Voici donc le second rendez-vous avec l'écrivain Lionel-Édouard Martin dont nous avions annoncé la publication de plusieurs chroniques portant sur la poésie en octobre dernier.

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extremit_sExtrémités, par Jean-Noël Chrisment.
Poèmes, éditions Gallimard, NRF, 2000.

La poésie de Jean-Noël Chrisment ? Élémentaire, mon cher Watson ! Encore faut-il s’entendre sur le terme : cette poésie élémentaire est loin de l’être, et si elle brasse en abondance les éléments – l’air, l’eau, surtout, plus rarement le feu – en un barattage continuel, elle se révèle d’une bien savante et belle complexité. C’est tout l’art d’un certain poème, sans doute, à rebours de celui du roman, que de nous conduire, en peu d’espace et au fil des mots, là où l’on s’attend le moins à être porté, par l’enchaînement des images, et, plus insidieusement, par les vrilles de la longue phrase sinueuse, enveloppante, envoutante, qui nous saisit pupille, papilles, narines – tant elle travaille les sens – pour nous mener au bout, vers la chute qui referme et nous laisse pantois, comme groggy (quelques sonnets, d’ailleurs, sont là pour le clin d’œil, en forme d’explicitation secrète de cet art poétique de l’embrouille dont relèvent la plupart des textes du recueil).

C’est là l’itinéraire que nous propose Chrisment : la route simple, classique en apparence, bien alignée de mètres divers et fréquemment rimés, la route bien sage, mais de fait tournoyante, vertigineuse dans ses dénivellations, riche de paysages pourtant peu variés qui par endroits s’énerve[nt] (p.88), et qui rappelle parfois celle du Goffette d’Éloge d’une cuisine de province. On se croirait immobile, malgré la ronde des brises, malgré la pluie qui tombe, le rythme des saisons : non, on avance, on est guidé de main de maître comme Dante par Virgile vers l’inattendu – lequel nous secoue comme un pommier ou un prunier – d’ailleurs, faut-il croire qu’il s’agit de prunes dans un pommier ? Ah / ah, forcément de prunes creuses / et remplies d’air léger puisque le vent les porte (p.47).

Les éléments, oui : mais l’homme parmi les éléments. Le corps humain, dans Extrémités, est omniprésent dans toutes ses composantes, orteils, pieds, mains, sexe, visages : Le gros orteil, la mort, pareil / Son aspect de visage effacé nous accable (p.49) ; et ce parfois dit sans ambages : Au bout de chaque voix jetée sur le noir vers les autres, / la pourriture des oreilles qui écoutent, cela commence par la peau, la chair et puis // le cartilage, tout l’os, tout l’intérieur (p.61) – Chrisment n’est pas impunément chirurgien de profession, comme le fut, sous d’autres cieux – le poète exerce en Polynésie – son doublement confrère Lorant Gaspar. Tout cela, ces corps et leurs extrémités,  saisi, comme embu, par le plus pur et le plus naturel, la mer rêche et pure (p.80), le bleu du ciel, la branche, la pigne de pin – tout cela qui interagit, qui échange, qui fait fi des limites de l’épiderme, qui prend à rebours les poils, décoiffe, lèche, sensoriel et méditatif : Mais les arbres sentent l’homme, sève et moelle, / sentent le corps de l’homme avec l’ombre dessous / qu’une spirale d’air éparpille en remous (p.14).

On est loin, toutefois, malgré cette ambiance fusionnelle, des Noces à Tipassa de Camus ou de la rêverie au bord du lac de Rousseau : c’est que de ces infusions d’hommes et d’entours, la vie et sa complice la mort ne sont jamais absentes ni bien éloignées : sur l’instant le plus quiet, le plus doux, – on fume, on mange, on boit, on évoque le déjeuner sous un plafond d’oliviers / de Bohème perdant leurs feuilles, s’effritant, / loups grillés au fenouil, vin pâle […]  // et moisissures bleues et grises / des fromages secs sentant la sueur (p.45) – , sur ces instants, donc, de la vie banale, la menace pèse, plane, ainsi que chez le vieil Horace, sans toutefois qu’ici la tension se résolve en un aimable carpe diem. Chez Chrisment, la camarde, la pallida mors, constamment rôde, assiège les êtres qu’elle enveloppe de ses insinuations : on n’est, comme les chats, jamais tranquille, l’invisible est là, qui trouble le visible – L’espace est plein de branches bleues qu’on ne voit pas (p.39), troublant aussi qui dispose de cette faculté toute poétique de perception de ce que d’ordinaire on ne voit ni ne ressent : L’air autour des corps, léger sarcophage, essaie une odeur de poire véreuse, de bois pourri, // venant de l’arbre. C’est la mort // qui plaisante, elle a mis des moulages de / beaux seins fermes dans les branches (p.59).

