LE VAMPIRE RE'ACTIF

Rubrique "Les Vagabondages du Vampire" de la Maison d'édition associative et solidaire Le Vampire Actif. Coups de sang culturels des membres de l'association.

13 juillet 2009

Eonnagata : Fourvière sous hypnose

affiche_eonnagata« J'aime le chaos, partir comme un capitaine aveugle, ne pas savoir où je vais mais y aller. Ce n'est que du désordre que peut naître l'ordre. » Robert Lepage, in Télérama, interview donnée à Fabienne Pascaud , 28 juin 2009

C’est dans un site archéologique gallo-romain d’exception que se déroule à Lyon, tous les ans, entre juin et août, le festival des Nuits de Fourvière. Installé en plein air sur les gradins du Grand Théâtre, l’auditoire est alors comme projeté hors-temps, dans un contexte de réception qui ne diffère guère de celui d’il y a deux mille ans (n’était-ce peut-être la présence dans les rangs d’étranges hominidés circulant, vêtus de rouge et affublés d’un distributeur de boissons sur le dos et d’une panière à sandwiches ou friandises dans les bras…). C’est dans ce cadre saisissant, que s’est donné, pendant trois soirées d’affilée, un spectacle, tout aussi inouï : Eonnagata, une création à trois corps de Robert Lepage, Sylvie Guillem et Russell Maliphant.

Artiste multidisciplinaire en état de création permanente, Robert Lepage, né au Québec en 1957, est un homme atypique : dramaturge, comédien, réalisateur, scénographe, metteur en scène de théâtre, de concerts rock (ceux de Peter Gabriel entre autres), d’opéra (sa vision de The Rake’s Progress de Stravinsky à la Monnaie de Bruxelles, repris en 2007 à l’Opéra National de Lyon a subjugué plus d’un spectateur, moi la première!), il a relevé le défi lancé par la danseuse Sylvie Guillem et son complice Russell Maliphant, de se prêter au total abandon de son corps dans un spectacle en apparence chorégraphique mettant en mouvements et en lumière les trois âges de la vie du Chevalier d’Eon. Ce personnage historique et homme de lettres des plus troublants, espion pour Louis XV, capable, au gré des réussites et des déconvenues diplomatiques, d’endosser les habits d’un homme ou d’utiliser avec une aisance des plus frappantes la garde robe qui sied à une femme, prend forme(s) sous les traits des trois interprètes pendant l’heure et demie que dure la représentation.

C’est dans un contexte de franchissement des limites aussi bien du côté des artistes (Sylvie Guillem joue la comédie et fait entendre son envoûtante voix à plusieurs reprises ; Robert Lepage danse pour la première fois de sa carrière dans un spectacle) que du côté du personnage, qu’a été pensé Eonnagata, créé à Londres au début cette année 2009.

L’œuvre est le résultat d’une fusion qui va au-delà de la simple collaboration. Cette fusion se discerne d’entrée dans le terme qui donne son nom au spectacle : il contient en effet une haplologie qui réunit le nom du protagoniste, « Eon », dont il sera question tout au long de la performance, mais aussi le terme « onnagata » qui désigne, en japonais, un acteur atteignant, par un jeu exacerbé et stylisé, l’émotion de la féminité dans le genre très codifié du théâtre Kabuki. La nippophilie que partagent les créateurs imprègne tout le spectacle : c’est, dans un environnement très épuré, l’utilisation répétée des arts martiaux lors de scènes guerrières ou de colère et l’appel au Bunraku au début de la pièce : une énorme marionnette se meut comme pour évoquer d’abord un accouchement puis un acte d’amour duquel surgit Eon, matérialisé par les mouvements sensuels du corps de Russell Maliphant. L’immense costume de la marionnette, devenu cocon, se retrouvera plus tard dans le spectacle, en ombre chinoise (tout comme la projection inquiétante de la silhouette de la guillotine) nous invitant à assister, par le corps cette fois de Sylvie Guillem, à l’une des nombreuses métamorphoses du personnage. 

EON16Eonnagata est un spectacle qui s’interroge également sur sa propre forme puisqu’il se donne comme une représentation hybride, se réclamant à la fois du théâtre et de la danse, faisant se télescoper les registres (l’épique côtoie le burlesque et le tragique sans que cela apparaisse artificiel), les époques et les trouvailles de mise en scène s’inspirent aussi bien de la culture asiatique qu’occidentale. En effet l’un des tableaux du spectacle fait appel à la pensée grecque antique en illustrant, de manière à la fois légère et sérieuse, une partie du discours d’Aristophane issu du Banquet de Platon. Le texte, qui relate le mythe de l’androgyne, est oralisé sur la scène par Sylvie Guillem, enfermée dans un kimono tout droit sorti du théâtre traditionnel japonais et devenue une étrange poupée dotée de quatre mains et quatre jambes. Un multiculturalisme qui se retrouve par ailleurs dans la musique : celle-ci ponctue, de ses notes venues aussi bien d’une composition baroque, que d’un chant folklorique russe ou d’une marche américaine, chaque épisode de la vie du chevalier.

On l’aura compris, tout est question de perturbation des repères dans Eonnagata et c’est bien là que se situe la vraie réussite de cette création, qui ne tombe jamais dans l’hétéroclisme et qui ménage, à mesure qu’elle se déroule, des effets surprenants, déconcertants sans que le spectateur se sente perdu. Un brouillage des marques qui sied, on ne peut mieux, à exposer la fascinante ambigüité sexuelle qui a frappé, tout au long de sa vie, Charles Geneviève Louis Auguste André Thimothée d’Eon de Beaumont, « né en 1728 à Tonnerre et mort dans le Middlesex en 1810 » (cela ne s’invente pas !)

eonnagata1Personnage devenu lui même un pantin entre les mains du pouvoir, il ne peut s’affranchir de cette condition, et recouvrir un semblant de liberté, qu’en laissant planer le doute sur son identité physique et en jouant sur son androgynie. Durant tout le spectacle, les interprètes n’auront de cesse de figurer sa démultiplication, prêtant leur corps triple à des combinaisons identitaires déclinant des images toujours réinventées du double d’Eon. Une dualité qui va jusqu’à contaminer certains éléments du décor: les objets – par nature déjà polysémiques dans l’espace du jeu théâtral, quel qu’il soit – sont ainsi frappés de polymorphisme: une table devient une cage, un tambour,  un miroir; un sabre se transforme en plume pour écrire ou en instrument chirurgical ; un bâton constitue une partie du dos d’un cheval ; un éventail s’est mué en la collerette d’une robe…

Le même constat est valable pour les costumes. Extensions du corps des danseurs, ils se font chrysalides ou armatures-prisons, squelettes prêts à endosser la peau qui s’adaptera la mieux à une situation donnée. Quant à certains tissus, ils peuvent évoquer la mue – et donc la fragilité – de certains insectes au moment de leur passage à l’état de nymphe avant l’imago.

Concernant le sous-costume, indifférencié pour les trois artistes, il peut tout aussi bien figurer un corps écorché dont on apercevrait le système veineux que la larve coupée en trois d’un hexapode.

Enfin, véritable instrument de structuration de l’espace scénique, les éclairages de Michael Hulls, comme EON83dotés d’une vie propre, le construisent, le déstructurent ou bien le dupliquent, ménagent des illusions d’optique. Les jeux d’ombre et de lumière deviennent des prolongements du personnage, des métaphores de son intériorité et l’utilisation d’un fond noir « fonctionne comme un fond d’œil, une camera oscura, (…), détermine un espace psychique » (Anne Ubersfeld L’école du spectateur, nouvelle édition revue et mise à jour, Belin, 1996), estompant de manière encore plus inquiétante, les catégories masculin-féminin (comme peut le faire, par ailleurs, l’utilisation d’un accessoire tel l’éventail par exemple : objet métallique ou de couleur dans les mains de chacun des danseurs, ces derniers jouent avec les reflets qu’il renvoie ou les ombres qu’il porte).

Délimitant également l’aire du jeu, la présence de longs panneaux coulissants sur le plateau permet de dissimuler ou de souligner des aspects refoulés du personnage qui, par le jeu combiné de Guillem, Maliphant et Lepage, se fait homme, puis femme qui redevient homme qui redevient femme...

Pour terminer, on peut dire qu’il s’agit de poser, dans le spectacle, « [le refus] d’un corps pré-expressif, pré-culturel, pré-linguistique ou pré-social » (Patrice Pavis, L’analyse des spectacles, Nathan 1996). Il émane de celui de Sylvie Guillem une puissance à la fois aérienne et virile exceptionnelle, tandis que celui de Russell Maliphant est capable de dégager une sensualité féminine des plus troublantes.

Eonnagata, par les jeux de miroir qu’il développe nous parle aussi de l’individu contemporain, qui doit se construire dans un occident pluraliste aux normes souvent contradictoires. Cela dit, être un homme ou une femme ne se résume pas non plus au fait d'entrer dans des schèmes bien circonscrits, définis par une société qui les penserait universels parce que rassurants… Simone de Beauvoir ne disait-elle pas dans Le deuxième sexe, en 1949 : « on ne naît pas femme on le devient »? Quant à Elisabeth Badinter, dans son texte XY. De l’identité masculine, paru chez Odile Jacob en 1992, elle met en évidence la présence dans chacun et chacune, de tendances androgynes faites de valeurs masculines et féminines.

Le parcours d’Eon nous invite à cette réflexion essentielle sur la recherche de notre propre double, nécessaire à la construction de l'identité. Que celle-ci reste tapie en soi ou quelque part à l’extérieur, nous n’en avons pas fini de rechercher notre moitié perdue…

 

Irma Vep


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20 février 2009

Six Feet Under : funérailles télégéniques (2001-2005)

SFU5Il est sur ce blog beaucoup question de littérature. Il y est aussi beaucoup question de mort, ce qui est naturel puisqu’elle constitue le fluide vital, si j’ose dire, du vampire, et que nous écrivons tous nos articles d’un cercueil (il ne m’en faut pas plus pour prolonger d’un trait la métaphore : toute la littérature est peut-être écrite du fond d’un tombeau ?). Nous aurions tort de croire que le rapport à la mort s’uniformise. Certes, les récentes accointances de la mort avec le nombre (la comptabilité des cadavres d’une guerre civile) ou le chiffre (d’affaires) en ont quelque peu émoussé le mordant. Certains en nient parfois dangereusement l’existence – qui éprouvent dans la vie la sensation d’être dans un rêve dont la mort les éveillera (parfois hélas, il faut que cet éveil ardemment désiré s’accompagne d’un massacre à l’arme automatique).

Petit retour sur les sujets traités dans ce blog : le succès lyonnais de l’exposition Our Body (à corps ouvert) a finalement convaincu un lieu parisien d’en accueillir les cadavres aseptisés. En temps de crise, l’industrie du spectacle ne saurait se passer de la mort et de ses conséquences – il n’est plus temps de la balayer d’un revers d’éthique mal placé, il faut faire du chiffre. A l’opposé, bien loin des préoccupations mercantiles, l’admirable Wittkop plongeait dans la mort et lui rendait ses atours baroques, horribles, fascinants (voir l’article de mademoiselle Vep).

Au fond, la mort est un événement si banal et si peu complexe qu’elle a conservé les maints oripeaux dont on l’a revêtue à travers les Âges, sans quoi elle aurait bien peu de chair, comme dans sa version faucheuse. La mort a la diversité des masques vénitiens. Masque Polichinelle. Masque de l’Arlequin. Masque-héron du médecin (celui peut-être de l’anatomiste Von Hagens ?). Masque composite. Masque sur masque. La mort est toujours fardée, toujours mise en scène, car personne - de potentiellement disert et bavard sur le sujet - ne l’a jamais expérimentée personnellement.

Mise en scène pour mise en scène, il est des œuvres de fiction, comme la série Six Feet Under, qui tentent de démystifier non pas la mort (ce n’est jamais la mort qu’on démystifie) mais la relation que l’on noue avec elle. Indifférence ? Attrait ? Répulsion ? Fascination ? Angoisse ? (Ce dernier mot semble avoir été inventé pour elle). Quelle que soit la nature de cette relation, nous n’avons affaire directement à la mort que selon deux modes : la mort d’un autre, spectacle pour soi-même ; et sa propre mort, spectacle pour l’autre (seul spectacle que nous ne pourrons pas commenter en ces lieux, je conçois votre déception).

