01 novembre 2009
Hemlock ou les poisons : une subjugante trinité du double. Suite et fin...
En mai dernier, je proposai la première partie d'une approche de Hemlock, un roman magistral de Gabrielle Wittkop qui n'a pour l'instant pas encore été réédité. Après quelques mois passés à agir pour un Vampire Actif restructuré et pendant lesquels j'ai aussi investi le Cabinet de Curiosités d'Eric Poindron; failli rencontrer des barbastrelles protégées; découvert des oeuvres de Fred Deux et des clichés originaux de Joel-Peter Witkin dans un Centre d'Art Contemporain au fin fond de la Haute-Marne; fait la connaissance du Fulgore porte-lanterne d'Antonio Werli après avoir salué La Femelle du Requin; été immergée dans une abondante quantité d'images subversives; rencontré le passionnant Romain Verger grâce à Edwood; passé deux heures à respirer le même air qu'Isabella Rosselini; trotté à côté de Terry Gilliam une semaine plus tard; arraché du papier peint tout en n'oubliant pas de dévorer des livres, je me suis dit qu'il était tout de même temps que je réinvestisse mes quartiers par ici. Voici donc la seconde partie de Hemlock ou les poisons: une subjugante trinité du double dédiée tout spécialement à Nikola qui a fait preuve d'une patience hors du commun durant tout ce temps...
***
"Immer wirst du bei mir sein, immer, immer, immer..."
D’autres réminiscences sont convoquées dans le roman de Gabrielle Wittkop, qui fonctionnent comme autant de diaprures sous lesquelles se laissent deviner une espèce d’inconscient du récit, des strates textuelles insoupçonnées dans lesquelles on se surprend à circuler.
Le Dit des trois morts et des trois vifs, est une légende du Moyen-âge dont l’argument a servi à la composition de six poèmes entre la seconde moitié du XIIIe siècle et la première du XIVe siècle. Ces récits poétiques, très semblables en termes de contenu, relatent à chaque fois la rencontre inopinée entre de fiers cavaliers aisés et trois morts. Ces derniers évoquent toute la superfluité de leur richesse et leur puissance passées face à la Camarde. Les trois protagonistes en vie, sidérés par les propos entendus, s’enfuient alors, ne pouvant supporter de telles révélations. Dans un seul des six poèmes, Li dis des trois mortes et des trois vives, les personnages sont de sexe féminin. Il est troublant de constater que les empoisonneuses de Gabrielle Wittkop, elles aussi au nombre de trois et issues de classe sociale élevée, renvoient l’image exactement inversée des caractères du récit. En effet, lors de l’épisode de la rencontre fortuite avec des personnages-devins (porteurs chacun d’une symbolique forte : celle de la maîtrise du temps et, partant, de la mort), ce sont eux qui, épouvantés par l’ombre de grande Faucheuse perçue dans l’avenir de chacune des femmes, rejettent, en se terrant dans le mutisme, le secret des funestes destinées entr’aperçues : Label, l’astrologue se tait au moment de livrer l’horoscope de Béatrice, les Bohémiennes sur le Pont-Neuf à Paris écartent avec brusquerie la main de Marie-Madeleine et le chiromancien au Port d’El-Saïd, disparaît, comme effaré, sans rien dire et sans demander d’argent à Augusta.
Cette Danse Macabre trouve une
incarnation dans une illustration découverte par Marie-Madeleine à l’intérieur
de la petite chapelle abandonnée du domaine de Picpus. Une vision qui ne la
quittera plus et qu’elle retrouvera figurée dans les bals donnés au domaine
d’Offémont auquel elle assiste. Béatrice, quant à elle, en découvre une
représentation à moitié effacée au domaine de
L’apogée de sa manifestation est atteint
avec un épisode qui dépeint une extraordinaire scène de Carnaval. Il n’est pas inutile de rappeler ici
l’étymologie très parlante du terme, carne levare, qui signifie littéralement ôter la viande, pour saisir toute la saveur moribonde du passage :
Enfin avec Augusta, protagoniste de la troisième partie, une bascule
se produit dans la perception de la sarabande : le personnage devient une
des composantes du tableau : elle porte des souliers « pour danser

Maitre de Philippe de Gueldre,
Un transi entraînant la femme du chevalier,
extrait de La Danse macabre des femmes de Martial d'Auvergne
DANSE MACABRE
in Les Fleurs du Mal (1857)
Avec son gros bouquet, son mouchoir et ses gants,
Elle a la nonchalance et la désinvolture
D’une coquette maigre aux airs extravagants.
