LE VAMPIRE RE'ACTIF

Rubrique "Les Vagabondages du Vampire" de la Maison d'édition associative et solidaire Le Vampire Actif. Coups de sang culturels des membres de l'association.

17 mars 2008

Le Lecteur sans qualités (1)

Comment parler d’un livre

Musil1Mes vacances sont tranquilles. Je me demande même si elles ne sont pas trop tranquilles. D’habitude, je prévois toujours plus d’activités. Là j’ai l’impression de ne rien faire et de ne pas avancer. Je ne sais pas gérer le ralentissement. Je devrais écrire, mais au lieu de cela je me pose des questions sur écrire. Je fais mon aquoiboniste. Le spectateur que je suis n’est heureusement pas aussi désabusé : toujours envie d’expos, de livres, de films. Je vais bientôt finir Kafka sur le rivage. Je viens d’acheter deux BD de Robert Crumb et de Daniel Clowes. Et j’ai dans l’idée de m’attaquer à L’homme sans qualités, livre que j’avais conseillé à un ami sans l’avoir lu moi-même. (Oui, je conseille assez souvent des livres que je n’ai pas lus, et cela sans scrupules.) Seulement voilà, la donne a changé : cet ami a lu le livre. Ça lui a pris du temps. Je peux donc dire maintenant : je connais dans mon entourage quelqu’un qui a lu L’homme sans qualités. Au fond, je ne croyais pas que cela fût possible. Et maintenant, je me sens obligé de donner le change… ou plutôt, ça me plaît de voir les choses ainsi.

Mais c’est surtout que L’homme sans qualités, dont j’avais lu une trentaine de pages il y a des années, est un livre qui m’a marqué. Entendons nous bien : ce n’est pas l’aura du livre qui m’a marqué (ou ce n’est pas que cela), mais c’est le peu que j’en ai lu.

Seulement voilà, s’attaquer de nouveau à cette somme (en espérant vaincre enfin) revient à abandonner d’autres lectures. C’est le problème du choix. Et je comprends maintenant à quel point lire certaines œuvres m’angoisse car j’ai l’impression qu’elles vont m’absorber. Cela tend au moins à prouver une chose : pour moi, les livres sont vivants. Et certains ont des propriétés prédatrices (peut-être de celles qu’on trouve chez les vampires).

Donc voici : je suis en train d’écrire sur un livre que je n’ai pas encore lu. Est-ce autorisé ? Pierre Bayard, dans son essai poil-à-gratter Comment parler des livres que l’on n’a pas lus, a heureusement réhabilité récemment la non-lecture. Entendons nous bien : la non-lecture, non pas contre l’acte de lire mais comme l’une des conditions du désir de lire. Ainsi, les lecteurs qui abordent un livre avec grande retenue ou trac n’ont plus de scrupules à avoir. Ils peuvent même laisser libre cours à tous leurs épanchements. Le livre de Bayard résonne comme un « Vas y mon petit, tu peux y aller, c’est permis ! Jouis de ton commentaire ! » Il aurait du moins fallu que je ne perde pas autant de temps à faire cet aveu. Que je me lance sans toutes ces précautions. Mais voilà, je n’écris pas sur L’Homme sans qualités, du moins pas encore. Je me pose seulement, en Lecteur sans qualités, les ratiocinantes questions : qu’est-ce qu’un commentaire ou une critique de livres ? Comment écrire sur un livre ? Qu’est-ce qu’on attend quand on écrit un commentaire ? Un commentaire, c’est une énonciation bien particulière. Les commentaires fleurissent sur le net, avec d’un côté la glose sophistiquée des uns, et de l’autre les nombreux cris extatiques qui se gardent bien de parler des œuvres (« J’ai trouvé ça génial ! » ou même – l’extase n’ayant rien à voir avec le sens du goût –  « C’était à chier ! »).