Une pareille, constante, obsessionnelle centration sur la mort a nécessairement un corollaire : c’est en effet le rôle du poète que de cerner au plus près le quotidien pour tâcher d’y débusquer la Parque  – et nul besoin d’aller bien loin pour la flairer, elle est là qui nous entoure, qui nous effleure (comme d’ailleurs nous entoure la phrase insidieuse, brisée par la versification : et l’on comprend soudain qu’elle nous a piégés dans ses entrelacs, que la phrase de Chrisment, c’est la mort, telle qu’il l’entend et telle qu’elle s’y incarne : Les phrases sont comme des mortes / défigurées au revolver (p.80). Un rien, dès lors, comme chez Guillevic, ou chez Jouve, ou chez Follain, déclenche une méditation : une chaise reflétant la lumière : Ce blanc laqué répercute le soleil droit / au blanc de l’œil. C’est que la femme assise là / n’est qu’une peau très fine, un simple tégument (p. 26) ; une chute des cheveux sur la mer (p. 71) ; un partie de plaisir dans l’herbe, sous la pluie, où, comme des enfants, on s’amuse à brouter le bourgeon : on mâche du laurier / à s’en péter les joues […] Le vent nous attife de feuilles […] Hi hi ce qu’on s’est amusé (p.23). Fausse joie, bien sûr, et courte, même s’il en faut, des joies, et que toute joie est bonne à prendre, mais fausse, si l’évidence est là pour qui sait regarder par-delà les apparences avec ces yeux qui font le résumé de ceux des morts (p.73).

Tout cela pourrait conduire à la grandiloquence – parler de mort, dès qu’on écrit en français, peut convoquer Bossuet et son emphase emperruquée. Il n’en est rien : c’est qu’on est proche, plutôt, d’un Ronsard dans ce qu’il a de plus familier, et qu’on use d’une langue sans apprêt, dégagée de tous les empois de la rhétorique.  On y va d’interjections, d’onomatopées, comme dans la vraie vie – la littérature, comme on sait depuis Proust : la frayeur vibre dans nos cheveux / comme un essaim de bzz, d’abeilles / enfermées dans ces peaux de fruits (p.47), nos ongles pof se détachent / tombent dans l’eau (p. 71) ; fumer des gauloises (p.50) suscite des pff (p.45) à coté de la rime, voire des fffuhhh (p.65). C’est qu’au fond, on est humain, trop humain : certes on assume son bagage de termes techniques : le vent pique une colère décalvante (p.1), L’amour instable [est une] élution des corps dans le bleu / dès le premier arbre quitté (p.58), tel(le) révèle [son] odeur apocrine (p.67), certes on ne rechigne pas, à l’occasion, à faire appel à l’esperluette, à la façon dentelée d’un Jude Stéfan : & les débris d’amour et l’ordre / blanc de l’exil & les aubaines / qu’un ciel serein repeint aux yeux accorde (p.64). Mais ces préciosités (qu’on peut d’ailleurs mettre en regard avec celles, dans un tout autre contexte, des poètes de la Pléiade) sont amplement compensées par le recours à de ces termes où s’exprime l’humanité dans sa plus grande crudité : les figues deviennent des couilles défuntes (p.43), on apprend qu’un pet d’insecte sans mal peut luxer l’espace (p.10), on se soulage d’une envie pressante sur le tronc d’un mélèze et au bout de la pluie, sur les pierres / s’en va l’urine (p.13).
C’est ce mélange de tons qui fait la vie, et qui la recrée telle qu’elle est, sous toutes ses facettes, même les plus triviales. Et dieu, qu’il aime la vie, le poète, qu’on le sent d’autant plus épicurien qu’il sait que la mort indécise nous rend / à notre maintien d’hommes / fermes, qui ont eu chaud, la langue mal ajustée contre les dents (p.45).

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Faut-il dire qu’avec Extrémités, Jean-Noël Chrisment a signé un très beau livre, foisonnant d’humanité simple, et jubilatoire malgré la gravité, souvent, des sujets développés comme en sourdine, sans l’air d’y vouloir toucher ? D’autant plus beau, peut-être, et plus troublant, qu’il s’est révélé prophétique, et que les thèmes ici traités vont trouver, en 2007, un écho plus lourd et plus poignant dans Pollen, recueil consacré à la mort du frère, et dont le premier poème assure, autant qu’il assume, on le sent bien, une continuité avec le texte de 2000 : Il n’y a pas de bord, / de limite, au chagrin, / où l’effet de la mort / sur l’homme prenne fin. // À travers les levées / de pollen, de poussière, / il déplie chaque pied / devant l’autre par terre (Pollen, p. 13).

Lionel-Édouard Martin