la_vie_de_personne «  Il existe donc, pour chaque homme, trois naissances qu’il faut tenir séparées : la naissance pour la mère ; la naissance pour le monde et la naissance pour nous-mêmes. Les deux naissances qui comptent vraiment sont la première et la dernière et c’est peut-être pour cette raison que les hommes tiennent compte seulement de la deuxième. » (p.24)

Giovanni Papini est un drôle d’oiseau de lettres que l’on (re)découvre depuis quelques temps en France et dont l’envolée fulgurante a marqué ses contemporains au début du XXe siècle. A cette époque, l’écrivain traverse une grande période de révolte. Il se frotte à l’anarchisme, se revendique nihiliste et a déjà collaboré à plusieurs revues avant-gardistes annonçant l’arrivée du mouvement futuriste. Un courant dont l’acte de naissance est porté par le premier manifeste écrit par Marinetti en 1909 et auquel se ralliera Papini. Le parcours de l’homme continue de prendre des tournants inattendus. En 1912, année où il publie son autobiographie, Un homme fini (considéré comme son chef-d’œuvre), il créé un énorme scandale en laissant supposer une relation homosexuelle entre Jésus-Christ et un de ses apôtres. Cela ne l’empêchera pas de se convertir au catholicisme en 1920 et de publier Une histoire du Christ qui sera un succès. Plus tard, les flèches de la controverse se dirigeront contre lui pour ses prises de positions politiques radicales puisqu’il adhèrera au fascisme naissant en dédiant, en particulier, le premier volume de son Histoire de la littérature italienne à Mussolini… Un dernier virage idéologique de trop qui pourrait expliquer peut-être la relative amnésie que le monde littéraire, en dehors des frontières italiennes, a eu à son endroit pendant longtemps. Cependant, au-delà de ce dernier penchant incriminable, on ne peut faire abstraction de l’écrivain érudit, incisif et prolixe qu’il a été et qui se définissait lui-même comme un « farfadet anti-académique ». Dès lors, on comprend alors mieux pourquoi Jorge Luis Borges affirmait de cet auteur italien qu’il avait été injustement oublié. L’écrivain argentin avait d’ailleurs permis à certains de ses textes fantastiques, réunis sous le titre Le miroir qui fuit, de revoir le jour dans une collection créée en 1972, chez l'éditeur Franco Maria Ricci, nommée La Bibliothèque de Babel. Une collection rééditée par FMR et Panama depuis 2006, vingt ans après la disparition de Borges. En avril 2007, est ressorti Gog, en 666 exemplaires (sic), chez la tout aussi talentueuse et décapante maison d’édition Attila. Un objet littéraire non identifié, délicieusement foutraque. En cette année 2009, c’est au tour des éditions Allia de proposer La vie de personne, un étonnant opuscule du trublion italien, paru initialement en 1912.

Une première surprise a été concoctée dès le seuil de l’ouvrage avec la présence d’une lettre-préface des plus enlevées en forme d’anti-dédicace .

« Je ne veux rien donner à personne.
Je ne veux consacrer ni donner quoi que ce soit à quelque homme que ce soit. » (p.7)

C’est en ces termes que Papini s’adresse à son ami musicien Vannicola auquel il explique qu’il ne souhaite en aucun cas lui dédier son texte. C’est ce que l’on pourrait appeler une entrée en matière en forme de soufflet puisque par un effet d’identification au destinataire de la missive, le lecteur se trouve face à un auteur qui lui signifie ne vouloir rien lui céder tout en lui livrant un texte à découvrir! Evidemment cela donne furieusement envie d’en poursuivre la lecture tout en se demandant à quels coups de pieds aux fesses on s’expose !

Le court récit se lit d’une traite et la vitesse à laquelle on le parcourt n’a d’égal que la virulence, l’humour noir et l’audace qui le tiennent de bout en bout. Ce texte en forme d’expulsion donne la parole à une entité qui n’est personne, c’est-à-dire qui n’est pas encore « venue au monde ». Ce « personne » fait le pari de dresser son autobiographie, de relater son périple en contrées intra-utérines. On assiste alors à la fabrique de l’homme et à la rage de se construire dans les entrailles maternelles dès le stade gamétique.

« Moi je me rappelle avoir été germe barbotant dans le sperme des testicules paternels et je me rappelle avoir eu depuis lors une volonté extrême de vie et de liberté. Je voulais sortir de l’étroite prison mais pas pour finir. De moi aussi monta l’un des désirs voluptueux éprouvés ce soir-là. A peine fus-je chassé dehors, quasiment dans un élan de haine, je courus vers mon but ultime, à travers l’obscurité molle et ardente et ma vie fut sauvée. Personne désormais ne pouvait m’empêcher d’être et de croître. » (p.27-28)

Il n’omet pas de rappeler non plus par quelles métamorphoses nécessaires et complexes, lui, embryon, est passé ; quelles réminiscences animales des origines il a dû affronter pour ensuite s’en débarrasser grâce au travail de l’âme, « la créatrice du corps (…) » qui « pendant neuf mois (…) magnifie la semence » (p.39). Viennent enfin la « nécessité de la lumière et de l’espace ; la nécessité d’exister hors des bandes et des liens ; la nécessité de [s’] exprimer, ne serait-ce qu’au moyen des pleurs. » (p.43). Puis la chute qui s’ensuit, et ces pleurs tant attendus par « personne »… Les cris se développent mais se teintent d’une autre signification : celle de la prise de conscience foudroyante de la fin qui attend l’homme une fois jeté dans la grande marche du monde… Le sentiment aussi d’avoir déjà vécu la partie la plus riche de son existence. Une lucide désespérance se fait jour avec laquelle il lui faudra composer, avancer malgré tout jusqu’à ce que l’âme « fatiguée de tous [s]es efforts abandonne son écorce dans la poubelle des cimetières » (p.40).
Un fois le livre refermé, une évidence s’impose : l’impression de s’inscrire dans une destinée individuelle exceptionnelle, le sentiment d’être unique sont d’immenses leurres au regard ce que dit l'acte de naître. Ils ne servent qu’à masquer la tragédie qui est le lot de chacun lorsqu’il quitte le ventre maternel : celle de devoir irrémédiablement se précipiter vers sa propre fin, quoiqu’il en soit. Cette position, qui est amenée avec beaucoup d’auto-dérision, évoque de façon tout à fait manifeste celle du philosophe roumain Emil Cioran dans son recueil d’aphorismes, De l’inconvénient d’être né, publié en 1973. On pourrait presque taxer Giovanni Papini de « plagiat par anticipation », pour reprendre ici le titre du dernier essai de Pierre Bayard, tellement les deux discours se font écho.

« Je sais que ma naissance est un hasard, un accident risible, et cependant, dès que je m'oublie, je me comporte comme si elle était un événement capital, indispensable à la marche et à l'équilibre du monde. »
(Cioran, De l’inconvénient d’être né, p.12, collection Folio Essais)

Pour terminer, on peut dire  que le texte de Papini ne peut effectivement s’adresser à personne parce qu’il relate finalement l’histoire de tout le monde. Il nous invite, avec cette verve qui le caractérise, à l’humilité et à nous rappeler aussi que nous sommes tous, dès la naissance, « déjà assez vieux pour mourir » (Martin Heidegger, Etre et Temps, 1927).

 

Irma Vep