Je sais maintenant pourquoi L’Homme sans qualités m’a marqué. Il m’aura fallu un peu moins d’un paragraphe pour trouver l’idée sous-jacente qui était à l’œuvre dans cet article : L’Homme sans qualités est un homme qui a du mal avec ses goûts. C’est du moins ce que j’en ai retenu de ma première lecture inachevée. L’Homme sans qualités n’arrêterait pas de se demander ce que c’est que d’écrire un commentaire critique sur un livre. Et s’il commençait à écrire un commentaire, il ne pourrait probablement jamais l’achever (un peu comme Musil n’a jamais pu - ou voulu - achever son roman).

J’aimerais quand même tenter de trouver une solution précaire à ce problème du commentaire. On ne peut pas se contenter de réduire l’œuvre à une mécanique dont on démonte les rouages. Le but est alors souvent de faire montre de sa virtuosité de commentateur sur le dos de l’œuvre. On ne peut pas non plus se contenter d’émettre un avis détaché de l’œuvre. Ce serait parler pour tous les autres. C’est un acte de tyrannie. (Je le prends comme un acte de tyrannie.) Alors quoi ? Une chose est sûre : partir de soi. Ne pas hésiter à dire « je » mais pas pour faire valoir le goût singulier de ce « je ». Pour moi, dire « j’aime » ou « j’aime pas » n’a pas beaucoup de sens. Etre mis en demeure de me positionner ainsi, n’avoir le choix qu’entre deux états, c’est violent.

J’en viens donc de plus en plus à me dire qu’il faut écrire un commentaire pour soi et pas pour les autres. Essayer de comprendre par soi ce qui nous a touché dans un livre ou un film. C’est ce trajet là qui est le plus sincère (si ce mot a encore un sens). A la limite, on devrait trouver dans un commentaire autant de part autobiographique que de part concernant l’œuvre elle-même.

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Le Lecteur sans qualités (2)

Autoportrait du Lecteur sans qualités

J’ai du mal avec ma mémoire. Je ne retiens rien. Il y a un magma informe dans ma tête. Je tremble quand j’écris un commentaire de texte. Je ne sais pas faire. Je n’ai pas de formation littéraire. J’aurais pu être un autodidacte, mais je suis trop paresseux. J’ai vite le cerveau embrouillé. Et le comble, c’est que j’ai peur des mots. Peur de les utiliser à mauvais escient. Pas assez de contenance pour faire illusion sur la distance. Ce n’est pas que je m’estime médiocre, c’est juste que je n’arrive pas à prendre forme. Alors je fustige : m’en tirer en inventant une autre forme de critique ? La littérature n’est-elle pas prise en otage par des gens trop littéraires ? Qui y mettent trop les formes ? Je me découvre plus rebelle que je ne croyais l’être. J’avais plutôt une attitude conservatrice vis-à-vis de la chose littéraire : je croyais en une certaine noblesse de l’écrit. Je n’ai jamais été pour le délitement de la langue, mais sans être non plus contre l’évolution des langues. Je voulais juste qu’on préserve la nuance dans l’expression. On ne peut pas écrire qu’à coups de massue ! (la formule de Nietzsche: philosopher à coups de marteaux, n’est pas à prendre stricto sensu. Il y mettait les formes. Les ruées dans les brancards, ça n’est pas donné à tout le monde ! Les coups de marteaux, la plupart du temps, ça rend sourd. On perd en sensibilité. Il y a trop de coups de marteaux de nos jours.)

