bibPdnuitVoilà plus d’un an  que j’ai rencontré, dans la lumière artificielle du point-rencontre de la plus grande bibliothèque municipale de France, David Gray. Il s’était d’abord adressé à moi par courriel en se faisant passer pour un certain Patrick P., et m’avait appelée Madame, ignorant tout de ma nature de stryge. A l’époque il avait accompli un acte d’écriture nommé §iamoises, tenant dans une liasse de 120 feuilles de papier A4, qu’il souhaitait me soumettre, ayant entendu parler de ma bibliomanie aggravée par un ami commun effectivement chauve (1).

Engoncée dans ma doudoune vert kaki dans laquelle j’avais soigneusement protégé les ailes de vampire qui commençaient à me pousser pour ne pas effrayer par trop le père de l’incroyable manuscrit que j’avais lu quelques semaines auparavant, j’étais arrivée un peu en avance au rendez-vous fixé et m’étais posée dans un fauteuil, essayant de deviner lequel parmi tous les usagers qui passaient devant moi, était l’auteur du texte qui avait fait tourner mon cerveau à plein régime quelques semaines auparavant ; une situation qui avait eu pour conséquence la rédaction d’une note de lecture hallucinée de cinq pages que je m’étais empressée de communiquer à mes deux comparses, Lestat et Desmodus, eux-mêmes déjà hypnotisés par le contenu de la fameuse liasse de papier susmentionnée.

Sans que je le remarque, David Gray est alors arrivé et se présenta, décidemment, comme Patrick P. Nous nous installâmes autour d’une table, ignorant que les quatre heures qui suivraient scelleraient le début d’une connivence littéraire étourdissante.

Dans cette première étape d’apprivoisement, il a été question, certes, de tous ces feuillets que Le Vampire Actif se voyait déjà publier mais aussi et surtout, finalement, de la découverte d’inclinaisons livresques et cinématographiques communes. Je crois bien que je révélais aussi, pour la première fois vraiment, mon attachement inconsidéré à Madame Bovary et ma manie, devenue vitale, à relire ce monument de Flaubert tous les étés. De l’autre côté j’entendis parler de Sarraute, de Barthes, de Nabokov, de Musil… et de bien d’autres encore.

18h00 sonnèrent. La plus grande bibliothèque municipale de France fermait ses portes. Il faisait déjà nuit et froid à l’extérieur.
Nous dûmes nous séparer.
David Gray devait se rendre à un concert.
Il repartit avec sa liasse de feuilles et moi avec un contrat d’édition non signé. Mais il s’était produit quelque chose de capital cet après-midi là. Je ne savais pas encore bien quoi…
Je suis rentrée dans mon antre et je n’ai quasiment pas dormi de la nuit : une tempête sous mon crâne, pour reprendre une formule hugolienne, venait de se déclencher et n’était pas prête de se calmer.
Je pris conscience alors que ma complète métamorphose irmavepienne avait été accélérée par cette musidorarencontre. A partir de là, je ne sus plus que lire et écrire la nuit. Je décidai alors qu’il fallait, coûte que coûte, convaincre David Gray, qui continuait à se faire appeler Patrick P., de me suivre dans cette entreprise nocturne. Il céda, quatre mois plus tard, après des échanges de courriels réguliers dans lesquels nous restâmes tout à la fois proches et distants. Le Vampire Ré’actif venait de naître. Pendant plus d’un an les articles, les échanges s’enchaînèrent sur le blog. David Gray avait commencé à y creuser son caveau. Il se laissa souvent approcher de très près, m’offrit à de nombreuses reprises l’occasion de m’abattre sur sa jugulaire palpitante, mais au dernier moment s’esquivait toujours, me laissant tapie avec l’envie toujours plus grandissante de me nourrir de son sang une prochaine fois.  

On n’entendit plus beaucoup parler de Patrick P. jusqu’au jour où, il n’y a pas si longtemps, il resurgit avec sa liasse de feuillets nommée §iamoises pour l’abandonner enfin aux griffes du Vampire Actif. Comme pour mieux coller encore à cette histoire de double que contenait son roman, il s’était entre temps baptisé Patrick Dao-Pailler. Dans l’euphorie, Le Vampire Actif se précipita sur la chair faite de mots façonnée par l’écrivain et en oublia de le mordre pour en faire un être éternellement à sa merci. David Gray, quant à lui, continua à se manifester mais semblait, au fil des semaines, de plus en plus exangue, dévoré de l’intérieur par l’écrivain surgi de lui.

Il s’est éteint dernièrement, définitivement, mais pour renaître transformé ailleurs, plus flamboyant que jamais. Il paraît donc que c’est désormais avec Patrick Dao-Pailler que le Vampire Ré’actif va entrer en interaction. Quant à moi, j'espère bien que l'ombre de David Gray traînera quand même encore un peu, de temps en temps, quelque part, dans ce nouvel espace... J'ai interrogé Patrick... Peut-être que si mais apparemment non...

(1) A ce propos, voir la chronique de Patrick Dao-Pailler ici

Irma Vep