26 mars 2008
Le Boulevard périphérique
Tu dis, David Gray, dans
un de tes derniers billets, que la mort déclenche chez toi une peur panique… Juste
au moment où je termine Le boulevard périphérique d’Henry Bauchau…
L’auteur nous livre
ici un texte à la charge symbolique très forte qui nous amène à remettre en
question les représentations véhiculées par notre société sur la manière dont
nous devons appréhender la mort. C’est aussi une réflexion sur la difficulté à
se soustraire à ces représentations malgré une prise de conscience aiguë de l’inadéquation
entre notre être profond et nos réactions (ou non-réactions) conditionnées face
à la mort.
Un passage du roman
illustre parfaitement cela :
« Je me demande pourquoi ce mot
paniquer s’est imposé avec tant de naturel à notre époque. Car paniquer, ce n’est
pas avoir peur tout seul, c’est participer à une peur collective comme celle du
cancer, de la bombe atomique, de la pollution de l’atmosphère. Quand sa mère
dit à Paule « ne panique pas », elle ne lui dit pas seulement de ne
pas avoir peur de ce qu’elle ressent, elle lui dit aussi de ne pas s’abandonner
à une peur apprise. Et elle l’invite à sortir de cette contracture générale qui
n’est pas seulement celle qu’elle éprouve mais celle d’un monde plein de
goulets d’étranglement, de bouchons, de forces saisies par l’ennui,
l’énervement et l’épouvante de ne plus trouver d’issue. »
Dans ses Essais sur l’histoire de la mort en Occident, parus en 1975 et auquel le roman d’Henry Bauchau fait référence à de très nombreuses reprises, l’auteur Philippe Ariès note que le refus de la mort est très récent dans nos sociétés. Il s’accroît selon lui entre 1930 et 1950 et est lié à un phénomène important : « on ne meurt plus chez soi entouré par les siens mais à l’hôpital et seul.» Ailleurs, il affirme que «la mort si présente autrefois tant elle était familière va s’effacer et disparaître. Elle devient honteuse et objet d’interdit.» Ce terrible constat, auquel le narrateur va apprendre à ne pas se résigner, constitue un des points de départ du roman de Bauchau. Paule, atteinte d’un cancer est hospitalisée dans la région parisienne. Elle reçoit quotidiennement la visite de son beau-père, un homme vieillissant, un je qui nous parle dès les premières lignes du roman. C’est à travers le filtre de son regard que l’évolution de la maladie de Paule est relatée. On devine très vite l’issue tragique de la situation. Le narrateur, comme une partie de la famille présente inlassablement au chevet de la jeune femme, ne veut pas se l’avouer. Il espère une rémission. Mais il sent bien qu’il est train de se mentir.
Ce boulevard périphérique, qui donne son nom au roman, n’est pas seulement le lieu qu’emprunte chaque jour, rituellement, le narrateur, pour rendre visite à sa belle-fille. C’est également le symbole de cet enfermement dans lequel nous nous trouvons et où la mort n’a pas sa place. Mort qu’il va falloir, malgré tout, apprendre à apprivoiser. Il est aussi cette ceinture qui enferme la cité, mais où sont ménagées des portes de sortie que l’on ne voit pas forcément, ou que l’on rate et qu’il va falloir apprendre à attraper, la prochaine fois, lorsqu’on sera sur la rocade…. On peut sortir du cercle infernal, à condition de le vouloir, d’être proprement actant sur ce trajet devenu mécanique, où il suffit qu’un jour on prenne conscience du souffle de vie qui nous anime pour capter, comme le fait à un moment donné le vieil homme, au sortir d’une pénible visite à l’hôpital, le regard empreint de détresse, de tumulte et de souffrance, d’un ouvrier, dans un trou de la chaussée, dont seule la tête dépasse…
Image polysémique, le
boulevard périphérique est aussi cette espèce de no man’s land où le temps est
comme suspendu, et où sont convoqués les souvenirs et les rêves du narrateur qui
vont entrer en résonance avec son présent douloureux.
