27 août 2008
Cannibales, suite n°2 : Cinepolis invité sur le Vampire Ré'actif
Alain Rossini est le concepteur du lieu d'expression et d'échange Cinepolis, l'univers pluriel de la
représentation.
De formation universitaire générale dans les domaines de la
culture et de la communication, il s'est spécialisé dans l'analyse de
l'expression cinématographique développée sous les angles de la sémiologie et de
la narratologie.
Son objectif par l'écriture: Exercer l'œil du
spectateur afin que celui-ci développe ses aptitudes
dans la lecture de l'image, qu'il acquiert une autonomie et un sens critique
dans sa relation aux procédés de significations visuelles.
De passage chez Le Vampire, il nous offre un texte d'une grande acuité analytique sur le spectacle conçu par Ronan Chéneau et David Bobée :
CANNIBALES,
Carnival Of Souls
Spectacle écrit par Ronan Chéneau, Cannibales, mis en scène par David Bobee, est une œuvre riche tant au point de vue des thèmes abordés que des moyens mis en œuvre pour les signifier. Diversité dans la multiplicité des matières de l’expression1 mobilisées (matières sonore, phonique, musicale instrumentale, matières visuelle corporelle, objectale, spatiale, iconique …), générosité narrative mise en œuvre au sein d’un dispositif spectaculaire polymorphe réunissant avantageusement divers arts de la représentation. Le spectacle, par sa richesse sémique dans la simultanéité et la variété (voire l’hétérogénéité) des signifiants manifestés2, sollicite beaucoup le spectateur dans son activité de réception. Spectateur qui sera amené, à son insu, par l’utilisation des codes des procédés de signification déployés, à invalider les tentatives désespérées des personnages à reconquérir leur identité au sein de relations humaines oubliées.
Afin de mettre en relief cette impuissance des figures à se manifester dans leur singularité/individualité vis-à-vis d’eux-mêmes et dans la recherche d’un Autre (un autre soi-même/semblable ?), nous ferons succinctement appel à quelques notions de linguistique et de sémiologie considérées dans les champs d’application théâtral, audiovisuel et cinématographique.
Un des enjeux de ce spectacle est l’introduction, au sein de ce fait fondateur au théâtre qu’est la double énonciation, d’un nouveau pôle énonciatif par l’utilisation d’un système de signes autonome et différent du procédé de communication théâtrale: le langage audiovisuel. Tout ce qui est dit au théâtre est écrit par le scripteur et parlé par le personnage ; avec le fait supplémentaire que la voix concrète qui émet l’énoncé verbal n’est pas celle d’un être abstrait, mais celle très réelle de l’acteur. On a donc tendance à oublier la voix de l’auteur du texte originel. La communication au théâtre est une communication relayée dont l’acte intentionnel d’origine est à inscrire à un niveau supérieur à celui où se situe le personnage, figure actantielle dont l’inscription se limite à l’espace dramatique. Cette situation énonciative médiatisée qui place le personnage comme figure agie pourrait être mise en parallèle, au niveau du récit, avec les sentiments de privation de liberté, d’absence de détermination exprimés par des caractères en situation d’échec dans la réalisation d’eux-mêmes comme dans leurs relations à l’Autre. Les raisons ? Nous pouvons évoquer entre autres le poids de la société de consommation, l’omniprésence et la persistance de ses valeurs refuges, système idéologique à forces concentriques où tout élément rencontré ne répondant pas à la logique de pérennisation et de développement de cet ensemble organisationnel et auto-justificatif ne peut être qu’un élément nuisible à réduire à l’inexistence ou tout au moins à la stérilité. C’est précisément la prise de conscience de ce point d’aboutissement d’un long