Vit-on jamais au bal
une taille plus mince ?
Sa robe exagérée, en
sa royale ampleur,
S’écroule abondamment sur un pied sec que pince
Un soulier pomponné, joli comme une fleur.
La ruche qui se joue
au bord des clavicules,
Comme un ruisseau
lascif qui se frotte au rocher,
Défend pudiquement
des lazzi ridicules
Les funèbres appas qu’elle tient à cacher.
Ses yeux profonds
sont faits de vide et de ténèbres,
Et son crâne, de fleurs artistement coiffé,
Oscille mollement sur ses frêles vertèbres.
O charme d’un néant follement attifé.
Qui ne comprennent pas, amants ivres de chair,
L’élégance sans nom de l’humaine armature.
Tu réponds, grand squelette, à mon goût le plus cher !
La fête de la vie ? ou quelque vieux désir,
Eperonnant encor ta vivante carcasse,
Te pousse-t-il, crédule, au sabbat du Plaisir ?
Espères-tu chasser ton cauchemar moqueur,
Et viens-tu demander
au torrent des orgies
De rafraîchir l’enfer allumé dans ton cœur ?
Inépuisable puits de
sottise et de fautes !
De l’antique douleur éternel alambic !
A travers le treillis recourbé de tes côtes
Je vois, errant encor, l’insatiable aspic.
Pour dire vrai, je
crains que ta coquetterie
Ne trouve pas un prix digne de ses efforts ;
Qui, de ces cœurs mortels, entend la raillerie ?
Les charmes de l’horreur n’enivrent que les forts !
Le gouffre de tes
yeux, plein d’horribles pensées,
Exhale le vertige, et les danseurs prudents
Ne contempleront pas sans d’amères nausées
Le sourire éternel de tes trente-deux dents.
Pourtant, qui n’a
serré dans ses bras un squelette,
Et qui ne s’est nourri des choses du tombeau ?
Qu’importe le parfum, l’habit ou la toilette ?
Qui fait le dégoûté montre qu’il se croit beau.
Bayardère sans nez,
irrésistible gouge,
Dis donc à ces danseurs qui font les offusqués :
« Fiers mignons, malgré l’art des poudres et du rouge,
Vous sentez tous la mort ! O squelettes musqués,
Antinoüs flétris,
dandys à face glabre,
Cadavres vernissés, lovelaces chenus,
Le branle universel de la danse macabre
Vous entraîne en des lieux qui ne sont pas connus !
Des quais froids de
Le troupeau mortel saute et se pâme, sans voir
Dans un trou du plafond la trompette de l’Ange
Sinistrement béante ainsi qu’un tromblon noir.
En tout climat, sous tout soleil, la Mort t'admire
En tes contorsions, risible Humanité,
Et souvent, comme toi, se parfumant de myrrhe,
Mêle son ironie à ton insanité.

Fragment de la Danse macabre de Bernt Notke pour Rīga
aujourd'hui dans l'ancienne église Saint-Nicolas de Tallinn.
