cannibales_3Parallèlement à ses études au conservatoire de Lille, Philippe Maury a poursuivi des études d'histoire jusqu'à la maîtrise. Après un DESS de gestion d'entreprises culturelles et quelques années passées comme administrateur dans une société de productions artistiques, il s'oriente vers la carrière de chanteur lyrique. Actuellement il est membre du choeur de l'Opéra National de Lyon.

S'interrogeant sur ce qui fait la richesse et le sens de son métier, il cherche par l'écriture une nouvelle perception, plus théorique, du spectacle vivant.

Nous le remercions d'avoir bien voulu nous livrer ici son regard sur Cannibales.

Cannibales de Roland Chéneau, David Bobee/ Cie Rictus.

Cannibales... Dans un décor évoquant l’intérieur d’un loft, un jeune couple entre en scène. A la suite de parades sexuelles, un jeune couple se déshabille, s’asperge d’essence, bruit infernal, lumière rouge... noir. Le titre m’avait, insidieusement, guidé vers une idée de spectacle tout bonnement saignant, canines acérées, taux d’hémoglobine garanti, bref du théâtre gore. Ici, pas d’anthropophagie en live, mais une barbarie civilisée, masquée par les objets de consommation, par les codes sociaux, le bien pensant, l’industrie culturelle & consorts... Véritable manifeste à l’encontre de ce que je viens d’énoncer, ce spectacle interprété par 7 comédiens aux talents multiples, mêlant théâtre, danse, numéros d’équilibristes, chansons, vidéos a de quoi surprendre, secouer et interroger.

A l’actif de R. Chéneau et D. Bobee, un soin des transitions entre les scènes, l’efficacité du dispositif scénique permettant une simultanéité de ces scènes alors que le décor est dépourvu de toute possibilité de modulation : d’un côté on parle (et parfois directement au spectateur comme cette énumération de comportements quotidiens que se fait un malin plaisir de nous gratifier le couple trentenaire), d’un autre côté on chante, on traverse la scène sur un fil ou bien on fait son numéro de gymnaste sur une barre verticale. Des acteurs par terre, debout parlant ou dansant, sur le lit, en solo, à 2, à 3 ou à 7, sur un fil, sur une barre. Le metteur en scène persévère avec l’utilisation de webcams, dissimulées dans le décor et utilisées dans les moments où les personnages n’arrivent plus vraiment à communiquer ensemble et donc s’envoient ces messages par média interposé comme un aveu d’impuissance mais par souci de s’exprimer quand même. Une nouvelle narration se crée alors, intermédiaire entre le texte émis par l’acteur (et son sens) et l’image du visage de l’acteur en gros plan (ses expressions, ses traits) et ce que peut en percevoir le spectateur. Cet effet est amplifié par la projection de ces images sur le mur central du fond, lui-même quadrillé. Comment ne pas voir dans l’évocation de ces murs d’écrans l'imagerie d’Epinal de notre technologie de l’image?

A cette multiplicité de l’espace correspond une gestion du temps assez particulière : on avait laissé au prologue nos 2 amants presque en flamme, les voilà la scène suivante avec leurs acolytes (des amis, de la famille, des personnalités extérieures... on ne précise guère leurs liens) dans leur intérieur douillet et sécurisant par le biais du flash-back.  Les auteurs n’ont pas choisi pourtant l’option d’une narration linéaire. Ici les scènes s’enchaînent mais pourraient très bien être interverties pour beaucoup d’entre elles. Remarquable aussi la variété des situations venant approfondir la vision de notre société comme ce dialogue absurde entre 2 des protagonistes sur les miettes à ramasser qui finira par un ballet après être passé par un défoulement au sol ou comment montrer la faiblesse de la compréhension que l’on porte à l’autre.  Autre remarquable variation sur l’absurdité des choses, cette scène que l’on définira de slam (même si elle n’en remplit pas toutes les conditions), d’abord lente puis frénétique enfin hystérique au plus haut point (la musique suit d’ailleurs ce crescendo) sur un texte critiquant les us et coutumes de la jet set cannoise. Une violence d’abord contenue ensuite explosive. Effet garanti!

