Nous_sommes_tous_Kafka

"J'apprends à lire, convaincue qu'en lisant je résoudrai la grande énigme et, quand j'ai appris à lire, j'étais déjà sûre qu'au cours de ma vie, je ne ferais que lire et lire encore, toute la journée et que je prendrais la lecture comme moyen de survie (…)"
Nous sommes tous Kafka,
p 27

Le nom de Nuria Amat, auteure espagnole née à Barcelone en 1950, m'était totalement inconnu jusqu'à ce que je découvre, la semaine dernière, caché dans un rayonnage presque inaccessible d'une librairie, ce livre au titre étrange : Nous sommes tous Kafka et cette phrase tout aussi sibylline, en quatrième de couverture : « Est-ce que j'allais finir par devenir un écrivain ou un cheval ? » C’en était assez pour que je me laisse conquérir, reparte précipitamment avec l'ouvrage sous le bras dans l'intention de m'y plonger illico.

D'emblée, l'histoire semble mettre un point d'honneur à embrouiller son lecteur pour mieux l'ensorceler dans le même temps, l'obligeant du coup à lire d'une traite près de 240 pages où fourmillent une imagination qui fonctionne à plein régime et une érudition bouillonnante.

C'est en effet la vie de plus de cent auteurs marquants de la littérature mondiale qui est convoquée par bribes dans ce roman en forme de quête existentielle : celle d'une lectrice-narratrice qui se toque aussi d’écriture et qui, pour mieux savoir qui elle est, part à la recherche d'un écrivain inconnu suicidaire afin de le sauver de la mort. Entreprise pour le moins périlleuse et inattendue d'autant que pour trouver cet homme de lettres anonyme, le personnage principal s'invite dans les biographies de grands noms de la littérature. Elle devient ainsi, tour à tour, la fille de Kafka, l'épouse de Joyce, évoque Musil et son projet d'écriture d'œuvre absolue qui le dépasserait, se gausse des affres du couple Sartre-Beauvoir, crée des communications et des ponts surprenants entre les univers de tous ces auteurs, les fait se télescoper. Par un effet de contamination savant, elle oblige le lecteur, extradiégétique cette fois, à endosser lui aussi tous les rôles dans une espèce d'incitation joyeuse à la schizophrénie.

Avec son personnage, Nuria Amat, tout comme le lapin blanc d’Alice au pays des Merveilles, nous invite à la suivre pour une chute vertigineuse dans le terrier de la fabrique de l’écriture avec tout ce qu’elle peut posséder de fantasque et de retors, de surréaliste et de démentiel. Nous sommes au cœur d'un tourbillon où sont éclatés tous les repères, où tout cadre spatio-temporel est évincé et où pointe de temps à autre le registre fantastique. On découvre alors que la création littéraire ne peut prendre corps sans la folie; qu’elle touche directement les hommes et femmes de lettres ou des personnes qui leur sont proches, elle est un matériau nécessaire pour tout projet d'écriture ayant l'ambition de porter un regard éclairé sur le monde. On ne sera donc pas étonné par exemple, de faire la connaissance de Lucia, la fille de James Joyce et de terminer dans un asile de fous où l’on croisera, entres autres, Virginia Woolf, Louise Colet, la femme de Malcolm Lowry (dans le rôle d'une extraordinaire vendeuse de mots) et Arthur Rimbaud en très grande forme.

Un flot ininterrompu de personnages incongrus et insolites s'invite à chaque nouveau chapitre qui s'attèle à une réflexion à propos des influences, des interférences, des doutes nécessaires à toute gestation d'une œuvre. On y rencontre les muses parfois très susceptibles d'écrivains connus, on observe la monstruosité du travail en marche chez des littérateurs qui n'hésitent pas à se servir de leur entourage proche pour créer, on rend visite à des éditeurs visionnaires, telle Sylvia Beach, qui a, jusqu'au bout, porté et soutenu Ulysse de James Joyce, "cet écrivain qui ose fustiger le lecteur à coups de centaines de phrases incompréhensibles" et qui "exige de [lui] de consacrer toute une vie ou plus à [la] lecture [de son texte monumental] et au critique de vivre trois cents ans pour le comprendre". Notre lectrice-narratrice nous convie également chez des couples de lettrés célèbres en constante compétition, amène de perspicaces interrogations sur la postérité des œuvres et de leurs créateurs, sur le rôle de la critique qui à force de citer les auteurs contribue "à ne plus jamais faire lire". ..

Inévitablement, puisque nous naviguons dans le vécu des auteurs, on se demande dans quelle mesure ce dernier sert de terreau aux productions écrites, comment cette intimité des écrivains, certes parfois déformée, permet aussi à celui qui la découvre de mieux se connaître, de se transformer, de créer chez lui des vocations.Tout au long de son roman-laboratoire, Amat traite de la réception des œuvres et de l'importance capitale du lecteur par le biais duquel elles accèdent à l'immortalité, à l'universalité. Car se donner aux livres, se fondre en eux, c'est accepter de les porter en soi de manière indélébile pour les transmettre ensuite et c'est aussi devenir un peu ceux qui les ont écrits. Cette réflexion sur la place du livre prend une forme tout à fait extraordinaire avec un épisode précipitant la lectrice-narratrice dans la bibliothèque de Walter Benjamin où elle engage une conversation des plus passionnantes avec Italo Calvino.

Avant de tourner la dernière page de Nous sommes tous Kafka, une ultime surprise nous attend : Nuria Amat offre à son lecteur un glossaire onomastique des plus drôles dans lequel elle choisit de livrer, en quelques lignes souvent pleines de tendresse, ce qui définit pour elle chacun des hommes ou femmes de lettres convoqués dans son roman. Une manière de nous les rendre encore plus proches.

Cette auteure espagnole expose dans son étonnant roman une déclaration d'amour à la littérature avec une impétueuse vitalité, nous persuadant dans le même temps, qu'elle a dû subir à maintes reprises l'assaut vampirique livresque cher à Michel Tournier...

Nous sommes tous Kafka, paru initialement en 1993, est disponible pour la première fois en français aux éditions Allia depuis septembre 2008.

On trouvera ici un article paru en 2004 dans le journal marocain Aujourd'hui le Maroc qui dresse un très beau portrait de l'écrivain.