Des moments de sa vie
se télescopent, s’éclairent les uns les autres à la lumière d’explications
nouvelles auxquelles il n’avait jamais songé et que l’observation quotidienne
de sa belle-fille va faire émerger.
Cette confrontation
du présent et du passé va faire éclater, pendant tout le roman, la structure
linéaire du temps. Comme pour mieux nous rappeler que ce dernier est une donnée
arbitraire qui scande et enferme nos vies. Pour ce faire, Bauchau utilise
systématiquement le présent de l'indicatif pour évoquer n'importe laquelle des
temporalités : il nous fait
entendre que le passé et le présent ont une valeur identique, qu'ils peuvent se
confondre, s'entremêler et qu'ils se construisent l'un au regard de l'autre.
Inévitablement, on assiste à la reconstitution de la mémoire avec tout ce
que le processus possède de subjectif.
La relation
entretenue avec Stéphane, un ami pour lequel le narrateur avait une admiration sans
limites, ouvre le flot des réminiscences. Passionné d’alpinisme, résistant
magnifique, Stéphane est mort très jeune, assassiné pendant la seconde guerre
mondiale par un S.S. Une disparition dont le narrateur avoue ne s’être jamais
réellement remis. Il doit alors accepter la résurgence d’autres souvenirs,
oubliés, enfouis et qui sont liés aux rencontres provoquées, dans le passé, par
le pire être qui soit : Shadow, le monstre, le meurtrier de son ami, qui
n’est plus qu’un corps en souffrance alité, attendant une mort qui refuse de se manifester,
au moment où ont lieu les entretiens. Ces derniers surgissent par bribes dans
le récit et obligent le narrateur à porter un regard nouveau sur son cheminement
personnel, sur son propre aveuglement concernant la véritable nature de
l’amitié qui le liait à Stéphane, sur son
égoïsme, son refus du risque et partant, de la vie.
Mais d’autres
questionnements sur la signification de cette image du boulevard périphérique
ont taraudé la lectrice que je suis. Depuis très longtemps, j’ai souvent été subjuguée
par la similitude entre une vue en plongée sur un réseau routier et l’image d’une activité dans un réseau veineux que
pouvait renvoyer un microscope. Ça vit, ça
bouge comme indépendamment d’une volonté propre, ou d’une conscience… Un
mouvement implacable, qu’on ne peut stopper… Comme l’élan de la vie… comme
cette révolte, dans le roman, d’un groupe de femmes face aux S.S. et qui, ne
formant plus qu’une seule et même entité, répond à la barbarie la plus
innommable par un cri qui résonne dans les pages de Bauchau à la manière d’une
plainte originelle, universelle. Dix pages qui possèdent des accents de
véritable tragédie antique.
L’appel à l’antiquité
n’est d’ailleurs guère surprenant chez Bauchau. En effet, l’auteur a
constamment, au cours de ses écrits, utilisé l'abondant vivier de la mythologie
grecque pour alimenter ses ouvrages. D'Oedipe à Antigone, en passant par
Prométhée, le fort impact de cet héritage est évident encore une fois dans son
dernier roman.
Inévitablement, le
périphérique dont il est question dans son texte fait songer au Styx, l'un des fleuves
qui séparait le monde terrestre des Enfers. Il est intéressant de noter, par
ailleurs que le mot styx signifie littéralement « haïssable » en grec
et exprime l'horreur de la mort. Finalement, ce boulevard périphérique, qu’est-il
d’autre sinon un point de jonction entre la vie et la mort pour le
narrateur ? Un point d’équilibre aussi entre le passé et le présent ?
Il devient alors
capital de briser le carcan composé par l’Homme de notre société
post-industrialisée et dans lequel seuls la réussite sociale et le bonheur à
tout prix ont droit de cité. La mort y est interdite, pour
reprendre une formule de Philippe Ariès.
