hydre1000t_tesL’Hydre aux mille têtes. L’histoire cachée de l’atlantique révolutionnaire.
Marcus Rediker et Peter Linebaugh
Éditions Amsterdam, 2008
Traduit de l’anglais par Christophe Jacquet et Hélène Quiniou.

L’histoire de la mondialisation économique, qui aboutit au capitalisme triomphant, a toujours été pensée et écrite du point de vue des nouveaux conquérants, à la manière, par exemple d’Howard Zinn et de son Histoire populaire des Etats-Unis d’Amérique.
Cette narration « inéluctable » est bien entendue tendancieuse et au mieux oublie des pans entiers de l’histoire, au pire, falsifie volontairement la réalité.
Telle est la vertu de cet ouvrage enfin disponible en français, dans une traduction rigoureuse de Christophe Jaquet et Hélène Quiniou.
Acclamé par la critique à sa sortie aux Etats-Unis en 2001, L'hydre aux mille têtes retrace l’histoire atlantique de l’avènement du capitalisme et de l’économie globale moderne, à travers l’évocation du « prolétariat atlantique » qu’ont été les acteurs invisibles de cette épopée, les criminels et innocents déportés de force, les libres esprits, les réfugiés politiques ou religieux, les travailleurs pauvres chassés de leurs terres, les soldats déserteurs, les marins, les esclaves africains, les pirates et autres forbans.
Pour décrire cette opposition radicale, ces deux mouvements contradictoires et pourtant convergents, les architectes de l’économie atlantique et de l’expansion coloniale (allant du XVIème jusqu’à l’industrialisation des métropoles au début du XIXème siècle par des princes, prélats, bourgeois et colons esclavagistes) évoquent deux figures de la mythologie grecque.
D’une part Hercule, symbole de la force et de la constance, de la pérennité de « l’ordre social », du dynamisme des nouveaux conquérants, unificateurs des territoires découverts et conquis et des populations coloniales et colonisées. « Les travaux d’Hercule représentaient l’expansion économique : le défrichement des champs, le drainage des marais, le développement de l’agriculture, mais aussi la domestication des animaux d’élevage, l’instauration du commerce et l’introduction de la technique. Les souverains faisaient reproduire le portrait d’Hercule sur les sceaux et la monnaie, sur les illustrations, les sculptures et les palais ainsi que sur les arcs  de triomphe ; dans la famille royale anglaise, aussi bien Guillaume III que Georges Ier ou que le fils de Georges II, le « boucher de Culloden », s’identifièrent à Hercule .En 1776, John Adams proposa pour sa part de faire du « Jugement d’Hercule » le sceau des nouveaux États-Unis d’Amérique. Hercule représentait le progrès : Giambattista Vico, le philosophe napolitain, l’utilisa pour développer sa théorie stadiale de l’histoire, tandis que Francis Bacon, philosophe et homme politique, l’invoqua pour promouvoir la science moderne et suggérer le caractère quasi divin du capitalisme. » (p.12)
D’autre part l’Hydre de Lerne, son antithèse symbolique, agent du désordre et de la sédition, fomentateur de révoltes voire de révolutions, pourchassée, torturée, suppliciée, massacrée, mais jamais abattue, aux têtes toujours renaissantes, porteuses des idées humanistes du siècle des Lumières, accompagnant les mouvements d’émancipation, inspirant les textes des droits de  l’Homme, s’en revendiquant souvent.
« Le second des travaux d’Hercule consistait à éliminer l’Hydre venimeuse de Lerne. La créature engendrée par Typhon (une tempête, un ouragan) et Echidna (mi-femme, mi-serpent), était issue d’une engeance de monstres parmi lesquels se trouvaient Cerbère, le chien à trois têtes, Chimère, la chèvre à tête de lion et à queue de serpent, Géryon, le géant à trois corps et le Sphinx, la femme au corps de lion. Quand Hercule trancha l’une des têtes de l’Hydre, deux autres surgirent à sa place.  Avec l’aide de son neveu Lolaos, il vint à bout du monstre en coupant sa tête centrale et en cautérisant les autres moignons avec un brandon. Il trempa alors ses flèches dans le fiel de la bête morte, donnant ainsi à ses projectiles un pouvoir fatal qui lui permit d’achever ses travaux. » (p. 12 et 13)
Les auteurs affirment dès l’introduction que leur « livre regarde par "en bas". [ils ont] tenté de reconstituer une part de l’histoire perdue de cette classe multi-ethnique qui fut indispensable à l’évènement du capitalisme et de l’économie moderne mondialisée. L’invisibilité historique de la plupart des sujets de ce livre s’explique largement par la répression qui les a ordinairement frappés : la violence du bûcher, du billot, de la potence et des fers d’une cale de navire ; elle s’explique aussi par la violence de l’abstraction qui domine l’écriture de l’histoire, la dureté de l’histoire longtemps prisonnière de l’Etat-nation, qui reste le schéma d’analyse non interrogé de la  plupart des enquêtes.  Ce livre s’intéresse aux connexions qui ont été, à travers les siècles, généralement niées, ignorées, ou simplement inaperçues, mais qui pourtant ont profondément façonné l’histoire du monde dans lequel tous nous vivons et mourons. » (p.17)

