une_education_libertineDans les entrailles de Paris


Ceux qui se sont précipités sur le premier roman de Jean-Baptiste Del Amo avec l’idée de se vautrer dans de voluptueux frissons - parce que présenté par certaines critiques tapageuses comme trash, et faisant étalage de toutes les déviances - auront certainement été saisis par la nausée, voire une indigestion carabinée accompagnée d’une bonne dose de frustration, à la découverte de ce récit stupéfiant qui est tout sauf une banale chronique sociale cherchant à titiller les sens de lecteurs en mal de sexe malsain.

Tant pis pour ceux là et tant mieux pour les autres, interpellés comme moi d’abord par l’énigmatique bandeau qui orne la couverture : De l’art de former les hommes.

Une formule de Rousseau tout droit sortie de la préface de son Emile ou l’éducation en guise de hors-d’œuvre et en exergue, une citation de Gabrielle Wittkop, auteure française connue pour ses textes rédigés à l’encre de soufre, ont suffi à attiser ma faim de vampire et je dois dire que le repas s’est révélé à la hauteur de mes attentes.

Dès les premières lignes nous tombons dans la gueule de la fournaise d’un été parisien des plus poisseux. On est assailli par des premières pages étouffantes et hallucinées. Par moments, les odeurs qui saturent l’environnement dans lequel évolue le personnage principal nous arrivent presque aux narines tant le souci de leur donner corps apparaît comme obsessionnel. Très vite, tout concourt à nous faire comprendre que le parcours du protagoniste se déroulera sous le signe de l’Enfer.

Gaspard, un jeune garçon fermier quimpérois venu à Paris pour échapper à sa condition d’éleveur de cochons, est déterminé à devenir quelqu’un, coûte que coûte. Etre d’abord façonné par une mère ogresse qui lui a narré des contes peuplés de créatures difformes et monstrueuses, il veut s’extirper de la fange des porcs qui faisait son quotidien mais c’est dans d’immondes bouges qu’il va d’abord découvrir la ville et commencer sa vie de jeune adulte (il n’a que 19 ans lorsqu’il découvre la capitale).

Débardeur sur la Seine, il deviendra ensuite apprenti chez un odieux perruquier pédéraste de seconde zone. Il y fera la connaissance d’Etienne de V. dont la scandaleuse réputation attire autant qu’elle répugne la communauté des salons où sa présence est constamment requise. Gaspard se livrera corps et âme à cet homme, véritable mentor charismatique et figure méphistophélique au charme magnétique dont l’influence lui donnera assez de tripes pour réussir à s’infiltrer dans les milieux de la noblesse. Son corps, livré aux mains ignobles de riches aristocrates venus assouvir des pulsions coupables dans un des bordels où Gaspard sera un temps locataire, deviendra une arme pour faire tomber les masques ripolinés de cette classe bien pensante et laissera voir au grand jour l’abjection des hommes de pouvoir, bien pire peut-être que celle qui s’exhibe dans la Cour des Miracles du Paris de 1760, puisqu’elle est bordée d’or et se targue de bienséance.

On pourrait croire que le contenu du roman ne possède rien de réellement nouveau dans le sens où il se fait l’écho de certains grands textes à qui l’auteur semble rendre un véritable hommage : on ne peut s’empêcher par exemple de songer aux Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, aux Mémoires de Barry Lyndon de William Thackeray, au Ventre de Paris d’Emile Zola et au Parfum de Patrick Süskind. Del Amo connaît ses classiques, les a digérés, les as intégrés mais loin de les plagier, il réussit à faire de son texte une espèce d’objet organique qui s’appréhende par les sens et ce, grâce à une maîtrise impeccable de la description. C’est peut-être par là que pêche parfois le roman (certains passages développent des images aux connotations redondantes et partant trop appuyées) mais c’est aussi par ce biais que notre esprit médusé rencontre le peuple parisien composé de créatures de boue et d’immondes goules vomies par la ville. Nos yeux ahuris découvrent un Paris devenu personnage à part entière. La capitale est constamment assimilée à un être lascif en putréfaction et la Seine, unique artère vitale qui rythme de sa pulsation infernale la vie des habitants «est plus qu’un fleuve, c’est un charnier. C’est un Styx. Ca draine tous les damnés de Paris». De ce fait, les logis occupés par Gaspard (le réduit qui jouxte la chambre de Lucas au début du roman, la cave chez le perruquier, la pièce insalubre du bordel) sont autant de vagins nécrosés et monstrueux qui travaillent aux métamorphoses successives de Gaspard. L’étouffement, l’enfermement sont illustrés par le titre identique que portent la première et la dernière des quatre parties du roman : Le Fleuve. Le cours d’eau, véritable point cardinal par lequel Gaspard sera constamment attiré, l’encercle, l'empêche de s'extirper de sa condition et n’est finalement qu’un prolongement de lui-même puisqu’il est capable lui aussi de charrier les pires horreurs. Mais au cours de son apprentissage de la vie parisienne, l’univers mental de Gaspard laisse régulièrement s’ouvrir une porte sur Quimper qui apparaît en déclinaisons chromatiques, dans de courtes analpeses chaque fois amenées de la même façon. Surgissent alors des bribes du passé du personnage qui sont autant de clés de compréhension, d’éclairages sur cette obsession de réussite sociale.

Dans ce siècle des Lumières où le progrès et l’intelligence de l’Homme sont hissées sur un piédestal, Une éducation libertine nous plonge dans le fracas de ténèbres les plus infâmes et nous projette dans des tableaux que l’on croirait inspirés par les plus terrifiantes scènes du Jardin des délices de Jérôme Bosch.

L’œuvre fouille les tréfonds de la noirceur humaine, évoque le rapport compliqué au corps, l’impossibilité de se l’approprier et de le maîtriser autrement que par la maltraitance, la mutilation. Cette enveloppe charnelle qui semble se mouvoir aux dépends de Gaspard, assouvit les pires bassesses du plaisir jamais satisfait de l’Autre. L’acte sexuel dans le roman de Del Amo est toujours envisagé comme un moyen d’ascension sociale mais il est vécu comme subi. Les êtres sont agis par des pulsions qui les dépassent. Les seules figures pour lesquelles Gaspard éprouvera un semblant de reconnaissance même s’il les berne à chaque fois (Lucas, le premier compagnon de fortune et Emma la prostituée dont la mort immonde semble une déclinaison de celle de l’Emma flaubertienne) ne pénètreront jamais son corps, au propre comme au figuré.

 

On peut dire, pour terminer, que ce premier pas de Jean-Baptiste Del Amo sur la scène littéraire est très convaincant. Son écriture de l’excès, qui nous offre ici une relecture inouïe du mythe de Faust, est, à certains moments, digne de celle de certains grands écrivains romantiques du XIXème siècle attirés par le goût du morbide. Si nous doutions une seule seconde de l’animalité de l’homme, le texte déstabilisant et dérangeant de Del Amo nous remet les pendules à l’heure. Dans l’univers qu’il brosse, et à la différence de chez Rousseau, il ne s’agit pas ici de former un homme moral autonome, un être libre vivant sous la loi mais l’inverse, comme on l’aura compris, et son portrait sans concession de la vilenie humaine est plus universel qu’il n’y paraît.