23 octobre 2008
Une éducation libertine
Ceux qui se sont précipités sur le premier roman de Jean-Baptiste
Del Amo avec l’idée de se vautrer dans de voluptueux frissons - parce que présenté
par certaines critiques tapageuses comme trash, et faisant étalage de toutes les déviances - auront certainement été saisis par la nausée,
voire une indigestion carabinée accompagnée d’une bonne dose de frustration, à
la découverte de ce récit stupéfiant qui est tout sauf une banale chronique
sociale cherchant à titiller les sens de lecteurs en mal de sexe malsain.
Tant pis pour ceux là et tant mieux pour les autres, interpellés
comme moi d’abord par l’énigmatique bandeau qui orne la couverture : De
l’art de former les hommes.
Une formule de Rousseau tout droit sortie de la préface de
son Emile ou l’éducation en guise de hors-d’œuvre et en exergue, une citation
de Gabrielle Wittkop, auteure française connue pour ses textes rédigés à
l’encre de soufre, ont suffi à attiser ma faim de vampire et je dois dire que le
repas s’est révélé à la hauteur de mes attentes.
Dès les premières lignes nous tombons dans la gueule de la
fournaise d’un été parisien des plus poisseux. On est assailli par des
premières pages étouffantes et hallucinées. Par moments, les odeurs qui
saturent l’environnement dans lequel évolue le personnage principal nous
arrivent presque aux narines tant le souci de leur donner corps apparaît comme
obsessionnel. Très vite, tout concourt à nous faire comprendre que le parcours du
protagoniste se déroulera sous le signe de l’Enfer.
Gaspard, un jeune garçon fermier quimpérois venu à Paris
pour échapper à sa condition d’éleveur de cochons, est déterminé à devenir quelqu’un,
coûte que coûte. Etre d’abord façonné par une mère ogresse qui lui a narré des
contes peuplés de créatures difformes et monstrueuses, il veut s’extirper de la fange
des porcs qui faisait son quotidien mais c’est dans d’immondes bouges qu’il va
d’abord découvrir la ville et commencer sa vie de jeune adulte (il n’a que 19
ans lorsqu’il découvre la capitale).
Débardeur sur la Seine, il deviendra ensuite apprenti chez
un odieux perruquier pédéraste de seconde zone. Il y fera la connaissance
d’Etienne de V. dont la scandaleuse réputation attire autant qu’elle répugne la
communauté des salons où sa présence est constamment requise. Gaspard se
livrera corps et âme à cet homme, véritable mentor charismatique et figure
méphistophélique au charme magnétique dont l’influence lui donnera assez de tripes
pour réussir à s’infiltrer dans les milieux de la noblesse. Son corps, livré
aux mains ignobles de riches aristocrates venus assouvir des pulsions coupables
dans un des bordels où Gaspard sera un temps locataire, deviendra une arme pour
faire tomber les masques ripolinés de cette classe bien pensante et laissera
voir au grand jour l’abjection des hommes de pouvoir, bien pire peut-être que
celle qui s’exhibe dans la Cour des Miracles du Paris de 1760, puisqu’elle est
bordée d’or et se targue de bienséance.
On pourrait croire que le contenu du roman ne possède rien
de réellement nouveau dans le sens où il se fait l’écho de certains grands
textes à qui l’auteur semble rendre un véritable hommage : on ne peut
s’empêcher par exemple de songer aux Liaisons dangereuses de Choderlos
de Laclos, aux Mémoires de Barry Lyndon de William Thackeray, au Ventre de Paris d’Emile Zola et au Parfum de Patrick Süskind. Del Amo connaît ses classiques,
les a digérés, les as intégrés mais loin de les plagier, il réussit à faire de
son texte une espèce d’objet organique qui s’appréhende par les sens et ce,
grâce à une maîtrise impeccable de la description. C’est peut-être par là que
pêche parfois le roman (certains passages développent des images aux
connotations redondantes et partant trop appuyées) mais c’est aussi par ce
biais que notre esprit médusé rencontre le peuple parisien composé de créatures
de boue et d’immondes goules vomies par la ville. Nos yeux ahuris découvrent un
Paris devenu personnage à part entière. La capitale est constamment assimilée à
un être lascif en putréfaction et la Seine, unique artère vitale qui rythme de
sa pulsation infernale la vie des habitants «est plus
qu’un fleuve, c’est un charnier. C’est un Styx. Ca draine tous les damnés de
Paris». De ce fait, les logis occupés par Gaspard (le réduit qui
jouxte la chambre de Lucas au début du roman, la cave chez le perruquier, la
pièce insalubre du bordel) sont autant de vagins nécrosés et monstrueux qui
travaillent aux métamorphoses successives de Gaspard. L’étouffement,
l’enfermement sont illustrés par le titre identique que portent la première et
la dernière des quatre parties du roman : Le Fleuve. Le cours
d’eau, véritable point cardinal par lequel Gaspard sera constamment attiré, l’encercle, l'empêche de s'extirper de sa condition et n’est finalement qu’un prolongement de lui-même puisqu’il est capable lui
aussi de charrier les pires horreurs. Mais au cours de son apprentissage de la
vie parisienne, l’univers mental de Gaspard laisse régulièrement s’ouvrir une
porte sur Quimper qui apparaît en déclinaisons chromatiques, dans de courtes
analpeses chaque fois amenées de la même façon. Surgissent alors des bribes du
passé du personnage qui sont autant de clés de compréhension, d’éclairages sur
cette obsession de réussite sociale.
L’œuvre fouille les tréfonds de la noirceur humaine, évoque
le rapport compliqué au corps, l’impossibilité de se l’approprier et de le
maîtriser autrement que par la maltraitance, la mutilation. Cette enveloppe
charnelle qui semble se mouvoir aux dépends de Gaspard, assouvit les pires
bassesses du plaisir jamais satisfait de l’Autre. L’acte sexuel dans le roman
de Del Amo est toujours envisagé comme un moyen d’ascension sociale mais il est
vécu comme subi. Les êtres sont agis par des pulsions qui les dépassent. Les
seules figures pour lesquelles Gaspard éprouvera un semblant de reconnaissance
même s’il les berne à chaque fois (Lucas, le premier compagnon de fortune et
Emma la prostituée dont la mort immonde semble une déclinaison de celle de
l’Emma flaubertienne) ne pénètreront jamais son corps, au propre comme au
figuré.
On peut dire, pour terminer, que ce premier pas de
Jean-Baptiste Del Amo sur la scène littéraire est très convaincant. Son
écriture de l’excès, qui nous offre ici une relecture inouïe du mythe de Faust,
est, à certains moments, digne de celle de certains grands écrivains
romantiques du XIXème siècle attirés par le goût du morbide. Si nous doutions une seule seconde de l’animalité de
l’homme, le texte déstabilisant et dérangeant de Del Amo nous remet les pendules
à l’heure. Dans l’univers qu’il brosse, et à la différence de chez Rousseau, il
ne s’agit pas ici de former un homme moral autonome, un être libre vivant sous
la loi mais l’inverse, comme on l’aura compris, et son portrait sans concession
de la vilenie humaine est plus universel qu’il n’y paraît.