***
Une dernière influence littéraire est à relever dans le roman, tout aussi prégnante et qui affleure au-dessus des nappes de brouillards qui suintent de l’écriture de Gabrielle Wittkop. Elle s’approche et fuit dans le même mouvement mais affirme sa présence, et marche en sourdine sous la chair des mots du texte… L’évocation des poisons, de l’arsenic surtout, met inévitablement en lumière l’empreinte de Madame Bovary de Flaubert. La mort d’Emma a nourri l’un des épisodes romanesques les plus puissants qui existent et dont la littérature et les lecteurs ne se sont jamais réellement remis. Les femmes de papier n’ont plus été les mêmes après la plongée de la petite Rouault dans l’encrier du grand Gustave. Un personnage secondaire porte d’ailleurs le prénom de l’héroïne flaubertienne dans le dernier volet du texte. Difficile de croire au hasard ici…
Comme Emma Bovary, les femmes des trois récits enchâssés de Hemlock se perdent pour des hommes dont elles sont devenues les objets. Elles couvrent leurs amants de présents qui les mènent à la ruine. Comment ne pas voir par exemple en Sainte-Croix (on notera ici toute l’ironie des connotations associées à ce nom), l’amant-sosie de Marie-Madeleine de Brinvilliers, la déclinaison d’un Rodolphe, encore plus dépravé et manipulateur, ne percevant dans sa maîtresse qu’un agréable animal de compagnie qu’il entraînera dans toutes les débauches possibles et imaginables pour jouir de la fange avec elle.
Comme Emma Bovary, les femmes sont dévorées par une passion commune pour la lecture, vécue comme une nourriture essentielle, la bibliothèque constituant l'un des points cardinaux de leur univers et une passerelle pour s’échapper du quotidien.
Comme Emma Bovary, elles sont sanglées dans leur environnement mais possèdent de fortes personnalités, une détermination et une volonté d’indépendance matérialisée par le retour régulier des motifs de la fenêtre, du cadre, du tableau ou du miroir, symboles d’un regard qui porte sur un ailleurs, un hors-temps. On se souvient de la Bovary à sa fenêtre…
Un autre détail revient à la manière du cadencement d’un métronome dans Hemlock : la forte attractivité du jardin. Alors que ce lieu est présenté à travers le regard d’Emma Bovary, au moment de son installation dans sa maison à Yonville, comme le reflet de son enfermement et de son impossibilité à se construire dans son couple (il est question, dans la première partie du roman de Flaubert, d’une haie d’épines, de plates-bandes garnies d’églantiers maigres, d’un faux curé lisant son bréviaire dont le plâtre, s’écaillant à la gelée, avait fait des gales blanches à sa figure), les évocations d’un enclos aux herbes folles et dangereuses qui jouxte chacune des habitations des héroïnes wittkopiennes constituent cette fois des métaphores rappelant l’essence tellurique de ces femmes que sont Béatrice et Marie-Madeleine. Augusta par contre ne parviendra jamais à se reconnaître dans son jardin, en Inde. Le temps chaud détruit les fleurs d’Europe dont elle a la nostalgie et qu’elle tente malgré tout de faire pousser. Tout comme l'héroïne de Flaubert a planté sous la tonnelle les fleurs imagées de sa passion amoureuse destructrice pour Rodolphe et qui ne pourront s’ériger qu’estropiées car piétinées sans remords par l’amant maudit.
Enfin, dans l’histoire d’Augusta, il y a cet autre épisode, qui la cheville au corps d’Emma : la jeune femme britannique sera tirée de l’ennui qui la ronge par l’invitation à un bal qui rappelle sur un mode mineur celui de la Vaubyessard. Elle y brillera le temps d’un soir en dansant sur les airs de La Veuve Joyeuse : on note ici tout le piment de la référence lorsque l’on sait qu’elle tuera son mari pour pouvoir s’échapper avec son amant.
Cette dimension ironique de l’écriture de Gabrielle Wittkop est aussi l’apanage de celle de Flaubert dans Madame Bovary. Apparente à de nombreux endroits de Hemlock, elle se manifeste de manière inattendue, toujours servie par cette langue flamboyante pétrie de poésie qui imprime si fort et si bien sa marque de manière presque physique sur le lecteur...
