir l’impossible : mettre en résonance ses personnages avec ses lecteurs. Faire que ses personnages deviennent lecteurs d’eux-mêmes, et à l’inverse, faire que ses lecteurs deviennent ses personnages. La caverne des idées, polar antique, jouait avec les ombres platoniciennes. Somoza brouillaient les pistes : écrivain, traducteur, personnage, lecteur, ombres et reflets, brodaient plusieurs niveaux de réalités.

(Clara est née le même jour que moi. J’ai dit à Irma : Tu ne vas pas le croire, ce personnage, dans l’épaisseur du livre, eh bien on apprend par deux fois qu’elle est née le 16 avril, c’est-à-dire le même jour que moi !)

*

Dans Clara et la pénombre, Somoza sait éveiller la curiosité, susciter le questionnement. De quoi s’agit-il ? A notre époque, un courant artistique a supplanté tous les autres : l’Hyperdrame. Quelle en est la proposition ? La peinture a délaissé les supports traditionnels inertes pour les supports vivants : elle transforme les corps en œuvres d’art, sous les doigts de peintres qui semblent ici avoir retrouvé le statut et la superbe que – dans notre temps parallèle – ils ont perdu depuis les dernières avant-gardes. Somoza invente une galerie de personnages, génies dévoués à l’Hyperdrame, qu’abritent des Institutions structurées et très réglementées (ce qui promet à l’Hyperdrame le futur d’un académisme). Les supports humains (équivalents des toiles traditionnelles) sont préparés, « apprêtés » pour favoriser l’apparition de chefs d’œuvre. Clara est une de ces toiles vivantes et subit le gommage de toutes ses « imperfections » (ou marques d’identité) corporelles, ainsi que l’épilation totale de ses cils et sourcils avant d’être peinte.

Dans son roman, Somoza va même jusqu’à montrer les dérives de l’Hyperdrame en évoquant ses formes interdites, par exemple cet « art taché » où le corps est torturé et démantelé. Mais dans l’ensemble, il existe des fondations qui régissent l’entretien des œuvres et les transactions entre les créateurs des œuvres et leurs commanditaires/propriétaires. (Un grain de sable vient toutefois se nicher dans cette belle mécanique : des œuvres d’art sont retrouvées assassinées dans de terribles mises en scène rappelant certaines formes d’art performatif d’aujourd’hui).

On se demande à quel moment de l’histoire de l’art nous sommes parvenus avec l’Hyperdrame. S’agit-il de la plus haute forme d’art hégélienne où l’Esprit coïncide à nouveau avec la forme ? Est-ce une invitation à rejouer le conflit entre signifié et signifiant, un peu comme chez Magritte ? L’Hyperdrame a-t-il connu les turbulences duchampiennes ? Non, il semble que non. L’Hyperdrame est l’art illusionniste par excellence et est totalement dédié au beau. Que faut-il en conclure ? Il n’y a pas de lien direct entre l’histoire de l’art du XXème siècle et ce courant sorti de l’imagination de Somoza. Voilà pourquoi ce roman n’est pas à ranger dans le genre anticipation mais dans le genre uchronie. L’Hyperdrame est dans la continuité d’un art qui n’a pas connu l’évolution ni les avant-gardes qui ont mené jusqu’à notre art actuel. (On y trouve encore la présence de génies portés au pinacle, on y trouve encore un courant artistique qui fait l’unanimité quand notre art contemporain à nous est soumis à l’éclatement et à la parcellisation.)

Néanmoins, l’Hyperdrame rejoint l’art d’aujourd’hui sur un point crucial. « L’art est de l’argent. » Cette formule que Bruno Van Tysch, ce génie de l’Hyperdrame, assène comme un principe fondamental, peut faire écho à celle de Warhol : « Je suis un businessman. »

Dans ce roman, l’art s’emballe. Mais cet art excessif incarne moins les déviances intrinsèques à l’art qu’il ne reflète une autre déviance. L’Hyperdrame a généré un courant artisanal où n’importe quel corps de moindre qualité peut toutefois travailler comme objet : on rencontre donc des corps-chaises, des corps-tables, des corps-cendriers, etc. Bref, le corps est devenu, plus qu’à toute autre époque, une marchandise qui génère des flux monétaires.

