07 mai 2009
Hemlock ou les poisons : une subjuguante trinité du double
« Nous vivons chaque jour un drame de Beckett
adapté pour le
Grand-Guignol »
Hemlock ou les poisons Gabrielle Wittkop,
Les presses de la
Renaissance, 1988
Alors que plusieurs semaines s’étaient écoulées à chercher les introuvables wittkoppiens que j’évoquais dans mon précédent article de décembre, alors que je n’y croyais plus du tout malgré des prières répétées à la sainte harpie, je dénichai sur la toile, en janvier dernier, arrivé fortuitement dans le catalogue d’un bouquiniste, Hemlock ou les poisons. Une semaine plus tard, l’ouvrage attendait innocemment dans ma boîte aux lettres dans un état plus qu’impeccable. Il semblait ne jamais avoir été ouvert : aucune trace de jaunissement sur les pages aucune marque manifestant le signe d’un mauvais traitement sur la couverture. C’était comme si ce livre était sorti de la presse exprès pour moi. Avec émotion, je me précipitai alors dans le texte, l'un des plus longs de l'auteure, consciente au moment de lire les premières lignes, de ma position de privilégiée… Je n’allais cependant pas jouir très longuement de la situation car peu de temps après, je me faisais enlever par des siamoises de papier très exigeantes qui ont jugé que leur histoire de double valait tout autant le détour… Maintenant qu’elles sont enfermées dans un opuscule 12/18 et qu’elles n’attendent plus qu’à se précipiter sur d’innocents lecteurs qui les libéreront, j’ai pu retrouver Hemlock et d’autres livres, que j’avais laisser s’empoussiérer sur une pile du haut de laquelle ils m’observèrent longtemps, penchée sur l’écran de mon portable, en train de batailler avec le monstre Lucy-et-Adina à coups de quarts de cadratin, d’espaces insécables, de tirets conditionnels et de sauts de section. Témoins muets aussi de l’élimination de nombreuses veuves et orphelines retorses, ils se sont, dernièrement, enfin rappelés à mon bon souvenir…
Le roman réunit un ensemble de
trois histoires, reliées entre elles par un récit encadrant constituant le
maillon nécessaire à la mise en écho du parcours de trois empoisonneuses
célèbres, doubles et prolongements de Hemlock, la narratrice de premier niveau
dont le nom est aussi un vocable anglais signifiant « cigüe ».
Hemlock cherche à fuir un quotidien qui lui est devenu pénible. H., son mari
qu’elle aime éperdument et qu’elle considère comme « à la fois sa mère et son père, sa sœur et son frère, son époux
et sa femme », souffre d’une affection incurable qui le rend complètement
dépendant de son épouse. A l’image de cette dangereuse ombellifère qu’est
Cependant, au lieu de mettre à
distance ses inquiétudes et ses inavouables desseins, les endroits habités par
Hemlock, qui s’enténèbrent des pesantes images d’un temps révolu, ne font que remettre
en perspective un vécu entrant en résonance avec celui d’inquiétantes et
fascinantes héroïnes de l’Histoire. Hemlock devient le creuset qui reçoit l’âme
des ces dernières et en perpétue le souvenir.
Une fois le cadre de la
construction posé le lecteur est précipité dans les rets d’un roman gigogne pensé
comme une toile d’araignée au centre de laquelle il se retrouve prisonnier. De
méandres en détours stylistiques, le texte appelle des histoires de doubles,
ménagent des effets de miroirs déformants comme ceux d’une galerie des glaces dans
une fête foraine monstrueuse : les décapitations publiques, les procès
grotesques occupent une place particulière dans les trois récits qui composent
le roman. Les événements se prolongent et se répondent. Les divers niveaux
de temporalités influent les uns sur les autres. Les lignes
du temps gauchissent, deviennent floues. Les histoires répercutent pareillement chacune les coups de ricochet
envoyés par les autres. Dans celle de Marie-Madeleine de Brinvilliers, est évoqué
l’effroyable destin de Béatrice Cenci. L’empoisonneuse italienne se retrouve,
dans le troisième volet du roman, enfermée dans un texte de P.B. Shelley, The
Cenci, que lit Augusta qui fera également connaissance avec
Parallèlement, ces histoires
évoluent à mesure que se dégrade inexorablement le corps de H. dans le récit
enchâssant, comme si c’était là un paramètre nécessaire au déploiement de
celles-ci, et au retour du lecteur dans l’espace-temps lié à Hemlock.
