rajahs_blancsIl y a quelques jours, un article de Desmodus nous transportait au travers de régions alanguies dans des écrins de  mer. Des espaces fantasmatiques perdus au milieu d'infinis, sauvages et merveilleux qui ont souvent broyé dans le réel, comme dans la fiction, bien des destinées.
Mais les îles ne sont pas que de terre. Elle peuvent se modeler de mots, d'encre et d'ancre aussi, par l'attache qu'elles chevillent à nos âmes de lecteurs. Il est toujours tout à fait étonnant et réjouissant de ressentir cette singularité lorsqu'il est question des écrits de Gabrielle Wittkop.

La grande harpie est partie rejoindre un territoire inconnu de tous, un 22 décembre d'il y a 7 ans. Orphelins que nous sommes, nous n'avons de cesse depuis, de la chercher à travers les entrelacs musicaux et poétiques de ses phrases.

Avec Les Rajahs blancs, roman publié d'abord une première fois en 1986 et réédité depuis mai dernier chez Verticales, l'auteure a laissé à la postérité un roman à l'univers en apparence isolé du reste de son œuvre, prenant pour cadre l'île de Bornéo. Saga familiale, fresque historique couvrant un siècle de colonialisme britannique en Asie du Sud-Est, le texte semble, dans sa construction assez classique et le sujet plutôt sage. Cependant, le trait wittkoppien jaillit à chaque coin de page, le cynisme sourd, la poésie surgit là où on ne l'attend guère. C'est dans la démesure des hommes, qu'ils soient du côté des colonisateurs ou des indigènes, que la plume de l'écrivain laisse se déchaîner ce qu'elle possède de plus beau. Tel ce passage qui évoque une attaque de pirates...

Un silence régna quelques instants. On n'entendait que le bruit des eaux. Puis soudain, un chœur sauvage éclata dans l'ombre, entonné par des milliers de voix. C'était comme un long cri de défi, énorme, viscéral, qui montait et descendait porté par le vent. Il semblait naître de la mer, naître de la nuit, venir des profondeurs abyssales et tomber de la voûte céleste, il entrait dans l'oreille et la bouche et le sang de ceux qui l'entendaient, se répandait sur eux comme une eau. Alors, la lune sortant d'un gros banc de nuées, on vit une ligne sombre qui, venant de la mer, avançait vers le fleuve, une ondoyante chenille qui semblait danser au rythme du chant, et sur l'échine de laquelle le reflet d'une lance ou l'éclat d'un bouclier allumait parfois une paillette. (p. 145)

To be continued...

Irma Vep