24 mai 2008
Mort anonyme
C’est qu’entre temps, aussi, je
me suis promenée dans les univers de Kôbô Abé, véritable pilier de la
littérature japonaise du 20ème siècle et dont je viens de croiser le
chemin pour la première fois. Je m’étais promis de lire un jour La femme des
sables dont Hiroshi Teshigahara a livré une adaptation cinématographique récompensée
par le prix spécial du jury au festival
de Cannes en 1964… Mais comme souvent avec les nouveaux auteurs que j’approche,
c’est un autre livre que celui auquel j’avais initialement pensé qui se
retrouve entre mes mains… Chemin sinueux, disiez-vous, je crois…
Le titre du recueil porte le nom
de la première nouvelle et il est intéressant de constater que les
personnages-narrateurs mis en scène dans les textes sont souvent désignés par
la première lettre de leur nom, non pas pour préserver un anonymat – à quoi
cela servirait-il dans un univers où l’Autre peut nous retrouver où il veut,
quand il le souhaite ? – mais plutôt pour ramasser une identité à son
strict minimum : un signe graphique, vide de sens, arbitraire, donc
dépersonnalisant. A partir de cet instant le cadre est posé. Si le je ne possède plus de critères
identitaires nets, il ne pourra plus les exiger ou les chercher chez l’Autre à
qui il devra se confronter et qui apparaîtra alors dans toute son étrangeté :
ce sera l’Autre mort, l’Autre démultiplié, l’Autre étranger, l’Autre
transformé, l’Autre morcelé… C’est aussi pour cette raison que le corps de cet
Autre est perçu dans toutes les nouvelles comme inquiétant parce qu’absent ou
trop présent.
On revient toujours aux mêmes
questionnements finalement. Qui est l’Autre et comment puis-je composer avec, à
partir du moment où il refuse, où il lui est impossible d’être la surface qui
me rassure et dans laquelle je peux me réfléchir? Le narrateur, espèce de
Narcisse amputé de son reflet, va devoir fracasser son âme sur un mur de
questionnements existentiels auxquels aucune réponse satisfaisante ne pourra
être apportée. La conscience accrue et impitoyable qu’il a alors de l’absurdité
de la condition humaine le broie littéralement, le fait vaciller, parce qu’il
essaie également de comprendre la raison de la désorganisation du monde dans
lequel il tente malgré tout d’avancer. Les mêmes constats émergent alors :
l’homme censé n’a plus sa place dans l’univers qui l’a pourtant vu naître. Sa
rationalité l’en écarte car le chaos s’est installé en tant que nouveau repère,
nouvelle normalité. La folie qui découle parfois de cet acharnement du
narrateur à savoir qui il est, comment il gère l’altérité rejoint certaines thématiques
beckettiennes auxquelles Kôbô Abé semble attaché.
Parmi les dix textes qui forment le recueil, certains développent des images extrêmement puissantes. Dans La vie d’un poète, il est question d’une pauvre mère fatiguée qui, entraînée par sa machine à tisser, va se laisser filer et transformer en veste vivante empêchant celui qui la revêt de mourir de froid… Voici là une surprenante déclinaison de l’image de Clotho, la fileuse, une des Trois Parques de la mythologie grecque.
Je terminerai en disant qu’un
grand nombre de récits de ce recueil peuvent faire penser à ces rêves ou ces cauchemars
qui nous envahissent parfois dans une demi-conscience, lorsqu’allongés, nous ne
sommes pas tout à fait endormis ni encore complètement éveillés. Les songes qui
surgissent dans cet entre-deux laissent souvent, de leur passage dans nos esprits,
d’angoissantes sensations parce qu’ils ouvrent une brèche dans notre quotidien
apparemment sans aspérité en suggérant d’effrayantes alternatives à ce dernier…
J’espère pouvoir vous lire
prochainement, David. Vous savez combien nos échanges sont pour moi une
nourriture tout aussi vitale que le sang de ces ouvrages dont je parle
régulièrement.
Très chaleureusement,
Irma Vep
