SFU5Il est sur ce blog beaucoup question de littérature. Il y est aussi beaucoup question de mort, ce qui est naturel puisqu’elle constitue le fluide vital, si j’ose dire, du vampire, et que nous écrivons tous nos articles d’un cercueil (il ne m’en faut pas plus pour prolonger d’un trait la métaphore : toute la littérature est peut-être écrite du fond d’un tombeau ?). Nous aurions tort de croire que le rapport à la mort s’uniformise. Certes, les récentes accointances de la mort avec le nombre (la comptabilité des cadavres d’une guerre civile) ou le chiffre (d’affaires) en ont quelque peu émoussé le mordant. Certains en nient parfois dangereusement l’existence – qui éprouvent dans la vie la sensation d’être dans un rêve dont la mort les éveillera (parfois hélas, il faut que cet éveil ardemment désiré s’accompagne d’un massacre à l’arme automatique).

Petit retour sur les sujets traités dans ce blog : le succès lyonnais de l’exposition Our Body (à corps ouvert) a finalement convaincu un lieu parisien d’en accueillir les cadavres aseptisés. En temps de crise, l’industrie du spectacle ne saurait se passer de la mort et de ses conséquences – il n’est plus temps de la balayer d’un revers d’éthique mal placé, il faut faire du chiffre. A l’opposé, bien loin des préoccupations mercantiles, l’admirable Wittkop plongeait dans la mort et lui rendait ses atours baroques, horribles, fascinants (voir l’article de mademoiselle Vep).

Au fond, la mort est un événement si banal et si peu complexe qu’elle a conservé les maints oripeaux dont on l’a revêtue à travers les Âges, sans quoi elle aurait bien peu de chair, comme dans sa version faucheuse. La mort a la diversité des masques vénitiens. Masque Polichinelle. Masque de l’Arlequin. Masque-héron du médecin (celui peut-être de l’anatomiste Von Hagens ?). Masque composite. Masque sur masque. La mort est toujours fardée, toujours mise en scène, car personne - de potentiellement disert et bavard sur le sujet - ne l’a jamais expérimentée personnellement.

Mise en scène pour mise en scène, il est des œuvres de fiction, comme la série Six Feet Under, qui tentent de démystifier non pas la mort (ce n’est jamais la mort qu’on démystifie) mais la relation que l’on noue avec elle. Indifférence ? Attrait ? Répulsion ? Fascination ? Angoisse ? (Ce dernier mot semble avoir été inventé pour elle). Quelle que soit la nature de cette relation, nous n’avons affaire directement à la mort que selon deux modes : la mort d’un autre, spectacle pour soi-même ; et sa propre mort, spectacle pour l’autre (seul spectacle que nous ne pourrons pas commenter en ces lieux, je conçois votre déception).

S’il y a un endroit que la mort semble avoir déserté, un endroit rassurant, synonyme de babillages, d’images en mouvements, c’est bien la surface lumineuse d’un écran de télévision (l’inverse d’un trou noir silencieux). Ces dernières années fleurissent des séries télévisées de mieux en mieux élaborées, où la mort - toujours orchestrée comme moment de climax, à coups de crescendos - est un élément moteur du récit et donne bien souvent l’impulsion d’une enquête. Mais dans Six Feet Under, il n’est pas question de découvrir les causes d’une mort (laissons cet obsédant et ennuyeux dessein à ces troupeaux d’enquêteurs aux techniques de plus en plus affûtées). Dans Six Feet Under, la mort n’est pas considérée uniquement comme ressort narratif, c’est plutôt un décor, un décor permanent qui imprègne le quotidien de ses personnages. Dès l’épisode pilote, Six Feet Under frappe un grand coup : Nathaniel Fischer, gérant de l’entreprise de pompes funèbres Fischer et fils, meurt dans un accident de corbillard. Six Feet Under commence donc par une tragédie familiale, filmée sans pathos : Ruth, veuve de Nathaniel, et ses enfants, Nath, David et Claire se retrouvent autour d’une tombe. Il faudra désormais faire tourner l’entreprise de pompes funèbres sans le père. Et les cinq saisons de Six Feet Under dévoilent sur la durée le sens d’une expression que je n’ai jamais vraiment comprise : faire son deuil.

