Messaline, l’impératrice, la licence et la luxure

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Claude et Messaline

Afin de mieux comprendre l’ouvrage de Félicien Champsaur, il convient, comme toujours, de préciser dans quel contexte se déroule le récit. En voici quelques éléments éclairants, rappels pour la plupart des lecteurs, sans doute...

Les Empereurs romains reçoivent délégation de leur pouvoir du « Peuple Romain ». En effet, Monarque de fait, le princeps demeure officiellement un magistrat.

statue_augusteCertes, depuis Auguste, l’opinion admet que l’empereur régnant transmette le pouvoir à ses descendants et le sénat entérine la passation sans rechigner. Mais en aucun cas le principat n’est une monarchie héréditaire, telles que l’établiront les royautés médiévales, car la haine des Romains pour les rois exclut tout véritable droit dynastique. La passation de pouvoir est validée par la souveraineté populaire en l’absence de toute légitimité mystique, comme elle existera plus tard pour les rois d’Ancien régime. Ainsi, d’Auguste (- 27 av JC) à Romulus Augustinus (476 ap JC), soit sur environ 500 ans, ce ne seront pas moins de quatre-vingt-huit empereurs, appartenant à six dynasties d’Occident et une d’Orient (8 empereurs), qui règneront, sans compter une trentaine d’usurpateurs. Et encore, ces sept Maisons ne regroupent-elles que 38 empereurs !

Naturellement, en l’absence de règles précises de dévolution, de très nombreux prétendants de l’extérieur et de l’intérieur se déclarent candidats à la pourpre. D’où les assassinats préventifs sur ordre de l’empereur ou de la part de son entourage zélé, pour éviter qu’il ne tombe sous les coups d’un ambitieux de sa famille ou du dehors.

Ainsi l’empereur Claude, dont il est sujet dans L’Orgie latine, même s’il n’apparaît qu’en filigrane sauf au dernier livre, récit sous forme d’un acte théâtral de la mort de Messaline, n’était pas le mieux placé sur l’arbre généalogique, car, en tant que quatrième empereur de la dynastie des Julio-Claudiens, il ne descendait pas directement d’Auguste. Claude vit le jour à Lyon, le 1er août de l’an 10 av JC, fils de Tibère et de sa seconde épouse, Julie, nièce d’Auguste, qu’il avait épousé en -11 av JC.

Certes Messaline renforçait sa légitimité mais pas suffisamment car elle descendait, tout comme lui, d’Octavie et non d’Auguste lui-même.

Les représentants de la ligne directe suscitaient donc des inquiétudes pour le couple et pour Britannicus, le fils de Messaline, né en 419782262040352_large ap JC, Messaline étant alors âgée de 16 ans. L’historiographie ne fait grâce d’aucun défaut à Messaline. En avait-elle plus que toutes les femmes de pouvoirs qui, en concurrence, vivaient auprès d’elle ? Sans doute pas. Mais, comme le souligne avec force Pierre Renucci dans son excellente bibliographie consacrée à Claude, parue chez Perrin en mars 2012, « elle était impératrice et mère d’un enfant dont la survie passait par l’obtention du pouvoir. [...] Son souci primordial était de maintenir son couple au pouvoir pour le transmettre à Britannicus. » Elle va s’y employer en s’appuyant sur les affranchis de Claude, ses ministres, qui ont évidemment tout intérêt au maintien au pouvoir de leur empereur.

C’est ainsi que Julia Livilla, une des deux sœurs de Caligula, (l’autre étant Agrippine II), intrigante auprès de Claude et surtout épouse de Vinicius auquel le sénat avait envisagé de confier le pouvoir à la mort de Caligula, fut exilée dans l’île de Pandateria sous l’accusation d’adultère, puis exécutée tandis que son prétendu amant, le philosophe Sénèque,  était relégué en Corse. Etrangement, Agrippine II, pourtant mère d’un garçon de quatre ans qui comptait comme un candidat pour la pourpre, ne fut pas inquiétée. Elle était plus aimable avec l’impératrice et amie de sa mère, Domitia Lepida qui s’était occupée du petit Néron pendant son exil. Parallèlement, de multiples autres prétendants, issus de dynastes républicains (Sylla, Pompée, Salluste), furent dans un premier temps  « attachés » à Claude, notamment par des mariages prestigieux, des distributions de charges et d’honneurs.

