LE VAMPIRE RE'ACTIF

Rubrique "Les Vagabondages du Vampire" de la Maison d'édition associative et solidaire Le Vampire Actif. Coups de sang culturels des membres de l'association.

10 décembre 2009

L’Hydre aux mille têtes. L’histoire cachée de l’atlantique révolutionnaire.

hydre1000t_tesL’Hydre aux mille têtes. L’histoire cachée de l’atlantique révolutionnaire.
Marcus Rediker et Peter Linebaugh
Éditions Amsterdam, 2008
Traduit de l’anglais par Christophe Jacquet et Hélène Quiniou.

L’histoire de la mondialisation économique, qui aboutit au capitalisme triomphant, a toujours été pensée et écrite du point de vue des nouveaux conquérants, à la manière, par exemple d’Howard Zinn et de son Histoire populaire des Etats-Unis d’Amérique.
Cette narration « inéluctable » est bien entendue tendancieuse et au mieux oublie des pans entiers de l’histoire, au pire, falsifie volontairement la réalité.
Telle est la vertu de cet ouvrage enfin disponible en français, dans une traduction rigoureuse de Christophe Jaquet et Hélène Quiniou.
Acclamé par la critique à sa sortie aux Etats-Unis en 2001, L'hydre aux mille têtes retrace l’histoire atlantique de l’avènement du capitalisme et de l’économie globale moderne, à travers l’évocation du « prolétariat atlantique » qu’ont été les acteurs invisibles de cette épopée, les criminels et innocents déportés de force, les libres esprits, les réfugiés politiques ou religieux, les travailleurs pauvres chassés de leurs terres, les soldats déserteurs, les marins, les esclaves africains, les pirates et autres forbans.
Pour décrire cette opposition radicale, ces deux mouvements contradictoires et pourtant convergents, les architectes de l’économie atlantique et de l’expansion coloniale (allant du XVIème jusqu’à l’industrialisation des métropoles au début du XIXème siècle par des princes, prélats, bourgeois et colons esclavagistes) évoquent deux figures de la mythologie grecque.
D’une part Hercule, symbole de la force et de la constance, de la pérennité de « l’ordre social », du dynamisme des nouveaux conquérants, unificateurs des territoires découverts et conquis et des populations coloniales et colonisées. « Les travaux d’Hercule représentaient l’expansion économique : le défrichement des champs, le drainage des marais, le développement de l’agriculture, mais aussi la domestication des animaux d’élevage, l’instauration du commerce et l’introduction de la technique. Les souverains faisaient reproduire le portrait d’Hercule sur les sceaux et la monnaie, sur les illustrations, les sculptures et les palais ainsi que sur les arcs  de triomphe ; dans la famille royale anglaise, aussi bien Guillaume III que Georges Ier ou que le fils de Georges II, le « boucher de Culloden », s’identifièrent à Hercule .En 1776, John Adams proposa pour sa part de faire du « Jugement d’Hercule » le sceau des nouveaux États-Unis d’Amérique. Hercule représentait le progrès : Giambattista Vico, le philosophe napolitain, l’utilisa pour développer sa théorie stadiale de l’histoire, tandis que Francis Bacon, philosophe et homme politique, l’invoqua pour promouvoir la science moderne et suggérer le caractère quasi divin du capitalisme. » (p.12)
D’autre part l’Hydre de Lerne, son antithèse symbolique, agent du désordre et de la sédition, fomentateur de révoltes voire de révolutions, pourchassée, torturée, suppliciée, massacrée, mais jamais abattue, aux têtes toujours renaissantes, porteuses des idées humanistes du siècle des Lumières, accompagnant les mouvements d’émancipation, inspirant les textes des droits de  l’Homme, s’en revendiquant souvent.
« Le second des travaux d’Hercule consistait à éliminer l’Hydre venimeuse de Lerne. La créature engendrée par Typhon (une tempête, un ouragan) et Echidna (mi-femme, mi-serpent), était issue d’une engeance de monstres parmi lesquels se trouvaient Cerbère, le chien à trois têtes, Chimère, la chèvre à tête de lion et à queue de serpent, Géryon, le géant à trois corps et le Sphinx, la femme au corps de lion. Quand Hercule trancha l’une des têtes de l’Hydre, deux autres surgirent à sa place.  Avec l’aide de son neveu Lolaos, il vint à bout du monstre en coupant sa tête centrale et en cautérisant les autres moignons avec un brandon. Il trempa alors ses flèches dans le fiel de la bête morte, donnant ainsi à ses projectiles un pouvoir fatal qui lui permit d’achever ses travaux. » (p. 12 et 13)
Les auteurs affirment dès l’introduction que leur « livre regarde par "en bas". [ils ont] tenté de reconstituer une part de l’histoire perdue de cette classe multi-ethnique qui fut indispensable à l’évènement du capitalisme et de l’économie moderne mondialisée. L’invisibilité historique de la plupart des sujets de ce livre s’explique largement par la répression qui les a ordinairement frappés : la violence du bûcher, du billot, de la potence et des fers d’une cale de navire ; elle s’explique aussi par la violence de l’abstraction qui domine l’écriture de l’histoire, la dureté de l’histoire longtemps prisonnière de l’Etat-nation, qui reste le schéma d’analyse non interrogé de la  plupart des enquêtes.  Ce livre s’intéresse aux connexions qui ont été, à travers les siècles, généralement niées, ignorées, ou simplement inaperçues, mais qui pourtant ont profondément façonné l’histoire du monde dans lequel tous nous vivons et mourons. » (p.17)

