À l'occasion de la sortie de son ouvrage La Vieille au buisson de roses aux éditions Le Vampire Actif et de Litanies des Bulles, ensemble de poèmes illustrés par des encres de Marc Bergère chez Soc et Foc, Lionel-Édouard Martin, un auteur que nous apprécions tout particulièrement, a accepté de collaborer aux pages du Vampire ré'actif en proposant de s'exprimer régulièrement sur l'œuvre de poètes qui lui sont proches par les thèmes déployés et/ou la fabrique de l'écriture. Un rendez-vous pris, donc, pour un voyage dans et avec la poésie, la vraie, conduit par un écrivain de grand talent.

Desmodus 1er et Irma Vep


V_ronique_gentilDépendances de l’ombre, par Véronique Gentil
Poèmes, éditions Pierre Mainard, 2008


   Devant la mort, toute effusion lyrique est vaine. Véronique Gentil le dit d’emblée, en une formule quasi antithétique où l’azur, ce spectre d’infini hantant un Mallarmé – l’azur, prosaïquement, s’ébranle (p.14). Ce rejet du lyrisme, de ce qu’il respire d’immatériel, ouvre d’horizon vaste, porte de spiritualité, le poète l’assumera de nouveau quelques pages plus loin, de façon plus explicite encore : j’abrase, nous assure-t-il, des chants lyriques (p.24). Peut-il en aller autrement ? Par le thème qu’il traite – la mort de la mère et le poids du deuil –, Dépendances de l’ombre met à cru le langage, et l’enracine dans un terroir sans fioritures, extrêmement réaliste, voire naturaliste, où les gestes quotidiens pétrissent, embrassent toutes matières, et surtout les moins nobles : Maintenant ma main rencontre bien des choses, elle fouille sans vergogne la panse du lièvre juste tué, le cul et le sang du coq. / La bave des vieux fruits ne la surprend pas. (p.21) ; Il y a toujours la terre qui sent la terre et encrasse les ongles et remplit les ridules de la main. (p.14) ; Je me nourris des substances du corps automnal […]. Mes germes sont nés de quelque putréfaction et d’une terre durcie par le gel. (p.10)

   Pourtant, cette réalité la plus commune, celle qu’on palpe, celle qu’on voit, qu’on respire, dans l’accomplissement des tâches les plus obstinées comme les plus ordinaires, cette réalité se révèle impuissante à susciter l’oubli. Quoi que l’on accomplisse, où qu’on porte ses yeux, quelque odeur, quelque son que l’on perçoive, la mort – la morte – impose partout ses calques, plaque son masque sur le sensible. C’est qu’on est porteur, quoi qu’on en veuille, d’une lourde interrogation : Es-tu encore vivante de cette vie qui s’attache aux arbres (racines rebelles), de cette vie qu’aucun mot ne gâte ? (p.16). Dès lors, tout cet entourage est investi de la présence, il est impossible d’y échapper: Tes lèvres lasses suffisent pour troubler le réel et pour vider la place et pour anéantir la signature des oiseaux. (p.29) ; L’arbre seul sur la place est trop en moi, la feuille tombée à terre (sa chair grisâtre de noyé) (p.13). Il ne peut y avoir de paysage naïvement immédiat – et Véronique Gentil n’est pas impunément peintre et poète, les éléments de son écrit sont essentiellement visuels – : le regard qu’on y pose en modifie le caractère, le fausse, l’embue de mort dès qu’on s’y projette, remontant, si nécessaire, aux origines : Ainsi l’enfance / son extension dans un paysage / la paille d’une chaise, / l’enfance semblable aux morts qu’on cherche près / dans ce qu’ils ont touché et vu /et qu’on ne trouve pas (p.41).

   Comment, alors, dire ce monde que voile l’œil mouillé par la disparition ? Telle est l’interrogation première, à laquelle l’auteur, de prime abord, ne sait répondre : J’ignore ce que je vais écrire. Je m’attends à attendre, au vide, aux appels décharnés, incessants d’une épreuve. Je m’attends au pire car je sais ce que vaut un commencement sans l’endurance (p.13). Progressivement, la réponse va pourtant se faire jour : il s’agira de mettre en mots ce flou, de se laisser guider par une esthétique du vague, où les choses les plus humbles réverbèrent l’absence et dénouent les souvenirs. Cette « méthode » qui va, tout au long du texte, user de sa palette impressionniste – en prenant parfois du recul pour esquisser quelques éléments d’une théorie –, trouve à la fin du recueil son assise (à l’écho des proses courtes, ponctuées d’hiatus, du prologue : En sa mort j’ai puisé. (p.11) : elle ne s’établit pas véritablement sur un projet d’écriture, mais bien plutôt sur une errance dans l’estompe : Je ne voulais rien raconter. Juste soulever des berges et des poussières. Agiter quelques ailes d’insectes – même si le poète atténue, tout de suite après, la portée de son propos, concédant avoir voulu faire qu’un chant monte de la terre sans monotonie (p.40).

