OUR BODY ou le spectacle de la mort domestiquée
On ne fera pas que l'homme ignore la mort. On ne
l'obtiendrait qu'en le ramenant à l'animalité (…) C'est l'animal qui peut
paisiblement se satisfaire de la vie et chercher son salut dans la
reproduction. L'homme ne peut accéder à l'universel que parce qu'il existe au
lieu de vivre seulement. Il doit payer de ce prix son humanité.
Maurice Merleau-Ponty, Sens et non-sens, 1948
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Avec Clara et la pénombre de Somoza et ses monstrations de corps réifiés, transformés en toiles nous étions dans une fiction à la limite de l’uchronie… Avec l’exposition itinérante Our body qui se tient à Lyon depuis le 28 mai dernier, cette fois-ci, plus question de roman. C’est bien dans le monde réel que sont mis en lumière des cadavres livrés en pâture au regard des visiteurs (a priori déjà au nombre de 30 millions depuis que l’attraction tourne de par le monde, soit près de 10 ans).
Pour justifier la démarche, les organisateurs y vont de leur laïus pédagogique et Pascal Bernardin, le producteur de l’événement, un homme de spectacle (et qui le revendique) se défend pourtant de faire du sensationnel. Très bien. Pourquoi alors avoir choisi la Sucrière (lieu-phare de la Biennale d'Art Contemporain de Lyon depuis 2003) pour exposer ces corps plastinés, si l’une des volontés est de mettre de côté le spectaculaire? On ne se rend pas, en effet, dans ce lieu insolite comme dans n’importe lequel. Ce n’est pas un muséum d’histoire naturelle. Il semble reculé, caché, presque clandestin. Lorsqu’on fait le chemin à pied à partir du terminus du tramway, on a le temps de nourrir toutes sortes de fantasmes, de sentiments de peur, de culpabilité par rapport à l’acte de se rendre à cette exposition qui a déclenché une explosive polémique depuis qu’elle est installée dans la capitale des Gaules après avoir été refusée ailleurs. Il faut donc traverser toute une série de terrains en construction, entre Rhône et Saône, pour découvrir la bâtisse, un des derniers vestiges d’une friche industrielle qui jouxte un immense bâtiment éventré, dont la peinture tombe par grosses plaques lépreuses et qu’on dirait tout droit sorti d’un décor d'apocalypse...
Lorsqu'on se décide enfin à entrer dans le local, on est d’abord surpris par un hall quasi désert au milieu duquel siègent une billetterie et un vestiaire. Ils semblent avoir été installés là en vitesse. Mais un agréable constat tout de même : pas de merchandising. Point d’intestin grêle miniature en porte-clefs ni de poupées-puzzles anatomiques à reconstituer, ni de reproduction d’une tranche de corps ou de tumeur de l’utérus dans une boule à neige… Ni non plus de t-shirt à l’effigie de cet écorché aux muscles désinsérés, une des pièces maîtresses de l’exposition. Bernardin aurait-il effectivement tenu promesse ? On déchante vite cependant. On voit des individus (avec t-shirt XXL moulant sur lequel est inscrit Staff) qui se relaient à l’entrée pour récupérer les billets. Ils ont l’apparence de gorilles de boîtes de nuit ou de salles de concert…Il y a comme un décalage…
Après avoir déboursé l'exorbitante somme de 15,50€*(pour une exposition qui se veut pédagogique et ouverte à tous, il y a de quoi s'interroger tout de même sur l'honnêteté de la démarche), on a le droit d’entrer dans la galerie. On y accède par un couloir aux tentures sombres. Une lumière rouge enveloppe le visiteur (pour ma part, j'ai retrouvé des bribes de sensations de l’époque où, enfant, je décidais de faire des tours de train fantôme à la fête foraine… sauf qu’Our Body ; A corps ouvert n’est pas censé être un parc d’attraction…) Des écrans high tech invitent le visiteur à se demander s’il est prêt au grand voyage. C’est redondant, c’est lourd, c’est infantilisant. C’est énervant.
