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Depuis le 16 octobre dernier, l'éditeur Tristram propose de redécouvrir dans une nouvelle traduction Running wild, un court roman de J.G.Ballard. Ecrit en 1988 et offert aux lecteurs pour la première fois sur le territoire français en 1990 sous le titre Le massacre de Pangbourne, l'ouvrage, qui s'intitule désormais Sauvagerie est, vingt ans après être sorti tout droit de l'imagination de l'auteur, d'une acuité des plus perturbantes quant à l'évolution de nos sociétés occidentales impliquées de plus en plus dans une quête du tout sécuritaire, dans la surprotection des individus.

Ce texte d’anticipation sociale de Ballard, écrit en plein thatchérisme, prend pour point de départ un fait divers sordide qui s'inspire du massacre – bien réel celui-là - du 19 août 1987, dans le Berkshire, où seize personnes ont été assassinées par Michael Robert Ryan.

Nous sommes dans la banlieue londonienne, dans un futur qui pourrait bien être notre quotidien de demain, au cœur d'une zone résidentielle ultra sécurisée, et où les caméras de télésurveillance truffent chaque recoin de ce paradis sous cloche. Là, tout est calculé pour que le bien-être de chacun ne soit jamais terni par la moindre inquiétude, la moindre contrariété, la moindre menace venue de l'extérieur.

"Sécurisées par leurs hauts murs et leurs caméras de surveillance, ces résidences constituent en fait une chaîne de communautés fermées dont le système nerveux, suivant la M4, mène aux bureaux et cabinets de consultation, restaurants et cliniques privées de Londres. Elles demeurent complètement séparées des communautés locales, à l'exception d'une sous-classe réduite, mais soigneusement sélectionnée, de chauffeurs, de femmes de ménage, chargée de maintenir les propriétés en parfait état. Leurs enfants restent entre eux dans de coûteuses écoles privées ou dans des clubs de sport luxueusement équipés construits dans les enceintes résidentielles."

Cette espèce d’Eden absolu – et tyrannique pourrait-on ajouter – où des parents (un peu trop) compréhensifs partagent tout avec des progénitures qu'ils chérissent au plus haut point, se transforme en parc du cauchemar : un matin, les 32 adultes de la résidence sont retrouvés sauvagement assassinés et tous les enfants ont disparu. Malgré les efforts déployés par la police, aucun indice ne permet de retrouver la trace des meurtriers et des kidnappeurs. Le carnage qui s'est déroulé en l'espace d'une vingtaine de minutes semble être l'œuvre de professionnels ayant soigneusement calculé leur coup. Saccagé méthodiquement avant la tuerie, le système de vidéosurveillance de ce cocon modèle n’aura pas pu éviter la tragédie.

La police se trouve démunie face à une affaire qui défie l'entendement. L'appui de Richard Greville, un consultant psychiatre est alors sollicité. Avec l'aide de Payne, un officier blasé, cet homme froid, à travers le journal duquel nous est relatée l'avancée de l'enquête, va fouiller par le menu et avec un recul presque inquiétant, les arcanes de ce microcosme aseptisé. L’engrenage de la reconstitution méthodique des événements ayant conduit à l'issue fatale est en marche. Greville est décidé à lire la tragédie sous un autre angle. Résolu à trouver la réponse à cette dernière à l’intérieur même de Pangbourne, il travaille à faire émerger l’inconscient de cette entité résidentielle vivant repliée sur elle-même dans une autarcie quasi-totale, en disséquant et analysant les moindres détails enregistrés sur les bandes vidéo avant le massacre. Des théories ahurissantes voient le jour et se transforment, au fil du récit, en certitudes des plus implacables.

 

La construction resserrée du récit livré par Ballard, l’économie dans l’écriture, illustrent magistralement à la fois la précision clinique des analyses de Greville et le détachement des meurtriers dans l'acte de barbarie perpétré. Le lecteur n’a alors pas d’autre choix que de maintenir sans relâche ses sens en alerte. Point de descriptions superflues lui permettant de s'évader de l’infernal puzzle qui s’agence sous ses yeux, aucune possibilité de laisser retomber quelques instants une pression qui se fait de plus en plus tangible alors que la découverte de la vérité se profile. Il reçoit sans échappatoire possible, tout comme les enquêteurs, les conclusions de l’investigation qui sont des plus terribles.

Cette lecture coup de poing pose une vraie interrogation sur l'identité d'une société sous contrôle qui ne se façonne que sur la paranoïa et sur la peur d’un Autre, potentiellement dangereux. Cet Autre, forcément différent, qui est pourtant nécessaire pour se poser et se construire en tant que personne. Chez Ballard, la présence d’un regard désincarné, omniprésent et a priori bienveillant, puisqu’il promet un bonheur maîtrisé, émousse et stéréotype tous les sentiments, fait se comporter les êtres comme de dociles mécaniques humaines, incapables de se projeter dans un ailleurs aussi bien physique que psychique, et les cloître dans une catatonie généralisée qui effraie.

Même si les dérives d’un tel système ont déjà été illustrées par ailleurs dans des romans remarquables comme 1984 de George Orwell ou bien Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, Sauvagerie tient une place de choix aux côtés de ces monuments de la littérature d’anticipation. De façon plus large, ce roman dresse un constat d’échec des plus pessimistes sur l’émergence d’états policiers obsédés par le risque zéro et qui, sous le prétexte de protéger les individus, ne laisse à ces derniers que des solutions extrêmes pour se faire entendre: « Dans une société totalement saine, la folie est la seule liberté » dit Greville…