   Cette quête du passé, fondement du recueil, et quasi proustienne, s’appuie nécessairement sur la mémoire. Pourtant, nous confie l’auteur, Ma mémoire est perdue. (p.30) Ce n’est qu’un faux semblant, ou un moment de doute, d’accablement : elle rejaillit, la mémoire, avec constance, sans souci d’ordre, par vagues d’images : Je me souviens des choses inutiles, cette cuisine comme un orchestre, fonte noire sur le feu, torchon de lin, un gant (p.39) ; Quand monte le silence de la nuit / quand le silence de la nuit se dépose sur mes tempes comme un fruit frais […] / m’arrivent les verts francs d’un jardin de montagne […] (p.36). C’est ce jardin de montagne qu’il convient de ranimer, ce jardin de l’enfance – il s’évoque, d’ailleurs, par bribes, par lambeaux de scènes : Cette grande maison (quelque chose de colonial) où tout semble arrêté le soir, l’orvet lové sur la pierre comme un collier mou, les petites faunes au fond des fleurs (p.37)– ce jardin de l’enfance ou cette autre demeure, urbaine, celle-là : J’ai peur du haut étage, je ne me penche pas mais le ciel tourne avec le soleil, le dimanche. Sur la nappe un plat fendillé et le cristal de Baccarat (p.31). Alors, au gré d’un souvenir, on revoit, on re-sent, on réentend : Des rêves s’ouvrent sur des blancs, des corridors pleins d’une odeur de sang sec (p.30) ; Le son tout près, / ta voix qui va et vient dans la pénombre. / Que nous / Il y a l’oral filandreux des hommes à côté qui rient contre moi. La colère me visite (p.32).

   Sur ces paysages sensoriels, remémorés, faits de détails le plus souvent infimes, se dessine un portrait, presque jamais physique, ici encore flou, très incomplet, de la morte, de la mère alors vivante : De toi il ne me reste qu’une poignée d’images encorsetées qui bruissent au printemps de volonté et de détresse (p.25) ; Je te vois telle à contrejour aller, à peine humaine (p.30). Elle est là, avec [ses] perles venues du manteau des huîtres [qui] cernent [son] col noir (p.33), qui [s’]impose l’austérité des vieilles (p.38). Mais cette résurrection par les faits, par les attitudes, n’étanche pas le désir du poète, qui s’interroge avec quelque gravité : Qui as-tu été ? Avant. Lorsque la mort était encore une question. (p.29) ? En effet : qui était cette femme sans joie la lumière tordue par la vague (p.34) ? Un faisceau de fulgurances la montre en sa faiblesse, en sa tristesse : Dans tes yeux on saisit un vague, il affecte la joie et l’élan, il affecte la rotondité de la nuit qui arrive, la corde tendue de l’horizon (p.26) ; Tu es l’ombre accolée à l’ombre (p.25) ; Sous le soleil matinal tu me sembles fragile comme ces tours frêles de cageots qu’un doigt peut renverser (p.27). C’est à partir de tels indices que l’on va tâcher de reconstruire le tu, indépendamment de toute cohérence : Ce qu’il m’aura fallu pour t’incarner un peu, je ne le sais pas. Mes mots ont pendillé entre des lieux et des figures. Et tout accent chronologique était intenable (p.39), et sur la base du presque rien, fil conducteur de tout le texte : Le peu qu’il faut pour évoquer les morts / le bouillon des brindilles / la neige / les ornements d’une assiette bleue (p.40).

   De cette manière, progressivement se rassérène le cœur. De cette manière, au terme du livre, nous dit Véronique Gentil, dans une poignante, forte métaphore organique, Le placenta du ciel ruisselle / ce jour / ma vie heureuse (p.46). De cette manière peut s’accomplir le travail de deuil, dès qu’est révélée cette certitude, et qu’on l’admet : Maintenant tu dors dans le bouillon des flaques, la foule fade et j’évite la chair (p.39). C’est alors qu’on peut enfin sereinement s’exclamer Adieu mère (p.45) : quand on sait qu’Il faut garder en soi ce qui mène au ver et ce qui mène à l’oiseau. (p.44). Le très beau poème qui clôt le recueil conclut à l’apaisement, à la libération, l’écriture ayant mené à bien la catharsis : Je respire dans les douves asséchées d’un rêve et la légèreté fait croître ma joie. / Je ne demande rien. J’ai trouvé le sol où je veux vivre. / Des bêtes m’entourent / quand je m’assois dehors sous le ciel bleu (p.46).

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  Dépendances de l’ombre est d’évidence un recueil très accompli. Le terme de recueil, d’ailleurs, ne convient peut-être pas : sa composition fait du livre un itinéraire dans un espace de vie, ponctué d’étapes, enclos, au début et vers la fin, de proses courtes comme pour en délimiter la géographie. À l’incohérence du surgissement des souvenirs s’oppose la cohérence de l’œuvre saisie dans sa globalité, et celle d’un style d’une originalité certaine, à la fois réaliste, âpre, sobre mais sans sécheresse, dépourvu de cet hermétisme si fréquent en poésie contemporaine, d’une grande sensibilité, et d’où, tant s’en faut, la pensée n’est pas exclue. On peut voir dans cette citation l’expression de ce que l’on ressent à la lecture de ce texte magnifique et comme l’abrégé de l’esthétique qu’il manifeste : Je pense à toi et aux fontaines, à cette cour qu’on traversait en peu de mots entre les immeubles, blanche dans la lumière et la chaleur comme une place de sel. Nos bouches étaient pleines de gravier (p.20). C’est le critique, bien sûr, qui souligne.

Lionel-Édouard Martin