En 1571, J.J. Mauricius, ex-gouverneur du Suriname, rentre en Hollande où il rédige des mémoires poétiques dans lesquelles il évoque sa défaite face aux Samaraka, un groupe d’anciens esclaves qui s’étaient échappés des plantations et avaient établi des communautés marron dans la jungle profonde, et qui depuis défendaient leur liberté contre d’incessantes expéditions militaires destinées à les ramener à l’esclavage :
« Là vous combattez en aveugle un ennemi invisible
Qui vous tire comme canards dans les marais
Même une armée de dix mille hommes rassemblés, munie
Du courage et de la stratégie de César et d’Eugène,
Trouverait son travail taillé en pièces, détruisant l’expansion (d’une Hydre)
Que même Alcide (Hercule) eut cherché à fuir. »
(p.13 et 14)
Cet ouvrage passionnant de bout en bout permet de rendre enfin justice à ces femmes et à ces hommes métissés, multilingues, solidaires dans l’émeute et dans l’insurrection, dans le refus de l’injustice et de l’infamie, jetant les bases de l’histoire du peuple, de ses révoltes et de ses échecs, de ses combats et de ses espoirs.
De chapitre en chapitre nous découvrons des aventures humaines qui, sur plus de deux siècles, signèrent l’histoire de cette conquête atlantique. La première de ces aventures est celle des naufragés du Sea-Venture qui, débarquant sur un étrange rivage, « un endroit longtemps appelé par les marins "’l'île du diable ", une île enchantée infestée de démons et de monstres, un cimetière sinistre de navires européens. En réalité « comme les naufragés ne tardèrent pas à le découvrir, les Bermudes contredisaient nettement leur réputation. L’île s’avéra une terre édénique de printemps perpétuel et de nourriture abondante, l’endroit le plus fertile, le plus sain et le plus agréable qu’ils aient jamais connu ». Les apprentis colons se régalaient des cochons noirs qui s’aventuraient trop près du rivage (lesquels s’étaient multipliés après le naufrage d’un navire espagnol quelques années plus tôt), de poissons (mérous, poissons perroquets, vivaneaux rouges) qu’on pouvait attraper à la main ou avec un bâton muni d’un clou tordu, d’oiseaux qui se posaient sur le bras ou sur l’épaule, de tortues gigantesques capables de nourrir cinquante personnes et d’une profusion de fruits savoureux. A la grande déception  des représentants de la  Virginia Company, les Bermudes firent oublier complètement ou enlevèrent le désir à bon nombre de jamais repartir, tant ils vivaient dans l’abondance, la tranquillité et le bien-être. Une fois que les gens du peuple eurent découvert la terre d’abondance,  ils commencèrent à « prendre des dispositions pour s’installer de manière définitive ». Ils se retrouvaient bien « plus heureux et joyeux dans un monde  meilleur, après tout » (p.23)
Aussi n’est-il pas étonnant que bon nombre d’entre eux ne souhaitent pas rejoindre la Virginie, leur terre de destination mais préfèrent plutôt s’établir librement sur cette île des Bermudes et «bâtir un petit Commonwealth (…) selon une  régence fraternelle.» (p. 27)
« Le naufrage du Sea-Venture et les intrigues qui se nouèrent parmi les naufragés rebelles rendent compte des principaux motifs de l’histoire de l’atlantique précoce. Ces événements ne fournissent pas les ingrédients pour une histoire de la grandeur et de la gloire maritimes de l’Angleterre, ni du combat héroïque pour la liberté religieuse, même si les marins et les radicaux religieux eurent un rôle essentiel à jouer. Il s’agit plutôt d’une histoire des origines du capitalisme et de la colonisation, du commerce mondial et de la construction d’empires. C’est aussi nécessairement l’histoire du déracinement et du déplacement des populations, de la fabrication et du déploiement transatlantique de « mains ». C’est l’histoire de l’exploitation et de la résistance à l’exploitation, de la façon dont la « sueur du corps » fut dépensée. C’est l’histoire de la coopération entre différentes sortes de personnes en vue de défendre des objectifs de profit et de survie pourtant très différents. Et c’est l’histoire des modes de vie alternatifs et de l’usage officiel de la violence et de la terreur pour les soumettre ou les détruire, pour vaincre l’attachement populaire à  la liberté et à la pleine jouissance des sens » (p. 28)

