9782264032232R1 "La Route de Los Angeles, "premier roman de John Fante, a été écrit en 1933 mais publié après sa mort, en 1986. Il y raconte la bourlingue américaine classique : recherche de petits boulots, vie de bagarres et de vols, personnages gueulards rencontrés sur les quais ; ajoutez une forme d'humour sauvage, cinglant et de plein air. John Fante, avant les beatniks, a raconté l'aventure des laissés-pour-compte, des ivrognes. La Route de Los Angeles, c'est déjà le bréviaire d'une Amérique vulgaire et mal élevée".

Tel est le texte qui paraît en quatrième de couverture de l'édition parue en français en 10/18. Rendons tout d'abord hommage à cette collection du domaine étranger pour la qualité des textes choisis qui nous sont ainsi révélés.

Nous trouvons dans cette collection, 10 ouvrages de John Fante, dont, à côté de son chef d'oeuvre "La route de Los Angelès" présenté ci-dessous:

-   "Mon chien stupide", son avant dernier livre, un ouvrage inclassable, extraordinaire, narration de la vie de l'écrivain raté Molize (rappelons que John Fante n'a pas vendu plus de 300 à 500 exemplaires de chacun de ses ouvrages de son vivant et qu'il a subsisté en écrivant, à contre coeur, des scénarios pour Hollywood et ce, en dépit de l'alerte reçue de l’écrivain Faulkner: « Hollywood c’est une industrie de crétins qui produit des trucs crétins pour un public crétin », qui adopte un chien perdu, évenement qui va transformer sa vie...  à lire sans hésiter (Cf. petite présentation à la fin du texte sur " La route"),

- "Bandini" dans lequel John Fante/Bandini raconte ces 20 premières années de gamin rital, un peu mythifiées certes (tel était le personnage de l'auteur), mais d'une fraîcheur exceptionnelle ou paraissent à chaque page les deux faces des choses et des hommes. Ce premier chapitre de sa vie sera suivi par trois autres, "La route de Los Angelès", "Demande à la poussière", enfin son dernier ouvrage, qu'handicapé il dictera à son épouse,  "Rêves de Bunker Hill".

- A lire, également disponibles en 10/18, "L'orgie",  "Les compagnons de la grappe", "Plein de vie", "Le vin de la jeunesse", "Grosse faim, nouvelles 1932-1959" .

- A découvrir également, les échanges épistolaires entre "John Fante et Mencken, correspondances 1930-1952", qui nous donnent à lire les courriers improbables et pourtant réels qu'échangèrent le jeune auteur, en recherche d'éditeur, -et qui se révèle tel qu'il est et tel qu'il se présente dans ses ouvrages, au fur et à mesure que la complicité entre les deux hommes s'établit (bien que, si j'en crois ce que j'ai lu, ils ne se soient jamais rencontrés)-, et le directeur de l'American Mercury, la revue de littérature la plus en vue aux USA à cette époque.

"La route de los Angelès" est sans conteste, un ouvrage exceptionnel.   

"La route de Los Angelès"  est le premier  roman autobiographique écrit par John Fante en 1933, même si, censuré, il ne sera publié que bien plus tard, un an après sa mort, en 1984. Cet ouvrage constitue en fait le deuxième tome de son autobiographie (cf. plus haut) mais est totalement autonome et peut être lu indépendamment des autres.

C'est une analyse au vitriol du rêve américain, de la crise de 1929 et de la Grande Dépression des années 1930.  On peut comprendre, en lisant ce livre à l'humour noir, dérisoire et décapant, qui crache à la face du lecteur la vérité sur le système capitaliste et ses ravages, son cynisme et sa brutalité, l'accueil qui lui a été réservé à l'époque. Nulle concession n'est faite, nul appel aux bons sentiments ni à l'espoir comme on le trouve chez Steinbeck, par exemple, dans les pages par ailleurs admirables des "Raisins de la colère". John Fante n'éprouve aucune "pitié" pour ce drame économique et social, ni pour le capitalisme, ni pour les travailleurs pauvres réduits à se vendre au plus offrant sur les routes de la faim, et qui, pis encore, en viennent à se battre entre eux pour subsister, ni pour les immigrés qui, fuyant la misère de leur pays d'origine se retrouvent prisonniers du système qui les a fait rêver, ni, parmi eux, pour les "ritals" dont John Fante fait partie et dont il peint à merveille les valeurs, les mœurs et les attitudes et dont la bêtise est affligeante.