Haruki_MurakamiPourquoi j’ai peur des mots ? Je n’ai peut-être pas été assez clair. J’ai trop lu ces temps-ci. Des livres vivants, donc, qui s’immiscent dans la réalité. J’assimile les personnes réelles à des personnages de roman. Et il n’y a pas un personnage qui ne soit comme investi du poids d’une personne réelle de ma vie. C’est assez étrange. Quand la barrière entre les romans et la vie devient poreuse, il faut faire gaffe je crois. Bref, en deux mots, je ne sais pas si je deviens mystique ou fou. Au moins une chose : en lisant Kafka sur le rivage, j’avais l’impression que la mort n’était pas si grave. Ça tombe bien, moi qui ai une peur panique de la mort. Bref il faut que je fasse gaffe avec les livres : dans Kafka sur le rivage il y a des scènes où le jeune Kafka, cet adolescent étrangement mature pour son âge, peut-être parce qu’il porte en lui d’autres histoires que la sienne, se raccroche à la réalité quand il sent qu’il est en train de perdre pied. Mais c’est assez rare. La plupart du temps il est dans une semi réalité, quand il n’est pas tout bonnement plongé dans un univers complètement onirique ou, littéralement, dans les limbes. C’est d’autant plus insidieux que le style de Murakami est précis, descriptif, poétique mais pas hyperchargé en effets de style. On bascule dans le rêve sans même s’en rendre compte. Même les scènes violentes sont traitées de cette manière. Pas d’hyperboles, pas de ces effets qu’on pourrait comparer à ces musiques de films qui, selon la stridence des violons, les crescendo, les montées chromatiques, annoncent une catastrophe. Les personnages principaux ne sont même pas hystériques, pas de mouvements de panique à l’approche de l’étrange. Ils n’opposent aucune résistance au fantastique, ils l’intègrent comme n’importe quelle donnée de la réalité. Dans les livres de Murakami, ça vient comme ça… On est obligé de suivre. On est emporté par le courant : un fleuve majestueux, une narration limpide, mais on est bel et bien emporté. Il y a des thèmes récurrents, comme ce thème de la conscience de soi (on ne prend conscience de soi-même que par le reflet de soi sur les autres et sur les objets). Je sens bien maintenant, avec presque une certaine stupeur, que ça reflète tout à fait mon état d’esprit actuel… Au fond, peut-être que tout ce que j’écris maintenant, je l’écris sous influence Murakamienne (ce qui tendrait à prouver encore ceci : 1-les livres sont vivants ; 2- ils peuvent être dangereux car ils interfèrent avec la réalité). J’ai peur des mots donc.

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Le lecteur sans qualités (3)

Le Lecteur sans qualités et le temps

Il y avait encore ces livres. On aurait dit qu’ils me narguaient : Madame Bovary, Si je t’oublie Jérusalem (que j’ai mis longtemps à trouver parce que je le cherchais encore sous son ancien nom : les Palmiers sauvages), et L’homme sans qualités. J’ai commencé à lire L’homme sans qualités, je me suis dit que je pourrais en lire un peu chaque matin. 123 petits chapitres ? Ma foi, un chapitre par matin, à la place de la prière quotidienne, que j’avais de toute façon déjà sacrifiée pour rallonger d’un poil mes ablutions, et au bout de 123 jours j’aurai terminé L’homme sans qualités ! Mais cela signifiait une chose : je m’autorisais à lire autre chose à côté.

[On ne parle jamais assez du temps de la lecture, or c’est un problème fondamental : comment gérer le temps de la lecture ? Quand lire ? On dit : je ne lis pas je n’ai pas le temps, alors qu’on devrait dire je n’ai pas le désir. Quand on a le désir, le problème principal n’est pas de ne pas avoir le temps, mais de savoir comment s’y prendre pour organiser le temps qu’on n’a pas.]