Il s’agit là d’une des nombreuses variations sur le thème de la dépravation de Messaline. Les auteurs anciens présentent en effet systématiquement cette femme comme une nymphomane du genre prédatrice, ce qui n’est sans doute par la réalité. Ils ont été en effet fortement influencés par les mémoires de son ennemie Agrippine II qui, tout comme elle le fit pour Tibère et Caligula, a sans aucun doute été à l’origine des légendes noires de ces trois personnages (les écrits concernant Messaline ne nous sont pas parvenus).

Entre 41 et 48, de très nombreux complots seront déjoués et leurs instigateurs plus ou moins sévèrement punis. L’année 47, l’empereur Claude échappe à 4 tentatives d’assassinat à l’arme blanche par des chevaliers... Les temps étaient redoutables.

Début 48, le couple impérial était débarrassé de ses parents et de ses alliés les plus indésirables parce que les plus légitimes pour briguer le pourpre. La dernière victime de cette épuration des comploteurs fut Asiaticus, un Allobroge originaire de Vienne, devenu très puissant, peut-être soupçonné de vouloir soulever l’armée du Rhin, plus sûrement, dernier comploteur de la mort de Caligula à périr... Ainsi Claude, présenté par les historiographes après sa mort comme un imbécile, avait-il réussi à déjouer, avec son épouse, des coups d’Etat, des tentatives d’assassinats, et élagué les candidats trop pressants de sa succession souhaitée, souvent accélérée. 

Le « mariage » de Caius Silius et Messaline

IMG_0303En 48 éclata une curieuse affaire dite « le mariage de Messaline » dont l’issue sera fatale à l’Impératrice et qui allait bouleverser les données dynastiques. C’est une affaire qui reste obscure car les intérêts des protagonistes sont loin d’être évidents. Messaline s’éprend de Caius Silius, consul désigné pour 49, et aussi « le plus beau des Romains ». Caius Silius, sur la demande de Messaline, divorce de sa propre femme, au risque de déplaire à Claude. Caius Silius souhaite, au départ, une liaison discrète. Mais Messaline l’expose en permanence, transfère une partie de son mobilier chez lui avec une partie de sa suite. Tacite précise qu’à partir de ce moment Caius Silius envisage un coup d’Etat contre Claude. Messaline est alors accusée par Agrippine, dans ses mémoires, de dépravation et de lubricité ainsi que de complicité dans la préparation de ce coup d’Etat, voire d’en avoir été l’instigatrice...  Il est courant que les attaques sous la ceinture visent les puissants et en particulier les femmes. Suétone parle de « débordements scandaleux » et Tacite « d’adultères trop faciles », et « de voluptés inconnues », ce qui ne signifie pas grand-chose, en tous cas qui ne dénote pas de conduites plus scandaleuses que la moyenne à l’époque : on ne connaît que 4 ou 5 amants à l’impératrice, ce qui est somme toute peu. A ces témoignages, s’ajoute ce que conte Juvénal dans ses « Satires ». Pierre Renucci note ainsi que « Messaline aurait eu l’habitude de quitter le palais la nuit pour se prostituer dans un lupanar, sous le nom de Lycisca, une perruque blonde sur ses cheveux bruns. Et elle se serait donné à cette activité avec tant d’ardeur, qu’elle était la dernière des filles à quitter sa cellule quand le taulier fermait la boutique. Reste à citer Pline l’Ancien qui, en tant que naturaliste,  relève avec intérêt, les vingt-cinq passes que cette force de la nature était capable d’assumer en un jour et une nuit. » Pierre Renucci précise que « les débauches prêtées à Messaline n’avaient rien d’exceptionnelles. Au premier siècle, la liberté de mœurs régnait dans l’aristocratie et peut-être aussi dans la plèbe romaine ». Même si de nombreuses matrones s’essayaient à jouer à la prostituée, Pierre Renucci « ne croit pas que l’impératrice s’y soit essayée, bien que ce ne soit pas totalement impossible. Mais le plus probable reste toutefois que Juvénal met en vers l’un de ces nombreux ragots qui courraient les rues. »

