Couverture Anais - 1re MOYENNEEt le pèlerin sortit de l’énorme escargot de granit comme de sa conscience.
(Saint-Pol-Roux, in La Rose et les épines du chemin (1885-1900), Poésie/Gallimard 1997)

Quel destin pour le trou qu’en face de ton immeuble arrachent à la terre marteaux piqueurs et pelleteuses ? Un panneau réglementaire identifie le bâtiment futur, mais tu n’éprouves nul besoin d’aller le consulter, un trou n’a jamais d’autre fin que d’être un jour comblé par une nouvelle matière, comme après le silence la parole remplit la bouche : tu sais que le trou participe de ce dire que, poète, tu prospectes en toute substance, jusque dans le cristal que, d’un glisser de l’index, tu satures de vibrations. Le vide alors gémit, et te rappelle que, de son haleine, un homme a jadis modelé le verre en fusion. Est-ce le souffle de ce même homme, disparu depuis longtemps, que tu fais rejaillir en esquissant du doigt le cercle d’un contre-ut ? Dès lors, si tu devais l’assimiler à cette coupe chantante, quel bruit le sol troué laisserait-il entendre ? Tu prêtes l’oreille mais ne perçois que le cri des outils sur la pierre. Il suffirait peut-être, à gestes circulaires, de caresser la glaise, pour qu’elle te parle enfin, te délivre une voix : celle possiblement, de tous les tiens qui ne sont plus, et qui jusqu’en cette île où tu vis désormais, libèreraient, abolissant l’espace, ce même murmure dont ils emplissent, dans leur mort ancestrale, le sol qui t’a vu naître.
(L.-É. Martin, "Méditant sur une excavation" in Dire Migrateur, Tarabuste, 2008)


   Depuis désormais plus de huit ans, l’écrivain Lionel-Édouard Martin questionne, dans une substantielle production poétique et romanesque1 d’une force rarissime, le processus de la création littéraire et la place investie par le langage dans ce cadre, au moyen d’une interrogation qu’il délègue, surtout dans son œuvre narrative, à des personnages toujours profondément humains, permettant au discours de s’adjoindre à une pâte fictionnelle qui leur donne corps sans jamais sombrer, ainsi, dans une théorisation détachée de toute émotion.
   Anaïs ou les Gravières, un court texte d’une impressionnante densité que les éditions du Sonneur ont eu l’excellente idée de publier en avril dernier, n’échappe pas à ce principe.
   Au-delà de son apparente inscription dans le genre policier, le roman, dans son déroulement, abandonne assez vite ce registre pour s’intéresser à la quête personnelle d’un journaliste narrateur brisé par un deuil dont l’acceptation passera à travers un projet d’écriture.

   Ce journaliste, double anamorphosé de l’auteur dans le roman qui nous intéresse, va travailler en profondeur le substrat dans lequel il sera amené à faire germer, s’élever et se transformer les fruits des témoignages recueillis auprès des personnages qui ont côtoyé de près ou de loin Anaïs, une lycéenne sur la mort de laquelle il cherche à percer le mystère. La construction même de l’ensemble utilise des titres qui, métaphoriquement, évoquent son avancement, en quatre étapes, dans une trajectoire ascensionnelle : d’abord le désenfouissement de ce qui constitue son être (« Les Sablières2 »), puis l’accès à la conscience de ce matériau (« L’imagination »), l’observation de sa transformation (« L’œil ») et enfin son échappée (« L’Ange »).
   Quatre mouvements qui pourraient presque faire songer à la façon dont sont composées en grande majorité les symphonies.
   Dès les premières mesures du texte, on retrouve, en outre, ce qui constitue le caractère remarquable de l’écriture de Lionel-Édouard Martin : un phrasé, une musicalité qui modèlent la langue et façonnent aussi bien les décors que les personnages dans une matière pétrie de rythmes. Le journaliste aura d’ailleurs lui-même bien conscience de ce rôle orchestral qu’il joue dans l’agencement de l’histoire qu’il relate et dans laquelle chaque protagoniste est un instrument à travers lequel il lit/lie les diverses pièces de sa propre expérience de la réalité. Il dira d’ailleurs qu’ « [é]crire, c’est peut-être simplement s’assoir  en face de soi-même, endosser tous les rôles, parler dans la "personne" – ce masque. » (p.130)
   Les figures de son récit, agissent en réalité comme autant de miroirs le renvoyant, par leur parole, à son propre vécu, l’obligeant à se confronter en particulier à un épisode traumatique de son histoire, celui de la perte de sa très jeune amante Nathalie dans un accident de voiture.
   Insomniaque depuis cette épreuve, il se réfugie dans les écrits de « [ses] vieux auteurs » et le Jack Daniel’s. Parce qu’il vit et se met en marche essentiellement la nuit, il compose avec un temps parallèle à celui des mortels. Au fur et à mesure qu’il recueille les souvenirs de ces êtres qu’il interroge, les siens émergent de manière tronquée, dans un ordre qui n’a rien de chronologique.
   Parti inconsciemment sur les traces d’un marchand de sable qui l’a abandonné, il en croisera une manifestation singulière en la figure du Légionnaire, un homme dont la demeure baptisée Bidon-Cinq3, est une caverne-matrice aménagée à flanc de roche, dépourvue de protection, telle celle du Sommeil décrite dans les Métamorphoses ovidiennes4. L’homme se pose comme son révélateur, celui qui verbalise, qui met réellement à jour les fouilles de ses gravières intérieures. Cette rencontre aux allures de rite initiatique le ramène, dans un regressus ad uterum légitimé par le lieu, à l’origine profonde du mal-être qui le poursuit et lui permet de se diriger enfin « vers une délivrance » (p.108).