Revenons à nous et à notre aujourd’hui : une exposition « artistique » dans les années 2000 expose des corps humains conservés selon un procédé révolutionnaire, la plastination, mise au point par le docteur/plasticien Von Hagens (personnage de roman à lui seul et pourtant bien réel). Une partie de la société s’insurge. Est-ce vraiment de l’art ? L’histoire montre qu’il suffit souvent de se poser la question pour que cela le devienne… Aujourd’hui, quelques années après la première exposition de Von Hagens en Allemagne, nous trouvons une exposition de ce type à Lyon : Our body, sous les doubles auspices de l’art et de la science – double entrée pour double flux de spectateurs.

Il est clair que l’Hyperdrame de Somoza (comme les plastinats de Von Hagens) est destiné à exciter le voyeurisme des gens. Si c’est de l’art, c’est un art alimenté par la société-spectacle. Somoza nous le fait bien sentir en organisant ce spectaculaire vernissage à la fin du livre qui ressemble à une sacralisation de l’art (quand une fonction de l’art serait de désacraliser). Voilà bien l’ambiguïté de l’Art : il est toujours prêt à accueillir sous sa généreuse bannière ce qui en déjoue la cohérence et risque de le faire imploser. Ainsi : comment faire accepter aux gens le voyeur qui est en eux ? Comment faire accepter l’idée du corps comme marchandise ? Utilisons l’Art ! L’Art révèle les perversions tout en les masquant et donc contente autant le spectateur que le spéculateur, le critique que le polémiste.

*

Pourquoi Clara désire-t-elle à ce point être exposée comme œuvre d’art ? Somoza s’attarde, en bon psychiatre, à comprendre l’origine de ce désir, à traquer ce qui, dans le passé de Clara, la pousse à s’exposer, à être apprêtée, modelée, peinte, vernie, cherche en quoi son identité dépend à ce point du regard des autres jusqu’à s’y disperser.

Une chose est sûre, Clara en tant qu’œuvre d’art risque fort de durer. Au-delà du désir de s’exposer au regard d’un spectateur, elle cherche l’immortalité qui - au même titre que la beauté - caractérise les déesses. Si je deviens une œuvre d’art peut-être serai-je immortelle ? On voit bien le caractère spécieux du raisonnement. Si l’art vise à rendre l’humanité immortelle, elle ne rend pas immortelle la personne humaine (comme individu faisant partie d’un tout). Préservons l’art et nous serons immortels, dussions-nous tous mourir comme personnes ! Voilà bien une façon angoissante de faire jouer l’Art contre l’homme, l’Idée contre le corps…

David Gray

Posté par Dao-Pailler à 09:28 - Somoza José Carlos - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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05 avril 2008

Clara et la pénombre

Clara_p_nombreOctobre 2005. Alors que j’avais pour projet, à l'époque, de lire le dernier roman de José Carlos Somoza, La Dame n°13, c’est finalement Clara et la pénombre, paru dans sa traduction française en 2003, qui a atterri entre mes mains. Je ne connaissais absolument pas Somoza avant la découverte de cette œuvre. Mais quelle révélation! Je garde de cette trouvaille le souvenir d’une plongée hallucinée dans une histoire terriblement déroutante. Voici un roman qui s’est littéralement accroché à moi comme je me suis agrippée à lui. Voici un texte dont le charme effrayant est d'une puissance inouïe. Voici un livre qui distille un poison exquis et perturbant. Voici une œuvre dont on ne se lasse pas de parler et que l’on voudrait que tout le monde ait lue. Cependant, je resterai muette sur le contenu... Pour l'instant... David Gray, si un jour tu découvres ce roman, tu sauras, j'en suis persuadée, être sensible à sa terrifiante efficacité, son intelligence et sa beauté.