Cette histoire qui débute le livre est ainsi emblématique « de l’avènement du capitalisme et d’une nouvelle époque humaine » (p. 29)

Car, à l’origine de ces départs forcés vers les côtes de la Virginie, il y a la mise en œuvre de la politique inique de l’expropriation qui sévit au début du XVIème siècle en Angleterre et dont Thomas More dénonce le processus par une satire dans son œuvre écrite en 1516, L’Utopie, dans laquelle une autre île imaginaire lui permet d’inventer un monde idéal…  Cette expropriation créait une masse oisive de miséreux disponibles, porteurs pourtant d’une mémoire vivante et d’habitudes communautaires d’agriculture en champs ouverts, le « commoning ». Ces habitudes se retrouveront dans bon nombre de tentatives de création de « républiques autonomes », de républiques libres » au cours de cette épopée sanglantes.
De même, de ces situations désespérées, de ces déracinements forcés, de ces traitements inhumains, naquirent des réflexes de coopération, d’abord entre les marins puis, finalement, entre tous les passagers, illustrés notamment lors de l’épisode de la tempête pour le Sea-Venture.  Ces coopérations, ces solidarités acquises dans la lutte contre les éléments naturels, se retrouvent tout naturellement dans la résistance, comme évoquée par exemple dans La tempête  de William Shakespeare.
Bien sûr, malgré les inévitables « nivellement » de classes durant la tempête, quand chacun lutte pour sa survie au côté des autres et que les marins se révèlent alors les plus aptes à faire face aux dangers, devenant bien supérieurs aux nobles et aux bourgeois, ces derniers, une fois le danger passé, tentent de retrouver leur autorité… Même s’ils y parviennent par la force, la contrainte et la violence, rien n’est plus désormais comme avant. Et ceux de la Sea-Venture, précédent les innombrables mutins, hommes libres et autres insoumis, semèrent les graines de la révolte, de la quête de la justice, de l’appel de la liberté.

