cannibales_4Ça commence vraiment fort. Un homme et une femme, dans la pénombre d’une chambre, entreprennent de faire l’amour. Leurs silhouettes noires se détachent sur un mur blanc lumineux. L’homme ouvre un jerrycan et arrose les deux corps d’essence. Il prend un briquet qui a du mal à produire son étincelle. Une longue note assourdissante accompagne la scène et va crescendo. Puis soudain black-out. Interruption de la scène en plein climax, pile au moment où nous nous attendions à voir deux corps flamber.

Ce sera le fil conducteur de la pièce : essayer de comprendre ce qui a conduit un couple amoureux à projeter son immolation. Pas le désespoir, mais l’ennui. L’ennui étant ici le produit d’un monde uniformisé où tout ressemble à tout. Et la conscience que cet acte ultime est un acte de vitalité contre la torpeur ouatée qui enveloppe les corps au quotidien. Exécuter pour une fois un acte fort, qui échappe à l’ordre établi et aux conventions, qui fasse courir dans les veines – au moins une fois – la sensation d’être vivant. Cela a déjà été exploré par tous les courants romantiques : le suicide comme seule affirmation possible de la vie, le suicide pour nous sauver de cette succession de petites morts qu’est, au bout du compte, la vie. Sur le plan existentiel, la proposition tient le coup sans avoir besoin d’être inscrite temporellement, elle n’est pas spécifique de notre ici et maintenant. Car de quoi s’agit-il sinon de faire valoir la primauté de l’instant sur la durée, de la pulsion sur la raison ? Mais la pièce cherche des coupables. Et elle les cherche dans la société actuelle, voulant à tout prix dénoncer.

Commençons par quelques images :

Le couple amoureux banal, sans problèmes relationnels, sans histoires (ce qui semble bien être le problème) : la comédienne a des faux airs de Julie Depardieu, elle en a la diction. Le comédien a un physique honnête de mari, une voix douce (ramassant dans un raccourci le protecteur et l’enfant). Puis l’environnement du couple: les amis, la déconne sur les lits et sur les canapés d’étudiants. Rien que nous n’ayons déjà connu, sous une forme ou une autre, à un moment ou à un autre.

Les scènes centrées sur le couple alternent avec des scènes où tous les personnages (sept en tout) évoluent dans un même décor, se croisent sans se voir, procédé de surimpression emprunté au cinéma qui permet de mêler des temps et des espaces différents (ce qui au cinéma se manifesterait aussi par des corps translucides comme des fantômes). La proposition est claire : nous évoluons tous parallèlement dans des décors similaires. Cette accumulation/superposition de personnages dans un même décor permet de démultiplier l’espace et de proposer une hyper scène dont la profondeur donne le vertige : mêmes gestes, mêmes déplacements, mêmes histoires d’amour. Nous sommes pareils, fantômes parmi les fantômes. Cela pourrait faire de nous, après tout, une communauté d’êtres, si les regards vides ou mécaniques, consacrés à la répétition des mêmes gestes, ne révélaient pas l’uniformisation angoissante des pratiques et des décors avec, au final, le repli sur soi.

C’est dans l’assemblage des éléments visuels et sonores que la pièce/performance fonctionne le mieux. Les personnages s’expriment régulièrement à travers la vidéo, par l’intermédiaire de Webcams posées dans chaque recoin du décor. C’est leur visage numérisé qui nous parle sur les écrans, quand leur corps de chair peut bien nous tourner le dos. Même entre eux, les personnages ne se parlent souvent que par écrans interposés, couches supplémentaires entre des corps de plus en plus lointains. Leur voix, quant à elle, est souvent amplifiée par des micros à pieds qu’ils empoignent comme s’ils ne pouvaient plus s’exprimer que par un filtre (celui de la société du spectacle).

Autre idée visuelle : l’omniprésence d’acrobates qui semblent incarner ces modèles ou ces valeurs qui flottent dans les civilisations, et dont la société s’emparent toujours pour les réduire en clichés. Ce sont les doubles idéalisés des personnages : l’Idéal du moi en super héros. Mais les acrobates peuvent tout aussi bien souligner le caractère dramatique d’une situation (cliché toujours efficace du funambule en perpétuel équilibre au-dessus du vide).

Les scènes les plus réussies procèdent d’une crise du sens. Des individus parlent, on juge d’abord leurs phrases cohérentes, et soudain il y a emballement du langage. Les mots ne font plus sens, quelque chose d’étrange et d’inquiétant s’installe. L’individu est comme possédé, habité par une langue qui ne lui appartient plus (dans d’autres scènes l’origine de cette langue est désignée : cette langue, dit la pièce, est produite par la société capitaliste).