S’il y a un endroit que la mort semble avoir déserté, un endroit rassurant, synonyme de babillages, d’images en mouvements, c’est bien la surface lumineuse d’un écran de télévision (l’inverse d’un trou noir silencieux). Ces dernières années fleurissent des séries télévisées de mieux en mieux élaborées, où la mort - toujours orchestrée comme moment de climax, à coups de crescendos - est un élément moteur du récit et donne bien souvent l’impulsion d’une enquête. Mais dans Six Feet Under, il n’est pas question de découvrir les causes d’une mort (laissons cet obsédant et ennuyeux dessein à ces troupeaux d’enquêteurs aux techniques de plus en plus affûtées). Dans Six Feet Under, la mort n’est pas considérée uniquement comme ressort narratif, c’est plutôt un décor, un décor permanent qui imprègne le quotidien de ses personnages. Dès l’épisode pilote, Six Feet Under frappe un grand coup : Nathaniel Fischer, gérant de l’entreprise de pompes funèbres Fischer et fils, meurt dans un accident de corbillard. Six Feet Under commence donc par une tragédie familiale, filmée sans pathos : Ruth, veuve de Nathaniel, et ses enfants, Nath, David et Claire se retrouvent autour d’une tombe. Il faudra désormais faire tourner l’entreprise de pompes funèbres sans le père. Et les cinq saisons de Six Feet Under dévoilent sur la durée le sens d’une expression que je n’ai jamais vraiment comprise : faire son deuil.

Six Feet Under n’en est pas moins une série divertissante : elle maîtrise l’art du scénario et le rythme de ses rebondissements, superpose les tons - léger sur grave, grave sur léger - offre une série de personnages bloqués, allumés, névrosés, toujours en quête d’un idéal, acceptant les compromis et parfois les compromissions pour arriver à mettre un peu de principe de plaisir dans leur principe de réalité (car quoi de plus dur et réel que ces cadavres qui défilent dans le sous-sol de la maison Fischer). L’investissement personnel des auteurs de la série (dont son créateur Alan Ball) est palpable* – bien plus que dans la plupart d’autres séries. Ce n’est également pas un hasard si les pompes funèbres Fischer et fils se trouvent à Los Angeles, à deux pas de Hollywood. Tout employé de pompes funèbres, restaurant  les corps à coup d’injections d’aldéhydes, de fonds de teint, de cires en tous genres, ne partage-t-il pas la vocation de ces maquilleurs ou plasticiens qui travaillent dans le temple de l’illusion ?

Mais la série n’est pas uniquement fabriquée autour du spectacle délectable des corps dégradés ou mutilés que l’on embaume. Pour les Fischer, il s’agit d’accompagner le deuil des clients sans occulter les aspects économiques de leur métier. (Faire commerce avec la mort, du moins pour un personnage de série-télé, c’est être en proie à un sacré clivage !) On assiste donc à tous les genres de cérémonies, pour toutes les confessions, pour tous les budgets : la volonté œcuménique de la production est manifeste, mais le discours réconfortant. La solitude se fait tout à coup moins pesante. Le scepticisme est cependant de mise. A plusieurs reprises, l’utilité des funérailles, la variété des mises en scène qu’elles suscitent, sont remises en cause par les Fischer eux-mêmes : la mort continue à affleurer sous les fleurs et les maquillages. Ultime recours désespéré pour s’affranchir des masques mortuaires : l’un des personnages principaux en vient à vouloir être enterré sans apprêt au contact de la terre. (Mais comme on est toujours récupéré, jusque dans l’après vie, tout a été prévu. Une procédure réglementée et une brochure existent déjà. On appelle ça : funérailles écologiques.)

S’occuper de la mort - ou plutôt des cadavres - au quotidien, c’est semble-t-il (surtout dans la première saison de la série) mettre de côté ses émotions, les embaumer en même temps que les corps. Aussi, la famille Fischer n’est pas la mieux armée face aux difficultés relationnelles. Ses membres ont la stratégie des crabes. Les personnages qui gravitent autour d’eux ne sont pas mieux lotis : ainsi Brenda, fille de deux psychiatres décomplexés et hystériques, souffre d’un excès d’analyse tout aussi mortifère. Elle tente de s’affranchir d’une relation fusionnelle étouffante avec son frère borderline. (Il s’agit d’explorer la variété des relations familiales et d’en éprouver les limites. En cela, Six Feet Under rejoint les thèmes favoris de bon nombre de séries télé.)

Certes, dans Six Feet Under, les sujets tabous valsent comme s’il fallait les biffer un à un sur un cahier des charges. Ils sont cependant traités avec assez de nuances, souvent par l’intermédiaire d’un réalisme onirique (le rêve reste le moyen le plus efficace de contourner la censure) : ainsi de l’inceste entre un frère et une sœur, de la culpabilité d’un mari envers sa femme disparue, des traumatismes d’une agression homophobe. Cette dernière agression est elle-même filmée dans un épisode haletant, hyperréaliste, qui transgresse la charte rythmique de la plupart des épisodes. Car les scénaristes jouent et se jouent de la forme qu’ils se sont imposés et que la forme « série-télé » leur impose – avec la bénédiction de producteurs peu frileux.

Six Feet Under, c’est un peu l’anti-Our Body, puisque chaque corps embaumé par les Fischer a une identité  propre, que la première séquence de chaque épisode brosse en quelques plans. Cette première séquence met en scène la mort d’un homme ou d’une femme, d’un enfant ou d’un vieillard. Elle est grave ou loufoque, gore ou toute en ellipse, tendre ou brutale, et s’achève sur le même fondu au blanc sur lequel viennent s’inscrire le nom du défunt, ses dates de naissance et de mort. Cette diversité de teintes et de tonalités gagne la série entière. Elle manie le cynisme, assez pour toucher juste, mais sans agacer. Elle trouve le juste équilibre entre humour noir et tragédie. Elle le fait par l’intermédiaire de personnages familiers, attachants, complexes, qui tout en ayant des attributs balzaciens - le corbillard vert anis de Claire, le chignon de Ruth, les regards fuyants de David, l’impulsivité inquiète de Nath - cherchent à fuir ce qui les caractérise. Ils veulent tous ce que d’autres - croient-ils - possèdent : le génie artistique devient l’obsession de Claire ; l’image d’une vie familiale simple, presque lisse, est l’horizon de Brenda ; David rêve d’élever des enfants avec son amant Keith ; Nathan, l’aîné de la famille, partagé entre scepticisme et mysticisme, cherche une réponse existentielle dans une religion ou dans l’amour ; quant à Ruth, la mère, engoncée dans ses TOC et ses tenues vieillottes, elle rêve d’une vie émancipée et dévergondée. L’insatisfaction est le moteur de tous ces personnages, trop proches du spectacle de la mort pour la laisser déborder sur la vie, et c’est dans une quasi-frénésie qu’ils essayent de donner du sens à la leur. Ils essayent tous de dépasser leurs propres limites, y arrivent de temps à autre, même s’ils retombent souvent dans ce refuge qu’est l’en deçà de la limite (leitmotiv de la forme classique de Ruth, du mutisme prostré de David, de la débauche d’analyse de Brenda, de l’auto dévalorisation de Claire, de la terreur morbide de Nath). Néanmoins, l’influence qu’ont les personnages les uns sur les autres, cette contamination dynamique, cette transmission entre frères et sœurs, mais aussi d’un père à ses enfants, sauvent la série de la tristesse et de l’amertume ressassée, et sont parmi les réussites de la série.

Tout se termine au bout de 63 épisodes, sur un coup d’éclat. Sans en dévoiler la teneur pour ceux qui auraient l’excellente idée de se plonger dans cette série, il faut s’imaginer que l’habituel « Ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants. » (comme formule d’ouverture, mais qui peut être déclinée dans sa version pessimiste) est remplacé par la formule : « Ils furent heureux, et eurent beaucoup d’enfants. Mais aucun n’échappa à la mort. » L’éternité n’est donc plus un dû pour les personnages de fiction. Au final, on éprouve un réel sentiment d’absence quand s’achève l'épisode final (même si ce n’est pas l’apanage exclusif de cette série que de jouer sur la sensation de dépendance). Il m’a fallu six mois pour visionner les cinq saisons de Six Feet Under. Au final, à qui ? - à quoi ? - m’étais-je attaché ? Tous ces personnages, auxquels j’avais fini par m’identifier, m’avaient imprégné et laissaient comme un vide dans mon quotidien. Mais ne s’agissait-il que de personnages fictifs ? J’ai commencé à regarder Six Feet Under quelques jours après la mort de mon grand-père. Dans les premiers épisodes, à chacune des funérailles organisées par les Fischer, il était clair que c’était lui que je pleurais. La catharsis ne m’est jamais apparue aussi consolatrice.

Si, comme Cocteau l’affirmait, le cinéma est la mort au travail, Six Feet Under épouse complètement cette métaphore.

 

David Gray


*Alan Ball raconte, comme une des origines de la série, le souvenir de la perte de sa sœur de treize ans dans un accident de voiture.

 

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17 novembre 2008

"Gombrowiczshow"

gombrowiczshow2Si, selon Gombrowicz, « être un homme, c’est simuler l’homme », il y en a qui sont plus hommes que d’autres : ce sont les comédiens. Pour les amateurs d’humanité, il faut donc absolument aller voir s’éclater sur scène ceux du Gombrowiczshow. Ce grand spectacle baroque a été créé le 5 novembre dernier aux Subsistances de Lyon et sera joué au Théâtre National de Chaillot à partir du 20 novembre par toute une équipe de dingues (la compagnie ZEREP).

Je dois dire que je suis un fan absolu de Witold Gombrowicz, et surtout de son roman Ferdydurke (une des deux rencontres littéraires qui m’ont converti en lecteur). C’est à peu près la seule étiquette de fan à laquelle j’aspire, si bien qu’un jour, alors que je passais par Vence, je suis allé devant la tombe de Witold Gombrowicz. Ce jour-là, le fantôme de Witold devait bien rire en me voyant prendre la pose solennelle du recueillement (pose qu’il fallait que j’accentue un minimum pour que ça n’ait pas l’air tout à fait vrai...). Je redoutais donc un peu le traitement qu’allaient faire subir à mon adoré Sophie Perez et Xavier Boussiron, les auteurs du spectacle. Je savais que ceux-ci s’étaient largement inspirés des Envoûtés, le roman gothique à épisodes de Gombrowicz, auquel l’écrivain polonais ne concède même pas quelques lignes dans son vaste Journal, une œuvre qui longtemps a eu la réputation d’être mal-aimée de son auteur. Mais le Gombrowiczshow n’est pas la transcription sur scène des Envoûtés, ce n’est d’ailleurs pas une adaptation de Gombrowicz, mais un méli-mélo original et drôle, flamboyant, entêtant, qui se joue de la forme du roman, du théâtre et, au final, de la vie elle-même. Un spectacle qui n'a aucun scrupule à faire exploser la forme gombrowiczienne pour mieux rendre palpable les obsessions de Gombrowicz. (Concédons qu’il puisse s’agir d’un hommage, mais un hommage assumé qui va au-delà de l’hommage lui-même puisqu’il actualise les obsessions de Gombrowicz dans un spectacle qu’il aurait à coup sûr adoré, j’en fais le pari).

Le show est une succession de saynètes sur laquelle plane l’ombre de l’auteur de Ferdydurke, une succession de saynètes annoncées par une ouverture de cabaret, une grande parade de cirque haute en couleur. Mais la fluidité de la mise en scène, la variété des choix musicaux, l’énergie des comédiens, sont telles qu’elles lient toutes les saynètes en une grande épopée baroque qui est comme une tentative tragico-absurde pour se défaire de la Forme (ce qui colle aux hommes, même quand ils nourrissent le projet d’échapper à tous les moules) en utilisant paradoxalement le maximum d’accessoires et de masques : lunettes noires, capes, masques de carnaval, de gorilles, de monstres, etc... Les masques foisonnent, adhèrent et glissent tour à tour du visage des comédiens avec, pour ultime déclinaison, la nudité elle-même.

Cette épopée feuilletonesque et déjantée est servie par des comédiens élastiques comme si les costumes n’étaient là que pour dompter un corps qui aspire à échapper à la forme et à acquérir une liberté totale (liberté que l’homme trouve parfois dans l’art avant qu’elle ne soit tuée par le second service des épigones). Dans le cabaret-zoo du Gombrowiczshow, vous verrez : des princes sans descendance, des lectrices irrévérencieuses qui dévorent les livres au sens buccal du terme, des intellectuels hallucinés, des tueurs d’écureuils, un moineau géant, des monstres sages-femmes, Jacques Chancel interviewant des écrivains célèbres (dont Gombrowicz lui-même)… et, dans le rôle du spectateur, un spectateur pris au hasard dans la salle et qui reste assis pendant une bonne moitié du spectacle dans l’anfractuosité d’une montagne, prisonnier de sa forme propre de spectateur.

