13 juillet 2009
Eonnagata : Fourvière sous hypnose
« J'aime
le chaos, partir comme un capitaine aveugle, ne pas savoir où je vais mais y
aller. Ce n'est que du désordre que peut naître l'ordre. » Robert
Lepage, in Télérama, interview donnée
à Fabienne Pascaud , 28 juin 2009
C’est dans un site archéologique gallo-romain d’exception que se déroule à Lyon, tous les ans, entre juin et août, le festival des Nuits de Fourvière. Installé en plein air sur les gradins du Grand Théâtre, l’auditoire est alors comme projeté hors-temps, dans un contexte de réception qui ne diffère guère de celui d’il y a deux mille ans (n’était-ce peut-être la présence dans les rangs d’étranges hominidés circulant, vêtus de rouge et affublés d’un distributeur de boissons sur le dos et d’une panière à sandwiches ou friandises dans les bras…). C’est dans ce cadre saisissant, que s’est donné, pendant trois soirées d’affilée, un spectacle, tout aussi inouï : Eonnagata, une création à trois corps de Robert Lepage, Sylvie Guillem et Russell Maliphant.
Artiste multidisciplinaire en
état de création permanente, Robert Lepage, né au Québec en 1957, est un homme
atypique : dramaturge, comédien, réalisateur, scénographe, metteur en
scène de théâtre, de concerts rock (ceux de Peter Gabriel entre autres), d’opéra
(sa vision de The Rake’s Progress de
Stravinsky à
L’œuvre est le résultat d’une fusion qui va au-delà de la simple collaboration. Cette fusion se discerne d’entrée dans le terme qui donne son nom au spectacle : il contient en effet une haplologie qui réunit le nom du protagoniste, « Eon », dont il sera question tout au long de la performance, mais aussi le terme « onnagata » qui désigne, en japonais, un acteur atteignant, par un jeu exacerbé et stylisé, l’émotion de la féminité dans le genre très codifié du théâtre Kabuki. La nippophilie que partagent les créateurs imprègne tout le spectacle : c’est, dans un environnement très épuré, l’utilisation répétée des arts martiaux lors de scènes guerrières ou de colère et l’appel au Bunraku au début de la pièce : une énorme marionnette se meut comme pour évoquer d’abord un accouchement puis un acte d’amour duquel surgit Eon, matérialisé par les mouvements sensuels du corps de Russell Maliphant. L’immense costume de la marionnette, devenu cocon, se retrouvera plus tard dans le spectacle, en ombre chinoise (tout comme la projection inquiétante de la silhouette de la guillotine) nous invitant à assister, par le corps cette fois de Sylvie Guillem, à l’une des nombreuses métamorphoses du personnage.
Eonnagata est un spectacle qui s’interroge également sur sa propre
forme puisqu’il se donne comme une représentation hybride, se réclamant à la
fois du théâtre et de la danse, faisant se télescoper les registres (l’épique
côtoie le burlesque et le tragique sans que cela apparaisse artificiel), les
époques et les trouvailles de mise en scène s’inspirent aussi bien de la
culture asiatique qu’occidentale. En effet l’un des tableaux du spectacle fait
appel à la pensée grecque antique en illustrant, de manière à la fois légère et
sérieuse, une partie du discours d’Aristophane issu du Banquet de Platon. Le texte, qui relate le mythe de l’androgyne,
est oralisé sur la scène par Sylvie Guillem, enfermée dans un kimono tout droit
sorti du théâtre traditionnel japonais et devenue une étrange poupée dotée de
quatre mains et quatre jambes. Un multiculturalisme qui se retrouve par
ailleurs dans la musique : celle-ci ponctue, de ses notes venues aussi bien
d’une composition baroque, que d’un chant folklorique russe ou d’une marche
américaine, chaque épisode de la vie du chevalier.
Personnage devenu lui même un
pantin entre les mains du pouvoir, il ne peut s’affranchir de cette condition,
et recouvrir un semblant de liberté, qu’en laissant planer le doute sur son
identité physique et en jouant sur son androgynie. Durant tout le spectacle,
les interprètes n’auront de cesse de figurer sa démultiplication, prêtant leur
corps triple à des combinaisons identitaires déclinant des images toujours
réinventées du double d’Eon. Une dualité qui va jusqu’à contaminer certains
éléments du décor: les objets – par nature déjà polysémiques dans l’espace du
jeu théâtral, quel qu’il soit – sont ainsi frappés de polymorphisme: une table
devient une cage, un tambour, un miroir; un sabre se transforme en plume
pour écrire ou en instrument chirurgical ; un bâton constitue une partie
du dos d’un cheval ; un éventail s’est mué en la collerette d’une robe…
Concernant le sous-costume, indifférencié pour les trois artistes, il peut tout aussi bien figurer un corps écorché dont on apercevrait le système veineux que la larve coupée en trois d’un hexapode.
