Ulysseou : Ce grand jeu dont vous ne connaissez pas (mais aimeriez bien connaître) les règles

Dans son précédent article, Irma Vep citait le narrateur de Nous sommes tous Kafka pour qui James Joyce, avec Ulysse, « ose fustiger le lecteur à coups de centaines de phrases incompréhensibles ». L’équipe du Vampire Actif, ne reculant devant aucun obstacle, a voulu enquêter et m’a dépêché – moi, le non littéraire du groupe – afin que je courbe l’échine devant ce Joyce prétendument sadique.

Léopold Bloom se lève un matin, petit-déjeune d’un rognon poêlé, assiste à un enterrement, déjeune dans un troquet de Dublin, attend sagement en ville que sa femme Molly ait fini de se taper son amant, se masturbe devant une jeune fille en fleur, file à la maternité où il apprend une naissance, rencontre Stephen Dedalus, un jeune poète prometteur, le suit dans le quartier des bordels (sans consommer), propose à Stephen, ce pauvre hère, de l’héberger, des fois qu’il ne ferait pas un meilleur amant pour sa femme, se couche en chien de fusil, tête bêche, auprès de son épouse qui, déréglée, rumine un certain nombre de souvenirs avant de trouver le sommeil.

Voilà pour l’action principale… Je rassure ceux qui crient au sacrilège. J’évite une longue perte de temps à ceux qui croient aux révélations finales. Dans Ulysse, il n’y en a pas. Ulysse conte une journée parmi tant d’autres dans la vie du respectueux citoyen dublinois Léopold Bloom, qui se lève à 8h un jeudi matin de juin 1904 pour se coucher vers 2h le vendredi matin suivant. Une journée avec son lot de rencontres (peut-être) déterminantes. Une journée prise au hasard (même si le hasard est largement orienté par Joyce et quelque peu biaisé par le mythe) dans l’ensemble fini des milliers de journées constituant les vies de Bloom et de Dedalus, l’autre personnage principal du roman. Pour le reste… la chair est opulente et vient copieusement épaissir ce canevas squelettique. Il paraîtrait d’ailleurs, pour rester dans la métaphore du corps, que chacun des dix-huit épisodes qui composent Ulysse est dominé par un organe du corps humain. Nous devons cette découverte à Stuart Gilbert, découverte reprise par l’écrivain Anthony Burgess dans son bel essai « Au sujet de James Joyce » (1965). Ce dernier essai est écrit de façon admirable. C’est un bel hommage rendu d’un écrivain à un autre écrivain. Néanmoins, Burgess, dont il est impossible de contester l’admiration sans bornes qu’il voue à Joyce, fait passer en force l’idée qu’Ulysse est un livre essentiel, un livre qui avant tout conte une histoire, un livre difficile certes mais pas hermétique. Or, un peu moins de cent ans après la première publication d’Ulysse (1922), malgré les innombrables essais écrits sur l’œuvre de Joyce, malgré la modernité incontestable de l’œuvre pour l’époque (suggérant un lecteur actuel plus à même de la recevoir), il n’est pas sûr qu’Ulysse ait gagné en clarté pour un lecteur d’aujourd’hui, même exercé. Donc, première chose, équipez vous d’un ou deux bons livres d’exégèse avant d’entamer Le Livre. Ils seront là, comme des garde-fous contenant les milliers de pages d’Ulysse, un peu comme ces anxiolytiques qu’on aime savoir à portée de main, au cas où.

Déjà, Ulysse vous fera bien comprendre que votre mémoire est défaillante. Au cours de votre traversée, vous n’arriverez plus à savoir où vous avez rencontré ce personnage (il y en a des centaines), cette expression, ce mot, cette erreur de frappe – signifiante ? Aussi, au cours de l’aventure, vous le rencontrerez cent fois, mille fois, usé, déformé, travesti : l’homme aux mille tours, l’homme aux mille astuces, c’est Joyce autant qu’Ulysse, Joyce qui maîtrise la forme (ou l’informe ?) littéraire comme Ulysse maîtrisait l’art du combat. Vous persévèrerez parfois et n’y comprendrez rien, et vous finirez alors par rendre les armes. Et alors adviendra peut-être une révélation…

Quelle forme prendra-t-elle ? La forme d’une extase peut-être, au détour d’une épiphanie*, ou bien devant le rapprochement poétique d’une machine à coudre et d’un parapluie sur une table de dissection (mais sans rien de fortuit comme chez les surréalistes, ce rapprochement étant subtilement orchestré par Joyce aux noms de la nécessité et de la cohérence de son univers). Vladimir Nabokov disait qu’Ulysse ouvrait le lecteur à « d’autres façons de voir et de sentir. » Mais après tout, on a dit ça, aussi, de certains psychotropes.