Montagne ? J’ai dit montagne ? Une montagne rocailleuse s’élève au centre de la scène, elle en occupe les trois quarts. Les comédiens l’escaladent, la contournent, ils apparaissent et disparaissent parfois dans ses crevasses. Dans le spectacle, c’est la seule représentation de l’informe, cet insculpté par l’homme, toujours attiré par les statues.

Silence enfin. La fin du spectacle laisse entendre la voix de Rita Gombrowicz, femme de, qui fait le récit des derniers jours de la vie de Witold. C’est prenant, émouvant, jusqu’à ce que…

David Gray

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01 septembre 2008

Cannibales, suite n°4 par David Gray

cannibales_4Ça commence vraiment fort. Un homme et une femme, dans la pénombre d’une chambre, entreprennent de faire l’amour. Leurs silhouettes noires se détachent sur un mur blanc lumineux. L’homme ouvre un jerrycan et arrose les deux corps d’essence. Il prend un briquet qui a du mal à produire son étincelle. Une longue note assourdissante accompagne la scène et va crescendo. Puis soudain black-out. Interruption de la scène en plein climax, pile au moment où nous nous attendions à voir deux corps flamber.

Ce sera le fil conducteur de la pièce : essayer de comprendre ce qui a conduit un couple amoureux à projeter son immolation. Pas le désespoir, mais l’ennui. L’ennui étant ici le produit d’un monde uniformisé où tout ressemble à tout. Et la conscience que cet acte ultime est un acte de vitalité contre la torpeur ouatée qui enveloppe les corps au quotidien. Exécuter pour une fois un acte fort, qui échappe à l’ordre établi et aux conventions, qui fasse courir dans les veines – au moins une fois – la sensation d’être vivant. Cela a déjà été exploré par tous les courants romantiques : le suicide comme seule affirmation possible de la vie, le suicide pour nous sauver de cette succession de petites morts qu’est, au bout du compte, la vie. Sur le plan existentiel, la proposition tient le coup sans avoir besoin d’être inscrite temporellement, elle n’est pas spécifique de notre ici et maintenant. Car de quoi s’agit-il sinon de faire valoir la primauté de l’instant sur la durée, de la pulsion sur la raison ? Mais la pièce cherche des coupables. Et elle les cherche dans la société actuelle, voulant à tout prix dénoncer.

Commençons par quelques images :

Le couple amoureux banal, sans problèmes relationnels, sans histoires (ce qui semble bien être le problème) : la comédienne a des faux airs de Julie Depardieu, elle en a la diction. Le comédien a un physique honnête de mari, une voix douce (ramassant dans un raccourci le protecteur et l’enfant). Puis l’environnement du couple: les amis, la déconne sur les lits et sur les canapés d’étudiants. Rien que nous n’ayons déjà connu, sous une forme ou une autre, à un moment ou à un autre.

Les scènes centrées sur le couple alternent avec des scènes où tous les personnages (sept en tout) évoluent dans un même décor, se croisent sans se voir, procédé de surimpression emprunté au cinéma qui permet de mêler des temps et des espaces différents (ce qui au cinéma se manifesterait aussi par des corps translucides comme des fantômes). La proposition est claire : nous évoluons tous parallèlement dans des décors similaires. Cette accumulation/superposition de personnages dans un même décor permet de démultiplier l’espace et de proposer une hyper scène dont la profondeur donne le vertige : mêmes gestes, mêmes déplacements, mêmes histoires d’amour. Nous sommes pareils, fantômes parmi les fantômes. Cela pourrait faire de nous, après tout, une communauté d’êtres, si les regards vides ou mécaniques, consacrés à la répétition des mêmes gestes, ne révélaient pas l’uniformisation angoissante des pratiques et des décors avec, au final, le repli sur soi.

C’est dans l’assemblage des éléments visuels et sonores que la pièce/performance fonctionne le mieux. Les personnages s’expriment régulièrement à travers la vidéo, par l’intermédiaire de Webcams posées dans chaque recoin du décor. C’est leur visage numérisé qui nous parle sur les écrans, quand leur corps de chair peut bien nous tourner le dos. Même entre eux, les personnages ne se parlent souvent que par écrans interposés, couches supplémentaires entre des corps de plus en plus lointains. Leur voix, quant à elle, est souvent amplifiée par des micros à pieds qu’ils empoignent comme s’ils ne pouvaient plus s’exprimer que par un filtre (celui de la société du spectacle).

Autre idée visuelle : l’omniprésence d’acrobates qui semblent incarner ces modèles ou ces valeurs qui flottent dans les civilisations, et dont la société s’emparent toujours pour les réduire en clichés. Ce sont les doubles idéalisés des personnages : l’Idéal du moi en super héros. Mais les acrobates peuvent tout aussi bien souligner le caractère dramatique d’une situation (cliché toujours efficace du funambule en perpétuel équilibre au-dessus du vide).

Les scènes les plus réussies procèdent d’une crise du sens. Des individus parlent, on juge d’abord leurs phrases cohérentes, et soudain il y a emballement du langage. Les mots ne font plus sens, quelque chose d’étrange et d’inquiétant s’installe. L’individu est comme possédé, habité par une langue qui ne lui appartient plus (dans d’autres scènes l’origine de cette langue est désignée : cette langue, dit la pièce, est produite par la société capitaliste).


Ainsi de ces deux scènes fortes :

Un homme jeune, l’air fragile et timide, demande à une fille de ramasser les miettes qu’elle a laissé traîner. Mais la fille ne comprend pas (aucune miette ne traîne). « Tu peux ramasser tes miettes, steuplé ? » Cette phrase qui d’abord fait sens, inquiète lorsqu’elle est répétée et qu’elle ne correspond à aucune réalité. De suggestion polie, la simple demande glisse vers l’injonction, puis de l’injonction vers le délire. « Tu peux ramasser tes miettes, steuplé ? » Multipliée, criée, vomie presque, cette phrase, qui délimitait un territoire entouré d’autres territoires, devient îlot. L’individu s’y replie. Elle était sa balise dans un monde où la sphère privée se rétrécit, elle est maintenant ce qui l’enferme. Il essaye de s’en sortir comme d’une prison, se roule par terre, tente de s’en débarrasser, mais son corps, agité de spasmes, se désarticule et suit la trajectoire même de la phrase en crise, actualisant le drame du signifiant qui se désolidarise de son signifié. L’homme provoque ainsi l’incompréhension des personnes auxquelles il semble s’adresser et qui restent muettes, incapables (par stupeur ou par lâcheté ?) de prendre en charge le désarticulé. Cette scène est d’autant plus forte et violente qu’elle succède sans transition à une scène plus légère (et qui avait réussi à décrisper un public jusque là tenu dans un équilibre instable). Elle est donc idéalement positionnée pour créer le malaise et le spectateur n’a plus d’autre choix, pour se protéger, que de redonner du sens à la scène par un mot : folie? autisme ? (A la recherche du sens perdu…) Mais c’est trop tard, le spectateur s’est fait cueillir, le malaise s’est imposé.

Autre scène : un personnage prend la parole, presque timidement. Il déclame son texte de plus en plus fort, de plus en plus vite, et les mots sont de plus en plus violents. Le spectateur se dit : c’est une scène de slam! Mais non, ce n’est pas une scène de slam. Le slam ne conteste pas les mots au service des hommes ; le slam est fédérateur ; le slam est l’expression de l’identité individuelle et favorise l’intégration. Or, dans cette scène, le mot ronge et prend le contrôle de celui qui veut l’utiliser. (Néanmoins, à la lumière de ce qui va suivre, la pièce suggère déjà ici une origine univoque du mot aliénant : le mot n’aliène que s’il est issu de l’injustice et du déséquilibre social, ce qui est déjà contestable. Dans le monologue du slameur, il est question de jet set et de festival de Cannes comme symboles du vampirisme de la culture par l’économie libérale. Mais nous y arrivons…).

Après nous avoir démontré – démonstration par l’estomac – à quel point le langage se perd en boucles répétitives qui nous dévorent de l’intérieur, pourquoi croirions-nous ce qui nous est dit de façon ô combien sérieuse par la suite ? La sincérité bavarde de certaines scènes sape ce qui, croyait-on, avait été affirmé par d’autres voies que l’énonciation classique : l’impossibilité de dire. A côté d’un langage aliénant, qui se retourne toujours contre celui qui l’utilise (et qui pourtant est forcé de l’utiliser), il y aurait donc un langage sincère ? Un langage capable de critiquer ? D’un côté une déstructuration en règle du discours. De l’autre, cette démonstration qui s’épuise en tautologies (et qui finit par épuiser le spectateur) : les vies cellophanées comme des produits sous vide ? la globalisation des sentiments ? Nous, artistes, nous avons vu et nous portons la bonne parole ! Vous êtes des morts vivants, nous sommes des morts vivants (mais peut-être un peu plus vivants que vous car nous possédons le feu…).

Cannibales est trop radical dans sa haine et pas assez dans sa rébellion. Il aurait fallu traquer jusqu’à l’absurde les ratés du langage. Faire éclater la bulle du discours anti plutôt que se borner à n’en être qu’un représentant de plus. La pièce l’a pourtant démontré, tout discours peut devenir vicieux et faire éclater l’individu de l’intérieur. Alors pourquoi cette fille blonde aux cheveux ondulés (une amie de ce couple qui trouve la jouissance dans l’immolation ? un simple témoin ?) échappe-t-elle à la malédiction ? Avec ses tâches de rousseur, on dirait une combattante de l’IRA. Elle connaît par cœur les chansons rebelles (elle massacre I will de Radiohead, mais c’est tellement pour la bonne cause…). C’est un personnage des plus honnêtes, car c’est aussi une fille qui s’assume fleur bleue, qui vibre devant les mêmes scènes que l’honnête population, habitée par les mêmes clichés romantiques. Elle déclare sa flamme à un super héros dans une scène très réussie qui marie acrobaties époustouflantes sur une rampe de pompiers et clins d’œil aux films Marvel (on se dit alors que, décidément, les auteurs aiment beaucoup trop Spiderman pour réussir à le réduire à un symbole du libéralisme à l’américaine, et c’est tant mieux). Mais les interventions de cette fille sont majoritairement lourdes et pesantes, d’autant qu’elles deviennent plus longues au fur et à mesure que la pièce avance. Ses répliques désespérées prennent à partie le spectateur (dans une mise à nu frontale qui souligne l’importance quasi sacrée du message à faire passer). Elles ne font qu’étirer un message qui était déjà énoncé dans le titre lui-même de façon plus implacable et directe. Elles sont, au final, bien indigestes (comme la chair humaine ?). Cette fille a au moins le talent de nous faire croire que c’est elle qui a écrit son texte tellement elle le prononce comme on prononce un sermon (j’ai connu la même conviction chez une tante catho et prosélyte. La seule chose qu’elle ne nous disait pas, c’est que l’enfer est pavé de bonnes intentions...). Ces scènes « commentaires » désamorcent donc ce que la pièce avait amorcé. En voulant énoncer une vérité, elles décrédibilisent les scènes où nous était suggéré qu’aucune vérité ne peut être produit du langage.

Cannibales en dit trop. Cannibales est trop bavard, sous ses dehors de spectacle total à géométries variables. On avait bien compris que nous étions en pleine régression au stade oral. Mais dire que l’on se bouffe, ce n’est pas pareil que de voir des gens qui se bouffent. La métaphore est comme défoncée par le langage et perd en puissance et en signification. Mais s’agit-il d’un échec pour autant ? Si c’en est un, c’est un échec qui ne peut pas être vécu par les auteurs de la pièce, qui continuent à produire un discours (trop) plein de sens jusqu’au bout. Il y a échec quand l’intention n’est pas réalisée : or l’intention des auteurs est – ô combien – réalisée puisqu’elle est commentée par les personnages eux-mêmes. Le discours anticapitaliste est clair. On dit alors : c’est une pièce militante.

Il faut néanmoins saluer la performance. Cannibales est une pièce partie de l’estomac qui s’adresse à l’estomac. Rien à voir avec ce coton hydrophile qu’on nous met dans les oreilles, dans la bouche et dans les yeux. Un des objets les plus forts que j’ai vus sur scène, pluraliste au niveau des formes employées (bien que dogmatique au niveau du discours). A la fin, sur une scène évacuée par les comédiens, il ne reste plus que des produits de consommation que le spectateur est mis en situation d’applaudir. Clap clap pour ces consommables que sont les produits vaisselle, les savons pour les mains, et autres détergents. C’est une idée de mise en scène forte qui déstabilise une ultime fois et qui dévoile toute l’opiniâtreté des concepteurs : il s’agit de mordre jusqu’au bout le spectateur. (Mais quel spectateur ? Celui qui déjà applaudit, que la pièce à gagner à sa cause ? Ou celui qui est parti, hélas, avant les scènes audacieuses ?)