dotés
d’une vie propre, le construisent, le déstructurent ou bien le dupliquent,
ménagent des illusions d’optique. Les jeux d’ombre et de lumière deviennent des
prolongements du personnage, des métaphores de son intériorité et l’utilisation
d’un fond noir « fonctionne comme un
fond d’œil, une camera oscura, (…),
détermine un espace psychique » (Anne
Ubersfeld L’école du spectateur,
nouvelle édition revue et mise à jour, Belin, 1996), estompant de manière
encore plus inquiétante, les catégories masculin-féminin (comme peut le faire,
par ailleurs, l’utilisation d’un accessoire tel l’éventail par exemple :
objet métallique ou de couleur dans les mains de chacun des danseurs, ces
derniers jouent avec les reflets qu’il renvoie ou les ombres qu’il porte).
Eonnagata, par les jeux de miroir qu’il développe nous parle aussi
de l’individu contemporain, qui doit se construire dans un occident pluraliste
aux normes souvent contradictoires. Cela dit, être un homme ou une femme ne se
résume pas non plus au fait d'entrer dans des schèmes bien circonscrits, définis par
une société qui les penserait universels parce que rassurants… Simone de
Beauvoir ne disait-elle pas dans Le deuxième sexe, en 1949 : « on ne
naît pas femme on le devient »? Quant à Elisabeth Badinter, dans son texte XY. De l’identité masculine, paru chez Odile Jacob en 1992, elle
met en évidence la présence dans chacun et chacune, de tendances androgynes
faites de valeurs masculines et féminines.
Irma Vep
Commentaires
Invitation à la danse, à la métamorphose
Irma, je lis avec un retard non négligeable ce billet. Je dois dire que ta plume voltige au rythme du spectacle que j'imagine sans mal grâce à ta vision obsédante.
J'espère vivement retrouver ce Eonnagata près de chez moi dans peu de temps.
P.S.: par ailleurs, j'ai appris, grâce à ton érudition, le sens du mot haplologie et une partie de l'histoire de ce chevalier Eon.
Robert Lepage le magicien...
Cher Edwood,
Au delà d'"Eonnagata", si tu as l'occasion de voir un spectacle de Robert Lepage, tu ne regretteras pas ton déplacement. Ce type est une centrale d'inventivité! En attendant, tu peux toujours voir en DVD sa mise en scène de l'opéra de Maazel inspiré de "1984" de Georges Orwell ou son travail sur "The Rake's Progress" de Stravinsky qui existe aussi en DVD. Il utilise d'une manière incroyable la vidéo par exemple dans ces deux spectacles... Elle ne constitue pas seulement une élément illustratif. C'est un réel élément dramaturgique qu'il manipule avec brio.
Bien à toi :-)
Irma Vep
Plume de vampire...
Incroyable analyse.
Qui êtes-vous donc Irma Vep?...
Bien fascinante recherche
Bien fascinante recherche que celle de l'identité!...Je repense à l'article du Matricule des Anges où l'écrivain Robert Alexis jetait une allusion au chevalier d'Eon.
Ses romans sont basés entre autre sur cette identité cachée, recherchée. Il signe un nouveau roman de cette rentrée littéraire "U-Boot" qui semble bien noyé dans le flot des nouveautés!
Merci pour cet article ,et cette vidéo.
Hécate
Aristophane/Banquet
..."- Mettons de ce que j'ai dit, je ne l'aie pas dit! Ne monte pas cependant la garde autour de moi; car ce dont j'ai peur quant à mes futures paroles, ce n'est pas qu'elles ne fassent guère rire (ce qui sera effectivement pour notre Muse un effet et un bénéfice naturel), c'est plutôt qu'elles ne soient ridicules !-...Eryximaque à Aristophane..."Fais bien attention au contraire, et parle en disant que tu auras des comptes à rendre !... tu imagines,que tu vas t'en tirer ! Fais bien attention au contraire, et parle en disant que tu auras des comptes à rendre ! Peut-être te lâcherai-je, si cela me dit !-..."
p.716 Ed Pléiade.Extrait du discours d'Aristophane.
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