Par l’appel aux références
picturales – avec encore une fois une prédilection pour les artistes du XVIe siècle – et mythiques les plus sombres,
les portraits y sont démultipliés à l’infini. Locuste, Hécate, Pandore, Judith
ne sont jamais bien loin. Dans le premier volet du roman, la dernière est
d’ailleurs clairement associée à Béatrice Cenci. Il s’ouvre en effet sous la
tutelle de cette charismatique figure biblique, devenue la meurtrière d’un
homme de pouvoir qui assoiffait son peuple…Un élément qui n’a rien d’un détail
et qui réclame au lecteur de l’indulgence pour des héroïnes apparaissant
effectivement plus comme des victimes que des bourreaux. S’appuyant sur de
solides connaissances historiques, Gabrielle Wittkop réussit à laisser de côté
la simple monographie pour transformer
chaque étape de son œuvre en épisode digne
d’une tragédie grecque où « tout arrive selon des motifs prévus, formulés ».
On peut, par exemple, sans abus d’interprétation, relire dans l’histoire de
la Marquise de Brinvilliers, la forme déclinée d’une destinée œdipienne. Quant
à Béatrice Cenci, elle ne sera, malgré tous ses efforts pour y échapper, pas
épargnée par l’atavisme du crime qui est la marque de fabrique de sa famille….Chaque
femme est amenée à empoisonner le (ou les) homme(s) qui les entrave(nt), mais
le meurtre apparaît toujours comme l’ultime recours permettant la conservation
d’un fragment de dignité ou de vertu en même temps qu’il précipite une
condamnation à mort inéluctable.
Irma Vep
Commentaires
En un miroir à trois pans, l'auteur démultiplié
Encore une fois, chère Irma, je ne peux que m'incliner devant la justesse et la précision de vos propos. Il semble que ce poison se soit si subtilement instillé en vous qu'il ne puisse vous celer aucun de ses secrets. Vous en parlez admirablement, bien mieux encore que je ne saurais le faire, et je vous sais gré d'avoir pris votre plus belle plume, arrachée à une de ces harpies qui vous accompagnent, pour évoquer ce somptueux roman, pièce maîtresse de l'oeuvre de Gabrielle, et qu'il me tarde de voir réédité. En attendant, comme vous le rappelez vous-même à si bon escient, il n'est pas vain d'aller s'aventurer dans les méandres des "Rajahs blancs", qui viennent de reparaître, ou de connaître les effrois dispensés par les soeurs siamoises que vous avez si maternellement couvées pour le premier opus de votre maison d'éditions. Qui a dit que l'été 2009 serait exclusivement consacré à des lectures de plage? :-)
Amicalement,
Nikola...
Bientôt la suite!
Cher Nikola,
C'est toujours un grand honneur pour moi d'avoir un retour de votre part sur ce que je peux écrire concernant l'œuvre de Gabrielle. J'ai presque terminé la seconde partie de ce billet qui devrait apparaître je pense en fin de semaine... Il y sera question entre autres de "Madame Bovary" et de la manière dont le roman de Flaubert apparaît en palimpseste à de nombreuses reprises dans "Hemlock"...
Je suis en train de lire, comme vous devez vous en douter ;-) "Les Rajahs Blancs" (acquis avec beaucoup de fébrilité le jour même de sa sortie!) et je ne crois pas m'être trompée en pensant que Gabrielle Wittkop devait beaucoup apprécier ce roman du grand Gustave car dès les trente premières pages, on y rencontre une Emma qui va se trouver mariée à un insipide révérend nommé Francis Charles... si ce n'est pas un clin ça! Évidemment ce roman fera l'objet d'un autre billet de ma part prochainement :-)
Je retourne vite à Sarawak!