Une amie prénommée Irma me suggérait un parallèle entre Cannibales et Par-dessus bord, pièce fleuve de Michel Vinaver racontant l’épopée d’une entreprise fabriquant du papier cul dans les années 60 et 70. Il serait en effet intéressant d’analyser la différence de regard porté sur le monde capitaliste par ces deux pièces/performances. L’une est très construite (récit chronologique progressif et très structuré), l’autre est viscérale, expulsée du corps dans l’urgence de dire et de crier. L’une manie une ironie assez neutre (et finalement, a posteriori, sa longueur nuit non pas tant au spectacle qu’à son souvenir), l’autre est très engagée (et marquera durablement ma mémoire). L’une remporte mon adhésion (Par-dessus bord), l’autre m’exaspère profondément… Une autre raison pour trouver Cannibales exaspérant ? Cannibales donne à mon corps ce qu’il réclame - musiques chéries, puisées dans le terreau du rock indépendant ou du folk singer désenchanté, close-up sur les murs écrans d’un loft Ikealisé, performances acrobatiques, crescendos sonores, don total des comédiens, coups de poings dans le ventre - alors que ma tête proteste violemment comme devant une nourriture qu’elle trouve finalement assez fade : car décidément, non, on ne peut pas se contenter de cela, c’est une pièce infiniment masochiste (et qui ne fait que révéler son masochisme, car le discours qu’elle énonce sur la société de consommation reste un discours simpliste et conventionnel).

De l’intérêt de ne jamais se contenter d’une seule pièce. Cannibales ne peut être utile que si on la met en perspective avec d’autres spectacles (et pourquoi pas Par-dessus bord, pièce avec laquelle elle partage l’ambition combinatoire). Cannibales est peut-être même indispensable. Un aveu : il y a du masochisme en moi (et donc du romantisme) car j’aime être percuté ainsi. Mais la pièce, qui donne à penser la dérive de la société actuelle (bien réelle), évite de penser la façon dont cette dérive est pensée et mise en scène. Il n’y a pas traces de cette pensée double et salutaire dans Cannibales (ou s’il y en a traces, ce sont des traces qui sont effacées par les excès de l’urgence à dire). C’est pourtant ce double regard qui permettrait de nous dégager du point de vue dogmatique de Cannibales et d’en jouir véritablement les pépites (quel que soit le mode de jouissance).

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28 août 2008

Cannibales, suite n°3 par Philippe Maury, invité sur le Vampire Ré'actif

cannibales_3Parallèlement à ses études au conservatoire de Lille, Philippe Maury a poursuivi des études d'histoire jusqu'à la maîtrise. Après un DESS de gestion d'entreprises culturelles et quelques années passées comme administrateur dans une société de productions artistiques, il s'oriente vers la carrière de chanteur lyrique. Actuellement il est membre du choeur de l'Opéra National de Lyon.

S'interrogeant sur ce qui fait la richesse et le sens de son métier, il cherche par l'écriture une nouvelle perception, plus théorique, du spectacle vivant.

Nous le remercions d'avoir bien voulu nous livrer ici son regard sur Cannibales.

Cannibales de Roland Chéneau, David Bobee/ Cie Rictus.

Cannibales... Dans un décor évoquant l’intérieur d’un loft, un jeune couple entre en scène. A la suite de parades sexuelles, un jeune couple se déshabille, s’asperge d’essence, bruit infernal, lumière rouge... noir. Le titre m’avait, insidieusement, guidé vers une idée de spectacle tout bonnement saignant, canines acérées, taux d’hémoglobine garanti, bref du théâtre gore. Ici, pas d’anthropophagie en live, mais une barbarie civilisée, masquée par les objets de consommation, par les codes sociaux, le bien pensant, l’industrie culturelle & consorts... Véritable manifeste à l’encontre de ce que je viens d’énoncer, ce spectacle interprété par 7 comédiens aux talents multiples, mêlant théâtre, danse, numéros d’équilibristes, chansons, vidéos a de quoi surprendre, secouer et interroger.

A l’actif de R. Chéneau et D. Bobee, un soin des transitions entre les scènes, l’efficacité du dispositif scénique permettant une simultanéité de ces scènes alors que le décor est dépourvu de toute possibilité de modulation : d’un côté on parle (et parfois directement au spectateur comme cette énumération de comportements quotidiens que se fait un malin plaisir de nous gratifier le couple trentenaire), d’un autre côté on chante, on traverse la scène sur un fil ou bien on fait son numéro de gymnaste sur une barre verticale. Des acteurs par terre, debout parlant ou dansant, sur le lit, en solo, à 2, à 3 ou à 7, sur un fil, sur une barre. Le metteur en scène persévère avec l’utilisation de webcams, dissimulées dans le décor et utilisées dans les moments où les personnages n’arrivent plus vraiment à communiquer ensemble et donc s’envoient ces messages par média interposé comme un aveu d’impuissance mais par souci de s’exprimer quand même. Une nouvelle narration se crée alors, intermédiaire entre le texte émis par l’acteur (et son sens) et l’image du visage de l’acteur en gros plan (ses expressions, ses traits) et ce que peut en percevoir le spectateur. Cet effet est amplifié par la projection de ces images sur le mur central du fond, lui-même quadrillé. Comment ne pas voir dans l’évocation de ces murs d’écrans l'imagerie d’Epinal de notre technologie de l’image?

A cette multiplicité de l’espace correspond une gestion du temps assez particulière : on avait laissé au prologue nos 2 amants presque en flamme, les voilà la scène suivante avec leurs acolytes (des amis, de la famille, des personnalités extérieures... on ne précise guère leurs liens) dans leur intérieur douillet et sécurisant par le biais du flash-back.  Les auteurs n’ont pas choisi pourtant l’option d’une narration linéaire. Ici les scènes s’enchaînent mais pourraient très bien être interverties pour beaucoup d’entre elles. Remarquable aussi la variété des situations venant approfondir la vision de notre société comme ce dialogue absurde entre 2 des protagonistes sur les miettes à ramasser qui finira par un ballet après être passé par un défoulement au sol ou comment montrer la faiblesse de la compréhension que l’on porte à l’autre.  Autre remarquable variation sur l’absurdité des choses, cette scène que l’on définira de slam (même si elle n’en remplit pas toutes les conditions), d’abord lente puis frénétique enfin hystérique au plus haut point (la musique suit d’ailleurs ce crescendo) sur un texte critiquant les us et coutumes de la jet set cannoise. Une violence d’abord contenue ensuite explosive. Effet garanti!

Ce jonglage permanent de moyens n’exclut pas les moments d’humour, de poésie offrant aux spectateurs des suspensions, aérant l’ œuvre comme des fenêtres sur un espace poétique. Tel ce duo d’équilibristes, véritable ballet sur la barre verticale qui dégage par son côté plutôt insolite, une suspension temporelle et physique ou encore cette rencontre insolite de cette actrice/musicienne avec “son” gymnaste inaccessible (par ses prouesses, par sa position verticale, par son silence), des d’interludes musicaux (certains joués en live par cette actrice/musicienne). On notera aussi cette scène idéalisée entre cette même actrice/musicienne et ce même acteur/gymnaste déguisé cette fois-ci en Spiderman, non pas scène d’hommage (encore que...) mais plutôt dérision d’un idéal romantique entre 2 êtres.

Néanmoins, malgré une habileté certaine dans les moyens convoqués (lumières comprises) pour cette création, une narration multiple (en lieux, en simultanéité, en disciplines artistiques), l’utilisation des codes de cette société si critiquable pour les auteurs n’apparaît pas toujours comme maîtrisée ou pertinente. Et l’on touche ici un point sensible de cette création : cette vue de nuit d’une cité le long d’un périphérique durant la séquence du slam vraiment cliché, l’utilisation répétée de la webcam, le physique souvent avantageux des acteurs (pas de gros, pas de laids...), une écriture parfois peu inspirée qui rend certains monologues assez plats. Je m’interroge sur la possibilité des créateurs d’être pris au piège de l’utilisation de ces codes si décriés. Ceci dit cette “virtuosité” déployée semble nuire au développement d’un discours, l’affadissant presque. Ou est-ce plutôt l’inverse, un cache au manque d’approfondissement? On pourra aussi s’interroger sur le morcellement de la pièce en de nombreuses séquences (scène parlées et/ou chantées, et/ou dansées, et/ou filmées etc... ) procurant comme un effet d’atomisation de la narration.

Confronté à un spectacle aussi virulent, j’ai perçu cette création comme une quête personnelle, trouvant d’ailleurs les créateurs percutants dans leur démarche de dénonciation. De la dimension intime du “drame” que l’on nous livre, commune à presque toutes les scènes découle une émotion spéciale, entre le malaise, l’agacement et l’acquiescement. Malheureusement, R.Chéneau et David Bobee nous livrent une vision trop uniformément négative de la société, aucun aspect positif n’aura le poids suffisant sur la balance, pas l’ombre d’une solution en vue. Les cannibales, c’est nous. On se bouffe mutuellement! Vision réductrice à mon goût qui a certes, l’avantage de la formule choc. D’ailleurs certaines formulations font mouche et je ne vois guère qui ne se reconnaîtrait pas dans les clichés de consommateurs que dénonce le spectacle.

On a un peu la sensation d’en entendre beaucoup et au fond pas assez. Resté au stade de la dénonciation (réussie), le spectacle n’avance guère sur d’autres sentiers comme figé par un militantisme premier degré. On peut s’avérer déçu par le fait que la radicalité du propos s’arrête à l’aspect descriptif des phénomènes d’autant plus qu’auteur et metteur en scène se sont employés à développer une narration inventive.  Cela me donne la sensation de rendre cette création comme équivoque, involontairement, par défaut. Une vision somme toute très (trop?) pessimiste et violente comme si les échappatoires n’étaient pas possibles, comme si aucune lutte ne pouvait s’engager. Où donc sont passés la révolte, le soubresaut salutaire? Et ce n’est pas la scène finale, véritable valse, à tout point de vue, des objets de consommation élégamment disposés dans la grande vitrine côté jardin, qui va changer cette impression solidement entretenue.

Cette conclusion ne m’empêchera pas de saluer au passage l’engagement physique et émotionnel des 7 acteurs quelles que soient leurs disciplines artistiques ou la longueur de leur performance. L’immolation par le feu qui ouvre la pièce, espèce de catharsis du désespoir, reste un choix fort (trop, encore une fois?) et il pourra être perçu à la lecture globale  de cette œuvre comme un aveu ultime d’existence, d’amour ou bien un geste vain. Était-ce là le meilleur moyen pour nous secouer intelligemment?

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27 août 2008

Cannibales, suite n°2 : Cinepolis invité sur le Vampire Ré'actif

cannibales4Alain Rossini est le concepteur du lieu d'expression et d'échange Cinepolis, l'univers pluriel de la représentation.
De formation universitaire générale dans les domaines de la culture et de la communication, il s'est spécialisé dans l'analyse de l'expression cinématographique développée sous les angles de la sémiologie et de la narratologie.
Son objectif par l'écriture: Exercer l'œil du spectateur afin que celui-ci développe ses aptitudes dans la lecture de l'image, qu'il acquiert une autonomie et un sens critique dans sa relation aux procédés de significations visuelles.
De passage chez Le Vampire, il nous offre un texte d'une grande acuité analytique sur le spectacle conçu par Ronan Chéneau et David Bobée :

CANNIBALES,

Carnival Of Souls

Spectacle écrit par Ronan Chéneau, Cannibales, mis en scène par David Bobee, est une œuvre riche tant au point de vue des thèmes abordés que des moyens mis en œuvre pour les signifier. Diversité dans la multiplicité des matières de l’expression1 mobilisées (matières sonore, phonique, musicale instrumentale, matières visuelle corporelle, objectale, spatiale, iconique …), générosité narrative mise en œuvre au sein d’un dispositif spectaculaire polymorphe réunissant avantageusement divers arts de la représentation. Le spectacle, par sa richesse sémique dans la simultanéité et la variété (voire l’hétérogénéité) des signifiants manifestés2, sollicite beaucoup le spectateur dans son activité de réception. Spectateur qui sera amené, à son insu, par l’utilisation des codes des procédés de signification déployés, à invalider les tentatives désespérées des personnages à reconquérir leur identité au sein de relations humaines oubliées.