En dehors de cela, la perspective de ce mariage est incompréhensible car « sa nouvelle attitude qui consistait à s’allier à Silius, sansIMG_0289 tuer Claude, est parfaitement contradictoire, inconséquente et pour tout dire suicidaire. » Alors ? Un coup de folie amoureuse, un cas authentique d’amour fou, selon la thèse de Paul Veyne ? Un mariage pour rire, une farce, une de ces fêtes de « gosses de riches » dont l’historiographie offre plusieurs exemples ? Une bacchanale échelonnée sur quelques journées et couplée avec un spectacle de vendanges tel qu’il s’en donnait pendant les vindemiales et pendant lequel on célébrait le mariage de la divinité célébrée ? Le texte de Tacite que Félicien Champsaur transcrit dans son roman, mentionne clairement cette bacchanale : « Messaline, à présent, plus luxurieuse que jamais, célébrait, dans le palais, le simulacre d’une vendange parmi la splendeur de l’automne. Autour des pressoirs foulant les raisins, des cuves d’où coulait le vin nouveau, des femmes ceinturées de peaux de bêtes s’ébattaient, sacrifiaient, bacchantes en folie. Luxuria, elle-même, les cheveux épars, agitait un thyrse, le caressait, tandis que Silius, couronné de lierre, dirigeait le chœur lascif du balancement de sa tête et du frappement de ses cothurnes ».

Claude aurait-il lui-même donné son accord avant son départ pour Ostie ? Suétone le sous entend « mais ce qui dépasse toute vraisemblance, c’est que, pour les noces de Messaline avec son amant Silius, il signa lui aussi un contrat, car on lui avait fait accroître qu’ils simulaient un mariage dans l’intention d’éloigner et de faire retomber sur un autre un péril dont lui-même était menacé, d’après certains présages ». Le dernier livre de L’Orgie latine évoque très clairement cette hypothèse mais en sous entendant que les deux amants étaient à l’origine du mauvais présage...

Les affranchis de Claude, ses ministres les plus proches, qui lui doivent tout et ont trempé directement dans les assassinats des concurrents, que sont Narcisse, Pallas et Calliste, voient d’un très mauvais œil la montée en grâce de Silius qui a tout pour devenir empereur. Après avoir envisagé dans un premier temps d’éloigner l’impératrice de son influence, ils échafaudent un plan destiné à prouver à Claude la participation de Messaline au complot de Silius.

Félicien Champsaur, sous formes de scènes successives dans le dernier acte de son ouvrage fait, fidèlement aux écrits qui nous sont parvenus, le récit de cette dernière étape qui s’achèvera par la mort de Silius, de ses proches, puis par celle de Messaline... assassinée par le tribun, sur l’ordre de Narcisse.

L’Orgie latine, roman de la décadence, hymne à la luxure.

IMG_0306L’Orgie latine se déroule dans le courant de cette année 48 et retrace les principaux évènements tragiques de cette année déterminante pour la dynastie des empereurs romains.