Amitiés,
Irma Vep
gabrielle encore
Ce n’est que tout récemment que j’ai fait la découverte de Gabrielle Wittkop. Au moment de la sortie de ses Rajahs blancs. Et j’ai tout de suite été frappé par la formulation lapidaire des caractères et l’inimitable style de l’écrivaine. Benjamin Fau du Monde littéraire parlait de fulgurations prosaïques. Et d’un réjouissant cynisme : et c’est vrai que tout le début du roman avec sa description de la société londonienne est absolument désopilant. J’ai moins aimé la deuxième partie. Je connaissais l’histoire des Brooke que j’avais trouvée dans un bouquin de souvenirs publié en 1899 par un officiel américain qui avait résidé longtemps sur la côte malaise. Et puis j’ai réussi à dénicher la même histoire racontée par l’historien anglais Steven Runciman (voir Steven Runciman : The White Rajahs, a History of Sarawak from 1841 to 1946, édit. Cambridge University Press, 1960). Et je me suis aperçu que Gabrielle Wittkop suit la vérité historique de très près. Même de trop près à mon avis, car à la fin on se perd dans les méandres des intrigues des Malais, des Dyaks, des Chinois, des membres de la famille Brooke sans compter celles des différentes factions du gouvernement anglais et du Raj.
Mais Gabrielle Wittkop m’avait émoustillé. Alors j’ai été chercher deux autres de ses romans : Sérénissime assassinat et La marchande d’enfants. Et j’ai trouvé son roman vénitien absolument superbe. Un style tout en nuances, en allusions, faisant appel comme celui de Stendhal à l’intelligence du lecteur. Mais ce n’est pas seulement une question de style. C’est toute la composition qui est d’une grande originalité. Dans son introduction elle parle de tableau, de peintres vénitiens, de miroirs brisés, de masques et de marionnettes. Et c’est vrai : on trouve tout cela dans ce texte magnifique. Il est vrai que moi qui aime Venise et qui ai lu il n’y a pas si longtemps Rouge vénitien de Pier-Maria Pasinetti, je trouve le tableau un peu trop sombre, trop glauque. A mon goût, trop de rats y courent, trop de geôles obscures, trop de masques criminels, trop de puits où l’on noie des enfants hydrocéphales, trop de masques criminels, trop de chairs putrescentes, trop d’hémorragies, trop de vomissures, trop de miasmes. Mais je l’avoue bien volontiers et comprends le culte que vous et Nikola vouent à cet écrivain : Voici un authentique petit chef d’œuvre. Un diamant. Un diamant noir.
Et puis j’ai entamé la lecture de la Marchande d’enfants. Et ça a été le choc. Terrible. Sur le net on évoque souvent Lautréamont, Villiers de l’Isle-Adam, Baudelaire, Poe, etc. à propos de Gabrielle Wittkop. Mais ici il n’y a qu’un modèle et c’est le Divin Marquis. C’est Sade dans un bordel d’enfants. Or je ne suis pas capable de séparer le fond de la forme comme le voudrait Bernard Wallet, qui craint que les « horreurs dites continûment ne fassent écran et ne soient prises pour tout autre chose que ce qu'elles sont : de la littérature, rien que de la littérature. » C’est peut-être parce que j’ai un problème particulier avec la cruauté, le plus noir de tous les aspects noirs de la nature humaine. Je m’explique longuement à ce sujet sur mon Blog à la rubrique Gabrielle Wittkop (www.jean-claude-trutt.com).
Cette femme reste une énigme pour moi. Je suis stupéfié par son style. C’est vraiment une grande dame de la littérature contemporaine francophone. Mais je voudrais comprendre. Alors j’ai navigué sur le net. J’ai lu le lumineux texte que vous lui avez consacré en décembre 2008. J’ai lu les interviews qu’elle avait accordées à Nikola Delescluse et à Félicie Dubois. Mais je reste sur ma faim. Il ne me reste plus qu’à explorer ses écrits plus personnels. La Mort de C. d’abord, parce que c’est, paraît-il, le livre auquel elle tient le plus, le livre dont la lecture la fait encore pleurer aujourd’hui, celui de la mort à Bombay de son ami le plus cher. Et puis ce qui dans ses écrits ressemble le plus à un journal intime : Chaque jour est un arbre qui tombe. On verra bien. En tout cas je ne suis pas prêt à la lâcher, notre Gabrielle Wittkop…
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