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C’est reparti pour une autre rentrée littéraire. Encore des noms qui énervent. Partout en ce mois de septembre, des piles de Nothomb pierre-et-gillisée qui défient celles d’Angot ou de Castillon… Au milieu de tout ce charivari (dans lequel on n’a surtout pas oublié de ressortir aussi des best-sellers comme le hérisson de Barbéry), les sirènes éditoriales officient et fondent sur les proies-lecteurs. En ces temps d’ouragan livresque on aimerait tellement parfois mettre au rebut nos boules Quiès – celles qui nous servent à ne pas entendre certains médias conquis à la cause des maisons bulldozers – et les remplacer par des boules Qui-est-ce ? Parce que la rentrée littéraire devrait être aussi le prétexte à cela : fouiner pour tomber sur un ouvrage dont on n’a pas entendu parler, ou encore si peu… J’ai eu la chance de vivre cette expérience cette semaine et oh, sacrilège, je ne parlerai pas d’un roman ici mais d’une BD de Catherine Meurisse, sortie le 10 septembre et intitulée Mes hommes de Lettres, éditée chez Sarbacane.

Petit rappel au passage : Catherine Meurisse, née en 1980, a intégré l’équipe des dessinateurs de Charlie Hebdo en 2005. Voilà de quoi mettre l’eau à la bouche de n’importe quel lecteur souhaitant se faire secouer un peu les neurones. Quand on sait que la jeune femme a en plus eu l’ambition de retracer, en un peu plus de 100 pages, l’histoire de la littérature française du Moyen-Âge au début du XXème siècle, on devient franchement impatient de découvrir le contenu !

Première bonne surprise : cette histoire littéraire qu’elle nous livre est volontairement non exhaustive (qui le pourrait d’ailleurs ?). Les choix personnels sont assumés et Catherine Meurisse n’hésite pas à nous le faire savoir. Villon, par exemple, passe allègrement à la trappe, comme d’autres et elle le mentionne sans honte. Et c’est tant mieux.

La dessinatrice a le trait garnement, on sent qu’elle s’amuse, mais il y a, en même temps, dans sa BD, une vraie générosité dans la complicité qu’elle engage avec son lecteur. Ce dernier ne peut que se délecter des trouvailles hilarantes qui truffent chaque planche. Deux coups de crayon et c’est le feu d’artifice. Le trait est simple mais il y a toujours ce petit détail, un bidule qui fait mouche. C’est très culotté, tendre et intelligent. Ça dépoussière la littérature, ça fait valser les personnages romanesques et leurs créateurs, ça donne envie de lire ou relire tous ses classiques en une seule fois et regretter de ne pas avoir eu l’occasion de le faire avant.

Sous des couverts légers, il y a, de plus – c’est l’autre bonne surprise - une vraie volonté pédagogique dans cette BD (il y a certes des raccourcis qui risquent de faire hurler les puristes, mais après tout, l’ouvrage ne se donne pas comme autre chose qu’une porte d’entrée pour découvrir de manière ludique la littérature française).On peut apprendre beaucoup même lorsque l’on croise Montaigne en pleine psychanalyse ou la Fourmi de La Fontaine qui se prend pour le Cid et cite Corneille dans le texte. Ici, les autres animaux utilisés par le fabuliste se mettent à écrire et à s’interroger sur les droits d’auteurs, le tout donnant lieu à un épisode d’une dinguerie magistrale.
Même si l’auteure a fait le choix de ne pas parler de tous les écrivains qui ont marqué la littérature française, elle trouve tout de même le moyen d’en évoquer certains indirectement, par des subterfuges inattendus ; c’est le cas avec Stendhal et son roman Le Rouge et le Noir par exemple.
Chez Catherine Meurisse, l’impertinence se fait respect pour les auteurs dont elle croque les univers avec une évidente jubilation : on ne lui en veut pas d’avoir passé Madame Bovary à la moulinette et d’avoir fait de Flaubert un psychotique du style, on en redemande même. Elle a su trouver le juste milieu entre l’utilisation de solides connaissances encyclopédiques qui arrivent à point nommé dans le texte et de farfelus anachronismes qui possèdent toujours une place justifiée dans la narration, prise en charge tout au long de la BD par un Renart troubadour, véritable galopin qui ouvre le bal avec le Moyen-Âge.

Voici donc un ouvrage habile et décalé qui fait du bien, un hymne sincère au patrimoine littéraire français. On a envie de lui dire merci à Catherine pour cet acte de salubrité intellectuelle !