Afin de mettre en relief cette impuissance des figures à se manifester dans leur singularité/individualité vis-à-vis d’eux-mêmes et dans la recherche d’un Autre (un autre soi-même/semblable ?), nous ferons succinctement appel à quelques notions de linguistique et de sémiologie considérées dans les champs d’application théâtral, audiovisuel et cinématographique.

Un des enjeux de ce spectacle est l’introduction, au sein de ce fait fondateur au théâtre qu’est la double énonciation, d’un nouveau pôle énonciatif par l’utilisation d’un système de signes autonome et différent du procédé de communication théâtrale: le langage audiovisuel. Tout ce qui est dit au théâtre est écrit par le scripteur et parlé par le personnage ; avec le fait supplémentaire que la voix concrète qui émet l’énoncé verbal n’est pas celle d’un être abstrait, mais celle très réelle de l’acteur. On a donc tendance à oublier la voix de l’auteur du texte originel. La communication au théâtre est une communication relayée dont l’acte intentionnel d’origine est à inscrire à un niveau supérieur à celui où se situe le personnage, figure actantielle dont l’inscription se limite à l’espace dramatique. Cette situation énonciative médiatisée qui place le personnage comme figure agie pourrait être mise en parallèle, au niveau du récit, avec les sentiments de privation de liberté, d’absence de détermination exprimés par des caractères en situation d’échec dans la réalisation d’eux-mêmes comme dans leurs relations à l’Autre. Les raisons ? Nous pouvons évoquer entre autres le poids de la société de consommation, l’omniprésence et la persistance de ses valeurs refuges, système idéologique à forces concentriques où tout élément rencontré ne répondant pas à la logique de pérennisation et de développement de cet ensemble organisationnel et auto-justificatif ne peut être qu’un élément nuisible à réduire à l’inexistence ou tout au moins à la stérilité. C’est précisément la prise de conscience de ce point d’aboutissement d’un long processus de perte identitaire qui est la cause de la souffrance des personnages; formatés par les stéréotypes d’une société matérialiste, leur existence en vient à dépendre totalement d’un prêt-à-vivre et d’un prêt-à-penser dépersonnalisants qui vouent à l’échec toute tentative d’échange singulier et particulier entre sujets différenciés et autonomes. L’espace scénique nous révèle ainsi des caractères endossant des rôles pré-établis, instances anthropomorphiques en devenir identitaire3, maillons constitutifs de différents systèmes de significations (BD, cinéma, cirque…) et de représentations/formalisations actantielles (le Super-héros, l’amoureuse transie, l’anticonformiste ou le malade…) dont la diversité génère un tout hétérogène au sein duquel les interrelations entre éléments distincts ont du mal à s’établir. Cette constatation est observable tout d’abord à un niveau énonciatif et narratif avec, pour conséquence, une possible désorientation dans la lecture du spectateur due à la mobilisation simultanée, voire juxtaposée, de signes spécifiques à différents modes d’expression présents à l’intérieur d’un dispositif scénique multiple et polymorphe. Au niveau du récit, ensuite, la prise de position figée des personnages dans des stéréotypes-refuges crée, au sein d’une même aire de jeu, des relations de contiguïté spatiale entre des figures actantielles enfermées dans des sphères autonomes de représentation. La rupture de la communication est d’autant plus évidente que la situation d’énonciation permet l’utilisation partagée, au sein d’une unité spatio-temporelle, de procédés de signalisations directes (systèmes qui instaurent un rapport direct entre le sens du message et les signes qui le transmettent comme la parole). Or, le spectateur assiste à la mise en présence de personnages (niveau spatial) dont l’incapacité à exprimer un positionnement personnel et satisfaisant par rapport à eux-mêmes (niveau psychique) compromet l’établissement mutuel de codes de communication communs entres de potentiels interlocuteurs qui n’arrivent pas à se réaliser comme tels dans leurs relations in praesentia. Cette faiblesse humaine sera palliée par une réponse toute technologique : la webcam. (pseudo-)Solution généreusement proposée par une société moderne occidentale et matérialiste dont le sacerdoce est de prôner les progrès techniques comme conditions (quasi-) incontournables de la pleine réalisation de l’Homme, ou devrais-je préciser de tout individu viable pour le système car reconnu par lui comme élément participant à sa dynamique générale.

Procédé technologique identifié et répertorié comme médium, la webcam, en tant que moyen de diffusion, d’intermédiaire, ne jouera pas pour autant sa fonction a priori de relais, de maillon dans la génération attendue de liants entre les caractères. L’isolement relationnel qui caractérise leur inscription psychologique sera d’autant plus fort qu’ils ont recours pour en sortir (mais le veulent-ils vraiment?) à un système de signification dont l’utilisation est inapproprié au dispositif énonciatif combiné à leurs démarches communicationnelles. Inadéquation par l’insertion dans une unité spatio-temporelle d’un second procédé de signalisation, indirect et audiovisuel, qui s’intercale entre le premier système de signes, direct, linguistique, sonore, et le sens d’un message dont le faire réceptif et interprétatif relève d’une instance (énonciataire/spectateur) s’inscrivant dorénavant ontologiquement dans des relations in absentia avec l’énonciateur. Enonciataire/destinataire devenu ainsi commodément absent physiquement, altérité dont il n’est plus besoin de tenir compte et que chaque webcam-er va aisément remplacer par une identité beaucoup moins menaçante comme interlocuteur: lui-même.

Abandonnant leur statut de sujet d’énonciation dans le cadre d’une communication4  strictement linguistique, les caractères, par la mobilisation d’un nouveau système de signes (audiovisuel) pourraient nous apparaître comme sujets actants5, revendiquant leur place de destinateur de l’énonciation. Or d’emblée, ils renoncent à tout engagement discursif par la mise en place d’un dispositif où ils désinvestissent totalement l’espace propre à l’énonciation, l’espace se situant derrière la caméra6 pour passer devant celle-ci, du côté de l’énoncé. D’actants5 nous pouvons à présent les considérer comme actés, ou, pour adopter un regard purement linguistique, de la catégorie non-assumée de personne, ils passent à celle de non-personne7. Dans la perspective de la signification théâtrale, le spectateur les voit se réfugier comme objet d’une captation audiovisuelle dont le degré d’abstraction/simplification de la réalité représentée (processus de codage lui-même inséré dans l’icônicité théâtrale) leur permet de s’éloigner toujours plus de l’être au profit du paraître. Positions figuratives formelles désinvesties d’un sujet parlant8, ils s’immergent dans un flux audiovisuel ininterrompu et non maîtrisé dont l’absence totale de dimension langagière9 ne présuppose plus la convocation d’une instance spectatorielle (diégétique10 ou non) définie comme destinataire de la communication et plus précisément comme sujet producteur du discours11. La diffusion audiovisuelle à l’initiative des caractères, sollicite, à un niveau extra-diégétique, au mieux un récepteur sinon un énonciataire, destinataire indirect d’un message verbal dont la situation d’énonciation et le contenu sémantique révèle un des principaux maux de notre société : le désengagement de l’être au profit du paraître voire du simulacre, rapport à soi comme au monde conditionné sur le mode de la représentation qu’il est si facile d’adopter et si  tendance de dénoncer.

___________________________________________________________________ 

1 La notion de « matière de l’expression » est empruntée au linguiste danois Louis Hjelmslev. Elle désigne la structure matérielle (physique, sensorielle) du support des significations”.

 ODIN R., Cinéma et production de sens, Armand Colin, 1990, p.31.

2  Nous nous référons implicitement à la pensée de Roland Barthes qui, pour aborder la définition de théâtralité”, à recours à la notion d’épaisseur de signes” : Qu'est-ce que le théâtre? Une espèce de machine cybernétique [une machine à émettre des messages, à communiquer]. Au repos, cette machine est cachée derrière un rideau. Mais dès qu'on la découvre, elle se met à envoyer à votre adresse un certain nombre de messages. Ces messages ont ceci de particulier, qu'ils sont simultanés et cependant de rythme différent; en tel point du spectacle, vous recevez en même temps 6 ou 7 informations (venues du décor, du costume, de l'éclairage, de la place des acteurs, de leurs gestes, de leur mimique, de leur parole), mais certaines de ces informations tiennent (c'est le cas du décor) pendant que d'autres tournent (la parole, les gestes); on a donc affaire à une véritable polyphonie informationnelle, et c'est cela la théâtralité: une épaisseur de signes. 

 BARTHES R., Essais critiques, Seuil/Points, 1981 (1963), p. 258

3 A consulter la distinction de A.J. GREIMAS concernant sa terminologie : actant/rôle/acteur.

GREIMAS A.J.: Sémantique Structurale, 1970.

4 Nous utilisons le terme de communication pour désigner une relation entre deux sujets différenciés  établissant, dans le cadre de rapports d’altérité, des relations par l’émission et la réception réciproque de messages signifiants. Georges Mounin précise qu’un émetteur (de message) communique avec un récepteur de ces messages si celui-ci peut répondre au premier par le même canal, dans le même code (ou dans un code qui peut traduire intégralement les messages du premier code).

MOUNIN G., Introduction à la sémiologie, Les Editions de Minuit, 1970, p.91.

5 Nous employons ici le terme pour désigner celui qui accomplit l’acte de langage. “La définition générale de l’acte s’applique à l’acte de langage[…] : qu’on le saisisse comme une « prise de parole » décrite et située sur la dimension pragmatique du discours ou qu’on l’observe dans le cadre « pragmatique » de la communication, l’acte de langage est à considérer d’abord comme un faire gestuel signifiant[…].

 GREIMAS A.J., COURTES J., Sémiotique, Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Hachette Supérieur, 1993, p.5.

6 “Le cinquième segment de l’espace hors champ défini par Burch est cependant d’une toute autre nature : il se situe d’emblée du côté, non pas de l’énoncé, mais de l’énonciation. C’est, comme le définit de manière plus narratologique André Gardies (1981 :80), «le hors champ réel du tournage comme lieu d’origine du discours »[…].

GAUDREAULT A., JOST F., Cinéma et récit II – Le récit cinématographique, Nathan Université, 1990.

7 La catégorie de la personne, qui est à la base du mécanisme du débrayage actantiel, peut s’articuler, en gros, selon Benveniste, en personne/non-personne. Au premier terme correspond en français les morphèmes personnels « je » et « tu » qui servent de dénominations, dans cette langue naturelle, pour les deux actants de l’énonciation (énonciateur et énonciataire), si l’on tient compte du fait que l’énonciation est une structure intersubjective. Au terme de non-personne correspondent les actants de l’énoncé.

 GREIMAS A.J., COURTES J., Sémiotique, Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Hachette Supérieur, 1993, p.79-80.

8 “Pour une […] tradition, […] le terme de sujet renvoie à un « être », à un « principe actif » susceptible non seulement de posséder des qualités, mais aussi d’effectuer des actes .C’est le sens qui lui est conféré en psychologie ou en sociologie, et auquel on peut rattacher les notions de sujet parlant en linguistique, et de sujet connaissant (ou épistémique) en épistémologie.

 GREIMAS A.J., COURTES J., Sémiotique, Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Hachette Supérieur, 1993, p.370.

9 Bien que ne connaissant pas la double articulation de la langue naturelle, le mode d’expression cinématographique manifeste une dimension langagière en tant que producteur d’ensembles sémiques, organisationnels, articulant des unités différentes, aux statuts et rôles spécifiques, fonctionnant toutes à un même niveau : celui de la signification.

 Sur la notion de double articulation en linguistique, on lira :

 PEYTARD J. et GENOUVRIER E., Linguistique et enseignement du français, Larousse, 1970, p.110 ;

 MARTINET A., « La double articulation du langage », in La Linguistique synchronique, P.U.F., 1970, chap. 1 ;

 LYONS J., Linguistique générale, Introduction à la linguistique théorique, Larousse, 1970.

 Sur la notion de double articulation au cinéma :

 METZ Ch., Le cinéma : langue ou langage, Essais sur la signification au cinéma, tome I, Klincksieck, 1968.

 ODIN R., Cinéma et « double articulation », in Cinéma et production de sens, Armand Colin, 1990, p. 65 et suivantes.

10 Diégèse, terme à l’origine de l’adjectif diégétique et de ses dérivés […], renvoie à l’histoire mais n’en est pas le synonyme. Après l’avoir employé comme synonyme d’histoire au premier degré dans Figures III (Paris, Seuil, 1972), Genette a redéfini ce terme dans son Nouveau discours du récit (Paris, Seuil, 1983, p.13): «La diégèse n’est pas l’histoire mais l’univers où elle advient.» Tout comme Gabrielle GOURDEAU, nous étendrons le champ sémantique de la présente définition en lui donnant comme objet l’univers de la fiction tout entier, univers qui peut être constitué de différentes couches narratives correspondant à autant de niveaux diégétiques et d’instances d’énonciations enchâssés au sein de récits complexes.