Les chapitres de L'Hydre aux mille têtes sont autant d’invitation à découvrir et suivre quelques destins exceptionnels qui ont été les acteurs magistraux d’épisodes émouvants de l’aventure atlantique.
-    Les naufragés du Sea-Venture
-    Coupeurs de bois et puiseurs d’eau ou la révolte de 1641 à Londres
-    Une servante moricaude nommée Francis
-    La divergence des débats de Putney (un projet de démocratie parlementaire en 1647) et les révoltes de Naples en 1647 ; de Londres en 1649 ; d’Irlande entre 1649 et 1651 ; de la Barbade, 1649 ; du Fleuve Gambie en 1652 ; de Londres à nouveau en 1659 et 1660 ; de Virginie de 1663 et 1676.
-    L’hydrarchie : les marins, les pirates et l’Etat maritime
-    Les parias des nations de la terre ou les révoltes de New-York et des Caraïbes
-    Un équipage bigarré dans la Révolution américaine
-    La conspiration d’Edward et Catherine Despard ou la république rêvée entre l’Irlande et l’Angleterre à la toute fin du XIXème siècle
-    Robert Wedderburn et le jubilé atlantique et la préparation de l’abolition d el’esclavage
-    Tigre ! Tigre ! des cris de rages et d’espoir

Cet ouvrage magnifique se termine par l’évocation de plusieurs figures « amis de la race humaine » auxquels nous empruntons les citations de la fin :
Constantin-François de Volney, qui, en 1791, en pleine Révolution Française,  publie les Ruines, ou Méditations sur les révolutions des empires, et met dans un passage en dialogue le « peuple » et la « classe privilégiée » :

« Le peuple : Et de quel travail viviez-vous dans notre société,
   Les privilégiés : Nous ne sommes pas faits pour travailler.
   Le peuple : Comment avez-vous donc acquis tant de richesses ?
   Les privilégiés : En prenant le soin de vous gouverner.
   Le peuple : Quoi ! Voilà ce que vous appelez gouverner ? Nous fatiguons, et vous jouissez ! Nous     produisons, et vous dissipez ! Les richesses viennent de nous, et vous les absorbez, et vous appelez cela gouverner ! Classe privilégiée, corps distinct qui nous êtes étranger, formez votre nation et voyons comment vous subsisterez.
La classe privilégiée envoie ses juristes, ses soldats et ses prêtres, chacun faisant valoir ses arguments propres devant le peuple, sans qu’aucun n’enlève l’adhésion. Elle joue alors la carte raciale : « nous sommes des hommes d’une autre race (…) Ne sommes-nous pas la race noble et pure des conquérants de cet empire ? » Mais le peuple, qui a étudié la généalogie historique des privilégiés éclate de rire. Pour finir, la classe privilégiée doit se résigner : « nous sommes perdus ; la multitude est éclairée »
. (p. 504 et 505)

Thomas Hardy et sa femme Lydia, étaient des activistes de l’abolitionisme. Thomas expliquait que « son cœur avait toujours rayonné de l’amour de la liberté, et se mortifiait des souffrances de ses semblables ». « C’est une nécessité absolue que de nous unir et de nous accorder sur le fait que nos convictions et notre détermination doivent se concentrer sur un point, qui est de faire rétablir les droits de l’Homme en particulier dans cette nation, mais que notre conception des droits de l’Homme ne se borne pas aux frontières de cette petite île (les Caraïbes), mais s’étend à la race humaine entière, Noirs et Blancs, puissants et faibles, riches et pauvres. »
Enfin Henry Redhead York, lors de son procès pour avoir prononcé un discours contre l’esclavage à l'occasion d’un grand rassemblement à Sheffield au printemps 1794 : «  Plus vous sacrifiez, plus vous faites des martyrs, plus nombreux seront les fils de la liberté. Ils se multiplieront comme l’Hydre, et crieront vengeance de vos têtes » (p.504)

Desmodus 1er

 

Posté par IrmaVep à 15:07 - Rediker Marcus et Linebaugh Peter - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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17 novembre 2009

Frédéric Gros : Marcher, une philosophie

marcherFrédéric Gros

Marcher, une philosophie

Carnets nord, 290 pages, Août 2009

Dos de l’ouvrage :

"La marche à pied connaît de plus en plus d’adeptes qui en recueillent les bienfaits : apaisement, communion avec la nature, plénitude… Nous sommes très nombreux à bénéficier de ces dons. Marcher ne nécessite ni apprentissage, ni technique, ni matériel, ni argent. Il faut juste un corps, de l’espace et du temps.

