LE VAMPIRE RE'ACTIF

Rubrique "Les Vagabondages du Vampire" de la Maison d'édition associative et solidaire Le Vampire Actif. Coups de sang culturels des membres de l'association.

05 décembre 2008

La séquestrée

la_s_questr_eC’est en 1890 que l’écrivain Charlotte Perkins Gilman, l'une des pionnières du féminisme de l’Amérique moderne, jette un pavé dans la mare avec The yellow wallpaper (traduit chez Phébus/Libretto par Diane de Margerie sous le titre La séquestrée), un court texte nourri d’éléments autobiographiques dérangeants pour une époque où le droit d’expression des femmes est limité. L'auteure ose, en effet, faire parler une narratrice frappée de dépression post-partum à travers un journal tenu secrètement, dans une espèce d’urgence, pour échapper à l’atmosphère pesante de la chambre close d’une maison isolée où la confine son mari. Souffrant d’une maladie vécue comme honteuse, qu’il faut cacher parce qu’elle ne cadre pas avec le rôle que doit jouer une épouse modèle au sein d’un foyer familial, la narratrice est obligée de faire taire un imaginaire trop prégnant qu’on lui interdit désormais de solliciter de peur que son cas ne s’aggrave.

C'est un terrible récit, condensé en une cinquantaine de pages, qui nous est livré. Le lecteur, transformé en confident impuissant,  ne peut recevoir qu'avec effroi cette parole formulée à la première personne, tout en violence contenue. Évidemment le propos porte l’empreinte de la vie de l’auteure, de sa propre expérience de la dépression – traitée durant deux longues années par des spécialistes aux méthodes radicales, inefficaces et destructrices – et pointe du doigt l’entêtement du corps médical, à ne pas vouloir comprendre les maladies nerveuses qui frappent encore, en cette fin de 19ème siècle, surtout les femmes. Les soins qui se résument bien souvent à un isolement total, prévoient aussi, sans l'exprimer explicitement, le musèlement de la parole et la mutilation de la pensée.

La narratrice de La séquestrée, soumise à la même cure catastrophique que sa créatrice, offre le portrait d’une psyché dévastée des plus poignants. Acceptant avec une totale abnégation les règles du traitement imposé par son mari et réfrénée dans ses désirs d’expression créative par une forte pression familiale (l’époux et le frère sont médecins et se présentent comme les seuls à savoir ce qui convient à cette femme qu’ils n’écoutent pas), elle va coucher sur le papier, en cachette, tous les sentiments qui la traversent et que lui inspire son environnement. Sa sensibilité exacerbée, quotidiennement opposée au discours froid et analytique d’un conjoint à l’amour tyrannique, trouve alors un espace où se déverser.

L’ancienne nurserie qu’elle occupe pour un repos forcé, au dernier étage d’une vieille demeure, va devenir un terrain d’investigation à explorer. A force d’observations minutieuses, les éléments du décor sinistre de la pièce obsèdent très rapidement la narratrice, condamnée à rester cloîtrée entre des murs recouverts par un papier peint en lambeaux, troués de portes fermées et des fenêtres grillagées. Ces ouvertures condamnées évoquent métaphoriquement son inconscient tourmenté. Inconscient qui, très vite, donne corps, chair et vie aux motifs chaotiques du papier peint jaunâtre en décomposition et duquel il émane une odeur nauséabonde. La jeune femme se retrouve comme devant la tache d’un gigantesque test de Rorschach. Les lignes et les courbes démultipliées engendrent chez elle visions et cauchemars auxquels elle cherche à attribuer un sens. Plus le récit progresse, plus les formes observées jusqu’à l’épuisement évoquent un prolongement d’elle-même, une illustration dédoublée de sa condition. Les projections de son imaginaire corseté amènent des sentiments d'attirance et de répulsion pour la figure obsessionnelle d'une femme rampante et monstrueuse – une espèce d'insecte géant qu'il est désormais impossible d'écraser – qui se dessine derrière des barreaux; une emmurée vivante qui hurle sa détresse dans des lés poisseux et que la narratrice va chercher à rejoindre. Le dénouement de l'expérience, comme on peut le supposer, sera éprouvant et pour le personnage et pour le lecteur…

Parce qu’on a d’abord refusé d’y lire le récit d’une réalité vécue par une vraie femme à l'époque où il a été publié, l'incroyable texte de Charlotte Perkins Gilman a longtemps été catalogué comme une nouvelle fantastique. Cependant, La séquestrée ne s'inscrit pas vraiment dans ce registre puisque tout ce qui y est développé peut trouver une explication rationnelle à partir de l'instant où l'on fait appel au domaine de la psychanalyse, une discipline qui n'est pas encore reconnue au moment où l'écrivain élabore son écrit.

Ce texte assimilable à un cri de révolte est devenu, selon Diane de Margerie (également postfacière de l’édition du texte chez Phébus/Libretto), un classique de la littérature féministe américaine, au même titre que les productions d’Edith Wharton ou celles d’Alice James, toutes deux contemporaines de Charlotte Perkins Gilman et ayant souffert des mêmes tourments.

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Posté par IrmaVep à 16:55 - Perkins Gilman Charlotte - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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