Au bout de deux heures de visite, on ressort avec tout de même de vraies interrogations sur l'intérêt d'une telle exhibition. On entend des déçus, venus exprès se donner des sensations fortes, pensant que "c’était plus gore" et d'autres, qui, comme moi, ont eu l'impression de ne pas avoir appris grand chose. En effet, les informations scripturales qui accompagnent les corps (ou parties de corps) écorchés apportent autant voire moins de précisions que n'importe quel ouvrage de vulgarisation anatomique.
On retient surtout de cette exposition, par contre, cette volonté quasi maniaque de plonger à tout prix le visiteur dans une atmosphère où le propre règne. On flirte avec la carte de l'esthétique sans que ce soit pour autant réellement artistique (pas d'installation surprenante, décalée ou véritablement dérangeante) et ces corps plastinés, écorchés, dépecés, tranchés (l’un en plus de 70 rondelles…l’une des dernières pièces de la visite donnée à voir) sont presque... beaux à regarder. Pour maintenir cette impression, il a été rappelé à plusieurs reprises que ces corps sont secs et sans odeur. On rassure le badaud. Ne vous inquiétez pas, à aucun moment nous ne vous ferons sentir (!) que vous êtes face à des cadavres! Regardez, aucun risque pour vous d’être mis en danger! Il y a quelque chose d’hygiénique voire d’aseptisé qui rassure dans le procédé de la plastination ; nous ne sommes plus confrontés à la terreur du cadavre en décomposition. L’imprégnation polymérique déréalise les corps et les fait ressembler à des mannequins de cire qui ne possèdent rien d’effrayant. Une citation d’Edgar Morin issue de L'homme et la mort (1951, réédition en 1970) peut venir corroborer ce propos :
" La terreur de la décomposition n’est autre que la peur de la perte de l’individualité. Il ne faut pas croire que le phénomène de la putréfaction en soi apporte l’épouvante et maintenant nous pouvons préciser : là où le mort n’est pas individualisé, il n’y a qu’indifférence et simple puanteur […] L’horreur ce n’est pas la charogne mais la charogne du semblable "
Pas de raison par conséquent ici que nous soyons un tant soi peu terrifiés par la reconnaissance d’un quelconque semblable puisque, de par le côté dépecé de ces corps anonymes, il est quasi impossible qu’un phénomène de projection/identification se réalise. Par ailleurs, les morceaux de corps mis en lumière en vitrine sont accompagnés d’un discours pseudo scientifique souvent redondant qui évacue d’emblée tout fantasme et légitime le regard que le visiteur pose sur ces derniers. Ce qui ne serait absolument pas le cas si nous avions, par exemple, face à nous, le foie d’un membre décédé de notre entourage. Il est, en effet, fort peu probable que nous ayons l’idée de le comparer à "une tranche de pâté" (parole tenue par un visiteur, sic)
Tout concourt véritablement à donner l’impression qu’il est très facile pour un occidental de se mettre en retrait par rapport à ces corps : ils proviennent d’un autre continent et sont exhibés depuis dix ans. L’importante distance physique et temporelle entre le moment du décès et la vue de ces corps éclatés annihile toute implication émotionnelle chez les visiteurs et par conséquent tout risque qu’ils s’y reconnaissent.
Les très nombreuses réactions intestines (et tout à fait légitimes lorsqu’il s’agit de questions d’éthique – une zone d’ombre quant à la question de l’origine véritable de ces personnes, ayant fait soi disant don de leur corps à la science, reste encore non complètement éclaircie …) cachent, il me semble, un tout autre malaise que l’on ne veut peut-être pas s’avouer : celui de notre propre fascination refoulée pour la mort domestiquée. Les cadavres disséqués sont vrais, certes, mais nous sont présentés ici comme plus vivants que les véritables morts. A l’aide de projecteurs, d’estrades et de vitrines grâce auxquels ils sont révélés, les corps sont véritablement mis en scène. Ils sont immobiles mais mis en mouvement, agencés dans un simulacre de vie (on reconnaît un cycliste, un joueur d’échecs, un tireur à l’arc…), dans des positions presque grotesques (on pense à ce squelette dans une boîte en verre allongé nonchalamment comme à la plage…) Ce spectacle de la mort apprivoisée nous signifie ici clairement que le corps continue finalement à exister même après la mort.
