Colic Roman mosaïque

Traduit du serbo-croate par Mireille Robin
Le Serpent à plumes, Collection "Motifs"
Publié pour la première fois en 1989 en Croatie

Présentation de l'éditeur

Tragique, poète, étrange et fantasmagorique, telle fut la vie d'Amadeo, Modigliani dans les rêves de Velibor Čolić. Ange au destin fulgurant, le peintre devient l'emblème du génie créateur, maudit, bien sûr, et élu tout à la fois. Par de brèves visions, avec un verbe halluciné, l'auteur inspiré des Bosniaques fait vivre et mourir un personnage qui ne serait ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre, et appelle la fiction pour parler du réel.

Notre lecture

Ce bref roman sur Amadeo Modigliani (1884-1920), « Le petit juif de Livourne comme l’appelait ses contemporains » (p 46), « peintre, bohème et vagabond » (p48) retrace les derniers jours imaginés de sa vie. Modigliani est presque systématiquement affublé de son épitaphe : on peut penser qu’il est déjà mort, et que son destin, tragique, est écrit.
Ces quatre jours sont l’occasion de multiples retours en arrière sur la vie hallucinée du peintre, en une série de petits tableaux, autant d’estampes petits formats, miniatures précises, tantôt au réalisme ciselé, tantôt à l’onirisme surréaliste, tantôt à l’érotisme cru, tantôt aux délires éthyliques, tantôt à la violence sourde.

Ces tableaux nous amènent à redécouvrir la fascination de Modigliani pour l’érotisme et pour la mort à travers les figures de ses modèles favoris, Jeanne Hébuterne, la plus célèbre, « dont les paumes sentent le tabac, les lèvres le vin, et le cou, long et droit, spectral, est bon comme du pain frais » (Jeanne intime p 30,31,32), mais aussi Lolotte, la jeune prostituée, « lumineuse tel un rayon de soleil,(…) aux tétons de l’innocence, aux tétons aveugles » (Amadeo, Ange p 59,60,61), Béatrice la baronne sensuelle, à la « chevelure parée de longues plumes blanches, les paupières lourdes comme le souffle de l’ange,(…) nymphomane, catholique, amateur de bons vins » (Béatrice Dante p 39,40 ; Biche intime p 41; Amadeo Béatrice p 63,64,65), ou encore Clara, la Portoricaine au « visage semblable à celui de Ste Thérèse en extase » qui franchit « le tout petit pas qui transforme une sainte en putain » (Amadeo Clara p 68).

Dans le Paris des années 1919-1920, on croise dans l’atmosphère de Montparnasse, de ses ateliers de peintres, de ses cafés, Jean Cocteau (Cocteau Promenade, p 78,79) et Charles-Edouard Jeanneret dit Le Corbusier (Paris Dada, p 48,49), qui adressent un « salut l’oiseau » à Modigliani ; Chaïm Soutine, l’ami biélorusse, en exil, peintre surréaliste de la cité Falguière, compagnon d’ivresse : « Ils burent du vin à la Rotonde (...). Ils marchaient. Ensemble et pourtant, chacun pour soi, séparément. L’un et l’autre, Modigliani comme Soutine, essayaient de crier plus fort que le silence en eux » ; ora_2_03_012255Léopold Zborowski, le poète et peintre polonais, un des grands marchands d’art parisiens qui exposa dans sa galerie André Derain, Chaïm Soutine, Maurice Utrillo, Henri de Toulouse-Lautrec, Paul Cézanne et Amadeo Modigliani (Paris Pluie, p 9,10,11 ; Léopold Béatrice, p 57,58 ; Paris Foutoir, p 70,71,72) ; Max Jacob (Convexe, Concave, p 32,33,34 ; Béatrice Dante, p 40) qui a adressé à Amadeo Modigliani ces paroles : « Tu as vécu ta vie simple et noble, tel un aristocrate » ; Kandinsky « tandis  qu’il égrenait la couronne de son nom, machinalement, avec une lenteur obstinée, un cavalier bleu vint vers eux et leur dit : inaccessible » (Rêve, Kandinsky, p  45,46) ; et de nombreux autres artistes de génie qui brûlèrent leur existence à vivre vite, créant avec frénésie, avec folie, avec l’impossibilité de représenter le réel après les horreurs vécues, dans une hâte frénétique pour échapper aux temps troublés.                                                                                                     

Modigliani_autoportrait

"Le monde n'est qu'un ramassis de saloperie, le monde n’a jamais été qu’un ramassis de saloperies, murmurait Amadeo Modigliani, comme une prière". (Montparnasse Nuit,p 53)

