l_arsenal5Il faudra bien dire un jour que Migozzi est un grand poète de notre temps, dût en souffrir son extrême modestie. Je le fréquente depuis quelques années – depuis, si ma mémoire est bonne, une plaquette intitulée Quels âges as-tu ?, publiée chez Encres Vives, cette petite maison d’édition toulousaine co-animée par Michel Cosem (car c’est bien d’âme qu’il s’agit) qui, vaille que vaille, diffuse depuis un demi-siècle une poésie contemporaine de haute futaie. Ce jour-là (on est en 2006), on feuillette, l’œil à l’affut, le paquet reçu, comme chaque trimestre, de Colomiers, quêtant le lièvre, et voilà qu’on le débusque à peine franchie la lisière : « sixième enfant / après deux morts // enfant de vieux / privé de sein // mère malade     et noire / robe dans la faim // et guerre     alors / on vote pour les ouvriers […] », et voilà qu’on court à l’oreillard, allant sur les brisées de ces poèmes simplement, foncièrement, brièvement autobiographiques où l’événement prosaïquement rapporté ( « Toulon     port de guerre / au gris des tôles / […] dans mes oreilles     c’est / la flotte qui se saborde ») s’emmitoufle de souvenirs personnels sans concession pour la sensibilité visuelle et olfactive des délicats (« seau en faïence dans l’alcôve / et tombées     pas trop hygiéniques // de papier-journal / torche-toi bien »), mais déjà – déjà : ce sont les années d’enfance – transfigurés par l’imagination : « la nuit fait craquer / des étoiles     le bois // de la vieille armoire / se transforme en chalet ».

Le lièvre, capturé et soigneusement mis en cage, sera, quelques trimestres plus tard, sujet à la métamorphose : chez Encres vives, toujours, l’animal épousera un corps de proses, avec Et si nous revenions sans vieillir ?, petit livre végétal, dédié à une possible – est-on jamais sûr, quand cela vient de si loin ? – « souvenance d’un temps de guerre », à cette « pommeraie [où règne] une obscurité verdelette entre les troncs à lichens jaune éteint ».  Rupture avec le texte précédent ? Certes la phrase est moins sèche, a plus de chair – le poème en vers de Migozzi a quelque chose du gibier maigre au sortir de l’hiver, dégraissé du superflu, efflanqué, mais excellent coureur –, certes, à la mâche plus de jus vous coule en bouche, mais l’espèce est bien la même, quel qu’en soit l’avatar. Qu’on en juge par cet extrait : « L’idéal, l’aphrodisiaque paysage : un rien de neige, un rien de pommes sur les pommiers, une pommeraie sous la neige qui nous garde inassouvis dans l’ensevelissement des chairs offertes jusqu’au silence de la mort. » Tout est là, condensant en une phrase l’essentiel des thématiques migozziennes : la nature, le souvenir, la nostalgie, le rapport au corps, le memento mori – qui sont, aussi bien, celles de légion d’autres poètes (convoquer ici des noms ? on pourrait toujours, mais à quoi bon ? toute écriture, en particulier poétique, est héritière, mais se singularise, dès qu’elle est haute, non par l’originalité de son propos, mais par son expression – dans une fidélité aux sujets).