Ainsi de ces deux scènes fortes :

Un homme jeune, l’air fragile et timide, demande à une fille de ramasser les miettes qu’elle a laissé traîner. Mais la fille ne comprend pas (aucune miette ne traîne). « Tu peux ramasser tes miettes, steuplé ? » Cette phrase qui d’abord fait sens, inquiète lorsqu’elle est répétée et qu’elle ne correspond à aucune réalité. De suggestion polie, la simple demande glisse vers l’injonction, puis de l’injonction vers le délire. « Tu peux ramasser tes miettes, steuplé ? » Multipliée, criée, vomie presque, cette phrase, qui délimitait un territoire entouré d’autres territoires, devient îlot. L’individu s’y replie. Elle était sa balise dans un monde où la sphère privée se rétrécit, elle est maintenant ce qui l’enferme. Il essaye de s’en sortir comme d’une prison, se roule par terre, tente de s’en débarrasser, mais son corps, agité de spasmes, se désarticule et suit la trajectoire même de la phrase en crise, actualisant le drame du signifiant qui se désolidarise de son signifié. L’homme provoque ainsi l’incompréhension des personnes auxquelles il semble s’adresser et qui restent muettes, incapables (par stupeur ou par lâcheté ?) de prendre en charge le désarticulé. Cette scène est d’autant plus forte et violente qu’elle succède sans transition à une scène plus légère (et qui avait réussi à décrisper un public jusque là tenu dans un équilibre instable). Elle est donc idéalement positionnée pour créer le malaise et le spectateur n’a plus d’autre choix, pour se protéger, que de redonner du sens à la scène par un mot : folie? autisme ? (A la recherche du sens perdu…) Mais c’est trop tard, le spectateur s’est fait cueillir, le malaise s’est imposé.

Autre scène : un personnage prend la parole, presque timidement. Il déclame son texte de plus en plus fort, de plus en plus vite, et les mots sont de plus en plus violents. Le spectateur se dit : c’est une scène de slam! Mais non, ce n’est pas une scène de slam. Le slam ne conteste pas les mots au service des hommes ; le slam est fédérateur ; le slam est l’expression de l’identité individuelle et favorise l’intégration. Or, dans cette scène, le mot ronge et prend le contrôle de celui qui veut l’utiliser. (Néanmoins, à la lumière de ce qui va suivre, la pièce suggère déjà ici une origine univoque du mot aliénant : le mot n’aliène que s’il est issu de l’injustice et du déséquilibre social, ce qui est déjà contestable. Dans le monologue du slameur, il est question de jet set et de festival de Cannes comme symboles du vampirisme de la culture par l’économie libérale. Mais nous y arrivons…).

Après nous avoir démontré – démonstration par l’estomac – à quel point le langage se perd en boucles répétitives qui nous dévorent de l’intérieur, pourquoi croirions-nous ce qui nous est dit de façon ô combien sérieuse par la suite ? La sincérité bavarde de certaines scènes sape ce qui, croyait-on, avait été affirmé par d’autres voies que l’énonciation classique : l’impossibilité de dire. A côté d’un langage aliénant, qui se retourne toujours contre celui qui l’utilise (et qui pourtant est forcé de l’utiliser), il y aurait donc un langage sincère ? Un langage capable de critiquer ? D’un côté une déstructuration en règle du discours. De l’autre, cette démonstration qui s’épuise en tautologies (et qui finit par épuiser le spectateur) : les vies cellophanées comme des produits sous vide ? la globalisation des sentiments ? Nous, artistes, nous avons vu et nous portons la bonne parole ! Vous êtes des morts vivants, nous sommes des morts vivants (mais peut-être un peu plus vivants que vous car nous possédons le feu…).

Cannibales est trop radical dans sa haine et pas assez dans sa rébellion. Il aurait fallu traquer jusqu’à l’absurde les ratés du langage. Faire éclater la bulle du discours anti plutôt que se borner à n’en être qu’un représentant de plus. La pièce l’a pourtant démontré, tout discours peut devenir vicieux et faire éclater l’individu de l’intérieur. Alors pourquoi cette fille blonde aux cheveux ondulés (une amie de ce couple qui trouve la jouissance dans l’immolation ? un simple témoin ?) échappe-t-elle à la malédiction ? Avec ses tâches de rousseur, on dirait une combattante de l’IRA. Elle connaît par cœur les chansons rebelles (elle massacre I will de Radiohead, mais c’est tellement pour la bonne cause…). C’est un personnage des plus honnêtes, car c’est aussi une fille qui s’assume fleur bleue, qui vibre devant les mêmes scènes que l’honnête population, habitée par les mêmes clichés romantiques. Elle déclare sa flamme à un super héros dans une scène très réussie qui marie acrobaties époustouflantes sur une rampe de pompiers et clins d’œil aux films Marvel (on se dit alors que, décidément, les auteurs aiment beaucoup trop Spiderman pour réussir à le réduire à un symbole du libéralisme à l’américaine, et c’est tant mieux). Mais les interventions de cette fille sont majoritairement lourdes et pesantes, d’autant qu’elles deviennent plus longues au fur et à mesure que la pièce avance. Ses répliques désespérées prennent à partie le spectateur (dans une mise à nu frontale qui souligne l’importance quasi sacrée du message à faire passer). Elles ne font qu’étirer un message qui était déjà énoncé dans le titre lui-même de façon plus implacable et directe. Elles sont, au final, bien indigestes (comme la chair humaine ?). Cette fille a au moins le talent de nous faire croire que c’est elle qui a écrit son texte tellement elle le prononce comme on prononce un sermon (j’ai connu la même conviction chez une tante catho et prosélyte. La seule chose qu’elle ne nous disait pas, c’est que l’enfer est pavé de bonnes intentions...). Ces scènes « commentaires » désamorcent donc ce que la pièce avait amorcé. En voulant énoncer une vérité, elles décrédibilisent les scènes où nous était suggéré qu’aucune vérité ne peut être produit du langage.