processus de perte identitaire qui est la cause de la souffrance des personnages; formatés par les stéréotypes d’une société matérialiste, leur existence en vient à dépendre totalement d’un prêt-à-vivre et d’un prêt-à-penser dépersonnalisants qui vouent à l’échec toute tentative d’échange singulier et particulier entre sujets différenciés et autonomes. L’espace scénique nous révèle ainsi des caractères endossant des rôles pré-établis, instances anthropomorphiques en devenir identitaire3, maillons constitutifs de différents systèmes de significations (BD, cinéma, cirque…) et de représentations/formalisations actantielles (le Super-héros, l’amoureuse transie, l’anticonformiste ou le malade…) dont la diversité génère un tout hétérogène au sein duquel les interrelations entre éléments distincts ont du mal à s’établir. Cette constatation est observable tout d’abord à un niveau énonciatif et narratif avec, pour conséquence, une possible désorientation dans la lecture du spectateur due à la mobilisation simultanée, voire juxtaposée, de signes spécifiques à différents modes d’expression présents à l’intérieur d’un dispositif scénique multiple et polymorphe. Au niveau du récit, ensuite, la prise de position figée des personnages dans des stéréotypes-refuges crée, au sein d’une même aire de jeu, des relations de contiguïté spatiale entre des figures actantielles enfermées dans des sphères autonomes de représentation. La rupture de la communication est d’autant plus évidente que la situation d’énonciation permet l’utilisation partagée, au sein d’une unité spatio-temporelle, de procédés de signalisations directes (systèmes qui instaurent un rapport direct entre le sens du message et les signes qui le transmettent comme la parole). Or, le spectateur assiste à la mise en présence de personnages (niveau spatial) dont l’incapacité à exprimer un positionnement personnel et satisfaisant par rapport à eux-mêmes (niveau psychique) compromet l’établissement mutuel de codes de communication communs entres de potentiels interlocuteurs qui n’arrivent pas à se réaliser comme tels dans leurs relations in praesentia. Cette faiblesse humaine sera palliée par une réponse toute technologique : la webcam. (pseudo-)Solution généreusement proposée par une société moderne occidentale et matérialiste dont le sacerdoce est de prôner les progrès techniques comme conditions (quasi-) incontournables de la pleine réalisation de l’Homme, ou devrais-je préciser de tout individu viable pour le système car reconnu par lui comme élément participant à sa dynamique générale.
Procédé technologique identifié et répertorié comme médium, la webcam, en tant que moyen de diffusion, d’intermédiaire, ne jouera pas pour autant sa fonction a priori de relais, de maillon dans la génération attendue de liants entre les caractères. L’isolement relationnel qui caractérise leur inscription psychologique sera d’autant plus fort qu’ils ont recours pour en sortir (mais le veulent-ils vraiment?) à un système de signification dont l’utilisation est inapproprié au dispositif énonciatif combiné à leurs démarches communicationnelles. Inadéquation par l’insertion dans une unité spatio-temporelle d’un second procédé de signalisation, indirect et audiovisuel, qui s’intercale entre le premier système de signes, direct, linguistique, sonore, et le sens d’un message dont le faire réceptif et interprétatif relève d’une instance (énonciataire/spectateur) s’inscrivant dorénavant ontologiquement dans des relations in absentia avec l’énonciateur. Enonciataire/destinataire devenu ainsi commodément absent physiquement, altérité dont il n’est plus besoin de tenir compte et que chaque webcam-er va aisément remplacer par une identité beaucoup moins menaçante comme interlocuteur: lui-même.