"Ce qui effraie dans [celle-ci], c’est l’idée de l’effacement, de l’oubli" dit un personnage du roman Ad vitam aeternam de Thierry Jonquet paru en 2002, dans une scène où il visite, à Mannheim, l’exposition de Gunther von Hagens (cet inquiétant médecin allemand, autoproclamé art-natomiste et l’inventeur de la technique de plastination des corps). A un autre moment, le même personnage affirme : "Aujourd’hui (…) on tient [la mort] à distance tout en sachant que le rendez-vous est inéluctable (…). Mais dès que l’occasion est donnée, on vient la narguer, on s’imagine autorisé à la défier (…) !Un peu comme on va voir le lion ou la panthère enfermés dans leur cage, au zoo. Et qui ne peuvent mordre à travers les barreaux! L’exposition de von Hagens va bientôt plier boutique mais elle a déjà reçu plus de sept cent mille visiteurs! (…) Au Japon, c’est près de deux millions de personnes que son show a attirées. La mort fait toujours recette. Toujours. Von Hagens ne compte plus le nombre de candidats à la «plastination» qui prennent contact avec lui dans l’espoir d’être ainsi immortalisés. Un vieux rêve n’est-ce pas? (…) Dans dix, vingt, trente ans, voire après-demain, le quidam occidental (…) pourrait bien se fourrer dans la tête qu’au lieu d’aller pourrir au cimetière ou flamber au crématorium, son cadavre, préservé par la plastination ferait un objet ornemental tout à fait convenable, séduisant."
Ces derniers propos trouvent une explication troublante chez le sociologue David Le Breton, dans son ouvrage L’adieu au corps paru en1999 :
"La chair de l’homme est la part maudite vouée au vieillissement, à la mort, à la maladie. Elle est « la charogne », « la viande ». Le mal est biologique. La chair, dit Cioran, est « périssable jusqu’à l’indécence, jusqu’à la folie, elle est non seulement siège de maladies, elle est maladie elle-même, néant incurable, fiction dégénérée en calamité[…] et tant elle m’accapare et me domine que mon esprit n’est plus que viscères[Emile Cioran Le mauvais démiurge, 1969]. "
Rappelons au passage que les procédés de conservation, de maintien du corps (qui doit être beau et sain), de lutte contre ce qui peut l’affaiblir et l’enlaidir, ont court même quand nous sommes vivants. Les conseils matraqués journellement pour mincir, faire la guerre à la cellulite, garder la ligne, bien s’alimenter, ne pas fumer, ne pas boire, essayer le botox, ne plus l’essayer, manger bio etc. à coups de slogans publicitaires en sont les preuves flagrantes et les discours hygiénistes et moralisateurs des commentaires de l’exposition (ne fumez pas car regardez ce qui risque de vous arriver !) participent exactement de la même démarche. Jusque dans sa mort, le corps reste selon la formule baudrillardienne consacrée, le plus bel objet de consommation.
"La lutte contre le corps dévoile toujours plus le mobile qui la soutient : la peur de la mort. Corriger le corps, en faire une mécanique, l’associer à l’idée de la machine ou le coupler avec elle, c’est tenter d’échapper à cette échéance (…)." (David Le Breton, L’adieu au corps)
Ainsi, la conservation du cadavre sans détérioration des tissus n’est finalement qu’un prolongement de ces pratiques du quotidien évoquées juste auparavant. Il faut donc continuer à montrer la survivance du corps. Encore une fois, montrer que l'on surmonte la mort et que l'on est capable de la terrasser. De plus, en livrant dans le cadre de l’exposition Our body, l’intérieur des corps au regard de l’individu lambda et en ne réservant plus ce privilège aux seuls anatomistes, une ultime tentative est amenée pour démontrer que ce corps est maîtrisé dans ses tréfonds les plus intimes.