Six Feet Under n’en est pas moins une série divertissante : elle maîtrise l’art du scénario et le rythme de ses rebondissements, superpose les tons - léger sur grave, grave sur léger - offre une série de personnages bloqués, allumés, névrosés, toujours en quête d’un idéal, acceptant les compromis et parfois les compromissions pour arriver à mettre un peu de principe de plaisir dans leur principe de réalité (car quoi de plus dur et réel que ces cadavres qui défilent dans le sous-sol de la maison Fischer). L’investissement personnel des auteurs de la série (dont son créateur Alan Ball) est palpable* – bien plus que dans la plupart d’autres séries. Ce n’est également pas un hasard si les pompes funèbres Fischer et fils se trouvent à Los Angeles, à deux pas de Hollywood. Tout employé de pompes funèbres, restaurant  les corps à coup d’injections d’aldéhydes, de fonds de teint, de cires en tous genres, ne partage-t-il pas la vocation de ces maquilleurs ou plasticiens qui travaillent dans le temple de l’illusion ?

Mais la série n’est pas uniquement fabriquée autour du spectacle délectable des corps dégradés ou mutilés que l’on embaume. Pour les Fischer, il s’agit d’accompagner le deuil des clients sans occulter les aspects économiques de leur métier. (Faire commerce avec la mort, du moins pour un personnage de série-télé, c’est être en proie à un sacré clivage !) On assiste donc à tous les genres de cérémonies, pour toutes les confessions, pour tous les budgets : la volonté œcuménique de la production est manifeste, mais le discours réconfortant. La solitude se fait tout à coup moins pesante. Le scepticisme est cependant de mise. A plusieurs reprises, l’utilité des funérailles, la variété des mises en scène qu’elles suscitent, sont remises en cause par les Fischer eux-mêmes : la mort continue à affleurer sous les fleurs et les maquillages. Ultime recours désespéré pour s’affranchir des masques mortuaires : l’un des personnages principaux en vient à vouloir être enterré sans apprêt au contact de la terre. (Mais comme on est toujours récupéré, jusque dans l’après vie, tout a été prévu. Une procédure réglementée et une brochure existent déjà. On appelle ça : funérailles écologiques.)

S’occuper de la mort - ou plutôt des cadavres - au quotidien, c’est semble-t-il (surtout dans la première saison de la série) mettre de côté ses émotions, les embaumer en même temps que les corps. Aussi, la famille Fischer n’est pas la mieux armée face aux difficultés relationnelles. Ses membres ont la stratégie des crabes. Les personnages qui gravitent autour d’eux ne sont pas mieux lotis : ainsi Brenda, fille de deux psychiatres décomplexés et hystériques, souffre d’un excès d’analyse tout aussi mortifère. Elle tente de s’affranchir d’une relation fusionnelle étouffante avec son frère borderline. (Il s’agit d’explorer la variété des relations familiales et d’en éprouver les limites. En cela, Six Feet Under rejoint les thèmes favoris de bon nombre de séries télé.)

Certes, dans Six Feet Under, les sujets tabous valsent comme s’il fallait les biffer un à un sur un cahier des charges. Ils sont cependant traités avec assez de nuances, souvent par l’intermédiaire d’un réalisme onirique (le rêve reste le moyen le plus efficace de contourner la censure) : ainsi de l’inceste entre un frère et une sœur, de la culpabilité d’un mari envers sa femme disparue, des traumatismes d’une agression homophobe. Cette dernière agression est elle-même filmée dans un épisode haletant, hyperréaliste, qui transgresse la charte rythmique de la plupart des épisodes. Car les scénaristes jouent et se jouent de la forme qu’ils se sont imposés et que la forme « série-télé » leur impose – avec la bénédiction de producteurs peu frileux.