Abandonnant leur statut de sujet d’énonciation dans le cadre d’une communication4 strictement linguistique, les caractères, par la mobilisation d’un nouveau système de signes (audiovisuel) pourraient nous apparaître comme sujets actants5, revendiquant leur place de destinateur de l’énonciation. Or d’emblée, ils renoncent à tout engagement discursif par la mise en place d’un dispositif où ils désinvestissent totalement l’espace propre à l’énonciation, l’espace se situant derrière la caméra6 pour passer devant celle-ci, du côté de l’énoncé. D’actants5 nous pouvons à présent les considérer comme actés, ou, pour adopter un regard purement linguistique, de la catégorie non-assumée de personne, ils passent à celle de non-personne7. Dans la perspective de la signification théâtrale, le spectateur les voit se réfugier comme objet d’une captation audiovisuelle dont le degré d’abstraction/simplification de la réalité représentée (processus de codage lui-même inséré dans l’icônicité théâtrale) leur permet de s’éloigner toujours plus de l’être au profit du paraître. Positions figuratives formelles désinvesties d’un sujet parlant8, ils s’immergent dans un flux audiovisuel ininterrompu et non maîtrisé dont l’absence totale de dimension langagière9 ne présuppose plus la convocation d’une instance spectatorielle (diégétique10 ou non) définie comme destinataire de la communication et plus précisément comme sujet producteur du discours11. La diffusion audiovisuelle à l’initiative des caractères, sollicite, à un niveau extra-diégétique, au mieux un récepteur sinon un énonciataire, destinataire indirect d’un message verbal dont la situation d’énonciation et le contenu sémantique révèle un des principaux maux de notre société : le désengagement de l’être au profit du paraître voire du simulacre, rapport à soi comme au monde conditionné sur le mode de la représentation qu’il est si facile d’adopter et si tendance de dénoncer.
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1 “La notion de « matière de l’expression »
est empruntée au linguiste danois Louis Hjelmslev. Elle désigne la structure
matérielle (physique, sensorielle) du support des significations”.
ODIN R., Cinéma et production de sens,
Armand Colin, 1990, p.31.
2 Nous nous référons implicitement à la
pensée de Roland Barthes qui, pour aborder la définition de “théâtralité”,
à recours à la notion d’“épaisseur de signes” : “Qu'est-ce
que le théâtre? Une espèce de machine cybernétique [une machine à émettre des
messages, à communiquer]. Au repos, cette machine est cachée derrière un
rideau. Mais dès qu'on la découvre, elle se met à envoyer à votre adresse un
certain nombre de messages. Ces messages ont ceci de particulier, qu'ils sont
simultanés et cependant de rythme différent; en tel point du spectacle, vous
recevez en même temps 6 ou 7 informations (venues du décor, du costume, de
l'éclairage, de la place des acteurs, de leurs gestes, de leur mimique, de leur
parole), mais certaines de ces informations tiennent (c'est le cas du décor)
pendant que d'autres tournent (la parole, les gestes); on a donc affaire à une
véritable polyphonie informationnelle, et c'est cela la théâtralité: une
épaisseur de signes. ”
BARTHES R., Essais
critiques,
Seuil/Points, 1981 (1963), p. 258
3 A consulter la distinction de A.J.
GREIMAS concernant sa terminologie : actant/rôle/acteur.
GREIMAS A.J.: Sémantique
Structurale, 1970.
4 Nous utilisons le terme de communication
pour désigner une relation entre deux sujets différenciés établissant, dans le cadre de rapports
d’altérité, des relations par l’émission et la réception réciproque de messages
signifiants. Georges Mounin précise “qu’un émetteur (de message)
communique avec un récepteur de ces messages si celui-ci peut répondre au
premier par le même canal, dans le même code (ou dans un code qui peut traduire
intégralement les messages du premier code). ”
MOUNIN G., Introduction à la
sémiologie, Les Editions de Minuit, 1970, p.91.
5 Nous employons ici le terme pour
désigner celui qui accomplit l’acte de langage. “La définition générale de
l’acte s’applique à l’acte de langage[…] : qu’on le saisisse
comme une « prise de parole » décrite et située sur la dimension
pragmatique du discours ou qu’on l’observe dans le cadre
« pragmatique » de la communication, l’acte de langage est à
considérer d’abord comme un
faire gestuel signifiant[…].”
GREIMAS A.J., COURTES J., Sémiotique, Dictionnaire raisonné de la
théorie du langage, Hachette Supérieur, 1993, p.5.
