LE VAMPIRE RE'ACTIF

Rubrique "Les Vagabondages du Vampire" de la Maison d'édition associative et solidaire Le Vampire Actif. Coups de sang culturels des membres de l'association.

26 octobre 2008

Sauvagerie

sauvagerie_ballard

Depuis le 16 octobre dernier, l'éditeur Tristram propose de redécouvrir dans une nouvelle traduction Running wild, un court roman de J.G.Ballard. Ecrit en 1988 et offert aux lecteurs pour la première fois sur le territoire français en 1990 sous le titre Le massacre de Pangbourne, l'ouvrage, qui s'intitule désormais Sauvagerie est, vingt ans après être sorti tout droit de l'imagination de l'auteur, d'une acuité des plus perturbantes quant à l'évolution de nos sociétés occidentales impliquées de plus en plus dans une quête du tout sécuritaire, dans la surprotection des individus.

Ce texte d’anticipation sociale de Ballard, écrit en plein thatchérisme, prend pour point de départ un fait divers sordide qui s'inspire du massacre – bien réel celui-là - du 19 août 1987, dans le Berkshire, où seize personnes ont été assassinées par Michael Robert Ryan.

Nous sommes dans la banlieue londonienne, dans un futur qui pourrait bien être notre quotidien de demain, au cœur d'une zone résidentielle ultra sécurisée, et où les caméras de télésurveillance truffent chaque recoin de ce paradis sous cloche. Là, tout est calculé pour que le bien-être de chacun ne soit jamais terni par la moindre inquiétude, la moindre contrariété, la moindre menace venue de l'extérieur.

"Sécurisées par leurs hauts murs et leurs caméras de surveillance, ces résidences constituent en fait une chaîne de communautés fermées dont le système nerveux, suivant la M4, mène aux bureaux et cabinets de consultation, restaurants et cliniques privées de Londres. Elles demeurent complètement séparées des communautés locales, à l'exception d'une sous-classe réduite, mais soigneusement sélectionnée, de chauffeurs, de femmes de ménage, chargée de maintenir les propriétés en parfait état. Leurs enfants restent entre eux dans de coûteuses écoles privées ou dans des clubs de sport luxueusement équipés construits dans les enceintes résidentielles."

Cette espèce d’Eden absolu – et tyrannique pourrait-on ajouter – où des parents (un peu trop) compréhensifs partagent tout avec des progénitures qu'ils chérissent au plus haut point, se transforme en parc du cauchemar : un matin, les 32 adultes de la résidence sont retrouvés sauvagement assassinés et tous les enfants ont disparu. Malgré les efforts déployés par la police, aucun indice ne permet de retrouver la trace des meurtriers et des kidnappeurs. Le carnage qui s'est déroulé en l'espace d'une vingtaine de minutes semble être l'œuvre de professionnels ayant soigneusement calculé leur coup. Saccagé méthodiquement avant la tuerie, le système de vidéosurveillance de ce cocon modèle n’aura pas pu éviter la tragédie.

La police se trouve démunie face à une affaire qui défie l'entendement. L'appui de Richard Greville, un consultant psychiatre est alors sollicité. Avec l'aide de Payne, un officier blasé, cet homme froid, à travers le journal duquel nous est relatée l'avancée de l'enquête, va fouiller par le menu et avec un recul presque inquiétant, les arcanes de ce microcosme aseptisé. L’engrenage de la reconstitution méthodique des événements ayant conduit à l'issue fatale est en marche. Greville est décidé à lire la tragédie sous un autre angle. Résolu à trouver la réponse à cette dernière à l’intérieur même de Pangbourne, il travaille à faire émerger l’inconscient de cette entité résidentielle vivant repliée sur elle-même dans une autarcie quasi-totale, en disséquant et analysant les moindres détails enregistrés sur les bandes vidéo avant le massacre. Des théories ahurissantes voient le jour et se transforment, au fil du récit, en certitudes des plus implacables.

 

La construction resserrée du récit livré par Ballard, l’économie dans l’écriture, illustrent magistralement à la fois la précision clinique des analyses de Greville et le détachement des meurtriers dans l'acte de barbarie perpétré. Le lecteur n’a alors pas d’autre choix que de maintenir sans relâche ses sens en alerte. Point de descriptions superflues lui permettant de s'évader de l’infernal puzzle qui s’agence sous ses yeux, aucune possibilité de laisser retomber quelques instants une pression qui se fait de plus en plus tangible alors que la découverte de la vérité se profile. Il reçoit sans échappatoire possible, tout comme les enquêteurs, les conclusions de l’investigation qui sont des plus terribles.

