LE VAMPIRE RE'ACTIF

Rubrique "Les Vagabondages du Vampire" de la Maison d'édition associative et solidaire Le Vampire Actif. Coups de sang culturels des membres de l'association.

24 mai 2008

Mort anonyme

mort_anonyme_Très cher David Gray,

Me pardonnerez-vous ma présence sporadique de ces dernières semaines dans les lignes de cet espace que nous partageons ?… J’ai pourtant, depuis quelques temps maintenant, terminé la lecture d’Un homme de Philip Roth. Cependant, ce n’est pas de ce texte dont je parlerai ici, non pas que je ne veuille rien en dire mais il poursuit encore son travail en moi… et je le laisse pour l’instant échanger avec L’homme et la mort d’Edgar Morin et entrer en dialogue avec La mort en direct, un surprenant film d’anticipation de Bertrand Tavernier sorti en 1980 que j’ai découvert la semaine dernière.
C’est qu’entre temps, aussi, je me suis promenée dans les univers de Kôbô Abé, véritable pilier de la littérature japonaise du 20ème siècle et dont je viens de croiser le chemin pour la première fois. Je m’étais promis de lire un jour La femme des sables dont Hiroshi Teshigahara a livré une adaptation cinématographique récompensée par le prix spécial du jury au festival de Cannes en 1964… Mais comme souvent avec les nouveaux auteurs que j’approche, c’est un autre livre que celui auquel j’avais initialement pensé qui se retrouve entre mes mains… Chemin sinueux, disiez-vous, je crois…

Mort anonyme est un recueil de nouvelles publiées entre 1949 et 1966 où le narrateur, dans chacune d’elles, se retrouve également personnage principal et doit s’accommoder de l’Autre, toujours associé à une mort soit déjà avérée, soit à venir, soit fantasmée.

Le titre du recueil porte le nom de la première nouvelle et il est intéressant de constater que les personnages-narrateurs mis en scène dans les textes sont souvent désignés par la première lettre de leur nom, non pas pour préserver un anonymat – à quoi cela servirait-il dans un univers où l’Autre peut nous retrouver où il veut, quand il le souhaite ? – mais plutôt pour ramasser une identité à son strict minimum : un signe graphique, vide de sens, arbitraire, donc dépersonnalisant. A partir de cet instant le cadre est posé. Si le je ne possède plus de critères identitaires nets, il ne pourra plus les exiger ou les chercher chez l’Autre à qui il devra se confronter et qui apparaîtra alors dans toute son étrangeté : ce sera l’Autre mort, l’Autre démultiplié, l’Autre étranger, l’Autre transformé, l’Autre morcelé… C’est aussi pour cette raison que le corps de cet Autre est perçu dans toutes les nouvelles comme inquiétant parce qu’absent ou trop présent.

Les récits constituent autant de réflexions sur la quête et la perte identitaire, sur la manière dont le regard de l’Autre peut être piégeant, aliénant et infernal au sens sartrien du terme. On y côtoie parfois le fantôme de Kafka dans l’aspect absurde et terrifiant des aventures et des rencontres que vivent les protagonistes, dans la métamorphose que subit leur corps quelquefois, devenu un élément qu’ils ne reconnaissent et ne maîtrisent plus. On pense aussi aux atmosphères de certaines nouvelles fantastiques de Maupassant lorsqu’il y est question de sourdes angoisses déclenchées par un environnement quotidien devenu tout à coup étranger. C’est, par exemple, une route au bout de laquelle se matérialise un virage. On sait ce qu’on va trouver après celui-ci mais tout à coup le doute s’installe. La certitude s’effrite. Et si cet environnement familier était depuis toujours le fruit de notre imagination ? Parce que, finalement, qu’est-ce que la réalité sinon une construction de l’esprit ? Et puis, est-ce que les lieux et les personnes existent encore à partir du moment où on ne les perçoit plus ?

On revient toujours aux mêmes questionnements finalement. Qui est l’Autre et comment puis-je composer avec, à partir du moment où il refuse, où il lui est impossible d’être la surface qui me rassure et dans laquelle je peux me réfléchir? Le narrateur, espèce de Narcisse amputé de son reflet, va devoir fracasser son âme sur un mur de questionnements existentiels auxquels aucune réponse satisfaisante ne pourra être apportée. La conscience accrue et impitoyable qu’il a alors de l’absurdité de la condition humaine le broie littéralement, le fait vaciller, parce qu’il essaie également de comprendre la raison de la désorganisation du monde dans lequel il tente malgré tout d’avancer. Les mêmes constats émergent alors : l’homme censé n’a plus sa place dans l’univers qui l’a pourtant vu naître. Sa rationalité l’en écarte car le chaos s’est installé en tant que nouveau repère, nouvelle normalité. La folie qui découle parfois de cet acharnement du narrateur à savoir qui il est, comment il gère l’altérité rejoint certaines thématiques beckettiennes auxquelles Kôbô Abé semble attaché.

Le discours cinglant, ironique et parfois comique sur l’homme empêtré dans les aberrations et les détraquements de son quotidien prend ainsi, chez l’auteur, la forme d’histoires mettant en scène un cadavre anonyme que le narrateur trouve à son domicile en rentrant de son travail, une famille inconnue composée d’individus tous aussi affreux les uns que les autres, qui investit de manière tyrannique un appartement déjà occupé, un homme condamné à se transformer en plante, un extraterrestre en quête de reconnaissance… C’est aussi un fantôme qui ne parvient pas à renoncer à l’existence terrestre et qui va investir le premier corps à disposition à chaque fois que l’enveloppe charnelle dans laquelle il s’est glissé n’est plus en bon état. Mais à quoi se condamne-t-on lorsqu’on ne veut pas se séparer de la vie, lorsqu’on cherche à berner la Camarde?

Parmi les dix textes qui forment le recueil, certains développent des images extrêmement puissantes. Dans La vie d’un poète, il est question d’une pauvre mère fatiguée qui, entraînée par sa machine à tisser, va se laisser filer et transformer en veste vivante empêchant celui qui la revêt de mourir de froid… Voici là une surprenante déclinaison de l’image de Clotho, la fileuse, une des Trois Parques de la mythologie grecque.

Quant à la nouvelle Le pari, le lecteur se retrouve plongé dans une histoire où un architecte est confronté à la construction d’un immeuble qui aurait pu être pensé par Max Escher… On se prend à rêver qu’un tel texte puisse un jour être mis en images par Spike Jonze et David Lynch réunis après qu’ils se soient tout à coup passionnés pour la théorie de la relativité…

Je terminerai en disant qu’un grand nombre de récits de ce recueil peuvent faire penser à ces rêves ou ces cauchemars qui nous envahissent parfois dans une demi-conscience, lorsqu’allongés, nous ne sommes pas tout à fait endormis ni encore complètement éveillés. Les songes qui surgissent dans cet entre-deux laissent souvent, de leur passage dans nos esprits, d’angoissantes sensations parce qu’ils ouvrent une brèche dans notre quotidien apparemment sans aspérité en suggérant d’effrayantes alternatives à ce dernier…

J’espère pouvoir vous lire prochainement, David. Vous savez combien nos échanges sont pour moi une nourriture tout aussi vitale que le sang de ces ouvrages dont je parle régulièrement.

Très chaleureusement,

Irma Vep



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