Six Feet Under, c’est un peu l’anti-Our Body, puisque chaque corps embaumé par les Fischer a une identité  propre, que la première séquence de chaque épisode brosse en quelques plans. Cette première séquence met en scène la mort d’un homme ou d’une femme, d’un enfant ou d’un vieillard. Elle est grave ou loufoque, gore ou toute en ellipse, tendre ou brutale, et s’achève sur le même fondu au blanc sur lequel viennent s’inscrire le nom du défunt, ses dates de naissance et de mort. Cette diversité de teintes et de tonalités gagne la série entière. Elle manie le cynisme, assez pour toucher juste, mais sans agacer. Elle trouve le juste équilibre entre humour noir et tragédie. Elle le fait par l’intermédiaire de personnages familiers, attachants, complexes, qui tout en ayant des attributs balzaciens - le corbillard vert anis de Claire, le chignon de Ruth, les regards fuyants de David, l’impulsivité inquiète de Nath - cherchent à fuir ce qui les caractérise. Ils veulent tous ce que d’autres - croient-ils - possèdent : le génie artistique devient l’obsession de Claire ; l’image d’une vie familiale simple, presque lisse, est l’horizon de Brenda ; David rêve d’élever des enfants avec son amant Keith ; Nathan, l’aîné de la famille, partagé entre scepticisme et mysticisme, cherche une réponse existentielle dans une religion ou dans l’amour ; quant à Ruth, la mère, engoncée dans ses TOC et ses tenues vieillottes, elle rêve d’une vie émancipée et dévergondée. L’insatisfaction est le moteur de tous ces personnages, trop proches du spectacle de la mort pour la laisser déborder sur la vie, et c’est dans une quasi-frénésie qu’ils essayent de donner du sens à la leur. Ils essayent tous de dépasser leurs propres limites, y arrivent de temps à autre, même s’ils retombent souvent dans ce refuge qu’est l’en deçà de la limite (leitmotiv de la forme classique de Ruth, du mutisme prostré de David, de la débauche d’analyse de Brenda, de l’auto dévalorisation de Claire, de la terreur morbide de Nath). Néanmoins, l’influence qu’ont les personnages les uns sur les autres, cette contamination dynamique, cette transmission entre frères et sœurs, mais aussi d’un père à ses enfants, sauvent la série de la tristesse et de l’amertume ressassée, et sont parmi les réussites de la série.

Tout se termine au bout de 63 épisodes, sur un coup d’éclat. Sans en dévoiler la teneur pour ceux qui auraient l’excellente idée de se plonger dans cette série, il faut s’imaginer que l’habituel « Ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants. » (comme formule d’ouverture, mais qui peut être déclinée dans sa version pessimiste) est remplacé par la formule : « Ils furent heureux, et eurent beaucoup d’enfants. Mais aucun n’échappa à la mort. » L’éternité n’est donc plus un dû pour les personnages de fiction. Au final, on éprouve un réel sentiment d’absence quand s’achève l'épisode final (même si ce n’est pas l’apanage exclusif de cette série que de jouer sur la sensation de dépendance). Il m’a fallu six mois pour visionner les cinq saisons de Six Feet Under. Au final, à qui ? - à quoi ? - m’étais-je attaché ? Tous ces personnages, auxquels j’avais fini par m’identifier, m’avaient imprégné et laissaient comme un vide dans mon quotidien. Mais ne s’agissait-il que de personnages fictifs ? J’ai commencé à regarder Six Feet Under quelques jours après la mort de mon grand-père. Dans les premiers épisodes, à chacune des funérailles organisées par les Fischer, il était clair que c’était lui que je pleurais. La catharsis ne m’est jamais apparue aussi consolatrice.

Si, comme Cocteau l’affirmait, le cinéma est la mort au travail, Six Feet Under épouse complètement cette métaphore.

 

David Gray


*Alan Ball raconte, comme une des origines de la série, le souvenir de la perte de sa sœur de treize ans dans un accident de voiture.