Mais la marche est aussi un acte philosophique et une expérience spirituelle. Allant du vagabondage au pèlerinage, de l’errance au parcours initiatique, de la nature à la civilisation, l’auteur puise dans la littérature, l’histoire et la philosophie : Rimbaud et la tentation de fuite, Gandhi et la politique de résistance, sans oublier Kant et ses marches quotidiennes à Königsberg.
Et si l’on ne pensait bien qu’avec ses pieds ? Que veut dire Nietzsche lorsqu’il écrit que « les orteils se dressent pour écouter » ? C’est ce que l’on cherche ici à comprendre. A la fois traité philosophique et définition d’un art de marcher, ce livre en réjouira beaucoup, qui ne se savaient pas penseurs en semelles."

Frédéric Gros est professeur de philosophie à l’université Paris XII. Il a travaillé sur l’histoire de la psychiatrie (Création et folie, P.U.F.), la philosophie de la peine (Et ce serait justice, Odile Jacob) et la pensée occidentale de la guerre (Etats de violence, Gallimard). Il a édité les derniers cours de Michel Foucault au Collège de France.

Plutôt que de présenter cet ouvrage essentiel, pièce choisie d’un marcheur inspiré, je vous propose quelques extraits illustrant toute sa beauté, son intensité et son extrême simplicité qui rend son propos à l’évidence de l’émotion et de la raison, ici parfaitement en harmonie.

"Car le marcheur est roi (Dion Chrysostome, sur la royauté (4ème discours) : la terre est son domaine " (p.188)

"Le plaisir pris à savourer le long des routes des baies sauvages ou à sentir sur les joues la caresse d’une brise. La joie de marcher et de sentir son corps avancer ’comme un seul homme ‘. La plénitude de se sentir exister. Et puis le bonheur, ce sera le spectacle d’une vallée violette sous le couchant, ce miracle des soirs d’été, ne durant que quelques instants, où chaque teinte, écrasée tout le jour par un soleil d’acier, dans une lumière d’or se livre enfin et respire."(p.197-198).

Marcher à pied est pratiqué par tous ou presque.

"La marche, on n’a rien trouvé de mieux pour aller lentement. Pour marcher il faut d’abord deux jambes. Le reste est vain." (p : 8)

Marcher c'est être libre.

"D’abord il y a la liberté suspensive (…) Tout ce qui me libère du temps et de l’espace m’aliène à la vitesse.(…) (p.12). La marche permet de n’être plus pris dans la toile des échanges, n’être plus réduit à un nœud du réseau qui redistribue des informations, des images, des marchandises » et de « s’apercevoir que tout ceci n’a de réalité et d’importance que celles que je lui prête.(p : 13)."

"La deuxième liberté est agressive, plus rebelle.(p.13) La suspensive ne permet, dans nos existences qu’une « déconnexion » provisoire : je m’échappe du réseau quelques jours, je fais sur des sentiers déserts l’expérience du hors système. Mais on peut aussi décider de rompre. On trouverait ici facilement des appels à la transgression et au grand dehors dans les écrits de Kerouac ou de Snyder : en finir avec les conventions imbéciles, avec la sécurité endormeuse des murs, avec l’ennui du Même, l’usure de la répétition, la frilosité des nantis, et la haine du changement. (…) La décision de marcher (…) se comprend cette fois comme l’appel du sauvage (The Wild). On découvre dans la marche la vigueur immense des nuits étoilées, des énergies élémentaires, et nos appétits suivent : ils sont énormes et nos corps comblés.(…) Il s’agit de rencontrer une liberté comme limite de soi et de l’humain, comme débordement en soi d’une Nature rebelle qui me dépasse. (…) Marcher finit par réveiller en nous cette part rebelle archaïque(…) parce que marcher nous met à la verticale de l’axe de la vie.(...) En marchant on échappe à l’idée même d’identité, à la tentation d’être quelqu’un, d’avoir un nom et une histoire.(…) La liberté en marchant c’est de n’être personne, parce que le corps qui marche n’a pas d’histoire, juste un courant de vie immémoriale." (p.14-15).