Pourquoi est-ce que, presque trois ans après, je parle de ce texte?... Comme une espèce d'urgence... alors que je suis sur le point de terminer plusieurs romans qui vont me donner matière à élaborer des articles dans cet espace? C'est que, dans le cadre du festival international Quais du Polar qui s'est tenu à Lyon le week-end dernier, j'ai eu la très grande chance, le samedi 29 mars, d'assister à une conférence à laquelle participaient José Carlos Somoza et d'autres écrivains. En fin d'après-midi, je me suis trouvée face à lui, au stand de la librairie qui l'accueillait pour dédicacer ses ouvrages. Personne alentour. Somoza pour moi toute seule... Après quelques secondes d'hésitation où je me suis demandé si je ne naviguais pas en plein rêve, je me suis un peu plus approchée et lui ai fait part, non sans émotion, de mon admiration pour cet ouvrage dont je parle dans ces lignes. Sans parvenir toutefois à croire vraiment que j'avais en face de moi un de ces auteurs pour lesquels j'ai une passion telle que j'ai du mal à commencer ou à terminer la lecture de leurs romans... parce qu'il m'est très difficile de me séparer d'un texte qui me fascine ou que je sais extraordinaire avant même de le découvrir... Sur ce point, je me suis reconnue parfois, David, dans certaines lignes du ton Lecteur sans qualités.
Le lendemain, au Musée des Beaux-Arts, toujours dans le cadre du festival, j'ai fait partie des quelques personnes privilégiées à avoir pu entendre le commentaire de Somoza sur le tableau de Rembrandt, La Lapidation de Saint Etienne, première œuvre de jeunesse du peintre réalisée en 1625. Le choix de cet artiste par Somoza est loin d'être anodin : il constitue en effet un des matériaux, une des clefs, justement, de Clara et la pénombre.

lapidation_rembrandt

La Lapidation de Saint Etienne, Rembrandt, 1625, peinture sur
panneau de chêne, 89,5x123cm, Musée des Beaux-Arts, Lyon

Depuis toujours, le projet d'écrire un livre prenant pour objet l’art et la peinture, trottait dans la tête de José Carlos Somoza. Cependant, s'attaquer à un tel chantier lui semblait assez insurmontable, lui-même n’étant pas un spécialiste dans le domaine. Il aurait certes pu choisir la solution de facilité avec un texte développant une histoire d'œuvre volée ou de tableau à énigmes. Mais le sujet avait déjà été trop exploité par la littérature. Somoza a d’abord lutté contre cette l’idée, a voulu l’oublier. Mais, comme il le dit lui-même, «les idées d’un écrivain sont difficiles à abandonner, elles vous collent comme une maîtresse désespérée et jalouse».

Pourquoi écrire sur l’art? Aucune réponse satisfaisante ne lui venait à l’esprit. Reformulation de la question : comment allier l’écriture sur l’art et l'écriture sur les personnes? Il y avait une possibilité de relever le défi si l’art et l’individu constituaient un seul et même élément de l’histoire. A partir de l’instant ou cette réponse s’est matérialisée dans l’esprit de Somoza, la voie était trouvée pour élaborer le roman. « Je pouvais rester avec cette maîtresse sans la répudier » dit-il.  

La genèse de Clara et la pénombre a permis à son auteur d’approfondir des questions portant sur la valeur de l’art et la valeur de la vie. Selon lui, ce sont des interrogations auxquelles doivent tenter de répondre tous les artistes de cette société où l’on valorise l’image et le corps. A ce propos, Somoza a relaté à son auditoire l’anecdote suivante : il était alors en pleine construction de son roman et au cours d'une promenade à Madrid, il s'est retrouvé face à une jeune femme-statue, mime de rue aux ailes multicolores et peinte entièrement en vert. Elle était totalement immobile et Somoza l'a observée pendant un long moment. Aux pieds de la femme, il y avait une coupelle contenant quelques euros. L'écrivain a été frappé par le fait que tout ce dont il avait envie de parler dans Clara et la pénombre se situait là, juste devant lui… Il s’agissait de cette coupelle. Regarde-t-on l’œuvre d’art de la même manière si, dans la coupelle, il y a 3 ou 300 000 euros ? Cette réflexion sera un des fils directeurs de l’histoire. Il fera d’ailleurs dire à Clara, dans son roman, à un moment donné : « l’art est de l’argent ».