   Le cheminement de sa pensée, la recherche d’une vérité par l’écriture, frappent le passé et le présent des uns et des autres d’une même tangibilité, font s’agréger les différentes temporalités qui se heurtent dans les failles d’une mémoire évidemment partielle et partiale.
   Au fil de l’avancée du texte, les personnages n’auront plus besoin de leur corporéité pour marquer leur présence : la caisse de résonance que sera devenu le journaliste-écrivain suffira pour les faire exister. Dans le texte, rien n’est dit sur son nom, comme pour mieux accueillir celui des autres. Mais ce sont des identités comprimées qui les qualifient, tels le patronyme de la mère d’Anaïs, « monosyllabique et dense de son poids de consonnes », de courts sobriquets qui évoquent l’idée du double : la réplication d’une syllabe dans « Toto », ou bien la paronomase constituée par le couple Mao/Moi ; quant à Anaïs, son prénom révèle comme la forme ramassée du mot assassinat dans lequel il pioche toutes les lettres qui le forment.
   Des personnages comme des drupes dont il ne restera plus que le noyau, un état essentiel à partir duquel ils pourront enfin renaître, reprendre souffle, exister à travers l’inscription persistante des regards5 qui les observent, dans le roman que façonne le narrateur en même temps qu’il se révèle au lecteur. Mais c’est également grâce à la forge des mots puisés dans le vide symbolique creusé par le feu dévorateur du corps de Nathalie, que l’avènement des figures est rendue possible, qu’Anaïs reprendra voix ; Nathalie qui porte dans la racine de son prénom, l’acte de naître6.

   Les nombreuses mentions des anfractuosités, des trous, des caves7 dans le texte se prêtent par conséquent à une interprétation polysémique et se manifestent dans la construction même de la matière textuelle, sur l’espace de la page. En effet, les nombreux retours à la ligne, les phrases courtes, nominales, occasionnent des blancs typographiques qui indiquent certes, des ellipses, mais créent autant de crevasses dans lesquelles le lecteur doit s’engouffrer et corroyer le mortier pour faire tenir ensemble les pièces en apparence éclatées de la fable du narrateur. On ne sera pas surpris, dès lors, par la persistance de l’image des engins de bâtiment, perçus comme de terrifiants monstres aux mâchoires d’acier. Ils semblent matérialiser ce qui s’opère dans les tréfonds du personnage-narrateur, transformé en un poète carrier8qui gratte, creuse, arase et reconstruit.
Ce voyage sur les traces de sa mémoire convoque alors la voix particulière des morts choyés, la seule capable de mettre en vibration sa fêlure et de le muer en pierre vivante – en un « Doctor Livingstone »9 comme, dans une parole aux allures de prémonition, il s’imagine avoir été interpellé par Nathalie lors de leur première rencontre.

   Les disparus, chez Lionel-Édouard Martin, ont, en effet, perpétuellement pour office l’animation des vivants. La frontière est ténue, pour ne pas dire invisible, entre les uns et les autres. Les tessitures se confondent et rappellent, dans une même modulation, la nature cyclique du monde dans lequel l’homme s’inscrit.
   C’est aussi pour cette raison que la liaison entre ciel et terre occupe une place particulièrement prégnante dans le roman : elle se caractérise par les motifs de l’ange, du bleu – matière céleste partout présente – et du chêne, dont les nombreuses mentions jalonnent le texte : le véhicule dans lequel Nathalie est morte s’est écrasé sur un chêne ; des chênes occupent la forêt près de laquelle roule le narrateur lorsqu’il se rend à Poitiers ; des chênes, encore, agissent comme les gardiens des engins10de Toto Beauze. C’est d’ailleurs dans leurs cimes qu’aura choisi de mourir ce dernier, devenu, suspendu au godet de sa pelleteuse, une insaisissable créature d’éther…

  

   On l’aura donc compris : Anaïs ou les Gravières est un très grand livre. Chaque relecture en révèle des richesses insoupçonnées, repère des sources ne jaillissant qu’à la condition d’être attentif à leur bruissement souterrain.
   C’est par une écriture d’une puissante beauté que l’empreinte de ce roman de Lionel-Édouard Martin peut se déposer, loin, dans les strates intimes du lecteur. Mais il faut pour cela accepter de retenir le temps, d’être touché par de vraies émotions, de celles qui nous font écouter, penchés sur nos propres gouffres, ce par quoi nous sommes nous-mêmes aussi frasés11/phrasés.



Irma Vep,
Lyon, été 2012.