Félicien Champsaur s’empare du personnage de Messaline, car « Messaline, ce n’est pas seulementune femme, c’est une foule, – celle de nosancêtres.C’est une foule, oui, parce qu’Elle a eu, vivante,tout le peuple romain, à ses pieds, dans une contemplationfaite de haine et de désir, – le peuple romain, avec ses consuls, ses augures, ses tribuns, ses patriciens, ses gladiateurs, ses soldats, ses portefaix et ses prostituées, – le peuple romain dont le sang coule dans nos veines. »

Quant à la luxure, que L’Orgie latinecélèbre – tout comme le fait avec un immense talent PierreimagesCATHMZOB Louÿs dans son Aphrodite, ou encore Alfred Jarry dans sa Messaline, deux récits beaucoup plus érotiques –, Félicien Champsaur s’en empare car proclame-t-il,  son étude est « plus utile que la guerre, plus noble que l’avarice, moins criminelle que les vols, les empoisonnements, les assassinats qui sont les aventures de tant de drames et de livres et qui encombrent l’histoire de tous les peuples ».

En outre, le romancier moderne doit « écrire pour les hommes qui pensent, pour les femmes qui sentent, pour des êtres majeurs qui ont aimé, qui aiment, qui aimeront, pour les yeux libres et émancipés capables de tout lire, pour les cerveaux – au contact joyeux ou triste de la vie universelle – mûris et fécondés. »

Ainsi L’Orgie latine  « n’est pas seulement un roman dramatique déroulant son action à travers des agonies et des sensualités, cemessaline_alfred_jarry_de_alfred_jarry_927140730_ML livre est un éducateur qui peint, en une fresque singulière, la vie d’un peuple, la couleur d’une époque, et, pour la personnifier, ranime une femme extraordinaire, femme autant que légende [...] digne d’incarner une époque. »

9782070400027Dans son ouvrage « Le Sexe et l’effroi » Pascal Quignard écrit : « Le règne d’Auguste est contemporain de la métamorphose de l’érotisme précis et joyeux des Grecs en mélancolie effrayée. Cette mutation n’a mis qu’une trentaine d’années à se mettre en place (de moins 18 avant l’ère à 14 après l’ère) et néanmoins elle nous enveloppe encore et domine nos passions. De cette métamorphose le christianisme ne fut qu’une conséquence, reprenant cet érotisme pour ainsi dire dans l’état où l’avaient reformulé les fonctionnaires romains que le principat d’Octavius Augustus suscita et que l’Empire romain durant les quatre siècles qui suivent fut conduit à multiplier dans l’obséquiosité. » Et, en effet, pascal Quignard montre comment « ces changements se sont réalisés dans l’Histoire par des glissements progressifs qui donnent à l’épicurisme et au stoïcisme le statut de forces qui déprécient et9782253942634 disqualifient la chair » et comment « le christianisme n’aura pas eu beaucoup d’efforts à faire pour cristalliser ces mépris », comme le résume parfaitement Michel Onfray dans un des merveilleux textes qui constituent son journal hédoniste intitulé « Le Désir d’être un volcan ». 

« La luxure de la Rome impériale, ses ardeurs, ses héroïsmes, sa force, ses faiblesses, avant sa déchéance, l’invasion et le renouveau des barbares, on les retrouve dans la volupté, les goûts, les révolutions ou les guerres, les énergies et les dépressions, bref dans le tempérament des nations latines » affirme Félicien Champsaur qui souhaite ainsi replacer son œuvre dans une actualité, celle de son siècle (le début du XXè).

Et d’ajouter : « Ceci pour qu’on sache bien que, dans ce livre, il n’y a pas qu’une étude de la luxure romaine. Certaines gens ressemblent, sans doute, à ces cochons que l’on mène dans les bois de chênes, parmi de beaux paysages, pour y déterrer des truffes. Les animaux, de leurs groins, fouillent le sol, sans voir la beauté de ce qui les entoure ou les domine : les fleurs, le remuement des branches, le frisson incessant des feuilles, les oiseaux, les insectes, la vie charmante d’une forêt, et, par-dessus tout, l’immense ciel bleu irradié de soleil. Ceux-là, dans cette évocation d’un passé de gloire, de foi, d’amour, d’énergie, de luxure aussi, – car elle est éternelle, étant la vie même, – ceux-là ne verront dans ce livre, L’Orgie latine,que l’occasion de rôder dans l’intimité des rues chaudes de Suburre, dans ses tavernes de gladiateurs et de filles, ses lupanars, et de caresser, en songe, l’Impératrice nue,peut-être, dans le mystère d’après la mort, encore inassouvie. »[...]