Il ne reste plus qu'à souhaiter que Hemlock soit un jour de nouveau disponible en librairie. Je ne peux qu'encourager les lecteurs qui sont parvenus au terme de la découverte de cet article et qui aimeraient lire le récit, à ne jamais abandonner la recherche d'un texte réputé introuvable car, comme l'écrit Gabrielle dans son roman, «ce n’est pas parce qu’on n’en parle plus que les choses cessent d’exister.»
Irma Vep
Commentaires
Que dire de plus?
Merci est un terme bien insuffisant pour te dire ma reconnaissance, chère Irma! Ce texte, dont je rêve qu'il soit un jour à nouveau disponible, est d'une telle densité qu'on pourrait perdre pied à l'idée de s'y engager. Tu as audacieusement immergé ton être entier dans cet ouvrage et ce que tu nous en rapportes, à la clarté du jour et des rapprochements littéraires, est un article d'une grande profondeur et d'une admirable composition. La première partie avait fait date, la seconde est un point d'orgue. J'espère de tout cœur que tu sauras éveiller la curiosité des vampires de la toile, et que, tous ensemble, nous parviendrons à ressusciter Hemlock des limbes où elle gît depuis trop longtemps.
Avec toute mon amicale admiration, Nikola...
Voyage au pays de l'enfer
Irma, ravie de voir que tu poursuis l'exploration de l'oeuvre de Gabrielle Wittkop sur le vampire.
Je rejoins Nikola pour t'accorder des félicitations quant à la passion qui anime ce billet.
Hélas, je n'ai pas encore franchi le pas mais je ne manquerai pas de le faire quand je serais prêt à affronter tous ses maléfices.
Sous l'émerveillement de...
Oui ,sous l'émerveillement à vous lire Irma ,et Gabrielle Wittkop , son oeuvre rutile sous votre plume...Vous citez Baudelaire,je pense aussi à Gautier avec "La comédie de la Mort " ,et le dialogue du ver et de la trépassée dans "La vie dans la mort",d'une saveur qui dans le macabre joue avec un humour ,certes bien noir.
Vous donnez vraiment le désir que cette oeuvre perdue soit à nouveau au grand jour :)
votre Hécate
Brillante étude! D'une efficacité comparable à celle de l'arsenic, mais qui ravive les méninges. Ravie de vous voir de retour!
Aux fidèles ;-))
Ce texte kaléidoscopique de Gabrielle Wittkop n'en finit pas de se révéler différent à chaque fois que l'on porte un regard sur lui. Les jeux de miroirs sont infinis...
Merci Nikola pour tes mots (mais je me demande bien ce que j'ai pu faire pour mériter tous ces éloges...) J'espère comme toi que des lecteurs chercheront à lire le roman, au moins en l'empruntant en bibliothèque s'ils le trouvent...
Ed, quant à toi il va falloir sauter le pas maintenant ;-)
Hécate, c'est un plaisir de vous lire ici. Oui effectivement on pouvait aussi évoquer Gautier mais également bien d'autres. Je n'ai pas évoqué la moitié des références littéraires -je suis sûre - qui parcourent le roman...
Enfin Emma : c'est très délicat de votre part d'être sorti(e) un instant de votre univers littéraire pour me donner à lire ces quelques phrases ;-)
Bien à vous tous,
Irma Vep
Avec une note de musique
Irma tu n'as rien d'une empoisonneuse empoisonnée.
Enfin un nouvel article "borgiesque et "mithrydatesque"
sur une auteur que je ne connaissais absolument pas.
Pour toi....
http://www.youtube.com/watch?v=nqCEhmqsSnY
A Sylvaine
C'est une bien belle illustration musicale qui s'accorde fort justement avec l'univers du roman de Gabrielle Wittkop que tu me (nous) fais découvrir, Sylvaine.
J'espère que tu auras l'occasion de croiser un jour les écrits de cette femme. J'ai reçu une des baffes littéraires les plus magistrales de ma vie il y un an grâce à elle...
Bien à toi,
Irma Vep
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