 Fidélité ? À coup sûr. Plus fidèle que Migozzi, on mourrait, pour parler comme on parle aujourd’hui – mais sans doute est-on fidèle, chez Migozzi, justement parce que l’on meurt de cette mort qui empreint son œuvre, et emblématiquement dans Le Perdu et autres poèmes publié dans la dernière livraison de la revue L’Arsenal. Fidèle, oui, à ses sujets, « aux origines » : « Gloire à l’ancienne cuisine aux soupes / De pommes de terre, au placard ouvert / Sur le peu essentiel de la bouche » (CAESF, p. 47) ; fidèle aux siens, à « l’oncle qui meurt en déportation » (QAAT), à ses sœurs mortes : « maman disait     ta sœur Louisette / est dans mon cœur » ; à son enfance – en guérit-on jamais ? (QAAT) ; fidèle aux évocations de la ruralité de ce Sud-Est (« C’est l’âne de Madame Garnier, c’était / Le dernier braiment du village / Avant les verres jaunes du bar, la soupe, le soir / Qui remuait de longues feuilles râpeuses » CAESF) qu’il n’a guère quitté, où il vit toujours, et qu’illustrent certains titres de ses nombreux ouvrages : Un rien de terre, Dans les fermes, ça fume encore, Dans la fabrique du jardin, Pommeraie comme étable, et qu’il oppose, dans Cité aux entrailles sans fruits, un de ses derniers recueils, à ces villes déshumanisées aux « rue[s] viandeuse[s] », à « La chair vieillarde aux dents perdues », où n’erre « Pas un chien sous les arbres chauds » (CAESF), aux banlieues sinistrées : « Classe ouvrière usée / À terre // Devant les vieux poireaux d’octobre » (CAESF). Passéiste, alors, Migozzi ? Nostalgique, bien plutôt – et je perçois d’ici les sourires goguenards de qui fait la fine bouche devant le regret d’autres temps, d’autres mœurs, oubliant sans doute que toute pure poésie se nourrit du passé (que fait d’autre, parmi tant d’exemples possibles, celle d’un Follain, parfait poète de l’imparfait ?) pour mieux saisir, appréhender, avec son regard propre, notre actualité d’homme – car le temps est un continuum où l’homme évolue, où le corps s’altère pour devenir ce qu’il est aujourd’hui, moins pour se retrouver que pour se perdre dans un autre labyrinthe que dans celui du Minotaure.

 Continuité du temps, oui, que rien n’interrompt dans sa marche inéluctable, où qu’il se porte, quoi qu’il touche du pied, comme la « pallida mors » du vieil Horace : « son jadis / La terre l’a aussi perdu » (LP). C’est ainsi la mort évoquée du frère, ce « perdu », rompu par les maux (« On l’avait pourtant vu dimanche / Parmi ceux qui vieillissent / Parler du corps de la pluie des petites / Douleurs » (LP), que soudain met en abyme, dans l’appartement qu’il faut vider de ses meubles et de sa substance, un chausse-pied « Jadis / Vivant de talons jeunes sous des corps », matérialisation triviale, accrue par son éclat métallique, de l’usage et de l’usure, du passage des années.  Le temps, cette érosion, « Le temps de goudron » (LP) : « et déjà le temps sec / sur son tas de vieillir » (LP), « les visages / qu’on croyait lisses à vie     par erreur » (LP), qui met face à face celui qu’on fut et celui qu’on est, et fait considérer celui que l’on sera bientôt. Celui-là, l’être futur, on peut bien l’envisager, voire le dévisager, sachant que « demain     si seul / on ferait mieux de l’oublier » : « soyons francs […] / avec la chair », ce qui guette, c’est la décrépitude, une forme d’aphasie que manifeste, dans la suite « C’est mon corps   mange » tirée de Le Perdu et autres poèmes, l’éclatement syntaxique d’un vers où, plus qu’ailleurs,  les blancs typographiques miment hésitation, trébuchements de la langue et silence entre deux mots, comme s’ils ne sourdaient plus, les mots, avec la même facilité, comme si leur flux se tarissait en pressentiment du mutisme à venir : « demain     se pourra-t-il encore écrire / sans pourriture verbale » (LP), quand « la terre     on l’aura / dans les os // ou les cendres (LP) », comme le dit le court poème qui clôt l’ensemble, la mort conciliant les inconciliables de la langue et de l’expérience humaine, les eaux, le feu, s’il faut lire, comme je suis tenté de le faire, dans « les os » l’écho de cette source, de cette eau qui certes « va boue » (LP), mais d’où l’on est issu : « j’aurais / voulu renaître dans tes eaux // même dans ton urine » (LP).