Jean_Leon_Gerome_389599Car L’Orgie latine est aussi un prétexte pour dénoncer, comme Félicien Champsaur le fera dans d’autres de ses œuvres, l’hypocrisie bourgeoise et les censeurs de tout poil, bras zélés d’un pouvoir aussi pudibond et cul-béni en façade que dissolu et pervers en arrière cour. « Les imbéciles ou les tartufes qui jetèrent de l’encre sur le groupe des danseuses de Carpeaux, à l’Opéra, étaient des négateurs, inconscients, je veux le croire, de la Vie elle-même. La sensualité n’est ni un vice, ni un péché ; c’est le but vers lequel convergent toutes nos aspirations, nos rêves, nos efforts, et c’est d’Elle que sort, dans l’univers, la perpétuation des espèces et des races. Vraiment, – puisque les maîtres les plus illustres ont représenté nus l’homme et la femme dans tous les siècles  puisque tous les artistes italiens, français, espagnols, flamands ont eu le souci constant du nu, dont tant d’anecdotes et d’allégories païennes ou religieuses ne sont que le prétexte, du nu resté le summum des œuvres plastiques, – puisqu’il n’est pas, jusqu’aux cartes postales d’aujourd’hui qui ne fassent connaître au monde entier les plus jolies femmes d’art et d’amour de chaque pays, prises par l’objectif du photographe en des poses suggestives accusant leurs formes dévoilées, ou nues parfois, simplement ; – puisqu’on publie, par livraisons, des albums de reproductions de photographies de modèles nus ; – puisque, dans les salons de peinture et de sculpture annuels, autour de marbres et de plâtres très nus, évolue le public, jeunes gens, jeunes filles, messieurs mûrs ou vieux marcheurs, mamans, causant, fleuretant ; – pourquoi le nu, permis aux autres artistes, semble- t-il défendu, par les hypocrites, à la littérature » 

Et, plus loin, dans sa formidable introduction à son roman : « Pourquoi l’étude de la luxure, plus utile que la guerre, plus noble que l’avarice, moins criminelle que les vols, les empoisonnements, les assassinats qui sont les aventures de tant de drames et de livres et qui encombrent l’histoire de tous les peuples, – pourquoi une étude, parmi d’autres travaux, de la luxure serait-elle défendue au romancier moderne (et puisque, dans les tragédies des maîtres grecs, Eschyle, Sophocle, Euripide, se mêlent, à chaque instant, toutes les horreurs des passions humaines, les incestes, les empoisonnements, les assassinats ; puisque les religions, les morales, les arts et les littératures, les poètes lyriques et épiques, les éloquences militaires et civiles, à l’envi, n’ont cessé, depuis Caïn et Abel, de glorifier les guerres, c’est-à-dire le meurtre innombrable, le carnage, le vol en grand, le pillage avec le86_000853 viol de ci, de là ; la Mort enfin – pourquoi interdire de célébrer l’Amour, plus loin que dans ses préludes, jusque dans son apogée, et son but de nature, le Baiser, – pourquoi tirer toujours sur deux beaux êtres joints, comme un rideau banal, plusieurs lignes de points ? La guerre, aux louangeurs officiels louangés et récompensés d’honneurs dans tous les pays, c’est la Mort, et la luxure, je le redis, c’est la Vie. – « Une nuit de Paris réparera tout cela », disait Napoléon1er, un soir de victoire, sur le champ de bataille couvert de milliers de cadavres. Alors pourquoi l’étude de la luxure, plus utile que la guerre, plus noble que l’avarice, moins criminelle que les vols, les empoisonnements, les assassinats qui sont les aventures de tant de drames et de livres et qui encombrent l’histoire de tous les peuples, – pourquoi une étude, parmi d’autres travaux, de la luxure serait-elle défendue au romancier moderne (et artiste, bien entendu) ? »  