En 1571, J.J. Mauricius, ex-gouverneur du Suriname, rentre en Hollande où il rédige des mémoires poétiques dans lesquelles il évoque sa défaite face aux Samaraka, un groupe d’anciens esclaves qui s’étaient échappés des plantations et avaient établi des communautés marron dans la jungle profonde, et qui depuis défendaient leur liberté contre d’incessantes expéditions militaires destinées à les ramener à l’esclavage :
« Là vous combattez en aveugle un ennemi invisible
Qui vous tire comme canards dans les marais
Même une armée de dix mille hommes rassemblés, munie
Du courage et de la stratégie de César et d’Eugène,
Trouverait son travail taillé en pièces, détruisant l’expansion (d’une Hydre)
Que même Alcide (Hercule) eut cherché à fuir. »
(p.13 et 14)
Cet ouvrage passionnant de bout en bout permet de rendre enfin justice à ces femmes et à ces hommes métissés, multilingues, solidaires dans l’émeute et dans l’insurrection, dans le refus de l’injustice et de l’infamie, jetant les bases de l’histoire du peuple, de ses révoltes et de ses échecs, de ses combats et de ses espoirs.
De chapitre en chapitre nous découvrons des aventures humaines qui, sur plus de deux siècles, signèrent l’histoire de cette conquête atlantique. La première de ces aventures est celle des naufragés du Sea-Venture qui, débarquant sur un étrange rivage, « un endroit longtemps appelé par les marins "’l'île du diable ", une île enchantée infestée de démons et de monstres, un cimetière sinistre de navires européens. En réalité « comme les naufragés ne tardèrent pas à le découvrir, les Bermudes contredisaient nettement leur réputation. L’île s’avéra une terre édénique de printemps perpétuel et de nourriture abondante, l’endroit le plus fertile, le plus sain et le plus agréable qu’ils aient jamais connu ». Les apprentis colons se régalaient des cochons noirs qui s’aventuraient trop près du rivage (lesquels s’étaient multipliés après le naufrage d’un navire espagnol quelques années plus tôt), de poissons (mérous, poissons perroquets, vivaneaux rouges) qu’on pouvait attraper à la main ou avec un bâton muni d’un clou tordu, d’oiseaux qui se posaient sur le bras ou sur l’épaule, de tortues gigantesques capables de nourrir cinquante personnes et d’une profusion de fruits savoureux. A la grande déception  des représentants de la  Virginia Company, les Bermudes firent oublier complètement ou enlevèrent le désir à bon nombre de jamais repartir, tant ils vivaient dans l’abondance, la tranquillité et le bien-être. Une fois que les gens du peuple eurent découvert la terre d’abondance,  ils commencèrent à « prendre des dispositions pour s’installer de manière définitive ». Ils se retrouvaient bien « plus heureux et joyeux dans un monde  meilleur, après tout » (p.23)
Aussi n’est-il pas étonnant que bon nombre d’entre eux ne souhaitent pas rejoindre la Virginie, leur terre de destination mais préfèrent plutôt s’établir librement sur cette île des Bermudes et «bâtir un petit Commonwealth (…) selon une  régence fraternelle.» (p. 27)
« Le naufrage du Sea-Venture et les intrigues qui se nouèrent parmi les naufragés rebelles rendent compte des principaux motifs de l’histoire de l’atlantique précoce. Ces événements ne fournissent pas les ingrédients pour une histoire de la grandeur et de la gloire maritimes de l’Angleterre, ni du combat héroïque pour la liberté religieuse, même si les marins et les radicaux religieux eurent un rôle essentiel à jouer. Il s’agit plutôt d’une histoire des origines du capitalisme et de la colonisation, du commerce mondial et de la construction d’empires. C’est aussi nécessairement l’histoire du déracinement et du déplacement des populations, de la fabrication et du déploiement transatlantique de « mains ». C’est l’histoire de l’exploitation et de la résistance à l’exploitation, de la façon dont la « sueur du corps » fut dépensée. C’est l’histoire de la coopération entre différentes sortes de personnes en vue de défendre des objectifs de profit et de survie pourtant très différents. Et c’est l’histoire des modes de vie alternatifs et de l’usage officiel de la violence et de la terreur pour les soumettre ou les détruire, pour vaincre l’attachement populaire à  la liberté et à la pleine jouissance des sens » (p. 28)

Cette histoire qui débute le livre est ainsi emblématique « de l’avènement du capitalisme et d’une nouvelle époque humaine » (p. 29)