Bandini, le héros de cette histoire -John Fante en fait, quelque peu enjolivé- pris au milieu de cette tourmente, cherche du travail. Il est très différent des "autres", ses parents, ses voisins, ses compagnons d'infortune, les buveurs de bière, les patrons..., avec qui il entre perpétuellement en conflit et se bagarre. Son refuge sont les bouquins qu'il loue à la bibliothèque et qu'il dévore la nuit. Ces compagnons, ouvrages de sociologie ou de philosophie -il a une prédilection pour Nietzsche- lui procurent non seulement les évasions et les soutiens nécessaires à sa condition,  mais également les répliques implacables et hilarantes qu'il sert au final à ses compagnons de disputes. Bandini prend ainsi le monde à témoin et en appelle aux plus hautes pensées pour venir régler opportunément des crises. Il déclame sa rage au fil des pages, au gré des rencontres, au tout venant, hommes, animaux et choses. Il y a en outre dans ce livre des clins d'oeil très nombreux à l'actualité de l'époque, resservis décalés et totalement ridiculisés. Ainsi, par exemple, le discours mussolinien clamé lors du massacre des crabes sur la plage avec comme seul objectif avoué... de conquérir le "cœur" d'une femelle crabe!...

Ce livre, vigoureux pamphlet contre la bêtise et l'ignominie de l’Amérique, sujet qui sera le fil rouge de ses ouvrages, est dangereusement subversif et fortement inconvenant. Il est servi par une écriture magnifique, tranchante. Un chef d'œuvre resté inconnu (censuré) durant des dizaines d'années en raison de son ton incroyablement contemporain -à tel point que sa lecture, alors que bien d'autres écritures et récits hyper réalistes sont venus depuis enrichir la littérature, est toujours aussi stimulante-, de ses prises de position tranchées, sans concession, et de son originalité inclassable et irrecevable sans doute pour l'époque.

Après lui, bien d'autres générations d'écrivains reprendront cette veine littéraire, retrouvant dans l'écriture l'expression de cette Amérique réelle et cachée des laissés pour compte du système, que ce soitent la misère des villes industrielles et des campagne du sud notamment, chantée dans certains blues ou celles des déplacés, des errants, des routards célébrés dans certaines ballades folk. Parmi eux, bien entendu, Jack Kerouac,  puis Bukowski qui l'a fait découvrir.   

Il y aurait tant de choses à dire sur cet ouvrage, le meilleur de l'auteur... Je vous laisse le plaisir de découvrir ce chef d'œuvre dont on ouvre la première page pour être aspiré dès la première phrase: "J'ai dû faire de nombreux boulots dans le port de Los Angelès parce que ma famille était pauvre et que mon père était mort" et ne le refermer  qu'une fois avoir achevé de lire la dernière ligne. 

"Mon chien stupide" : Voici, selon moi, le deuxième meilleur livre de John Fante.

John Fante dans cet ouvrage, poursuit la narration de son histoire. Il prend ici le pseudonyme de Molise, un écrivain raté. Âgé de cinquante ans, déprimé, fortement addictif à l'alcool, cet être asocial ennuie son entourage, qui en retour l'exècre que ce soit son épouse qui ne peut plus le supporter ou ses enfants qui grandissent dans une incompréhension manifeste. Sur ces entrefaites, il recueille un chien perdu, un molosse "asiatique" dont il découvre la sale manie de se masturber sur tout ce qui passe. Ce chien sera pour lui un révélateur... Je vous laisse le soin de découvrir les clés de ce roman, notamment données par des scènes remarquables telles par exemple, celle du combat du chien avec une baleine échouée sur le rivage, et d'apprécier les innombrables passages d'anthologie qu'il recèle. Dans ce roman, comme dans ses autres écrits, John Fante, avec ses scènes tragico-comiques, décalées, noires, vitupère contre le monde d'apparence, de certitude, de conformisme qui emprisonne, castre et dans lequel on se laisse enfermer. Car pour lui, s'il existe un moyen de s'en sortir, ce n'est certainement pas dans le système qu'il faut placer un espoir mais bien en soi et dans les quelques autres individus du petit cercle des initiés sensibles et clairvoyants... La fidélité c'est d'abord être soi.

Desmodus 1er