Ainsi, « Tout héros de roman ou de drame étant, par principe, un être d’exception, Messaline, certes, devait être choisie pour incarner la Luxure, – Messaline, insatiable de stupre autant que de poésie, furieuse, lubrique, curieuse de tout, de tous et de toutes, jamais rassasiée pas plus d’érotisme que d’idéal. En Elle, l’Impératrice Luxuria,se résume et se magnifie toute la sensualité latine, – avant Messaline, et après.  [...] Il ne faut pas célébrer ou dénigrer en Elle seulement l’apogée, la floraison en une orchidée extraordinaire et immortelle, un épanouissement de la débauche païenne. Non. Ce livre, trempé de vérité, remonte aux sources de la religion catholique, apostolique et romaine, montre parmi les esclaves, les misérables, les simples, l’infiltration, dans les esprits et les cœurs, des idées d’une secte qui est devenue l’une des plus puissantes religions de la terre. Malheureusement, cette secte a installé, dans l’univers, l’hypocrisie, alors que, avant Jésus, toutes les religions et toutes les civilisations, latine, grecque, orientale, glorifiaient le phallus, le priape, le lingam, la procréation, la fécondité, l’acte de vie enfin.

Jean_L_on_G_r_me_Le_March__aux_EsclavesLe christianisme a caché, comme une honte, les organes de la génération, dédaigné le souci du corps pour la seule exaltation de l’âme, si bien qu’au moyen âge et plus tard, sous l’établissement triomphal de la domination catholique, on a méprisé l’hygiène. [...] Jésus n’est pas responsable. L’apôtre de la Galilée avait pour son corps les soins qui étaient et qui sont toujours dans les coutumes, et même dans les rites religieux, des Orientaux. Ayant pour tous les êtres la grande bonté aryenne, il ne méprisait pas les femmes d’amour, dont plusieurs, selon les évangiles, le suivaient, l’assistant de leurs biens ; et l’une d’elles, Marie de Magdala, sœur de Marthe, oignit Jésus de parfums et, après les ablutions habituelles, lui essuya les pieds avec ses longs cheveux blonds. Jésus, propre et net en tout son corps, est nu aussi sur la croix, pour l’adoration de ses amoureuses éternelles. »

En hédoniste convaincu, Félicien Champsaur affirme qu’« il faut réagir, proclamer notre réhabilitation corporelle, dans une ardente foi païenne, célébrer, éperdument, la splendeur de la chair, s’insurger contre la conception dévote qui défend et trouble d’une idée de péché l’observation et le culte de la beauté humaine. »

On comprend mieux ainsi l’odeur de souffre qui a entouré –et entoure encore aujourd’hui- nombre des écrits de Félicien Champsaur, insupportables dans la dite « bonne société ».

 

Messaline, stéréotype de la femme décadente

Messaline évoque et réclame inlassablement les jeux de l’amour, la sensualité, les plaisirs...

Félicien Champsaur reprend à son compte, mais certainement pas avec le même objectif, les rumeurs et les scandales au sujet de la conduite dissolue de Messaline, rapportés, dans leurs écrits, par les « historiens » que sont Tacite, Suétone et Juvénal, dont nous avons vu plus haut non seulement la subjectivité mais encore la volontaire fausseté.

En voici, en avant première, quelques très courts extraits, petite partie du vaste récit descriptif que livre Félicien Champsaur dans sonIMG_0299 roman... 

Au Cirque, c’est l’Amour et la Mort confondus dans un relent de luxure, « c’est la douleur et c’est le plaisir aussi, l’angoisse et la volupté ; sur les lèvres pâlies des femmes une émotion incomparable de désir, de danger, qui, après le spectacle, affolera les ruts. »

Dans les jardins de Silius, les danseuses poursuivent « les roses de chair et les œillets pourprés, blancs, où ont plu des gouttelettes du sang des colombes».