Pour alimenter son roman, Somoza a entrepris de nombreuses recherches documentaires, a contacté plusieurs de ses amis artistes, a beaucoup lu sur la manière de peindre et sur les techniques d’apprêt des toiles au 17ème siècle et en particulier chez Rembrandt, peintre qui s’est immédiatement imposé au yeux de l’auteur comme une référence évidente. En effet, ce qui le caractérise, selon lui, est une passion pour les humains se dépassant pour leurs idées, une passion pour la violence des Hommes, les seuls êtres vivants capables de la générer volontairement. Ce qui réunit Rembrandt et Somoza est une réelle sollicitude pour les personnes. Clara et la pénombre est un roman né de cet même intérêt.

Afin de s'imprégner de l'environnement de l'artiste, Somoza est même allé jusqu’à visiter Amsterdam, à y séjourner pour s'immerger dans l’atmosphère de la ville, entièrement composée de clairs-obscurs, envahie par une ambiance comme l’aurait imaginée Rembrandt. Une ville active, pleine de gens. Une ville qui semble petite et immense à la fois. Une ville composée de contraires qui coexistent. Une ville-oxymore.

Les œuvres du peintre néerlandais réunissaient tout à fait ce que Somoza voulait mettre en scène avec le matériau de la fiction: établir une liaison entre le monde obscur et violent de Clara et la signification du prénom de la jeune fille : la clarté.

Sans rentrer dans un commentaire académique ennuyeux, José Carlos Somoza a su très habilement faire comprendre à l’assistance dans quelle mesure La Lapidation de Saint Etienne possédait en son sein des thématiques et une atmosphère qu'il avait voulu rendre dans Clara et la pénombre.

L’œuvre a été peinte par l’artiste à l’âge de 19 ans et l’on y trouve déjà toutes les caractéristiques qui définiront Rembrandt plus tard. Somoza a été interpellé, dans ce tableau, par le choix de la scène, qui relate un épisode biblique. Sont réunis là tous ceux qui vont tuer Etienne. Ce qui intéresse le peintre, c’est celui qui va mourir et les différents visages de ceux qui veulent le lapider. On observe une lumière oblique, comme au théâtre celle qui éclaire les personnages principaux.

Pour Somoza, la violence est en latence chez Rembrandt même à l’intérieur de tableaux qui ne sont, a priori, pas concernés par celle-ci. On pense à un exemple comme La ronde de nuit (1642). Rembrandt parvient à saisir l’instant pris au vol dans l’action. Cela est frappant dans une autre de ses réalisations :  La cécité de Samson (1636) .
Rembrandt fixe toujours l’instant au moment extrême et il est aidé pour cela par la lumière.

Dans La Lapidation de Saint Etienne, on observe des figures dans l’ombre et elles n’ont pas moins d’importance que celles dans la clarté. Elles servent à projeter l’œil du spectateur sur ce qui est dans la lumière : les futurs meurtriers d’Etienne et Etienne lui-même. Il est frappant de constater une ressemblance entre le visage de celui qui tient la pierre au dessus de la tête du condamné et celui de ce dernier, comme pour signifier le lien très fort entre la victime et le bourreau et l’interchangeabilité possible de leurs statuts.
Somoza a fait remarquer à l’auditoire que celui qui lapide et le futur lapidé possèdent par ailleurs des traits physiques de Rembrandt. Il note que ce peintre a laissé pour la postérité un nombre considérable d’autoportraits (environ 90) et termine son commentaire en mentionnant que tous ceux qui s’intéressent aux personnes s’intéressent inévitablement à eux-mêmes. C’est aussi pour cette raison qu’en s'imprégnant des tableaux qui représentent Rembrandt on peut se découvrir soi-même.

Posté par IrmaVep à 18:42 - Somoza José Carlos - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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