"L’ultime liberté du marcheur est plus rare. C’est un troisième degré, après le retour aux joies simples et la reconquête de la bête archaïque. C’est la liberté du renonçant. Heinrich Zimmer, un des grands savants indianistes, nous rapporte qu’on distingue, dans la philosophie hindoue, quatre étapes sur le chemin de la vie. La première est celle de l’élève de l’apprenant, du disciple. (...) Dans une deuxième étape l’homme, devenu adulte, au midi de son existence, devient un maître de maison.(…) Il accepte de porter les masques sociaux qui lui fixent un rôle dans la société et la famille. (...) Plus tard, dans l’après-midi de sa vie, l’homme peut rejeter d’un bloc les devoirs sociaux, les charges familiales, les soucis économiques et il se fait ermite (…) Et le pèlerin enfin succède à l’ermite dans ce qui doit être l’interminable et glorieuse soirée d’été de nos existences : une vie désormais faite d’itinérance, où la marche infinie, ici et là, illustre la coïncidence entre le Soi sans nom et le cœur partout présent du Monde. C’est la plus haute liberté, celle du détachement parfait. (…) Indifférent au passé et au futur, je ne suis rien d’autre que l’éternel présent de la coïncidence..(…) Et on se sent libre parce que, dès qu’il s’agit de se rappeler les signes anciens de notre engagement dans l’enfer – nom, âge, profession, carrière , tout, absolument, apparaît dérisoire, minuscule, fantomatique." (p. 17,18 ,19 ).


Vous l’aurez compris  ce livre nous propose une approche de la marche en tant qu’acte philosophique et expérience spirituelle, en prenant à témoin quelques-unes des grandes figures littéraires, philosophiques ou historiques chez qui la marche a favorisé des dispositions de pensée uniques et stimulé l’inspiration. Ces rencontres alternent avec des approches mystiques et culturelles qui sont autant de chapitres courts et délicieux traitant, par exemple, de l’éternité, de la solitude, de la lenteur, de la gravité, de la flânerie ainsi que des diverses formes de la marche, du pèlerinage à la marche urbaine.

Le sommaire de l'ouvrage constitue par lui-même un révélateur de ce contenu admirable.

Marcher n’est pas un sport.
Libertés.
Pourquoi je suis si bon marcheur (Nietzsche).
Dehors.
Lenteur.
La rage de fuir (Rimbaud).
Solitudes.
Silences.
Les rêves éveillés du marcheur (Rousseau).
Eternités.
La conquête du sauvage (Thoreau).
Pèlerinage.
Régénération et présence.
La démarche Cynique.
Les états du bien-être.
L’errance mélancolique (Nerval).
La sortie quotidienne (Kant)
Promenades.
Jardins publics.
Le flâneur des villes.
Gravité.
Élémentaire.
Mystique et politique (Gandhi).

Répétition.


Pour l’auteur, comme pour Rousseau ou pour Nietzsche, marcher s’est s’ouvrir la capacité de penser : "Jamais je n’ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi, si j’ose dire ainsi, que dans les voyages que j’ai faits seul et à pied".
Car "le vrai sens de la marche, ce n’est pas vers l’altérité (d’autres mondes, d’autres visages, d’autres cultures, d’autres civilisations), c’est à la marge des mondes civilisés, quels qu’ils soient. Marcher, c’est se mettre sur le côté : en marge de ceux qui travaillent, en marge des routes à grande vitesse, en marge des producteurs de profit et de misère, des exploitants, des laborieux, en marge des gens sérieux qui ont toujours quelque chose de mieux à faire que d’accueillir la douceur pâle d’un soleil d’hiver ou la fraîcheur d’une brise du printemps" (p : 130,131).