Sur la voie Appienne, en accompagnement du cortège de Messaline : « Processionnelles, en robes blanches, fendues le long des corps et laissant transparaître le rose des chairs, de jeunes ballerines, porteuses de luths fragiles, tourbillonnent, miment des appels d’amour et de tendres coquetteries. IMG_0301Ensemble, deux à deux, elles dansent enlacées, leurs corps souples et leurs menus seins en avancée vers les convives, les lèvres écarlates dans la crème des faces, les bouches aux arcs tendus, les bouches tentatrices. Lentement, elles esquissent des pas hiératiques, les mains levées, semblent demander grâce, puis le rythme s’accélère, et paraît, au milieu des groupes, une nouvelle saltatrice, vêtue de fils de perles qui grelottent et s’écartent sur la gracieuse nudité d’un corps adorablement serti à la taille d’une ceinture d’or, gemmée de turquoises, de rubis et d’émeraudes, de perles blanches. La danseuse traduit en gestes harmonieux la fête des caresses qu’elle ignore et appelle, suppliant Aphrodite dont il semble que l’hallucine une imaginaire vision. Et sa bouche frissonne d’une soif d’amour. »

Dans le palais, au cœur de l’Orgie, « Follement, elle s’est élancée, soulevant des deux mains sa robe de gaze violette, pailletée d’or, d’argent et semée de pierreries. On dirait une libellule dont le corps serait d’une femme. Elle saute et il semble qu’elle vole, si légère est la saltation de ses membres grêles, blancs, à peine dorés de l’or de raisins clairs dans le soleil. Sous la lumière des torchères et des lampes, elle virevolte, tournoie, fleur de chair, de clarté, de pierreries – et d’avril.IMG_0300 Plus lentement, elle festonne des pas rythmés où tout son corps s’offre, liane callipyge et artiste, pour, en un geste pudique, échapper à une soudaine étreinte imaginaire, en un jeu tour à tour provoquant et chaste. Parfois, le corps menu et merveilleusement modelé de la mignonne ballerine se dérobe à demi sous la transparence de la robe, puis s’éploient et battent vertigineusement les ailes diaprées de reflets. Karysta la Tanagréenne – fleur, femme, flamme, joie, douleur, amour, gemme, papillon, fée – danse, follement, éperdue de l’ivresse triste de son âme. »

Dans Suburre, au cœur du quartier des plaisirs, « les étuves, les tavernes, les lupanars illuminaient leurs façades de lampes à plusieurs becs, et de longues lanternes rondes, de corne rose transparente, affectant les formes de priapes démesurés. La basse plèbe aimait l’Impératrice, pour la splendeur de son corps et les aubaines qu’elle valait aux pauvres – chacun pouvait espérer être, un soir, l’Empereur, jouir comme César Auguste, se pâmer aux mêmes étreintes, – et aux jolies pauvresses, même pour ses caprices qui la faisaient se plaire à jeter l’or aux plus minables, à la moindre occasion de plaisir. »