Creuser dans l’ordinaire, dans le sordide même, et le transcrire, l’exposer sous toutes les formes possibles comme on dépiaute un animal sur un étalage de boucher, voilà peut-être l’un des projets de Joyce avec Ulysse. Avec au moins trois effets possibles :

1 – excite la curiosité du scientifique pour l’anatomie ;

2 – suscite l’horreur viscérale (mais si sublime) de l’idéaliste ;

3 – met l’eau à la bouche du carnivore.

Pour peu que vous apparteniez à l’une ou plusieurs de ces trois catégories (et il y a de fortes chances pour que ce soit le cas), Ulysse ne peut pas vous laisser indifférent. Alors peut-être finirez-vous par dire : ce Joyce, quel fantastique poète ! Et vous renierez toutes vos autres lectures pour ce roman. Quels serments définitifs ne vous aura pas faits prononcer la jouissance ! Et vous finirez au quartier des bordels, ivre comme le pauvre Stephen. Puis gueule de bois.

Vous vous réveillerez le lendemain matin, dans une bibliothèque austère, pris entre deux universitaires et un poète en devenir, abstrait et dogmatique. Vous serez séduit un instant par la théorie énigmatique de Stephen qui « prouve par l’algèbre que le petit-fils d’Hamlet est le grand-père de Shakespeare et qu’il est lui-même le fantôme de son propre père. » Ah, Ulysse, le grand roman de la transmission, où fils et pères sont interchangeables, où les fils morts-nés (Rudy, le fils de Leopold et Molly Bloom) se trouvent des substituts dans les rues de Dublin (Stephen Dedalus) ! Puis vous vous agacerez devant les aphorismes hermétiques de Dedalus, prenant de haut les considérations universitaires de ses pairs sur Hamlet. Vous voudrez alors réduire Ulysse au roman mineur d’un irlandais mégalo (quel que fût son exil). Une aventure locale : jeudi 16 juin 1904. Dublin. Ulysse ? Une monnaie qui n’a plus cours, aux échos régionalistes obsolètes, plus du tout compréhensibles, même par nos contemporains les plus lettrés.

Mais la persévérance paye parfois. Remettre l’ouvrage sur le métier. Tisser des liens. On se prend, avec Ulysse, des envies d’être fidèle. Vous y reviendrez, ferez encore l’effort de comprendre. Et vous finirez par trouver qu’Ulysse est d’une rondeur universelle, qui livre à la fois ses références et les clins d’œil à ses références, et les transcende en un cosmosavoir ou cosmoquelquechose –gonie ou –logie. Ulysse est un livre circulaire qui n’a pas besoin qu’on aille l’alimenter par des connaissances minimes (voire inexistantes en ce qui me concerne) sur la petite histoire locale ou sur les rapports séculaires entre l’Angleterre et l’Irlande. Laissez tomber vos livres d’Histoire. En exergue du Livre, on aurait pu trouver : « Au commencement était le verbe. » Ulysse est une grande célébration du langage dans tous ses états. Et ce qui, dans Ulysse, est du domaine de l’indéchiffrable, est une autre façon d’approcher le réel, qui n’affleure jamais autant que lorsque la langue, cassée, dynamitée, reconstituée autrement, admet sa défaite à coïncider avec le réel, ou au contraire lorsqu’elle revendique crânement être plus intéressée par l’irréel (les hallucinations sans queue ni tête du Quartier de Mabbot), avec toujours cette dose d’ironie joycienne sans laquelle Ulysse – pris au pied de la lettre – serait asphyxiant.