6 “Le cinquième segment de l’espace hors champ
défini par Burch est cependant d’une toute autre nature : il se situe
d’emblée du côté, non pas de l’énoncé, mais de l’énonciation. C’est, comme le
définit de manière plus narratologique André Gardies (1981 :80), «le
hors champ réel du tournage comme lieu d’origine du discours »[…] ”.
GAUDREAULT A., JOST F., Cinéma
et récit II – Le récit cinématographique, Nathan Université, 1990.
7 “La catégorie de la
personne, qui est à la base du mécanisme du débrayage actantiel, peut
s’articuler, en gros, selon Benveniste, en personne/non-personne. Au premier
terme correspond en français les morphèmes personnels « je » et
« tu » qui servent de dénominations, dans cette langue naturelle,
pour les deux actants de l’énonciation (énonciateur et énonciataire), si l’on
tient compte du fait que l’énonciation est une structure intersubjective. Au
terme de non-personne correspondent les actants de l’énoncé. ”
GREIMAS A.J., COURTES J., Sémiotique,
Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Hachette Supérieur, 1993,
p.79-80.
8 “Pour une […] tradition, […] le terme de sujet
renvoie à un « être », à un « principe actif » susceptible
non seulement de posséder des qualités, mais aussi d’effectuer des actes .C’est
le sens qui lui est conféré en psychologie ou en sociologie, et auquel on peut
rattacher les notions de sujet parlant en
linguistique, et de sujet connaissant (ou épistémique) en épistémologie.”
GREIMAS A.J., COURTES J., Sémiotique,
Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Hachette Supérieur, 1993,
p.370.
9 Bien que ne connaissant pas la double articulation de la langue naturelle,
le mode d’expression cinématographique manifeste une dimension langagière en
tant que producteur d’ensembles sémiques, organisationnels, articulant des
unités différentes, aux statuts et rôles spécifiques, fonctionnant toutes à un
même niveau : celui de la signification.
Sur la
notion de double articulation en linguistique, on lira :
PEYTARD J.
et GENOUVRIER E., Linguistique et enseignement du français, Larousse, 1970, p.110 ;
MARTINET A.,
« La double articulation du langage », in La
Linguistique synchronique, P.U.F., 1970,
chap. 1 ;
LYONS J.,
Linguistique générale, Introduction
à la linguistique théorique, Larousse, 1970.
Sur la
notion de double articulation au cinéma :
METZ Ch., Le cinéma : langue ou
langage, Essais sur la signification au cinéma, tome I, Klincksieck,
1968.
ODIN R., Cinéma
et « double articulation », in Cinéma et
production de sens, Armand Colin, 1990, p. 65 et suivantes.
10“ Diégèse, terme à
l’origine de l’adjectif diégétique et de ses dérivés […], renvoie à l’histoire mais n’en
est pas le synonyme. Après l’avoir employé comme synonyme d’histoire au premier
degré dans Figures
III (Paris,
Seuil, 1972), Genette a redéfini ce terme dans son Nouveau discours du récit (Paris, Seuil, 1983,
p.13): «La diégèse n’est pas l’histoire mais l’univers où elle advient.» ” Tout comme Gabrielle GOURDEAU, nous étendrons
le champ sémantique de la présente définition en lui donnant comme objet l’univers
de la fiction tout entier, univers qui peut être constitué de différentes
couches narratives correspondant à autant de niveaux diégétiques et d’instances
d’énonciations enchâssés au sein de récits complexes.
GOURDEAU G., Analyse
du discours narratif, Magnard, 1993, p.2.
11“La « lecture » [terme que nous ne restreindrons pas à l’application dans le domaine
linguistique] étant un acte de langage (un acte de signifier) au même titre
que la production du discours proprement dite. ”
GREIMAS A.J., COURTES J., Sémiotique,
Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Hachette Supérieur, 1993,
p.125.
Je
remercie
Patrick
pour son esprit d’aventure et son impatience à me lire,
Karine
pour la justesse et la rigueur de son regard analytique,
Philippe
pour la qualité de sa présence, ce texte lui est dédié.
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