25 juin 2009
L'attente du soir, de Tatiana Arfel
Le Vampire Ré'actif a le plaisir d'accueillir un nouvelle contributrice, une vampiresse nommée La Vouivre. Elle aime les livres et s'y plonge avec délectation.De la période du Sturm und Drang, elle a, en compagnie de Goethe, Schiller, Lenz et Herder, abordé la littérature romantique en tant qu'expression non classique, non rationnelle et cherche dans l'écriture, les sentiments, le sensible, la révolte de l'être face au prétendus inéluctables qu'imposent bon nombre de principes et d'interdits culturels et sociétaux. Sa passion pour le livre la conduit, à l'occasion de rencontres éclectiques, à découvrir des ouvrages singuliers pour lesquels elle propose une approche personnelle aiguisée et réfléchie. Son acuité certaine en fait une collaboratrice que nous espérons retrouver souvent dans ces pages.
Dans ce roman, la douleur
se ressent en couleur, blanchâtre, gris transparent, mais aussi jaune, rouge ou
bleu. La parole est donnée à ceux qui ne peuvent parler en mots ou dont les
paroles ne sont jamais entendues. Artisans de leur univers, les trois personnages
appréhendent, comme ils peuvent, le monde qui les entoure. Et l'on s'accroche,
curieux, inquiet, impatient ,à la trame de leur vie au fil de l'eau. Découpée,
démontée et rapiécée par le jeu des souvenirs et du temps, la construction
s'étoffe sur le mode du feuilleton triangulaire qui joue de l'attente et de la
frustration. Il est difficile de ne pas se laisser impressionner par
l'entreprise de Tatiana Arfel qui s'attaque, de manière inattendue, au terrible
poids de nos corps, à leur impérieuse difficulté à se mouvoir parmi les autres.
Celle de Giacomo, un enfant de la balle, qui va prendre la direction du
cirque après la mort de sa mère trapéziste et la descente aux enfers de son
père. C'est un clown poétique, subtil et triste «mon premier souvenir, celui
du monde clos, se prolongeait à l’infini dans cette communauté d’hommes et de
femmes qui, chaque jour, tendaient à redonner un peu de couleurs à notre monde
si fade et si hurlant à la fois ». Giacomo est fataliste, il sait que
le Sort le rattrapera « ...le Sort rejoindrait toujours nos caravanes
pourtant mobiles et capricieuses pour se servir en chair fraîche et en larmes
qu'il affectionne beaucoup. » Il est resté sans femme «Je voulais être arraché à
moi-même et, quand je le fus enfin, j'étais bien trop vieux pour espérer un
sentiment de retour " -, et
aura passé sa vie à inventer des histoires qui racontent toutes la même chose,
des hommes " livrés à un monde
immense, sauvage, joyeux et désordonné où ils sont les derniers à s'y retrouver
- loin derrière les caniches ".
Celle de Melle B, emmurée vive, retirée d'elle,
absente, exilée " au bord de la scène ", condamnée, dans un
corps passe muraille et avec un coeur sans émoi, à regarder les autres vivre.
Une gamine, que ses parents ne voyaient « littéralement pas »,
implacablement niée par une mère mue par une haine silencieuse, et obsédée par
l'hygiène et la javellisation des corps. Vivant sous cloche, prisonnière du gris
de sa chair grise, ne désirant rien, elle lutte en se récitant interminablement
des tables de multiplication, ou en suivant les trajets imaginaires que son
imagination trace au sol. Elle a « un trou dans la poitrine »,
quelque chose lui manque, lui a été enlevé.
Celle du môme, l'enfant sauvage, abandonné dans un
terrain vague et survivant au milieu des herbes, des immondices et des bouts de
ferraille. La seule chaleur reçue est celle d'un chien, elle va lui être
enlevée et il connaît la douleur « Il y a de l'étranger dans son coeur.
Çà fait mal, mais pas de froid ou de faim. Çà brûle et çà pique mais on ne peut
pas l'arrêter en mangeant ou en dormant. Çà vient du dedans, il n'y a rien à
faire ». Sans mots pour penser, il va s'ouvrir au monde par les couleurs.
Parce qu'ils ont accepté la souffrance, la solitude et le déchirement, ces trois personnages vont se croiser, se rencontrer, se rapprocher peut-être...
La Vouivre