 GOURDEAU G., Analyse du discours narratif, Magnard, 1993, p.2.

11La « lecture » [terme que nous ne restreindrons pas à l’application dans le domaine linguistique] étant un acte de langage (un acte de signifier) au même titre que la production du discours proprement dite.

GREIMAS A.J., COURTES J., Sémiotique, Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Hachette Supérieur, 1993, p.125.

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                      Je remercie
                      Patrick pour son esprit d’aventure et son impatience à me lire,
                      Karine pour la justesse et la rigueur de son regard analytique,
                      Philippe pour la qualité de sa présence, ce texte lui est dédié.

 

23 août 2008

Cannibales, suite n°1 par Irma Vep

20080311balaganacrobatesLe bonheur est pesant, il assoupit notre âme
Il étreint notre cœur d'un cercle étroit de fer;
Du bateau de la vie il amortit la rame;
Il pose son pied lourd sur la flamme d'enfer

A lire ces quelques vers de Pétrus Borel tiré d'un poème intitulé Heur et malheur écrit au début du 19èmesiècle, il apparaît que de grands pans du contenu de la pièce de Bobée et Chéneau ne possèdent pas grand-chose de novateur. Le discours sur la difficulté d’être soi dans une société qui formate le bonheur de l’individu, la réalisation d’un idéal absolu par la mort violente sont en effet des thématiques que l’on connaît depuis Goethe et le courant romantique. Cependant, il faut reconnaître que la très grande force de Cannibales tient dans le fait que ce discours sur un environnement qui aliène, broie et avilit l’Homme, se déploie par le biais d’une réalisation ambitieuse convoquant en son sein plusieurs arts de la représentation : le chant, la danse, la musique, le cirque, la vidéo et la performance théâtrale. Ces divers modes de transmission du parti pris des auteurs vont servir un regard désabusé - voire traumatisant pour un spectateur qui aurait oublié de se protéger un tant soit peu psychologiquement parlant- sur les comportements consuméristes présents dans la société à laquelle nous appartenons tous. En effet, Cannibales déchiquette, éviscère littéralement l’être humain-spectateur, le présente comme un gant retourné, pour reprendre ici une formule sarrautienne, car c’est aussi -et surtout- de lui dont on parle. Il trouve sur le plateau de nombreux relais à sa position : des personnages qui en regardent d’autres se donner en représentation. On lui propose d’être le témoin finalement de sa propre vivisection par la voie/voix des protagonistes évoluant dans un espace circonscrit faisant songer à un vivarium. De plus, les cordes et le fil qui se déploient dans l’aire de jeu et sur lesquels de parfaits acrobates évolueront tout au long de la pièce, convoquent un évident parallèle avec ces aménagements que l’on peut trouver dans certaines cages de zoo où sont enfermés de grands mammifères…

Mais revenons d’abord à l’exposition. La pièce s’ouvre par un double suicide. Deux personnages, un homme et une femme, un peu plus de la trentaine, s’aspergent d’essence, consciencieusement. L’immolation qui nous est suggérée est confiée au travail de notre imagination. A nous de gérer seuls les horribles images qui peuvent alors envahir notre esprit. La violence de l’acte nous tétanise. C’est évident, on nous a conviés à une tragédie. Mais laquelle? Nous voulons savoir, dès lors, ce qui a poussé le couple à cette ultime solution. Comprendre. Des réponses viendront quelques minutes plus tard car les brûlés vifs seront revenus à la vie. Ou plutôt leurs pimpants ectoplasmes, qui eux, ne peuvent de toute façon pas mourir puisque ce sont des enveloppes vides, qui ne portent pas de noms, parlent d’eux à la troisième personne et qui, durant toute la pièce, ne pourront s’adresser l’un à l’autre que par objets technologiques interposés (écran, caméra)… Ils prennent la parole devant des micros sur pied qui amplifient leurs voix et deviennent chacun une espèce de Monsieur Loyal - forme dégradée du coryphée de la tragédie grecque- de leur propre vie dont ils proposent de retracer et commenter la trajectoire, jusqu’à l’instant fatal. Dès lors la narration va fonctionner sur le principe de l’analepse. Cela pourrait être un prétexte à l’introspection mais cette manière de développer la fable manifeste surtout la volonté d’illustrer la vacuité d’une vie qui tourne en rond. Retour en arrière qui n’a de cesse également de rappeler que nous sommes tous mus par des décisions, des choix imposés qui font avancer à reculons puisqu’en complète inadéquation avec l’être profond et les véritables aspirations de chacun.

On aura noté, parallèlement au couple mis en exergue, d’autres présences sur scène, qui parfois remplissent tout l’espace visuel et sonore. Elles semblent correspondre à des projections de l’esprit, des rêves de perfection auxquels les deux personnages aspirent. Mais elles peuvent aussi être perçues comme des déclinaisons, des ramifications possibles de cet homme et de cette femme, des créatures dédoublées, interchangeables, pour qui le corps et ce qui le sublime constituent une manière de valider leur raison d’être dans le monde. Par conséquent, on assiste à l’évacuation, d’emblée, des processus identitaires. Chacun est tout le monde et personne n’est quelqu’un. Ainsi, l’individu qui s’est transformé en coquille vide est prêt à recevoir tout ce que la société de consommation lui propose, à se laisser emplir par tous les clichés associés au bonheur. Cela passe, par exemple, par le confort matériel standardisé de l’appartement tel que l’avait d’ailleurs déjà dépeint David Fincher dans Fight Club, adaptation cinématographique du roman éponyme de Chuck Palahniuk. Il y a, en effet, au début du film, une séquence d’une ironie et d’une causticité absolues montrant le personnage joué par Edward Norton imaginer son intérieur s’ikéa-iser devant nos yeux avec noms des objets, descriptifs et étiquettes de prix à l’appui. Dans Cannibales, l’appartement a déjà subi cette métamorphose qui contaminera aussi les personnages. Dans le discours de la psychanalyse, le logis est le reflet de l’état psychique de la personne. En conséquence, on peut à loisir imaginer les dégâts que peuvent déclencher des rapports d’influence inversés. Les auteurs n’auront de cesse d’ailleurs d’illustrer ce point à de (trop ?) nombreuses reprises dans le spectacle.

Chez Bobée et Chéneau, les individus, sans aspérités apparentes, s’offrent comme des creusets sans fond ; ils avalent les couleuvres d’une félicité préfabriquée que divers médias présentent comme accessible à chacun. Il n’est plus possible alors de se sentir heureux sans la reproduction de stéréotypes véhiculés par des chansons ou des films à succès. Lors d’une scène mémorable, une déclaration d’amour s’inspire de situations tout droit sorties du film Spiderman. Le personnage féminin est tellement imprégné par ces dernières que l’homme qui reçoit ses propos apparaîtra plus tard sur scène, fantasmé, avec les oripeaux du super héros. Le sentiment amoureux, qui ne devrait souffrir aucun formatage, parce qu’il échappe souvent à la raison, à l’entendement, est présenté ici comme du prêt à consommer.

Tout est devenu affaire de dévoration, d’ingestion, de digestion et d’évacuation. La société capitaliste est décidément présentée dans la pièce comme un moloch moderne. On la vénère malgré sa cruauté et sa tyrannie, on se délecte de plonger dans son gosier. Cet avilissement étouffe les personnages, les écrase mais, dans le même mouvement, les séduit. La seule échappatoire possible à cette situation inextricable et anesthésiante est la mort violente, et elle n’a d’égale que l’angoisse abyssale générée par ce qui se donne comme le bonheur absolu : la possession de biens matériels évoquée plus haut, la reconnaissance professionnelle et un certain statut social. Elle devient la seule manière d’affirmer son individualité, l’unique façon de se sentir vivant. Il faut donc s’éliminer définitivement pour prendre enfin sa place et exister pleinement. Voici là un effroyable paradoxe qui nous encombre d’un terrible vertige.

Mais même dans leur suicide, finalement, les personnages rendent les armes puisqu’ils utilisent le feu pour disparaître, comme s’ils se sacrifiaient à cette société préoccupée uniquement par l’appât du gain. (Rappelons pour mémoire que le feu est l’élément associé aux offrandes d’enfants à Moloch dans l’Ancien Testament) Il serait étonnant que ce détail soit purement fortuit dans la pièce. Effectivement, on allume ce feu à l’aide du carburant qui permet de faire fonctionner habituellement un véhicule, lui-même indicateur, selon le modèle acquis, de la réussite sociale mais aussi symbole de nos vies qui filent à toute allure. Quelle ironie! Notons par ailleurs que, souvent dans le spectacle, la voiture apparaît de manière métonymique dans les projections vidéo : ces sont les images passées en accéléré captées par une caméra ayant pris la place du conducteur dans une automobile filant à toute allure sur une route parfaitement bitumée, une autre fois, nous sont donnés à voir des flots de circulation urbaine qui vont s’intensifiant. Cette dernière illustration prend place, dans le déroulement de la représentation, au moment d’une incroyable performance slam. La frénésie progressive de la diction du personnage accompagne l’accélération des images sur l’écran (à moins que ce ne soit l’inverse...) et sert à mettre en avant l’agitation, l’artificialité et le côté peu clinquant des coulisses de Cannes dont il est question dans les paroles prononcées. Cannes la dévoreuse, parfait symbole du faux qui attire et qui engouffre. Il est troublant de constater, au passage, que le nom de la ville où l’un des festivals de cinéma les plus médiatisés se déroule, commence par les mêmes lettres que le titre de la pièce… Cannes. Cannibales…

Dans tout ce contexte aux multiples expériences dépersonnalisantes, il devient évident que l’intime n’a plus à se revendiquer en tant que tel. Cette position est claire dans les espaces du jeu/je puisque toutes les actions se déroulent dans des lieux fortement connotés par rapport à la sphère du privé. Il n’y a rien de plus intime en effet que la chambre. Or, ce lieu, au centre du dispositif scénique, est offert à notre regard. Le dedans est devenu le dehors. Cela peut expliquer pourquoi le recours à la vidéo dans le spectacle est constamment sollicité. Les moments d’introspection sont confiés à une caméra, à destination d’un autre avec lequel il ne sera pas nécessaire de s’investir puisqu’il sera toujours interpellé de manière indirecte. Le regard de cet autre importe peu puisqu’il est soit absent, soit différé. Il n’est donc plus très compliqué de s’offrir en pâture à celui-ci, volontairement. D’un autre côté, c’est comme si le quart d’heure de gloire warholien rendu possible par toute la technologie audiovisuelle mise à disposition de l’individu était dépassé, vidé de sa substance. En effet, le recours au processus de mise en scène de soi devant l’objectif d’une webcam étant presque obsessionnel, il annule ainsi systématiquement l’effet initial recherché : l’exposition, la valorisation, l’esthétisation de soi pour sortir un moment de l’anonymat.

Enfin, pour terminer, mentionnons que les numéros d’acrobatie aussi bien sur la corde que sur le fil nous signifient que tout ce que vivent les protagonistes est affaire d’équilibre précaire (le rapport à soi, aux autres…), qu’il n’en faudrait pas beaucoup pour précipiter la chute, pour briser l’apparente harmonie. Le moindre dérèglement, la moindre salissure rappelle un chaos qui sourd, que l’on tente de cacher sous les paillettes, l’ordre et l’asepsie (illustrés ici par une étagère qui fait face au public et comportant, alignés de façon maniaque, toute une série de produits cosmétiques et ménagers) et peut être le déclencheur d’une crise de folie quand un déchirement dans la partition de notre quotidien se fait jour. Cet état de fait est illustré par une scène absolument ahurissante dans le spectacle. Une requête domestique banale est lancée par un personnage à un autre : tu peux ramasser tes miettes, s’il te plaît ? Cette question, en apparence complètement anodine, va se trouver répétée, hurlée, crachée, parce que rejetée par la destinataire des propos. Les mécaniques des gestes et du langage s’emballent alors pour laisser place à un effrayant ballet où les corps se cognent aux limites matérielles de leur intérieur - et symboliquement aux limites de leur moi - comme des oiseaux fous qui tenteraient vainement de s’échapper d’une cage blindée.