"On ne marche pas pour tuer le temps, mais l’accueillir, l’effeuiller au fil des pas, secondes, pétales.Thoreau écrivait : « On ne peut pas tuer le temps sans aussitôt blesser l’éternité" (p.252).

"On n’a besoin en marchant que du nécessaire. Marcher, c’est vivre d’une existence décapée (le vernis social a fondu), délestée, débarrassée des adresses sociales, purgée du futile, des masques ; le nécessaire est un niveau au-dessous de l’utile. L’utile, c’est ce qui intensifie une puissance d’agir, augmente une production d’effets, accroît une compétence. L’inutile, le superflu c’est tout ce qui demeure concédé à l’appréciation des autres ou à sa propre vanité. Juste en dessous de l’utile, il y a le nécessaire. Il est l’irremplaçable, l’incontournable, le non substituable. Son absence se paye aussitôt par un blocage, un arrêt, la souffrance. Des chaussures solides, des vêtements de protection ou de rechange, des provisions, de la pharmacie, des cartes géographiques,… pour le simplement utile, on trouve toujours des équivalents naturels : branches (pieux, bâtons, cannes), herbes (serviettes, coussins)… Un dernier niveau, c’est celui de l’élémentaire (…) L’élémentaire se révèle comme plénitude de la présence. Le nécessaire se distingue encore de l’utile. L’élémentaire ne s’oppose plus : Il est tout pour celui qui n’a rien. L’élémentaire c’est la couche première, archaïque, dont on ne peut que très peu éprouver la consistance, car elle ne se donne dans sa pureté qu’à celui qui s’est, à un moment, débarrassé du nécessaire. La marche, parfois, par instants, le fait sentir…." (p. 252, 253, 254).

Frédéric Gros nous livre avec cet ouvrage une balade sincère et généreuse, pleine de sagesses acquises dans les livres et sur les chemins, pensées réfléchies sur notre société droguée de cette vitesse qui fait oublier la vraie nature des choses et des êtres et surtout de soi-même.

Un hymne à l’harmonie du monde et à « la joie comprise comme plénitude, celle d’exister » que la marche permet de goûter. Laissons-lui la parole pour conclure :


« La liberté en marchant, c’est de n’être personne, parce que le corps qui marche n’a pas d’histoire, juste un courant de vie immémoriale. (…) Sans doute, dans cette grande liberté exaltée par la génération déchirée de Ginsberg ou Burroughs, dans cette débauche d’énergie qui devait déchirer nos existences et faire exploser les repères des soumis, la marche dans les montagnes constituait un moyen parmi d’autres, d’autres qui comprenaient les drogues et les alcools, les beuveries, les orgies, par lesquels on tentait d’atteindre l’innocence. Mais elle laisse apercevoir un rêve : marcher comme l’expression du refus d’une civilisation pourrie, polluée, aliénante, minable. » (p : 15, 16).


ALORS MARCHONS ET RÊVONS !

 

  Desmodus 1er

11 octobre 2008

Eloge de la lenteur de Carl Honoré

9782501044875_GEn son temps, "Le droit à la paresse" avait fait scandale... En réaction contre la dictature de l'activisme, cet "amour et cette passion moribonde du travail qu'embrassent les classes ouvrières des nations où règne le capitalisme"et " qui les poussent jusqu'à l'épuisement", Paul Lafargue, le gendre de Karl Marx, faisait une analyse au vitriol du rapport entre le travail et le capital ainsi que des profondes inégalités sociales de cette fin du XIXème siècle (l'actualité de cet ouvrage, disponible en collection de poche et qui mérite d' être lu ou relu, est étonnante). Prenons en simplement pour preuve cette citation éclairante: «Le grand problème de la production capitaliste n'est plus de trouver des producteurs et de décupler leurs forces mais de découvrir des consommateurs, d'exciter leurs appétits et de leurs créer des besoins factices.»