 Que reste-il alors, face à la débâcle ? Doit-on désespérer ? Certes, on pourrait se terrer dans sa chair, cesser d’écrire, renouant ainsi avec l’héritage familial : « ancêtres analphabètes     offrez / vos silences de berger // à cet illettré   ce / vieux descendant // qui vit de blancs    entre les mots / de silences paradoxaux » (LP), ayant fait l’amer constat que « dans les mots tout arrive / à disparaître » (LP). Mais il serait lâche de renoncer, alors que tout plaisir, toute consolation, n’ont pas encore cessé de se prodiguer ; autant remâcher, alors, inlassablement ce qui peut demeurer du naufrage, dût la méditation se faire plus fataliste que contemplative, et relever du réalisme crû, comme en témoigne, dans Le Perdu et autres poèmes, toute la suite intitulée « Et l’eau va boue ». Pas d’éternité en perspective : « Un tas de terre, on reste là » (LP) – mieux vaut, d’ailleurs : « si tu reviens pour la résurrection     reviens / seul     et sans toi // qui / pourrait réclamer ton corps // tes pas ont été perdus / tes artères vidangées » (LP). L’heure, certes grave, est au bilan, à la résignation, à la rétrospective : si le corps ne suit plus, s’il subit de plein fouet les atteintes de l’âge et si on en conçoit quelque amertume, se pencher sur sa vie écoulée et présente laisse entrevoir quand même que « vivre aura offert des fruits / partagés dans la chair » ; et demeure « la lueur d’enfance / sous la dernière porte » (LP) – et finalement l’amour, qu’on ose à peine évoquer (pudeur des parenthèses) si « je suis     empoisonne / et     (je t’aime)     désintoxique » (LP).

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 Parmi tous les autres textes de Migozzi, Le Perdu et autres poèmes m’évoque plus particulièrement, avec un souffle désempli d’emphase lyrique et dense d’une imagerie limitée à l’essentiel, le meilleur de notre poésie baroque dans le réalisme le plus brutal de ses hypotyposes : est-on si loin, ici, des derniers poèmes d’un Ronsard, par exemple (« Je n'ai plus que les os, un squelette je semble, Décharné, dénervé, démusclé, dépoulpé, Que le trait de la mort sans pardon a frappé […] »), ou des sonnets d’un Jean de Sponde (« Et quel bien de la Mort ? où la vermine ronge/ Tous ces nerfs, tous ces os ; où l'âme se départ / De cette orde charogne […] » ? Le hasard – ou quelque nécessité ? – a voulu que le texte côtoie, dans la même livraison de L’Arsenal, deux traductions qui lui font écho – mais de voix moins concises, d’une tessiture plus étendue : l’une de Lucain, due à Pierre Troullier (« Les âmes qui vivaient, mouvaient encor leurs membres, / elle mit au tombeau ; malgré sa dette en ans, / La mort forcée les prend » (LA), l’autre, due à Valérie Brantôme, d’extraits de Mattoni per l’altare del fuoco du poète italien contemporain Alessandro Ceni, où est évoqué « l’autel du sol et des moissons / où toujours, tu t’es adressé à des ancêtres incertains / et où tu as cru sentir l’âme des morts / flottant confusément dans un coin sombre de la maison. » S’établit ainsi dans l’ouvrage une sorte de continuité baroque qui administrerait la preuve, s’il en était besoin, que la poésie transcende les époques et les lieux, dans cette atemporalité universelle qui me semble à merveille caractériser celle de Marcel Migozzi – notre semblable, notre frère.

                                                                                               

                                                                                  Lionel-Édouard MARTIN

 

Ouvrages cités :

Marcel Migozzi : Quels âges as-tu ? (abrégé en QAAT), éditions Encres Vives, juillet 2006

Marcel Migozzi : Et si nous revenions sans vieillir ?, éditions Encres Vives, mai 2009

Marcel Migozzi : Cité aux entrailles sans fruits (abrégé en CAESF), éditions Gros textes, 2010

Marcel Migozzi : Le Perdu et autres poèmes (abrégé en LP), revue L’Arsenal, n° 5, mars 2011

Collectif : Revue L’Arsenal, n° 5 (abrégé en LA), mars 2011