Cette lecture coup de poing pose une vraie interrogation sur l'identité d'une société sous contrôle qui ne se façonne que sur la paranoïa et sur la peur d’un Autre, potentiellement dangereux. Cet Autre, forcément différent, qui est pourtant nécessaire pour se poser et se construire en tant que personne. Chez Ballard, la présence d’un regard désincarné, omniprésent et a priori bienveillant, puisqu’il promet un bonheur maîtrisé, émousse et stéréotype tous les sentiments, fait se comporter les êtres comme de dociles mécaniques humaines, incapables de se projeter dans un ailleurs aussi bien physique que psychique, et les cloître dans une catatonie généralisée qui effraie.

Même si les dérives d’un tel système ont déjà été illustrées par ailleurs dans des romans remarquables comme 1984 de George Orwell ou bien Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, Sauvagerie tient une place de choix aux côtés de ces monuments de la littérature d’anticipation. De façon plus large, ce roman dresse un constat d’échec des plus pessimistes sur l’émergence d’états policiers obsédés par le risque zéro et qui, sous le prétexte de protéger les individus, ne laisse à ces derniers que des solutions extrêmes pour se faire entendre: « Dans une société totalement saine, la folie est la seule liberté » dit Greville…




17 février 2008

Auprès de moi toujours

ishiguro_aupresmoi

Attention, d'entrée de jeu, dès son titre, ce livre nous manipule.
On pense tout d'abord à ces récits sirupeux qui saturent un grand nombre de rayonnages dans le coin librairie des supermarchés. Erreur! Il suffit de lire les premières lignes de ce texte de Kazuo Ishiguro pour comprendre que l'on va se trouver aux antipodes du roman de gare. On est loin cependant de se douter des turbulences qu'il va déclencher chez le lecteur. Nous sommes à la fin des années quatre-vingt dix et le récit s'ouvre avec les pensées d'une narratrice, Kath, que l'on suivra durant tout le roman et qui pratique un drôle de métier, dont on ne sait pas grand chose au départ. Elle est "accompagnante".
On se demande juste alors si nous ne sommes pas de nouveau confrontés à une énième mise en fiction d'un récit-témoignage émanant d' un membre d'une association humanitaire. Encore une fausse piste.

C’est l’histoire de Kath, certes, mais pas seulement. Il s’agit aussi de celle de ses deux meilleurs amis Ruth et Tommy. Les souvenirs dans lesquels nous entraîne la narratrice nous font découvrir une enfance passée à Hailsham, une école de rêve, où les penchants artistiques des élèves sont encouragés, où aucun tabou sur la sexualité n’a cours. Cette structure scolaire semble s’assimiler à une espèce de paradis perdu où l’on ne parle jamais des parents. Un orphelinat amélioré ? Détrompez-vous, encore une fois. Pas de parents mais des adultes, quelques-uns, figures tutélaires et totalitaires.

A chaque fois que nous sentons pointer une bribe d’explication, le récit nous entraîne ailleurs, dans le présent de la narratrice où dans d’autres souvenirs. Le suspense est savamment distillé par la maîtrise irréprochable d’une focalisation interne, facilitant une identification au personnage et dont le discours, inévitablement ponctué d’ellipses, oblige le lecteur à combler ces vides du texte....mais à quel prix. La construction narrative est décidément diabolique.

L’écriture d’Ishiguro est d’une grande fluidité. On note beaucoup de sobriété, d’économie dans le style et c’est parce que l’histoire relatée nous semble limpide, empreinte de nostalgie que nous, lecteurs insouciants, nous faisons piéger. Mais nous n'en dirons pas plus sur le contenu. Sauf peut-être ceci : une fois le roman terminé, on comprend pourquoi l’unique possibilité d’exister vraiment semble l’appel obsessionnel au passé, période à la fois disparue, inaccessible mais la seule tangible pour les personnages de ce texte très singulier.

On ne peut ranger ce roman dans aucune catégorie, et c’est tant mieux. Au pire on peut parler de conte cruel  servi par une dimension visuelle de l’écriture. Sur ce dernier point, rappelons juste qu’Ishiguro est un écrivain qui a aussi travaillé pour le cinéma. Il a été le scénariste du film The saddest music in the world du réalisateur canadien Guy Maddin sorti en 2006, la même année d’ailleurs qu’ Auprès de moi toujours.

Pour terminer, il est de bon ton ici de mentionner,  juste au passage, l’autre excellent film, sorti en 2003, Dracula, pages tirées du journal d’une vierge de ce même réalisateur qu’un autre canadien, David Cronenberg, avait admiré.