Le monde de ce roman est un monde irréel et fantomatique, sale et maudit, peuplé de visages sombres d’hommes et de femmes étrangers aux autres autant qu’à eux-mêmes et à leur temps, visages creusés d'yeux sans prunelles, habités par des  hallucinations stimulées, des rêves éveillés, des cauchemars morbides, des visions désespérées, témoignages inexorables de l’absurdité fondamentale de l’homme. « Est "absurde" l’homme qui, d’une absurdité fondamentale, tire sans défaillance les conclusions qui s’imposent. Il y a là le même déplacement de sens comme lorsqu’on nomme "swing" une jeunesse qui danse le "swing". Qu’est-ce donc que "l’absurde" comme état de fait, comme donnée originelle ? Rien de moins que le rapport de l’homme au monde. L’absurdité première manifeste avant tout un divorce : le divorce entre les aspirations de l’homme vers l’unité et le dualisme insurmontable de l’esprit et de la nature, entre l’élan de l’homme vers l’éternel et le caractère fini de son existence, entre le souci qui est son essence même et la vanité de ses efforts. La mort, le pluralisme irréductible des vérités et des êtres, l’inintelligibilité du réel, le hasard, voilà les pôles de l’absurde. » (p 58, extrait de Explication de l’Etranger de Jean Paul Sartre).

C'est un monde balafré de la couleur jaune de la fatalité, de la maladie, immonde couleur de la mort « Je la vois dans le ciel,  sous le croissant de la lune, sur ton visage, sur l’arc de tes sourcils, dans la rue, sous les réverbères, partout, partout, partout. J’ai peur pour toi, matelot. » (Amadeo, Ange (1) p 59,60,61).

C’est une vision d’un peintre maudit, comme tous les artistes de l’époque, hallucinée par ses usages du pavot, de l'opium, du haschich et de l'alcool, et la vision d’un homme de nulle part, aux évocations messianiques, guidé par le génie de la création et la fièvre des sens . Les très nombreuses allusions à la Bible ou au Nouveau Testament, - comme par exemple le repas de Modigliani et ses amis, à la veille de sa mort, décrite comme la Cène : « Il y avait là Chaïm Soutine, Léopold et Hana Zborowski, Nekrassov, la baronne Béatrice, l’archange Gabriel, donna Clara la propriétaire, Sébastien, bambin d’un an fils de la malheureuse Carmelita, Max Jacob, Cocteau, Lolotte et Jeanne Hébuterne, la maîtresse de maison déjà un peu éméchée. Le treizième à table, à la place d’honneur, était Amadeo Modigliani (1884-1920). » (Soir Faim, p 82,83)-  ancrent ce court récit dans cette dimension prophétique.

Amadeo Modigliani est un condamné à mort visionnaire. Il vit son désespoir, il vibre de tous les malheurs et les horreurs du temps, et inscrit sa détresse dans sa peinture désabusée à l’instar de Soutine son ami. Sa vie CA0SKTRSCAVR2M9JCA6X7H1HCAQ4FMQQCA35EYP9CAUS1I4NCA5E7ATCCAB8Z2PUCA4I2UG5CARIUDDICA9NSKKRCAGLZQ2WCA5EDBBFCAZS7SJ4CA76JWL9CA9JM7FHCA1R9OISCAQB6IHXCAC0K9H6est partagée entre la tragédie personnelle, marquée par la maladie (la tuberculose, Lettre Jeanne, p 23,24) et la séparation douloureuse d’avec sa première femme ; entre la tragédie de l’artiste juif dont l’œuvre est déjà dénoncée comme « un art juif dégénérescent et décadent » par les critiques d’une Italie déjà fascisante ; enfin entre ce sentiment sans cesse partagé d’être un étranger, d’être en exil (comme l’auteur de cet ouvrage) d’être différent.

Il est le créateur, celui qui prend la relève de Renoir :« Dans la nuit enclouée de ce 3 décembre 1919, jour où le peintre Renoir, désormais trop las, avait rendu l’âme, seul dans son atelier, Amadeo Modigliani (1884-1920), le "petit juif de Livourne" comme l’appelait ses contemporains, dessinait à grands traits chantants, au crayon noir, le visage oblong et blême d’une douce vieille femme, Eugénie Garsin-Modigliani, sa mère. Le  peintre toussait. Il sentait pousser sur son visage, aussi vite que l’herbe au printemps, sa dernière barbe. Modigliani posa son crayon sans faire le moindre bruit, comme s’il ne hantait plus ce monde, comme s’il était déjà passé dans celui des souvenirs et des ombres. (…) Au moment… où il sombra dans le sommeil, une étoile, la plus brillante, se détacha du ciel de Paris et tomba. Renoir.» ( Renoir, Etoile p 46,47),  le témoin écorché de ce monde en perdition, dans un Paris Montparnasse du début du vingtième siècle, concentré de tout le destin du monde où le printemps ne reviendra plus, et où d'étranges grues mortes échouent sur le pas de la porte. « Qui a tué les grues ? demanda Amadeo Modigliani qui venait de se réveiller en sursaut. (…) Les deux grues mortes  sur le seuil de notre appartement. (…) C’est certainement mauvais signe. (…) Il pourrait se faire que je peigne quelque chose. (…) Cependant il n’alla pas plus loin que le bistrot du coin. Dieu et le Diable frappe sur la même touche. Et c’est un bémol, dit Amadeo Modigliani (1884-1920) en aspirant le regard d’une femme assise au bar. Son visage était blême, blanc comme un lis presque. (…) Je viens du ciel. Demain, promit-elle,  je t’emmènerai voir les grues. Elle ressemblait à la mort au visage impitoyable, celle que tout à chacun porte sur son épaule droite. » (Amadeo, Mort, p 85 à 90)