La dernière séquence du spectacle montre les personnages enfin bouleverser leur intérieur, déranger les meubles, exploser la géométrie du lieu ; ils l’encombrent des objets qui étaient névrotiquement rangés sur cette étagère évoquée plus haut ou dans une penderie, ils en saturent l’espace, semblent ne plus vouloir se laisser prendre au piège de la standardisation. Cependant, il n’y pas l’ombre d’une note d’espoir dans l’attente du spectateur puisqu’on lui a livré l’issue du parcours des personnages au début de la pièce. Cela rend leur agitation encore plus tragique : on sait que quoi qu’ils entreprennent, ils mourront.

Alors certes, on peut reprocher à Cannibales son réquisitoire un peu trop caricatural, voire consensuel, contre la société de consommation et ses dérives, des facilités parfois agaçantes dans certaines prises de position politiques, un discours désabusé facile, où sont pointés les dysfonctionnements mais où aucune solution n’est amenée. La complaisance à justifier assez systématiquement l’inertie d’une génération née dans les seventies face à un environnement par lequel elle se laisse modeler peut également apparaître horripilante. Mais il n’en reste pas moins que l’œuvre, parce qu’elle est militante et engagée est fédératrice de questionnements et de débats. La puissance de la performance étant époustouflante, l’œuvre ne peut pas laisser le spectateur indifférent. On en ressort secoué, éberlué, énervé peut-être mais certainement, pour le coup, sacrément réveillé.


01 août 2008

Our Body : quelques pensées inspirées par l'article d'Irma Vep

our_bodyChère Mademoiselle Irma,

Cette « belle supercherie » vous aura fait écrire un de vos meilleurs textes. Je suis d’accord avec vous : l’exposition « Our Body », dans le pathos avec laquelle elle a été distribuée, présentée, suscité la polémique, n’a su qu’enrober une expo de cadavres dans un discours et une mise en scène esthétisants et sacralisants. Je vous trouve néanmoins inexacte quand vous écartez vigoureusement le côté pédagogique de la chose. Que l’intention pédagogique ait été avancée pour masquer l’intention de rentabilité financière n’exclut pas le fait que l’exposition reste valable comme première approche anatomique. Beaucoup de gens se font une idée inexacte des mécanismes et des fonctions primaires du corps – croyez-moi, c’est un presque biologiste qui vous parle, et qui relève de nombreuses coquilles dans le discours de ceux qui l’entourent et des journalistes, dès qu’il s’agit d’expliquer un phénomène physiologique. Question : mieux vaut-il ignorer comment ça marche, au risque d’être en proie à d’autres illusions comme projeter dans le corps un esprit, un démon, un chaman ? C’est bien toute l’ambiguïté de l’affaire : il faut, depuis Hippocrate, considérer le corps comme réseau de flux, de câbles, ce qu’il est – aussi – pour soigner, pour guérir (« considérer » et non pas « assimiler » le corps à une machine. Entre les deux termes, il y a tout le décalage de l’imagination au travail.) Le chirurgien (et je ne parle pas de ces spécialistes actuellement très recherchés pour leur compétence en chirurgie plastique) agit avant tout sur des paramètres tels que la pression, le volume, ou d’autres paramètres physicochimiques. Le corps comme solide, c’est une donnée intangible avec laquelle il faut composer. N’avez-vous jamais pensé que c’est peut-être parce que la personne qu’il opère n’a pour lui aucune identité propre que le chirurgien peut non seulement agir sur un corps mais aussi agir avec équité ? (De là peut-être les nombreux fantasmes autour des chirurgiens, dont seuls quelques rares spécimens ont viré « bourreaux » parce que d’autres pervers non médecins ont su leur en laisser le pouvoir.) Cette gymnastique de l’esprit, qui fait qu’on est dans certaines situations amené à envisager le corps sous l’angle de la physique, d’autres fois de la morale, génère le malaise car elle montre que notre pensée est un phénomène discontinu auquel on ne peut faire confiance pour porter haut notre identité propre. Si je suis capable de considérer à midi un corps (de préférence celui d’un inconnu) comme un objet, et à 16h un autre corps (mettons celui d’un ami) comme une personne, qui suis-je ? Et pourtant, dans le continuum de la pensée, probablement faire confiance à cette basse continue qui bourdonne : ce corps qui me fait face, ce pourrait être moi.

Bien à vous,

David Gray

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29 juillet 2008

OUR BODY ou le spectacle de la mort domestiquée

our_bodyOn ne fera pas que l'homme ignore la mort. On ne l'obtiendrait qu'en le ramenant à l'animalité (…) C'est l'animal qui peut paisiblement se satisfaire de la vie et chercher son salut dans la reproduction. L'homme ne peut accéder à l'universel que parce qu'il existe au lieu de vivre seulement. Il doit payer de ce prix son humanité.

Maurice Merleau-Ponty, Sens et non-sens, 1948

***

Avec Clara et la pénombre de Somoza et ses monstrations de corps réifiés, transformés en toiles nous étions dans une fiction à la limite de l’uchronie… Avec l’exposition itinérante Our body qui se tient à Lyon depuis le 28 mai dernier, cette fois-ci, plus question de roman. C’est bien dans le monde réel que sont mis en lumière des cadavres livrés en pâture au regard des visiteurs (a priori déjà au nombre de 30 millions depuis que l’attraction tourne de par le monde, soit près de 10 ans).

Pour justifier la démarche, les organisateurs y vont de leur laïus pédagogique et Pascal Bernardin, le producteur de l’événement, un homme de spectacle (et qui le revendique) se défend pourtant de faire du sensationnel. Très bien. Pourquoi alors avoir choisi la Sucrière (lieu-phare de la Biennale d'Art Contemporain de Lyon depuis 2003) pour exposer ces corps plastinés, si l’une des volontés est de mettre de côté le spectaculaire? On ne se rend pas, en effet, dans ce lieu insolite comme dans n’importe lequel. Ce n’est pas un muséum d’histoire naturelle. Il semble reculé, caché, presque clandestin. Lorsqu’on fait le chemin à pied à partir du terminus du tramway, on a le temps de nourrir toutes sortes de fantasmes, de sentiments de peur, de culpabilité par rapport à l’acte de se rendre à cette exposition qui a déclenché une explosive polémique depuis qu’elle est installée dans la capitale des Gaules après avoir été refusée ailleurs. Il faut donc traverser toute une série de terrains en construction, entre Rhône et Saône, pour découvrir la bâtisse, un des derniers vestiges d’une friche industrielle qui jouxte un immense bâtiment éventré, dont la peinture tombe par grosses plaques lépreuses et qu’on dirait tout droit sorti d’un décor d'apocalypse...

Lorsqu'on se décide enfin à entrer dans le local, on est d’abord surpris par un hall quasi désert au milieu duquel siègent une billetterie et un vestiaire. Ils semblent avoir été installés là en vitesse. Mais un agréable constat tout de même : pas de merchandising. Point d’intestin grêle miniature en porte-clefs ni de poupées-puzzles anatomiques à reconstituer, ni de reproduction d’une tranche de corps ou de tumeur de l’utérus dans une boule à neige… Ni non plus de t-shirt à l’effigie de cet écorché aux muscles désinsérés, une des pièces maîtresses de l’exposition. Bernardin aurait-il effectivement tenu promesse ? On déchante vite cependant. On voit des individus (avec t-shirt XXL moulant sur lequel est inscrit Staff) qui se relaient à l’entrée pour récupérer les billets. Ils ont l’apparence de gorilles de boîtes de nuit ou de salles de concert…Il y a comme un décalage…

Après avoir déboursé l'exorbitante somme de 15,50€*(pour une exposition qui se veut pédagogique et ouverte à tous, il y a de quoi s'interroger tout de même sur l'honnêteté de la démarche), on a le droit d’entrer dans la galerie. On y accède par un couloir aux tentures sombres. Une lumière rouge enveloppe le visiteur (pour ma part, j'ai retrouvé des bribes de sensations de l’époque où, enfant, je décidais de faire des tours de train fantôme à la fête foraine… sauf qu’Our Body ; A corps ouvert n’est pas censé être un parc d’attraction…) Des écrans high tech invitent le visiteur à se demander s’il est prêt au grand voyage. C’est redondant, c’est lourd, c’est infantilisant. C’est énervant.

Au bout de deux heures de visite, on ressort avec tout de même de vraies interrogations sur l'intérêt d'une telle exhibition. On entend des déçus, venus exprès se donner des sensations fortes, pensant que "c’était plus gore" et d'autres, qui, comme moi, ont eu l'impression de ne pas avoir appris grand chose. En effet, les informations scripturales qui accompagnent les corps (ou parties de corps) écorchés apportent autant voire moins de précisions que n'importe quel ouvrage de vulgarisation anatomique.

On retient surtout de cette exposition, par contre, cette volonté quasi maniaque de plonger à tout prix le visiteur dans une atmosphère où le propre règne. On flirte avec la carte de l'esthétique sans que ce soit pour autant réellement artistique (pas d'installation surprenante, décalée ou véritablement dérangeante) et ces corps plastinés, écorchés, dépecés, tranchés (l’un en plus de 70 rondelles…l’une des dernières pièces de la visite donnée à voir) sont presque... beaux à regarder. Pour maintenir cette impression, il a été rappelé à plusieurs reprises que ces corps sont secs et sans odeur. On rassure le badaud. Ne vous inquiétez pas, à aucun moment nous ne vous ferons sentir (!) que vous êtes face à des cadavres! Regardez, aucun risque pour vous d’être mis en danger! Il y a quelque chose d’hygiénique voire d’aseptisé qui rassure dans le procédé de la plastination ; nous ne sommes plus confrontés à la terreur du cadavre en décomposition. L’imprégnation polymérique déréalise les corps et les fait ressembler à des mannequins de cire qui ne possèdent rien d’effrayant. Une citation d’Edgar Morin issue de L'homme et la mort (1951, réédition en 1970) peut venir corroborer ce propos :

" La terreur de la décomposition n’est autre que la peur de la perte de l’individualité. Il ne faut pas croire que le phénomène de la putréfaction en soi apporte l’épouvante et maintenant nous pouvons préciser : là où le mort n’est pas individualisé, il n’y a qu’indifférence et simple puanteur […] L’horreur ce n’est pas la charogne mais la charogne du semblable "

Pas de raison par conséquent ici que nous soyons un tant soi peu terrifiés par la reconnaissance d’un quelconque semblable puisque, de par le côté dépecé de ces corps anonymes, il est quasi impossible qu’un phénomène de projection/identification se réalise. Par ailleurs, les morceaux de corps mis en lumière en vitrine sont accompagnés d’un discours pseudo scientifique souvent redondant qui évacue d’emblée tout fantasme et légitime le regard que le visiteur pose sur ces derniers. Ce qui ne serait absolument pas le cas si nous avions, par exemple, face à nous, le foie d’un membre décédé de notre entourage. Il est, en effet, fort peu probable que nous ayons l’idée de le comparer à "une tranche de pâté" (parole tenue par un visiteur, sic)

Tout concourt véritablement à donner l’impression qu’il est très facile pour un occidental de se mettre en retrait par rapport à ces corps : ils proviennent d’un autre continent et sont exhibés depuis dix ans. L’importante distance physique et temporelle entre le moment du décès et la vue de ces corps éclatés annihile toute implication émotionnelle chez les visiteurs et par conséquent tout risque qu’ils s’y reconnaissent.

Les très nombreuses réactions intestines (et tout à fait légitimes lorsqu’il s’agit de questions d’éthique – une zone d’ombre quant à la question de l’origine véritable de ces personnes, ayant fait soi disant don de leur corps à la science, reste encore non complètement éclaircie …) cachent, il me semble, un tout autre malaise que l’on ne veut peut-être pas s’avouer : celui de notre propre fascination refoulée pour la mort domestiquée. Les cadavres disséqués sont vrais, certes, mais nous sont présentés ici comme plus vivants que les véritables morts. A l’aide de projecteurs, d’estrades et de vitrines grâce auxquels ils sont révélés, les corps sont véritablement mis en scène. Ils sont immobiles mais mis en mouvement, agencés dans un simulacre de vie (on reconnaît un cycliste, un joueur d’échecs, un tireur à l’arc…), dans des positions presque grotesques (on pense à ce squelette dans une boîte en verre allongé nonchalamment comme à la plage…) Ce spectacle de la mort apprivoisée nous signifie ici clairement que le corps continue finalement à exister même après la mort.