Posté par IrmaVep à 10:05 - Ishiguro Kazuo - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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16 février 2008

La Flèche du Temps

la_fleche_du_tempsFatalité littéraire ! Un honnête narrateur du XXème siècle se retrouve dans la peau d’un médecin nazi et revit sa vie à l’envers. Tel est le propos du livre vertigineux de Martin Amis.

Pour éviter de rester K.O. devant ce livre étourdissant, je vous propose deux grilles de lecture qui n’ont qu’une intention : montrer à quel point le livre d’Amis, bien plus qu’un exercice littéraire, fait sentir et comprendre autrement la petite et la grande Histoire humaine, qui tendent à être gangrenées par l’habitude et le consensus moral.

A lire avant ou après le livre… selon le sens du temps !

1 - En choisissant de raconter l’histoire d’un médecin nazi de sa mort à sa naissance, Martin Amis devient le démiurge d’un démiurge. Dans ce temps inversé, les guérisseurs sont suspects, les médecins détraquent les corps, les criminels fabriquent des vivants à partir de cadavres. Le miracle de la vie ? Bénis soient la merde et les ordures, le terreau de l’humanité ! Mais comme tout naît de la poussière et redevient poussière, quel que soit le sens du temps, son inversion agit comme une loupe déformante. Sauf que… sauf que… il y a la Shoah, ce gros truc impensable. Et quand les nazis deviennent des Frankenstein, le narrateur, d’abord perplexe, se prend pour un dieu créateur. On le lui pardonnerait presque. L’euphorie irrationnelle de celui qui croit créer (le narrateur) est toujours plus facile à comprendre que l’euphorie de celui qui extermine sciemment (le bourreau nazi). Question d’affinité morale… Mais un événement gît au fond de nos mémoires : Shoah. Trop lourd pour faire ployer le temps dans l’autre sens. Shoah. Impossible de pardonner, même aux narrateurs candides. L’inversion du temps inverse les résultats, mais la cause demeure. Créer ? Anéantir? Et si le mal et le bien ne surgissaient que d’un seul et même rêve humain : avoir l’absolue puissance, être dieu peut-être, et en chercher partout la preuve - dans les yeux d’une victime qu’on torture ou dans la gratitude d’un patient qu’on a guéri…

2 – C’est bien connu : la vie est une histoire pleine de bruit et de fureur racontée par un idiot. Si le narrateur de ce livre donne parfois le sentiment d’être un idiot, ce n’est pas qu’il soit atteint de débilité mentale, mais c’est parce qu’il lui manque deux séries de données. Déjà, il n’a pas accès aux pensées et aux émotions du personnage dont il est l’otage littéraire : un médecin nazi. Il est embarqué dans son histoire, témoin de sa vie à rebours. A rebours. Voilà l’autre donnée qui lui manque. Le narrateur est un esprit bâtard : il n’est pas privé de la faculté de comprendre, il connaît la loi de la cause et de l’effet, il observe et déduit tout de ce qu’il voit par l’œil de ce « compagnon » obligatoire, lisse, terne, et qui ne s’éclaire que dans la perversion. Mais il est privé de la flèche du temps. Jamais il ne remet en doute la chronologie inversée des événements (comment d’ailleurs le pourrait-il ?). Au fond, l’homme n’est-il pas toujours un idiot de ce qu’il lui manque toujours une donnée ? Si nous voulons témoigner d’un minimum d’empathie envers le narrateur déboussolé de cette histoire, et par là même transformer en expérience marquante la lecture de ce roman, nous devons le lire en abandonnant – un peu ? beaucoup ? – nos certitudes sur la nature du temps. Epreuve d’humilité donc : il nous manque à tous une donnée.

Le tour de force de Martin Amis est double. Il démontre la proximité ambiguë de la création et de la destruction, mais il le fait en provoquant chez nous un étrange sentiment d’aliénation. Je me suis parfois réveillé la nuit en ayant l’impression que le temps faisait du surplace et qu’il allait soudain repartir à l’envers. Warning : si le lecteur se donne la peine d’entrer dans ce roman, il n’y aura pas d’échappatoire possible. Ce roman s’insinue dans le mécanisme même de la pensée. Manipulation que l’on traverse, hébété, comme le narrateur du livre.

(Autre fatalité littéraire : ce livre, un des meilleurs de Martin Amis, est aujourd’hui introuvable. Petite prière aux dieux éditeurs pour qu’ils le fassent reparaître ! Pour le coup, une petite inversion du temps serait bien utile…)

Posté par Dao-Pailler à 15:00 - Amis Martin - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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