« La sagesse consiste à savoir s'arracher le cœur quand il en est encore temps. Avant que la tristesse ne vienne s'y nicher.» (Montparnasse, Nuit, p 52,53,54)

Velibor Čolić signe avec cet ouvrage un chef d'œuvre de poésie : on notera parmi d’autres très belles pages, en particulier les pages intitulées Peur, Rêve, II et IIIRêve, Kandinsky  aux anaphores rythmant le texte (« tandis que », « cimetière »), ainsi que Paris, Foutoir avec la répétition de quelques phrases « Mais la solitude m’a monté, Mais le silence m’a monté, Mais la misère m’a monté, Mon cheval n’est pas assez résistant. Mon cheval n’est qu’une haridelle. » et des anaphores structurantes (« ECCE HOMO » ; « j’aimais »). On trouve également des audaces littéraires avec par exemples la répétition d’un texte  que l’on retrouve dans deux textes proches: Jeanne, Emigrés, p 58,59 et Amadeo, Ange, p 62, répétition qui sert à valider un témoignage.

C’est un magnifique récit tragique qui renvoie aux affres du XXe siècle, commencé dans les horreurs des tranchées et achevé dans celle des camps et des génocides. On y retrouve les traces de son roman Les Bosniaques, dénonciation de la violence et des horreurs de la guerre.

Par ailleurs, Velibor Čolić invite trois auteurs qu’il admire, à participer à son ouvrage:


Albert Camus, dont il cite des passages de L'Etranger, en écho à ce récit de la solitude, et de la différence, « J’avais bien lu qu’on finissait par perdre la notion du temps en prison. Mais cela n’avait pas beaucoup de sens pour moi. Je n’avais pas compris à quel point les jours peuvent être à la fois longs et courts. Longs à vivre sans doute, mais tellement distendus qu’ils finissaient par déborder les uns sur les autres. Ils y perdaient leur nom. Les mots hier ou demain étaient les seuls qui gardaient un sens pour moi. » (Crime, Châtiment, p17,18), et également Jean-Paul Sartre avec un extrait de l'analyse qu’il propose du roman (Cf. plus haut).

Franz Kafka à qui il emprunte le procès complètement absurde à propos de la mort totalement onirique, même si atroce, de « Carmélita la truie, la propriétaire à la triple bedaine ». On ne sait pas qui juge qui, ni pourquoi et ni au nom de quoi. Il le cite également, en toute fin de son ouvrage, avec un magnifique texte tiré du Procès : « … La logique a beau être péremptoire, elle ne résiste pas à celui qui veut vivre » (Amadeo, mort p 85 à 90).

José Luis Borgès  avec ses questions essentielles sur  le réel et le fantastique :  « Qu’est-ce que l’insomnie ?  La question est rhétorique : je connais trop bien la réponse. C’est craindre et compter au cœur de la nuit les coups de cloche fatidiques, c’est tenter par une magie toute vaine la respiration régulière, c’est la lourdeur d’un corps qui brusquement se retourne, c’est le crispement des paupières, un état semblable à la fièvre et qui n’est certes pas la vigilance, c’est prononcé des fragments de paragraphes lus depuis  si longtemps, c’est se sentir coupable de veiller pendant que dorment les autres, c’est vouloir s’enfoncer dans le sommeil et ne pouvoir le faire, c’est l’horreur d’être et continuer à être, c’est l’aube incertaineAmis, Parents, p 35,36,37).

Au cœur de l’ouvrage de nombreuses citations d’amis, d’admirateurs ou d’exégètes d’Amadeo Modigliani viennent renforcer ce vibrant témoignage de l’admiration de l’auteur pour ce peintre à la croisée des temps.

Un petit livre à ne pas manquer...

L’auteur :
Velibor Čolić est né en 1964, dans une petite ville, aujourd'hui rayée de la carte de Bosnie.
Témoin des exactions commises et des horreurs de la guerre, il déserte de l'armée bosniaque en mai 1992, est fait prisonnier, s'échappe et se réfugie en France trois mois après. Il est accueilli à Strasbourg pour une résidence d'un an, dans le cadre du Carrefour des littératures. Il s’y est installé depuis, travaillant à mi-temps dans une bibliothèque de quartier.
Il poursuit son œuvre littéraire.

A lire :
Les Bosniaques, coll. « Motifs », 1994,  Le Serpent à Plumes
Chroniques des oubliés, coll. « Motifs », 1996,  Le Serpent à Plumes
Mother Funker, 2000,  Le Serpent à Plumes
Perdido, 2004,  Le Serpent à Plumes

 

Illustrations de l'article : Amadeo Modigliani
Chaïm Soutine, l'apprenti pâtissier

Autoportrait
Jeanne Hébuterne (1919)
                                    

Desmodus 1er