Si l’on peut ressortir de la Sucrière très peu perturbé finalement d’avoir eu sous les yeux ces cadavres, c’est que, comme le dit Le Breton, toujours dans L’adieu au corps,"dans le discours scientifique contemporain le corps est pensé comme une matière indifférente, simple support de la personne. Ontologiquement distingué du sujet, il devient un objet à disposition sur lequel agir afin de l’améliorer, une matière première où se dilue l’identité personnelle et non plus une racine identitaire de l’homme."
Plus loin on lit :
"Un moderne dictionnaire des idées reçues écrirait aujourd’hui au mot corps : « une merveilleuse machine ». Mais la formulation est ambiguë, elle témoigne d’une ambivalence. Réplique à la faute des origines que nombre de procédures s’efforcent de corriger, l’assimilation mécanique du corps humain, qui met à l’écart l’épaisseur de l’homme, traduit dans la modernité la seule dignité qui soit possible de conférer au corps. On ne compare pas la machine au corps, on compare le corps à la machine. Le mécanisme donne paradoxalement au corps ses douteuses lettres de noblesse, signe incontestable de la provenance des valeurs pour la modernité. S’il n’est subordonné ou couplé à la machine, le corps n’est rien. L’admiration des biologistes ou des chirurgiens devant le corps humain dont ils essaient de pénétrer les arcanes, ou celle plus candide du profane, se traduisent par le même cri : « Quelle merveilleuse machine ». Innombrables sont à cet égard les titres d’ouvrages ou d’articles qui recourent à la métaphore mécaniste." (David Le Breton, L’adieu au corps)
Our body ne déroge pas à ce dernier constat. On peut alors se demander si une autre origine de la polémique ne viendrait pas du fait que l’exposition utilise, pour sa légitimation, le prétexte que l’homme n’est que cette belle mécanique qu’il faut admirer et aduler : les parties du corps sont présentées comme les pièces d’un magnifique moteur que l’on aurait démantelé. Il n’est à aucun moment question des émotions, des sentiments, de l’esprit tout simplement. Il s’agit de réduire l’homme à ce corps-machine (d’ailleurs, on ne dit pas véritables cadavres humains pour attirer le visiteur, mais véritables corps humains, c’est très parlant… Effectivement, le terme cadavre désigne un corps humain qui a cessé de vivre, et c’est précisément ce que l’on veut nous faire oublier ici...)
Ainsi, il peut paraître violent et insupportable d’observer dans ces corps finalement le reflet d’une société marchande qui prône l’hédonisme à tout prix, à chaque coin de panneau publicitaire, qui fait de l’argent sur tout, qui formate l’individu et le désire vidé d’esprit, de conscience, d’âme finalement, et partant, lisse et sans aspérité. Mécanique, en somme.
Refuser d’entrer dans le jeu auquel nous convie l’exposition (et nous pouvons le faire même en nous y déplaçant) est somme toute salutaire puisque cela constitue aussi une volonté de réhabiliter le corps comme partie intégrante de la personne, comme un élément qui réagit, qui est le véhicule des émotions les plus diverses.
La problématique de l’être est dans sa totalité, dans la fusion corps/esprit. Le corps est une manière d’être au monde pour l’individu. Cela ne signifie pas nécessairement qu'il faille le considérer comme le tombeau de l’âme, pour reprendre ici une formule platonicienne. Nous ne sommes pas non plus dans la perspective mécaniste de Descartes (voir le Traité de l’Homme, publié en français en 1664) qui visait, au premier chef, à éliminer les conceptions magiques des rapports de l’âme et du corps chez l’homme. Ce qui peut apparaître choquant, intolérable pour notre conscience est la séparation de ces deux éléments qui constituent l'Être. Dissocier, dans le cas présent, c’est détruire. Le « je » n’est pas à chercher en dehors du corps. Il est en et avec lui. On peut tous expérimenter cette réalité de ce couple corps-âme en dehors de laquelle on sort du champ de l’humain. C’est leur union qui est source de vie selon Aristote.