Cannibales en dit trop. Cannibales est trop bavard, sous ses dehors de spectacle total à géométries variables. On avait bien compris que nous étions en pleine régression au stade oral. Mais dire que l’on se bouffe, ce n’est pas pareil que de voir des gens qui se bouffent. La métaphore est comme défoncée par le langage et perd en puissance et en signification. Mais s’agit-il d’un échec pour autant ? Si c’en est un, c’est un échec qui ne peut pas être vécu par les auteurs de la pièce, qui continuent à produire un discours (trop) plein de sens jusqu’au bout. Il y a échec quand l’intention n’est pas réalisée : or l’intention des auteurs est – ô combien – réalisée puisqu’elle est commentée par les personnages eux-mêmes. Le discours anticapitaliste est clair. On dit alors : c’est une pièce militante.

Il faut néanmoins saluer la performance. Cannibales est une pièce partie de l’estomac qui s’adresse à l’estomac. Rien à voir avec ce coton hydrophile qu’on nous met dans les oreilles, dans la bouche et dans les yeux. Un des objets les plus forts que j’ai vus sur scène, pluraliste au niveau des formes employées (bien que dogmatique au niveau du discours). A la fin, sur une scène évacuée par les comédiens, il ne reste plus que des produits de consommation que le spectateur est mis en situation d’applaudir. Clap clap pour ces consommables que sont les produits vaisselle, les savons pour les mains, et autres détergents. C’est une idée de mise en scène forte qui déstabilise une ultime fois et qui dévoile toute l’opiniâtreté des concepteurs : il s’agit de mordre jusqu’au bout le spectateur. (Mais quel spectateur ? Celui qui déjà applaudit, que la pièce à gagner à sa cause ? Ou celui qui est parti, hélas, avant les scènes audacieuses ?)

Une amie prénommée Irma me suggérait un parallèle entre Cannibales et Par-dessus bord, pièce fleuve de Michel Vinaver racontant l’épopée d’une entreprise fabriquant du papier cul dans les années 60 et 70. Il serait en effet intéressant d’analyser la différence de regard porté sur le monde capitaliste par ces deux pièces/performances. L’une est très construite (récit chronologique progressif et très structuré), l’autre est viscérale, expulsée du corps dans l’urgence de dire et de crier. L’une manie une ironie assez neutre (et finalement, a posteriori, sa longueur nuit non pas tant au spectacle qu’à son souvenir), l’autre est très engagée (et marquera durablement ma mémoire). L’une remporte mon adhésion (Par-dessus bord), l’autre m’exaspère profondément… Une autre raison pour trouver Cannibales exaspérant ? Cannibales donne à mon corps ce qu’il réclame - musiques chéries, puisées dans le terreau du rock indépendant ou du folk singer désenchanté, close-up sur les murs écrans d’un loft Ikealisé, performances acrobatiques, crescendos sonores, don total des comédiens, coups de poings dans le ventre - alors que ma tête proteste violemment comme devant une nourriture qu’elle trouve finalement assez fade : car décidément, non, on ne peut pas se contenter de cela, c’est une pièce infiniment masochiste (et qui ne fait que révéler son masochisme, car le discours qu’elle énonce sur la société de consommation reste un discours simpliste et conventionnel).

De l’intérêt de ne jamais se contenter d’une seule pièce. Cannibales ne peut être utile que si on la met en perspective avec d’autres spectacles (et pourquoi pas Par-dessus bord, pièce avec laquelle elle partage l’ambition combinatoire). Cannibales est peut-être même indispensable. Un aveu : il y a du masochisme en moi (et donc du romantisme) car j’aime être percuté ainsi. Mais la pièce, qui donne à penser la dérive de la société actuelle (bien réelle), évite de penser la façon dont cette dérive est pensée et mise en scène. Il n’y a pas traces de cette pensée double et salutaire dans Cannibales (ou s’il y en a traces, ce sont des traces qui sont effacées par les excès de l’urgence à dire). C’est pourtant ce double regard qui permettrait de nous dégager du point de vue dogmatique de Cannibales et d’en jouir véritablement les pépites (quel que soit le mode de jouissance).