sexe12A l’intérieur des étuves, transformées, à la nuit tombante, en un bruissant lupanar, tout appelle aux plaisirs : « À travers de longs couloirs éclairés par des torches aux formes phalliques, [...] des lampes triangulaires, en forme de sexe de femme, pendaient, par trois chaînettes dorées, des voûtes. Scellés aux murs, des bras érigeaient des membres humains d’où la lumière tombait fuligineuse et brouillée, empuantissant l’atmosphère de relents d’huile brûlée, mêlés aux parfums crapuleux des basses prostituées. Des fresques obscènes ornaient chaque côté des longs corridors, [...] les amours de Jupiter et de Léda, l’enlèvement d’Io, que le dieu, formidablement armé, saillait. Ailleurs, des corps s’enchevêtraient, en un pêle-mêle de croupes, de seins nus que des mains agrippaient, de bouches agrafées,thermesplaisirs de mâles et de femelles, fous de voluptés, bouches âpres et délicieuses, crispant des sourires sur des lèvres tordues des douleurs exquises du spasme.  Ici, sur un lit d’or que des peaux de panthères recouvraient, une femme blonde se livrait à trois hommes, et les yeux de la voluptueuse exprimaient une béatitude suprême, grands ouverts et comme figés. – Ailleurs, des Bacchantes harcelaient un Silène comme des abeilles s’abattant en tourbillon sur une fleur convoitée par chacune ou sur un rayon de miel. Pas une fossette du demi-dieu, pas un sillon de chair blanche et rosée où des mains ardentes et des lèvres cupides n’aillent butiner des joies qu’elles 21apantelaient toutes de compléter du grand baiser. Des couples s’ébattaient autour du groupe principal ; des faunes, des sylvains et des Pans, acharnés après des nymphes, des femmes, dont fleurissaient les nudités en rut. Des lesbiennes, tendrement, se caressaient en face d’hommes furieux, liés en des étreintes où les sexes demeuraient séparés.

Des bêtes, des cerfs, des sangliers, des léopards, des tigres et des lions, des ours monstrueux et des aurochs, s’accouplaient en une furie bestiale. D’étranges baisers, des querelles et parfois du sang ; des scènes de festin et d’orgie, des danses et des offices orientaux où des hommes violaient des pierres en forme d’organes féminins et les femmes baisaient des phallus d’airain, d’ivoire, de marbre ou de bois.

Les vestibules résonnaient des pas des couples de hasard, des soupirs, des odeurs de40 chairs énamourées, des bruits de baisers, des frôlements, des cris de volupté, des voix disputeuses, à propos du salaire des baisers que les courtisanes rançonnaient ; des injures se croisaient avec des éclats de voix en échos. Parfois les gardiens devaient intervenir, et les coups de leurs lattes de bois sur des dos qui fuyaient ou dans les jambes d’hommes qui ne voulaient pas partir, brisaient la rumeur perpétuelle de volupté douloureuse de la maison infâme. Des portes s’ouvraient pour laisser partir les mâles repus, claquaient sur les couples s’enfermant dans les cellules.

Il y avait des cubicules de genres divers : uniformément, à droite, un lit de pierre ou de briques maçonnées, une lampe à trois becs fumeuse au plafond ; et, creusée dans une dalle, une vasque où de l’eau, par un conduit, sourdait ; sur un piédestal, toujours, une divinité phallique, une Vénus physica ou Vénus impudica, narquoise, souriait, faisant le geste de la vie. Des roses, des lys, des couronnes de jasmin, en offrande, les paraient.

Selon le prix de la tessera, les lits étaient recouverts de peaux de buffles ou de belles toisons de fauves. Une clepsydre, dans les chambres les plus riches, laissait monotonement tomber avec lenteur des gouttelettes d’eau.

cabinet3Les plus pauvres cellules étaient jonchées de roseaux ou de paille. Sur le sol pavé d’une mosaïque de petits cubes d’une composition imitant la pierre, abaculi – c’étaient encore, figurés par cette marqueterie polychrome, des orchidées aux pistils dressés, ou des phallus, des lèvres entr’ouvertes de femmes, des doigts câlineurs, des symboles sensuels ou des devises voluptueuses. »

Félicien Champsaur reprend ici la description des nombreuses fresques à caractères érotiques découvertes lors des fouilles archéologiques, par exemple à Herculanum à Pompéi...

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Quant à la conduite de Messaline elle-même, à sa nymphomanie et à ses excès, nous laissons au futur lecteur de L’Orgie latine le plaisir d’y assister, d’y participer même devrions-nous écrire, tant la plume de Félicien Champsaur en révèle et en fait vivre, la fièvre, les affres, les soupirs et les fureurs...

 

A suivre...  

Desmodus 1er