Dans l’Odyssée d’Homère, Ulysse peut lire son destin dans les étoiles, tout au long de son retour tumultueux vers Ithaque. Bloom et Dedalus lèvent aussi les yeux vers le ciel dans l’avant-dernier épisode dit « catéchétique », où Bloom improvise un cours sur les astres et les constellations. Mais dans le roman de Joyce, ce qui sous-tend le mythe, ce ne sont pas les étoiles mais bien plutôt les entrailles qui travaillent par en dessous : la constipation de Bloom au début de la traversée dublinoise, le travail de Mme Purefoy qui a du mal à accoucher, l’éjaculation suggérée de Bloom, les règles de Molly… Ulysse est un roman physiologique, qui fait passer (notamment dans le fameux monologue intérieur final de Molly Bloom) tous les romans contemporains de la transgression pour des ersatz clicheteux.

Parenthèse : je suis en train de lire un sombre roman d’Ernest Sabato. Après Ulysse, quelle chaleur ! J’ai l’impression que Sabato vient près de moi, me murmure à l’oreille, me prend la main, me guide pas à pas, quand Joyce me laisse sur la touche. Joyce ne fait aucun cadeau. C’est marche ou crève ! Il sent bien parfois qu’il faut requinquer le lecteur un peu déboussolé, alors il use d’une forme plus familière. C’est sa seule concession au confort du lecteur (il y aura beaucoup moins de compromis dans Finnegans Wake) dans ce qui fait la principale richesse d’Ulysse : l’alternance et la diversité des styles. Le suspense – cette tension qui, une fois ouvert Ulysse, vous tient en haleine jusqu’au bout – porte sur les possibilités du langage, bien plus que sur l’histoire. La question du lecteur, c’est : que va nous réserver le prochain épisode en matière de style ? (suivie de cette autre question du lecteur maso attiré par les difficultés : vais-je enfin relever le défi du comprendre ?)

Comme le faisait remarquer Vladimir Nabokov (dans ses cours de Litterature), « Joyce use principalement de trois styles :

1. le Joyce de départ : direct, lucide et logique, musard […] ;

2. Langage incomplet, rapide, haché, rendant le fameux « courant de conscience » ou, mieux, l’opus incertum de la conscience […] ;

3. Parodies de différentes formes non romanesques : titres de journaux, musique, drame mystique et bouffonneries, questions et réponses sur modèle catéchétique. Parodies, également, de styles littéraires et d’auteurs […].

A tout instant, en passant d’un style à l’autre, ou à l’intérieur d’une catégorie donnée, Joyce peut intensifier une atmosphère en faisant intervenir une qualité musicale, lyrique, par le biais d’allitérations et de jeux de cadences, en général pour traduire des émotions élégiaques. »

Vous trouverez donc aussi qu’Ulysse est un livre musical. Pourquoi pas, tant que vous ne le considérez pas comme un mantra ou un moulin à prière ! Vous en reliriez alors des pages et des pages sans comprendre, juste pour essayer d’atteindre un état second qui, après tout, ne concerne que vous (dans ce cas apprenez plutôt le monologue de Lucky et déclamez le en boucle !). La musicalité d’Ulysse résulte du travail méticuleux de Joyce sur la langue. L’arrangement scrupuleux des mots dans la phrase, la fusion de deux mots en mot valise, leur scission, leur fragmentation, produisent des effets de rythme qui se prolongent en effets de sens… Un jour pourtant, tout avait été tenté, il n’y avait plus rien à faire, je savais pertinemment que tel passage était écrit en écho à un autre passage, en dévoilait ou en dédoublait le sens, mais ce passage antérieur, je ne m’en souvenais plus, je savais aussi que tel calembour devait signifier bien plus que je n’étais capable d’en saisir… Mais j’avais beau me creuser la cervelle… Il n’y avait plus rien à faire. Qu’à me laisser aller à la prosodie joycienne.

J’ai aimé Ulysse. Mais j’ai aimé aussi le terminer. Ouf, passer enfin à autre chose ! Il y a des repas trop copieux qu’il faut prendre le temps de déguster, sans oublier de faire un bon rot à la fin (ce qui, après tout, ne déparerait pas la polyphonie gaudriolesque des poivrots de l’équipée dublinoise).

David Gray

* Les épiphanies sont, chez Joyce, des « révélations de beauté et de vérité dans le sordide et le trivial.»  Anthony Burgess, in Au sujet de James Joyce (1965)