Avec un titre dans la veine du précédent, "l'Eloge de la lenteur" du journaliste canadien Carl Honoré, publié en français chez Marabout, est un cri d'alerte autant qu'un manifeste contre la rapidité, cette valeur omniprésente qui nous anime à chaque seconde.

La vitesse d'exécution et la rapidité de réalisation ne sont-elles pas au final les deux objectifs majeurs de ce que l'on appelle le progrès. La culture de la vitesse, car il s'agit bien de cela, nous amène à chaque instant à courir contre la montre, contre le temps, comme s'il était notre pire ennemi: faire pour faire, toujours plus vite, pour pouvoir faire toujours plus et encore autre chose après, consommer toujours plus de morceaux d'existences, de parts de temps, de bouts d'activités, de portions de choses, de parcelles d'instants, sans se poser, sans prendre le temps de regarder, de sentir, d'entendre, de voir, de goûter, de savourer, de respirer, de "fare niente", d'aimer, de contempler, d'être... . Rien n'échappe à cette frénésie , tout y est contraint, tout y est normé, le travail, la vie privée, les repas, les relations, la vie sexuelle, le repos même... Tout ce qui nous ralentit, hommes ou choses, nous agresse, devient un obstacle à notre cheminement, un ennemi même, à écarter, à neutraliser, à anéantir... Cette folie est fortement encouragée par notre société de consommation qui a intérêt à ce que nous sautions d'une envie suscitée à une autre excitée, d'une activité marchande à une autre payante, d'un achat "publicisé" à un autre "marketé".

Mais tout ceci n'a dans le fond aucun sens... Quelques mouvements philosophiques ou spirituels dénoncent ce mode d'existence qui est une non-vie. Aucune profondeur, aucune réflexion, aucun recul, aucune construction personnelle réfléchie ne sont possibles dans cette course. N'est-ce pas ce qui est d'ailleurs souhaité par certains pouvoirs assis qui ne supportent pas que l'individu puisse s'interroger et par certains lobbies trop heureux de pouvoir satisfaire les envies renouvelées qu'ils suscitent eux-mêmes?

Pourtant tout un courant d'opinion baptisé par certains de l'anglicisme "Slow" commence à émerger, qui affirme les vertus d'une certaine lenteur. Serions-nous à l'aube d'une révolution? Sans doute pas puisqu'il s'agit moins de tout arrêter ou d'avancer à la vitesse de l'escargot  que de tenter de trouver un "juste" équilibre entre vitesse et lenteur.  L'enquête conduite par Carl Honoré identifie les initiatives, somme toute nombreuses qui, à travers le monde, inaugurent cette nouvelle attitude (pas si nouvelle que cela si l'on veut bien considérer certains mouvements contestataires de la deuxième moitié du XXème siècle, voire le refus des premiers romantiques face à la déshumanisation liée à la société industrielle naissante) et tendent chacune à apporter, un peu plus de richesses spirituelles, versus les accumulations matérielles et un peu plus de productions personnelles, versus les consommations de "tout faits" et de "tout prêts".

Que les tenants du consumérisme se rassurent: le système est bien là qui veille déjà à récupérer le mouvement et à marchandiser ces instants de parenthèses!... Nous n'en sommes pas encore à la négation de la propriété au profit de la proclamation de la valeur de l'usage!... Cependant, peut-être pouvons-nous identifier dans ces comportements un des "signes faibles" d'un changement plus profond du regard porté par les citoyens sur les paradigmes artificiels de nos systèmes économiques "à bout de souffle" (c'est ce qui arrive quand on court à perdre haleine!), que nous savons aujourd'hui non durables, mais quand même bien décidés à retomber sur leurs pattes...

Desmodus 1er

Posté par Desmodus1 à 22:08 - Honoré Carl - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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