Car, à l’origine de ces départs forcés vers les côtes de la Virginie, il y a la mise en œuvre de la politique inique de l’expropriation qui sévit au début du XVIème siècle en Angleterre et dont Thomas More dénonce le processus par une satire dans son œuvre écrite en 1516, L’Utopie, dans laquelle une autre île imaginaire lui permet d’inventer un monde idéal…  Cette expropriation créait une masse oisive de miséreux disponibles, porteurs pourtant d’une mémoire vivante et d’habitudes communautaires d’agriculture en champs ouverts, le « commoning ». Ces habitudes se retrouveront dans bon nombre de tentatives de création de « républiques autonomes », de républiques libres » au cours de cette épopée sanglantes.
De même, de ces situations désespérées, de ces déracinements forcés, de ces traitements inhumains, naquirent des réflexes de coopération, d’abord entre les marins puis, finalement, entre tous les passagers, illustrés notamment lors de l’épisode de la tempête pour le Sea-Venture.  Ces coopérations, ces solidarités acquises dans la lutte contre les éléments naturels, se retrouvent tout naturellement dans la résistance, comme évoquée par exemple dans La tempête  de William Shakespeare.
Bien sûr, malgré les inévitables « nivellement » de classes durant la tempête, quand chacun lutte pour sa survie au côté des autres et que les marins se révèlent alors les plus aptes à faire face aux dangers, devenant bien supérieurs aux nobles et aux bourgeois, ces derniers, une fois le danger passé, tentent de retrouver leur autorité… Même s’ils y parviennent par la force, la contrainte et la violence, rien n’est plus désormais comme avant. Et ceux de la Sea-Venture, précédent les innombrables mutins, hommes libres et autres insoumis, semèrent les graines de la révolte, de la quête de la justice, de l’appel de la liberté.

Les chapitres de L'Hydre aux mille têtes sont autant d’invitation à découvrir et suivre quelques destins exceptionnels qui ont été les acteurs magistraux d’épisodes émouvants de l’aventure atlantique.
-    Les naufragés du Sea-Venture
-    Coupeurs de bois et puiseurs d’eau ou la révolte de 1641 à Londres
-    Une servante moricaude nommée Francis
-    La divergence des débats de Putney (un projet de démocratie parlementaire en 1647) et les révoltes de Naples en 1647 ; de Londres en 1649 ; d’Irlande entre 1649 et 1651 ; de la Barbade, 1649 ; du Fleuve Gambie en 1652 ; de Londres à nouveau en 1659 et 1660 ; de Virginie de 1663 et 1676.
-    L’hydrarchie : les marins, les pirates et l’Etat maritime
-    Les parias des nations de la terre ou les révoltes de New-York et des Caraïbes
-    Un équipage bigarré dans la Révolution américaine
-    La conspiration d’Edward et Catherine Despard ou la république rêvée entre l’Irlande et l’Angleterre à la toute fin du XIXème siècle
-    Robert Wedderburn et le jubilé atlantique et la préparation de l’abolition d el’esclavage
-    Tigre ! Tigre ! des cris de rages et d’espoir

Cet ouvrage magnifique se termine par l’évocation de plusieurs figures « amis de la race humaine » auxquels nous empruntons les citations de la fin :
Constantin-François de Volney, qui, en 1791, en pleine Révolution Française,  publie les Ruines, ou Méditations sur les révolutions des empires, et met dans un passage en dialogue le « peuple » et la « classe privilégiée » :

« Le peuple : Et de quel travail viviez-vous dans notre société,
   Les privilégiés : Nous ne sommes pas faits pour travailler.
   Le peuple : Comment avez-vous donc acquis tant de richesses ?
   Les privilégiés : En prenant le soin de vous gouverner.
   Le peuple : Quoi ! Voilà ce que vous appelez gouverner ? Nous fatiguons, et vous jouissez ! Nous     produisons, et vous dissipez ! Les richesses viennent de nous, et vous les absorbez, et vous appelez cela gouverner ! Classe privilégiée, corps distinct qui nous êtes étranger, formez votre nation et voyons comment vous subsisterez.
La classe privilégiée envoie ses juristes, ses soldats et ses prêtres, chacun faisant valoir ses arguments propres devant le peuple, sans qu’aucun n’enlève l’adhésion. Elle joue alors la carte raciale : « nous sommes des hommes d’une autre race (…) Ne sommes-nous pas la race noble et pure des conquérants de cet empire ? » Mais le peuple, qui a étudié la généalogie historique des privilégiés éclate de rire. Pour finir, la classe privilégiée doit se résigner : « nous sommes perdus ; la multitude est éclairée »
. (p. 504 et 505)

Thomas Hardy et sa femme Lydia, étaient des activistes de l’abolitionisme. Thomas expliquait que « son cœur avait toujours rayonné de l’amour de la liberté, et se mortifiait des souffrances de ses semblables ». « C’est une nécessité absolue que de nous unir et de nous accorder sur le fait que nos convictions et notre détermination doivent se concentrer sur un point, qui est de faire rétablir les droits de l’Homme en particulier dans cette nation, mais que notre conception des droits de l’Homme ne se borne pas aux frontières de cette petite île (les Caraïbes), mais s’étend à la race humaine entière, Noirs et Blancs, puissants et faibles, riches et pauvres. »
Enfin Henry Redhead York, lors de son procès pour avoir prononcé un discours contre l’esclavage à l'occasion d’un grand rassemblement à Sheffield au printemps 1794 : «  Plus vous sacrifiez, plus vous faites des martyrs, plus nombreux seront les fils de la liberté. Ils se multiplieront comme l’Hydre, et crieront vengeance de vos têtes » (p.504)

Desmodus 1er