On a le sentiment que
le roman de Bauchau s’est assigné comme but de réhabiliter cette mort, de la
prendre en considération dans notre système de pensée pour qu’elle puisse constituer
un élément capital donnant tout son sens à nos destinées individuelles et
collectives. Pour qu’elle ne soit plus perçue comme improbable, inacceptable et
responsable d’irréversibles traumatismes parce que cachée. C’est à cette
condition que le narrateur peut accepter la peine qui le submerge et prendre
des décisions appropriées au moment de la mort de Paule (comme faire revenir
son petit-fils de Londres pour qu’il puisse enterrer sa mère et ainsi entrer
dans un deuil réparateur).
Ce qui est remarquable,
dans le roman d’Henry Bauchau, c’est ce texte, qui, par l'agencement de mots
très simples, sans faste et sans pathos inutiles, parvient à maintenir une
émotion réelle. Pourtant on aurait pu redouter, de par le parcours personnel de l'auteur, un roman usant d’une symbolique uniquement compréhensible à la lumière
de la psychanalyse. Or il n’en est rien.
Bauchau écrit sur la
mort à l’âge de presque 95 ans et nous livre ici un discours d’une
grande sagesse sur l’inéluctable et notre difficulté à sortir du tourbillon du quotidien. L’auteur pose un regard empli d’empathie sur l’Humain,
entraîné dans une fuite en avant qui l’empêche de regarder la réalité en face, et du coup, de combler le vide créé par la disparition d’un être cher
atteint d’une maladie incurable.
Le boulevard
périphérique propose
également une réflexion sur l’idée que l'Homme, une fois arrivé au monde, devient d'entrée de jeu un supplicié et qu’il va devoir composer avec cette
donnée. Il y parvient, malgré tout, avec beaucoup de dignité. J’ai été
régulièrement frappée par la convocation de puissantes images illustrant ce
sentiment dans le roman : c’est cette assimilation de la mère de
Paule, figure protectrice intemporelle, au Colosse de Memnon ; c’est l’évocation
d’un arbre foudroyé dont le tronc carbonisé s’est écroulé, mais dont les racines
sont profondément enfouies pour illustrer le sentiment amoureux. C’est Stéphane,
qui s’échappe de son cachot, tel un oiseau fou, et qui ne laissera pas son
bourreau choisir à sa place sa propre mort.
Au terme du roman le
narrateur réussit enfin à admettre la disparition de l’autre (l’ami Stéphane,
le monstre Shadow et Paule, la belle-fille). En acceptant de les laisser
partir, il peut alors les faire accéder à une certaine éternité. Ils peuvent
ainsi continuer leur parcours chez les vivants.
C’est aussi l’acceptation
de sa propre vieillesse qui remet à leur place les êtres
qui sont chers au narrateur, dans le schéma de la filiation et de la transmission.
Il
est frappant, enfin, de constater que chez Bauchau, les cercles concentriques
de la mémoire font se côtoyer assez systématiquement des souvenirs liés à la
mort et d’autres liés à l’amour. Un véritable sentiment d’apaisement intervient
à la fin du récit comme si des contraires étaient parvenus à se réconcilier,
comme si la vulnérabilité qui nous habite tous était la véritable force, la
seule, peut-être, capable de nous mouvoir…
Il me revient ici, pour terminer, une parole de José Saramago, émise dans un film documentaire intitulé Le temps d’une mémoire, réalisé en 2003 par Carmen Castillo et que j’avais notée dans un coin de carnet. L’auteur portugais dit, au début du film, en parlant des êtres humains : « Nous n’avons pas été façonnés par les moments de bonheur. Ce qui a fait de nous, de chacun de nous, ce que nous sommes, c’est notre angoisse, notre mélancolie, notre tristesse.[…] Ce sont ces moments-là qui nous ont construits et pas les moments heureux. Ce n‘est pas la lumière qui nous fait, c’est l’ombre. »... the shadow…