"Ce qui effraie dans [celle-ci], c’est l’idée de l’effacement, de l’oubli" dit un personnage du roman Ad vitam aeternam de Thierry Jonquet paru en 2002, dans une scène où il visite, à Mannheim, l’exposition de Gunther von Hagens (cet inquiétant médecin allemand, autoproclamé art-natomiste et l’inventeur de la technique de plastination des corps). A un autre moment, le même personnage affirme : "Aujourd’hui (…) on tient [la mort] à distance tout en sachant que le rendez-vous est inéluctable (…). Mais dès que l’occasion est donnée, on vient la narguer, on s’imagine autorisé à la défier (…) !Un peu comme on va voir le lion ou la panthère enfermés dans leur cage, au zoo. Et qui ne peuvent mordre à travers les barreaux! L’exposition de von Hagens va bientôt plier boutique mais elle a déjà reçu plus de sept cent mille visiteurs! (…) Au Japon, c’est près de deux millions de personnes que son show a attirées. La mort fait toujours recette. Toujours. Von Hagens ne compte plus le nombre de candidats à la «plastination» qui prennent contact avec lui dans l’espoir d’être ainsi immortalisés. Un vieux rêve n’est-ce pas? (…) Dans dix, vingt, trente ans, voire après-demain, le quidam occidental (…) pourrait bien se fourrer dans la tête qu’au lieu d’aller pourrir au cimetière ou flamber au crématorium, son cadavre, préservé par la plastination ferait un objet ornemental tout à fait convenable, séduisant."

Ces derniers propos trouvent une explication troublante chez le sociologue David Le Breton, dans son ouvrage L’adieu au corps paru en1999 :

"La chair de l’homme est la part maudite vouée au vieillissement, à la mort, à la maladie. Elle est « la charogne », « la viande ». Le mal est biologique. La chair, dit Cioran, est « périssable jusqu’à l’indécence, jusqu’à la folie, elle est non seulement siège de maladies, elle est maladie elle-même, néant incurable, fiction dégénérée en calamité[…] et tant elle m’accapare et me domine que mon esprit n’est plus que viscères[Emile Cioran Le mauvais démiurge, 1969]. "

Rappelons au passage que les procédés de conservation, de maintien du corps (qui doit être beau et sain), de lutte contre ce qui peut l’affaiblir et l’enlaidir, ont court même quand nous sommes vivants. Les conseils matraqués journellement pour mincir, faire la guerre à la cellulite, garder la ligne, bien s’alimenter, ne pas fumer, ne pas boire, essayer le botox, ne plus l’essayer, manger bio etc. à coups de slogans publicitaires en sont les preuves flagrantes et les discours hygiénistes et moralisateurs des commentaires de l’exposition (ne fumez pas car regardez ce qui risque de vous arriver !) participent exactement de la même démarche. Jusque dans sa mort, le corps reste selon la formule baudrillardienne consacrée, le plus bel objet de consommation.

"La lutte contre le corps dévoile toujours plus le mobile qui la soutient : la peur de la mort. Corriger le corps, en faire une mécanique, l’associer à l’idée de la machine ou le coupler avec elle, c’est tenter d’échapper à cette échéance (…)." (David Le Breton, L’adieu au corps)

Ainsi, la conservation du cadavre sans détérioration des tissus n’est finalement qu’un prolongement de ces pratiques du quotidien évoquées juste auparavant. Il faut donc continuer à montrer la survivance du corps. Encore une fois, montrer que l'on surmonte  la mort et que l'on est capable de la terrasser. De plus, en livrant dans le cadre de l’exposition Our body, l’intérieur des corps au regard de l’individu lambda et en ne réservant plus ce privilège aux seuls anatomistes, une ultime tentative est amenée pour démontrer que ce corps est maîtrisé dans ses tréfonds les plus intimes.

Si l’on peut ressortir de la Sucrière très peu perturbé finalement d’avoir eu sous les yeux ces cadavres, c’est que, comme le dit Le Breton, toujours dans L’adieu au corps,"dans le discours scientifique contemporain le corps est pensé comme une matière indifférente, simple support de la personne. Ontologiquement distingué du sujet, il devient un objet à disposition sur lequel agir afin de l’améliorer, une matière première où se dilue l’identité personnelle et non plus une racine identitaire de l’homme."

Plus loin on lit :

"Un moderne dictionnaire des idées reçues écrirait aujourd’hui au mot corps : « une merveilleuse machine ». Mais la formulation est ambiguë, elle témoigne d’une ambivalence. Réplique à la faute des origines que nombre de procédures s’efforcent de corriger, l’assimilation mécanique du corps humain, qui met à l’écart l’épaisseur de l’homme, traduit dans la modernité la seule dignité qui soit possible de conférer au corps. On ne compare pas la machine au corps, on compare le corps à la machine. Le mécanisme donne paradoxalement au corps ses douteuses lettres de noblesse, signe incontestable de la provenance des valeurs pour la modernité. S’il n’est subordonné ou couplé à la machine, le corps n’est rien. L’admiration des biologistes ou des chirurgiens devant le corps humain dont ils essaient de pénétrer les arcanes, ou celle plus candide du profane, se traduisent par le même cri : « Quelle merveilleuse machine ». Innombrables sont à cet égard les titres d’ouvrages ou d’articles qui recourent à la métaphore mécaniste." (David Le Breton, L’adieu au corps)

Our body ne déroge pas à ce dernier constat. On peut alors se demander si une autre origine de la polémique ne viendrait pas du fait que l’exposition utilise, pour sa légitimation, le prétexte que l’homme n’est que cette belle mécanique qu’il faut admirer et aduler : les parties du corps sont présentées comme les pièces d’un magnifique moteur que l’on aurait démantelé. Il n’est à aucun moment question des émotions, des sentiments, de l’esprit tout simplement. Il s’agit de réduire l’homme à ce corps-machine (d’ailleurs, on ne dit pas véritables cadavres humains pour attirer le visiteur, mais véritables corps humains, c’est très parlant… Effectivement, le terme cadavre désigne un corps humain qui a cessé de vivre, et c’est précisément ce que l’on veut nous faire oublier ici...)

Ainsi, il peut paraître violent et insupportable d’observer dans ces corps finalement le reflet d’une société marchande qui prône l’hédonisme à tout prix, à chaque coin de panneau publicitaire, qui fait de l’argent sur tout, qui formate l’individu et le désire vidé d’esprit, de conscience, d’âme finalement, et partant, lisse et sans aspérité. Mécanique, en somme.

Refuser d’entrer dans le jeu auquel nous convie l’exposition (et nous pouvons le faire même en nous y déplaçant) est somme toute salutaire puisque cela constitue aussi une volonté de réhabiliter le corps comme partie intégrante de la personne, comme un élément qui réagit, qui est le véhicule des émotions les plus diverses.

La problématique de l’être est dans sa totalité, dans la fusion corps/esprit. Le corps est une manière d’être au monde pour l’individu. Cela ne signifie pas nécessairement qu'il faille le considérer comme le tombeau de l’âme, pour reprendre ici une formule platonicienne. Nous ne sommes pas non plus dans la perspective mécaniste de Descartes (voir le Traité de l’Homme, publié en français en 1664) qui visait, au premier chef, à éliminer les conceptions magiques des rapports de l’âme et du corps chez l’homme. Ce qui peut apparaître choquant, intolérable pour notre conscience est la séparation de ces deux éléments qui constituent l'Être. Dissocier, dans le cas présent, c’est détruire. Le « je » n’est pas à chercher en dehors du corps. Il est en et avec lui. On peut tous expérimenter cette réalité de ce couple corps-âme en dehors de laquelle on sort du champ de l’humain. C’est leur union qui est source de vie selon Aristote.

Pour terminer, nous pouvons dire que l’exposition Our Body valide l’effrayante idée d’un corps qui doit être absolument sublimé et maîtrisé même après la vie. Cette exposition veut nous faire croire qu’elle est à l’écoute de l’humain alors qu’elle est aux antipodes d’une véritable philanthropie. Une belle supercherie, en définitive.

Rajoutons enfin qu’à force de vouloir maîtriser le corps, on finit par penser en dehors de lui, par vouloir l’exclure définitivement. A l’heure actuelle, certains chercheurs imaginent même pouvoir s’en séparer pour procréer. Il suffit d’ouvrir l’ouvrage L’utérus artificiel d’Henri Atlan, paru en 2005 pour se rendre compte que Le meilleur des Mondes d’Aldous Huxley n’est plus très loin… 

* Si réellement la dimension pédagogique de l’exposition primait, il aurait été cohérent de pratiquer des tarifs comme ceux constatés au Musée Testut Latarjet d'anatomie et d'histoire naturelle médicale de Lyon ou au Musée de l’école vétérinaire d’Alfort où sont exposés les écorchés d’Honoré Fragonard, anatomiste du XVIIIème siècle (2€ pour le premier et 3.5 € pour le second…)

***

Bibliographie sélective pour poursuivre la réflexion sur la perception de la mort et la place du corps dans nos sociétés

Revues et ouvrages théoriques :

Ariès Philippe, Essais sur l’histoire de la mort en occident, Seuil, 1975

Atlan Henri, L’utérus artificiel, Seuil, 2005

Concernant Henri Atlan, on peut se rendre ici :

http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/science_frictions/fiche.php?diffusion_id=31738

http://php.bm-lyon.fr/video_conf/detail.php?id=231

Baudrillard Jean, La société de consommation, Denoël, 1970. (Chapitre : « Le plus bel objet de consommation : le corps »)

Descartes René Traité de l’homme (1664) in Œuvres complètes, Editions Vrin-CNRS, 1996

Pour aller plus loin sur la conception cartésienne du rapport au corps :

http://www.refer.sn/ethiopiques/article.php3?id_article=1370

http://revel.unice.fr/cycnos/document.html?id=533

Le Breton David, Corps et sociétés. Essai d’anthropologie et de sociologie du corps, Paris, Méridiens-Klincksiek, 1985

Le Breton David, La chair à vif. Usages médicaux et mondains du corps humain, Métailié, 1993

Le Breton David, L’adieu au corps, Métailié, 1999

Le Breton David, La sociologie du corps, Que sais-je ?, PUF, 2002 (5ème édition)

Le Breton David, Anthropologie du corps et modernité, PUF, 1990, 2005 et réédition en 2008

Morin Edgar, L’homme et la mort, 1951, réédition Seuil, 1970 et 1976

Revue Sciences Humaines n°195 de juillet 2008 ; dossier « Le corps sous contrôle »

Revue électronique Corps et culture

Serres Michel, Variations sur le corps, éditions Fayard - Le Pommier, 1999

Serres Michel, Hominescence, éditions Le Pommier, 2001

Ziegler Jean, Les vivants et la mort, Seuil, 1975

Œuvres de fiction

Bauchau Henri, Le boulevard périphérique, Actes Sud, 2007

Dick Philip K., Ubik, (1969) Editions 10/18, 2000

Hayder Mo, Tokyo, Presses de la Cité, 2005

Huxley Aldous, Le meilleur des mondes (1932), Presses Pocket, 2006

Ishiguro Kazuo, Auprès de moi toujours, Les Deux terres, 2006

Jonquet Thierry Mygale, Gallimard, 1984

Jonquet Thierry Ad vitam aeternam, Seuil, 2002

Saramago José, Les intermittences de la mort, Seuil, 2008

Somoza Carlos José, Clara et la pénombre, Actes Sud, 2003

Concernant le cinéma, il peut être tout à fait instructif de s’intéresser à celui de David Cronenberg. Ce réalisateur, a, tout au long de ses films, mis en questionnement le corps et ses mutations (sociologiques, biologiques, technologiques…) On peut lire à ce propos un très bon article de Stéphanie Dast, agrégée et docteur ès Lettres Modernes dans la revue Cadrage; cet article, rédigé en septembre 2005, ne tient par conséquent pas compte des deux derniers longs métrages du réalisateur, à savoir History of violence (sorti en novembre 2005) et Les promesses de l’ombre (sorti en novembre 2007) qui auraient également pu tout à fait illustrer les propos de l’auteur.

21 juillet 2008

Cannibales

En juin dernier, dans le cadre du festival Les Intranquilles, les Subsistances à Lyon ont proposé Cannibales, une pièce de Ronan Chéneau mise en scène par David Bobee. Spectacle considéré comme creux pour certains, génialissime pour d'autres, il est loin, en ce qui nous concerne, de nous avoir laissés indifférents. En attendant une série de commentaires et d'analyses qui arrivera prochainement* sur cet espace, nous laissons à nos visiteurs le loisir de regarder et d'apprécier un montage vidéo de la performance.

Ce spectacle partira en tournée tout au long de la saison 2008/2009 dans différentes villes de France, en Belgique et en Allemagne.

Notons enfin que le texte de la pièce a été publié en décembre 2006 par les Éditions Les Solitaires Intempestifs et se trouve dans toutes les bonnes librairies et bibliothèques!

*Critique d'Irma Vep

*Critique d'Alain Rossini (Cinepolis)

*Critique de Philippe Maury

*Critique de David Gray

 






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