Madame_BovaryMa lecture de L’homme sans qualités, réglée sur la fréquence d’un rite journalier, au même titre que le brossage de dents, j’ai donc commencé à lire Madame Bovary, mais impossible de me concentrer sur cette lecture. Oui, on peut passer à côté de Madame Bovary. C’est de moins en moins difficile de nos jours. On dit Flaubert ! Flaubert ! On se pâme devant Flaubert ! Et surtout : ce sont des auteurs que j’aime qui disent cela. Je ne peux pas passer à côté de Flaubert. C’est écrit ! Entendons nous bien, je m’impose une discipline dans le choix de mes lectures. Il n’y a qu’à tendre l’oreille et entendre l’écho. Un livre appelle un livre qui appelle un livre, etc. C’est sans fin. Et encore, ce n’est jamais une trajectoire si linéaire : les échos sont multiples, c’est bien souvent un livre qui appelle des livres qui appellent des livres. On appelle ça une progression exponentielle. Un arbre qui pousse dans la tête avec ses ramures. Dans le cas de Madame Bovary, la rencontre n’a pas eu lieu. La branche s’est cassée net. (Elle devait être déjà vermoulue par toutes les injonctions, scolaires ou universitaires.) J’en ai cherché les causes dans le premier chapitre. Narration au cordeau. Pas de fuite possible. C’était ce narrateur aussi, c’était d’une sécheresse, ce premier chapitre, juste le chapitre d’exposition je sais – je sais, j’aurais dû poursuivre, c’est un sacrilège de ne pas avoir poursuivi. Je suis d’ailleurs persuadé que j’aurais pu rencontrer ce livre (mais il eût fallu peut-être que je le rencontre avant, c’est peut-être trop tard pour moi). Et puis surtout, il y avait autre chose. L’homme sans qualités m’appelait. Dans L’homme sans qualités, la rencontre a eu lieu dès les premières pages. Pourquoi ? Parce que l’homme sans qualités, c’est moi ! C’est présomptueux de dire ça je sais. Mettons qu’il faille l’entendre à la façon hégelienne-murakamienne. Ce n’est pas exactement moi… Mais je m’y lis. Il me fait prendre conscience de moi-même. L’homme sans qualités est fait pour le Lecteur sans qualités.

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Le Lecteur sans qualités (4)

Le Lecteur sans qualités et les préfaces

Musil2Au début de l’édition de poche de L’homme sans qualités, il y a une très jolie préface, très brève au regard de l’œuvre monumentale qu’elle précède. L’auteur de cette préface affilie Musil à Hofmannsthal, inventeur de la nausée existentielle, et range L’homme sans qualités au côté des différentes nausées de la Littérature (celle de Sartre bien sûr, celle de Faulkner avec Pylône, et aussi celle de Gombrowicz avec Ferdydurke – ma préférée). Dans cette préface on trouve aussi cette phrase qui m’a frappé : Ulrich [L’homme sans qualités] est sur la ligne de crête de la neutralité intransigeante, trop intelligent pour jamais choisir, trop lucide pour ne pas exactement équilibrer le pour et le contre. Ulrich est exactement égal à zéro.  Ainsi, pendant longtemps L’homme sans qualités s’est résumé pour moi à sa préface de l’édition du Seuil. La préface, c’est cette personne bienveillante qui vous vante les qualités d’une autre personne qui n’est pas encore là. Celle de L’homme sans qualités dessinait une œuvre pleine de mes préoccupations et brossait un personnage (Ulrich-Musil) dont je me sentais déjà très proche avant même d’avoir entamé ma lecture. Or, je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais j’ai parfois du mal à gérer une relation avec une personne qui me ressemble (ou dont je fantasme la ressemblance avec moi). J’aimerais qu’il se passe tout de suite quelque chose de magique, une sorte de relation fusionnelle instantanée. J’ai peur de passer à côté de la plus parfaite des amitiés, tellement que je perds en naturel, comme si je me sentais obligé de creuser moi-même le décalage (« tu me ressembles ? qu’à cela ne tienne, c’est moi qui vais changer ! »). Voilà. J’ai voulu éviter cela. La préface était tellement prometteuse de ma future relation avec ce livre, que je m’en suis tenu là. C’est comme les livres qu’on n’arrive pas à refermer. C’est la même peur de les perdre qui nous empêche parfois de les ouvrir. Et puis, un jour, on se lance. Il faut passer l’épreuve du feu, de la réalité. Et voilà… Aujourd’hui, je lis L’homme sans qualités, et...

... je me suis bel et bien trouvé un compagnon de route. Nous irons loin, lui et moi ! peut-être bien jusqu'à nous inachever l'un par l'autre, puisque c'est écrit ! C'est sans fin pour L'Homme sans qualités.

Posté par David Gray à 07:09 - Sang dessus dessous - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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