___________________

NOTES :

1. L’auteur a publié, jusqu’à présent, vingt titres et cinq autres ouvrages devraient voir le jour chez diverses maisons d’édition dans les trois années à venir.
2. Il est intéressant de constater que le terme « sablière » désigne aussi une pièce d’architecture qui soutient une charpente. Il s’agira en effet, tout au long du texte, pour le narrateur, de symboliquement consolider la sienne…
3. La demeure du légionnaire porte le nom d’un élément de marquage installé dans les années 20 au Sahara pour permettre aux véhicules et aux avions la traversée du désert. Ce n’est pas un hasard si ce lieu constitue un point de repère fort pour le journaliste dans le parcours de son propre désert intérieur…
4. « Il est près du pays des Cimmériens une caverne profondément enfoncée dans les flancs d’une montagne ; c’est le mystérieux domicile du Sommeil paresseux. […] Point de porte qui grince en tournant sur ses gonds ; il n’y en a pas une seule dans toute la demeure ; sur le seuil, point de gardien. » (Ovide, Les Métamorphoses, XI, traduction de Georges Lafaye, Gallimard, 1992.)
5. Le regard, intrinsèque à toute écriture littéraire, est porté dans le texte par la récurrence du motif de l’œil (ou de ses substituts), le seul organe par lequel les personnages semblent pouvoir être appelés : c’est l’objectif de l’appareil photographique du journaliste qui a figé l’image de Nathalie ; l’écran de son ordinateur est un « œil qui veille à travers la nuit » (p. 64) sur le texte qu’il écrit et dans lequel pourra revivre Anaïs ; c’est aussi le regard « bleu-rêve » de Mao (p. 79) mais aussi  l’œil médusien de Toto Beauze qui a pétrifié, au moment de sa grossesse, la mère de la jeune adolescente disparue.
6. Le terme latin natalis évoque également la Nativité. La figure christique, la thématique du chemin de Croix sont des éléments forts de la mythologie personnelle de l’écrivain, que l’on retrouve a de très nombreuses reprises dans l’ensemble de ses textes. On ne sera donc pas étonné de la transformation du narrateur en une forme particulière de christophore, dans la dernière partie du texte, Anaïs sur son épaule, comme pour l’aider finalement à traverser la rivière, les flots, le courant – l’image de l’eau vive est utilisée à maintes reprises dans le texte – de son existence de papier pour l’amener sur la berge opposée de sa conscience, celle où le repos lui sera enfin permis. Cette image intervient de plus dans un volet qui s’ouvre avec une citation du Roi des Aulnes de Goethe. On ne pourra pas non plus s’empêcher de songer également au roman du même nom de Michel Tournier qui met au centre de son texte, Abel Tiffauges, un personnage phorique qui a passé une partie de son enfance dans un pensionnat nommé Saint-Christophe...
7. Ces thématiques, chères à l’écrivain, qui appellent une réflexion sur les avatars du ventre maternel qu’elles évoquent, sur la mort et la renaissance, se retrouvent dans chacune de ses œuvres qu’elle soit poétique ou romanesque, mais – et c’est absolument exceptionnel – sans jamais répéter le traitement par lequel elles sont abordées. Au centre de Chronique des mues, le premier roman publié en 2004, elles se manifestent à nouveau dans Mousseline et ses doubles, un texte qui paraîtra bientôt chez le Sonneur.
8. Strophiques, XXIV, Encres Vives, 2004 : « Poète carrier : tu extrais de ta chair ton dire ; construis, par ta chair parlante amoncelée, des babels, babils, arbres, tu stratifies la parole […] »
9. Il apparaît que la référence à cette question historique devenue célèbre, Doctor Livingstone I presume ?, n’a absolument rien d’un artifice ici. Elle a été, dans le réel, prononcée un 10 novembre, qui est le jour de naissance de l’auteur. Ce dernier a inscrit ce repère personnel dans plusieurs de ses textes, comme pour ne pas oublier qu’il fait corps avec son matériau romanesque (le personnage éponyme de La Vieille au buisson de roses par exemple est née à cette date ; dans Mousseline et ses doubles, ce texte à paraître chez le même éditeur qu’Anaïs ou les Gravières, la venue au monde de personnages du récit s’effectue ce même jour en même temps que la mort de la mère…) Notons par ailleurs que c’est un journaliste qui s’est adressé à David Livingstone avec ce questionnement, un missionnaire qui a lui aussi traversé un désert. Nous avons évoqué plus haut cette traversée désertique symbolique que connaît aussi le narrateur d’Anaïs…
10. « En amont de L***, les engins de Toto Beauze figeaient derrière le grillage, parmi les chênes retors, dans l’ombre à peine dégrossie par les phares, leurs manigances de bêtes antédiluviennes. » (p. 76)
11. Le narrateur d'Anaïs ou les Gravières a grandi dans une boulangerie. Cette précision apparemment anodine, est rappelée plusieurs fois dans le texte et constitue, là encore, un vrai fil rouge dans toute l'œuvre poétique et narrative de Lionel-Édouard Martin. Le langage et le pain que l'on frase sont, chez lui, deux thématiques indissociables.