29 février 2008
Personne
J’ai terminé Personne, un court texte de Linda Lê paru en 2003, voilà maintenant plus d’une semaine. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps avant d’en parler ? C’est qu’il est des œuvres avec lesquelles il est difficile de prendre immédiatement du recul et leur découverte se combine parfois avec de curieuses coïncidences qui laissent des interrogations en suspens. Dans le train qui m’amenait vers Langres le jeudi 21 février, la figure d’Holopherne, qui jalonne le récit de Lê était devenue rémanente dans mon esprit. Une espèce de contamination, je ne sais pas, de fascination. Au moment où je me rapprochais de sa ville natale, j’ai songé tout à coup à ce peintre haut-marnais du XIXème siècle, Jules-Claude Ziegler, dont la toile, Judith aux portes de Béthulie se trouve au Musée des Beaux-Arts de Lyon. La composition est frontale. Le regard assuré, Judith nous fixe, comme si elle souhaitait nous hypnotiser. Elle tient dans son poing gauche, levé et tendu, la tête d’Holopherne le tyran, qu’elle a séduit et à qui elle a ensuite tranché la gorge.
Qui est, en définitive, ce tyran séduit et assassiné chez Lê, espèce de tête-pythie monstrueuse qui souffle des paroles de mauvais augure aux oreilles d’une certaine Tima? Nous, lecteur ? L’auteur qui ne maîtrise plus ses instances fictionnelles dotées d’un seul coup d’une vie autonome en dehors des livres ? On dirait bien, mais peut-être pas. Holopherne parle à Tima (qui travaille dans un musée : elle veille sur des gisants, à moins que ce ne soit l'inverse). Cette dernière a relaté dans des carnets, des souvenirs liés à la ville de Prague où des histoires lui ont été racontées, où circulent des légendes. Souvenirs laissés dans un ordinateur, lui-même trouvé par hasard par Personne, qui, avant de mourir, avait pour projet d’écrire un roman. Il va tomber sur les carnets et les retranscrire, les interpréter. Les vide-t-il pour autant de leur sens premier ? Avait-il le droit de procéder à ces transformations ? De s’approprier ces écrits ?
Mais que fait-on, nous, lecteur, finalement avec les textes que nous lisons ? Rien de moins, rien de plus que ce à quoi semble s’être adonné Personne. Nous y insufflons de nos vies, nous nous réinventons, nous y recherchons des traces, des stigmates de nous-mêmes, émerveillés de constater combien les mots d’un récit ont retranscrit à la perfection ce que nous n’arrivions peut-être pas à formuler.
Personne est présenté comme une figure schizophrénique, dès le début du récit. Mais il l’aurait été sans cela parce que son nom peut à la fois qualifier n’importe qui - mais de la vie réelle, sans quoi on aurait utilisé le substantif « personnage » - et désigner également une présence singulière. Personne : per-sonare : sonner à travers. Personne est celui à travers lequel vont se dire plusieurs voix : celle des autres personnages, de l’auteur fictif, de l’auteur réel, du lecteur…
On assiste à une jubilatoire mise en abyme de l’acte d’écrire et du processus de lecture. Moi lecteur bien réel je lis un texte qu’a élaboré un auteur en chair et en os mettant en scène un auteur fictif qui a donné vie à un personnage portant un nom révélant finalement son appartenance au réel, lui-même titillé par l’acte créateur et qui va l’assouvir finalement en retranscrivant des supposés carnets de notes trouvés dans une machine abandonnée par son/sa propriétaire. Pendant ce temps, des réflexions existentielles surgissent de manière récurrente chez l’auteur fictif qui pense avoir modelé Personne. Ce dernier, devenu incontrôlable, se débarrasse allègrement de son soi-disant créateur parce que chez lui c’est une habitude… il s’est déjà sauvé de plusieurs livres !
On pense à Borges parfois en lisant le roman de Linda Lê et à sa nouvelle Le Livre de sable où il est question d’un ouvrage qui rend fous ses possesseurs parce qu’ils pensent qu’ils pourront trouver le secret de la découverte de la première page qui prend un malin plaisir à se soustraire à tout le monde. Dans Personne, on ne sait plus où est le récit enchâssant, ou est le récit enchâssé. Il semblerait après coup que ce soit les carnets de Tima qui mènent la danse. Mais peut-être pas. Le début nous échappe…
Pour le plus grand plaisir du lecteur, il apparaîtrait qu’aucune piste ne soit réellement satisfaisante pour comprendre totalement comment fonctionne le roman de Linda Lê. Il devient un objet qui se dérobe à chaque fois que l’on cherche une explication au trouble et au vertige que ce dernier a provoqués.
Voici donc un drôle de labyrinthe, qui donne le tournis et qui nous interroge sur le statut de la fiction, la place du réel, de l’illusion, sur l'obsessionnel besoin d'écrire.
Véritable roman expérimental, le texte gigogne de Linda Lê illustre de manière inquiétante et intelligente le pouvoir des livres et leur capacité à vivre en nous, à s’affranchir de leur auteur, à continuer leur vie en dehors des pages où sont matériellement enfermées les histoires qu’ils développent.
Bienvenue au Gaspard de la Nuit…