Pour terminer, nous pouvons dire que l’exposition Our Body valide l’effrayante idée d’un corps qui doit être absolument sublimé et maîtrisé même après la vie. Cette exposition veut nous faire croire qu’elle est à l’écoute de l’humain alors qu’elle est aux antipodes d’une véritable philanthropie. Une belle supercherie, en définitive.
Rajoutons enfin qu’à force de vouloir maîtriser le corps, on finit par penser en dehors de lui, par vouloir l’exclure définitivement. A l’heure actuelle, certains chercheurs imaginent même pouvoir s’en séparer pour procréer. Il suffit d’ouvrir l’ouvrage L’utérus artificiel d’Henri Atlan, paru en 2005 pour se rendre compte que Le meilleur des Mondes d’Aldous Huxley n’est plus très loin…
* Si réellement la dimension
pédagogique de l’exposition primait, il aurait été cohérent de pratiquer des
tarifs comme ceux constatés au Musée Testut Latarjet d'anatomie et d'histoire
naturelle médicale de Lyon ou au Musée de l’école vétérinaire d’Alfort où sont
exposés les écorchés d’Honoré Fragonard, anatomiste du XVIIIème siècle
(2€ pour le premier et 3.5 € pour le second…)
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Bibliographie sélective pour poursuivre la réflexion sur la perception de la mort et la place du corps dans nos sociétés
Revues et ouvrages théoriques :
Ariès Philippe, Essais sur l’histoire de la mort en occident, Seuil, 1975
Atlan Henri, L’utérus artificiel, Seuil, 2005
Concernant Henri Atlan, on peut se rendre ici :
http://php.bm-lyon.fr/video_conf/detail.php?id=231
Baudrillard Jean, La société de consommation, Denoël, 1970. (Chapitre : « Le plus bel objet de consommation : le corps »)
Descartes René Traité de l’homme (1664) in Œuvres complètes, Editions Vrin-CNRS, 1996
Pour aller plus loin sur la conception cartésienne du rapport au corps :
http://www.refer.sn/ethiopiques/article.php3?id_article=1370
http://revel.unice.fr/cycnos/document.html?id=533
Le Breton David, Corps et sociétés. Essai d’anthropologie et de sociologie du corps, Paris, Méridiens-Klincksiek, 1985
Le Breton David, La chair à vif. Usages médicaux et mondains du corps humain, Métailié, 1993
Le Breton David, L’adieu au corps, Métailié, 1999
Le Breton David, La sociologie du corps, Que sais-je ?, PUF, 2002 (5ème édition)
Le Breton David, Anthropologie du corps et modernité, PUF, 1990, 2005 et réédition en 2008
Morin Edgar, L’homme et la mort, 1951, réédition Seuil, 1970 et 1976
Revue Sciences Humaines n°195 de juillet 2008 ; dossier « Le corps sous contrôle »
Revue électronique Corps et culture
Serres Michel, Variations sur le corps, éditions Fayard - Le Pommier, 1999
Serres Michel, Hominescence, éditions Le Pommier, 2001
Ziegler Jean, Les vivants et la mort, Seuil, 1975
Œuvres de fiction
Bauchau Henri, Le boulevard périphérique, Actes Sud, 2007
Dick Philip K., Ubik,
(1969) Editions 10/18, 2000
Hayder Mo, Tokyo, Presses de la Cité, 2005
Huxley Aldous, Le meilleur des mondes (1932), Presses Pocket, 2006
Ishiguro Kazuo, Auprès de moi toujours, Les Deux terres, 2006
Jonquet Thierry Mygale,
Gallimard, 1984
Jonquet Thierry Ad vitam
aeternam, Seuil, 2002
Saramago José, Les intermittences de la mort, Seuil, 2008
Somoza Carlos José, Clara et la pénombre, Actes Sud, 2003
Concernant le cinéma, il peut être tout à fait instructif de s’intéresser à celui de David Cronenberg. Ce réalisateur, a, tout au long de ses films, mis en questionnement le corps et ses mutations (sociologiques, biologiques, technologiques…) On peut lire à ce propos un très bon article de Stéphanie Dast, agrégée et docteur ès Lettres Modernes dans la revue Cadrage; cet article, rédigé en septembre 2005, ne tient par conséquent pas compte des deux derniers longs métrages du réalisateur, à savoir History of violence (sorti en novembre 2005) et Les promesses de l’ombre (sorti en novembre 2007) qui auraient également pu tout à fait illustrer les propos de l’auteur.