Ce jonglage permanent de moyens n’exclut pas les moments d’humour, de poésie offrant aux spectateurs des suspensions, aérant l’ œuvre comme des fenêtres sur un espace poétique. Tel ce duo d’équilibristes, véritable ballet sur la barre verticale qui dégage par son côté plutôt insolite, une suspension temporelle et physique ou encore cette rencontre insolite de cette actrice/musicienne avec “son” gymnaste inaccessible (par ses prouesses, par sa position verticale, par son silence), des d’interludes musicaux (certains joués en live par cette actrice/musicienne). On notera aussi cette scène idéalisée entre cette même actrice/musicienne et ce même acteur/gymnaste déguisé cette fois-ci en Spiderman, non pas scène d’hommage (encore que...) mais plutôt dérision d’un idéal romantique entre 2 êtres.

Néanmoins, malgré une habileté certaine dans les moyens convoqués (lumières comprises) pour cette création, une narration multiple (en lieux, en simultanéité, en disciplines artistiques), l’utilisation des codes de cette société si critiquable pour les auteurs n’apparaît pas toujours comme maîtrisée ou pertinente. Et l’on touche ici un point sensible de cette création : cette vue de nuit d’une cité le long d’un périphérique durant la séquence du slam vraiment cliché, l’utilisation répétée de la webcam, le physique souvent avantageux des acteurs (pas de gros, pas de laids...), une écriture parfois peu inspirée qui rend certains monologues assez plats. Je m’interroge sur la possibilité des créateurs d’être pris au piège de l’utilisation de ces codes si décriés. Ceci dit cette “virtuosité” déployée semble nuire au développement d’un discours, l’affadissant presque. Ou est-ce plutôt l’inverse, un cache au manque d’approfondissement? On pourra aussi s’interroger sur le morcellement de la pièce en de nombreuses séquences (scène parlées et/ou chantées, et/ou dansées, et/ou filmées etc... ) procurant comme un effet d’atomisation de la narration.

Confronté à un spectacle aussi virulent, j’ai perçu cette création comme une quête personnelle, trouvant d’ailleurs les créateurs percutants dans leur démarche de dénonciation. De la dimension intime du “drame” que l’on nous livre, commune à presque toutes les scènes découle une émotion spéciale, entre le malaise, l’agacement et l’acquiescement. Malheureusement, R.Chéneau et David Bobee nous livrent une vision trop uniformément négative de la société, aucun aspect positif n’aura le poids suffisant sur la balance, pas l’ombre d’une solution en vue. Les cannibales, c’est nous. On se bouffe mutuellement! Vision réductrice à mon goût qui a certes, l’avantage de la formule choc. D’ailleurs certaines formulations font mouche et je ne vois guère qui ne se reconnaîtrait pas dans les clichés de consommateurs que dénonce le spectacle.

On a un peu la sensation d’en entendre beaucoup et au fond pas assez. Resté au stade de la dénonciation (réussie), le spectacle n’avance guère sur d’autres sentiers comme figé par un militantisme premier degré. On peut s’avérer déçu par le fait que la radicalité du propos s’arrête à l’aspect descriptif des phénomènes d’autant plus qu’auteur et metteur en scène se sont employés à développer une narration inventive.  Cela me donne la sensation de rendre cette création comme équivoque, involontairement, par défaut. Une vision somme toute très (trop?) pessimiste et violente comme si les échappatoires n’étaient pas possibles, comme si aucune lutte ne pouvait s’engager. Où donc sont passés la révolte, le soubresaut salutaire? Et ce n’est pas la scène finale, véritable valse, à tout point de vue, des objets de consommation élégamment disposés dans la grande vitrine côté jardin, qui va changer cette impression solidement entretenue.

Cette conclusion ne m’empêchera pas de saluer au passage l’engagement physique et émotionnel des 7 acteurs quelles que soient leurs disciplines artistiques ou la longueur de leur performance. L’immolation par le feu qui ouvre la pièce, espèce de catharsis du désespoir, reste un choix fort (trop, encore une fois?) et il pourra être perçu à la lecture globale  de cette œuvre comme un aveu ultime d’existence, d’amour ou bien un geste vain. Était-ce là le meilleur moyen pour nous secouer intelligemment?