Commentaires sur OUR BODY ou le spectacle de la mort domestiquée
- Réponse à StephBonjour Steph,
Je vous remercie de vous être exprimé sur nos pages. Je tiens cependant à réagir à votre commentaire qui se permet des extrapolations inappropriées sur les réflexions que j’ai amenées dans mon message. Vous me prêtez des raccourcis et des parallèles qui sont les vôtres et dans lesquels je ne reconnais pas mon discours. Que mon article vous ait fait réagir de façon virulente et que vous ne soyez pas d’accord avec des éléments que je mets en exergue, je l’accepte tout à fait (et me dis tant mieux si cela amène du débat), mais à aucun moment « ma longue prose » ne se contente (je crois) d’affirmations sans fondements comme vous le laissez sourdre parfois dans votre commentaire.
Je ne pense pas avoir l’esprit « perverti par la polémique ». Si cela avait été le cas, je n’aurais certainement pas fait le déplacement pour aller voir « Our Body » et me serais contentée, outrée, de ressortir le discours formaté du genre « ce n’est pas bien car ce n’est pas éthique ». Mais j’aime éprouver les choses par moi-même, quitte après à ne pas être d’accord avec ce à quoi j’ai été confrontée …peut-être est-ce cela ce que vous nommez « la contradiction sociale »…Auquel cas, cela me rassure, je l’assume totalement et je trouve que ma démarche est plutôt saine !
Pour revenir à cette histoire de polémique, je suis la première à trouver que ceux et celles qui l’alimentent n’avancent souvent pas les bons arguments, récupèrent de manière inappropriée et intolérable parfois des sujets très délicats et sensibles – je pense à la Shoah – (je suis allée sur plusieurs forums et on y lit des choses effarantes) pour justifier leur position contre l’exposition. Ces paroles consensuelles que l’on peut lire ou entendre par rapport à la question de l’éthique m’apparaissent creuses si on ne reconnait pas dans le même temps que cette exhibition lève certains tabous et que c’est peut-être cela qui gêne les détracteurs de l’événement. Si vous relisez correctement ma «prose», vous constaterez que le regard que je porte sur Our Body touche également cette fameuse (et parfois fumeuse) polémique qui n’avoue pas les vraies raisons de son déclenchement.
Quant au fait que ce ne soit pas une expo sur la mort, je suis d’accord avec vous. Cependant, elle engendre nécessairement, inévitablement, une réflexion sur cette dernière pour peu que l’on veuille réfléchir deux secondes. Si l’Humain n’était pas autant effrayé par la Camarde, pensez-vous qu’il eut fallu, par exemple, insister autant pour dire que les corps exposés étaient «secs et sans odeur» ?
Je n’ai pas écrit que ces vrais corps me gênaient, ce qui m’interroge, c’est le lieu où ils sont exposés, le coût de l’entrée et la spectacularisation du phénomène…
Je n’ai jamais écrit que le procédé de la plastination était non éthique…
Enfin, je n’ai jamais eu la prétention non plus d’inscrire sur une échelle de valeurs les diverses façons de disposer d’un corps une fois devenu cadavre.
Vous dites que le monde de la communication, du business sont plus dangereux qu’une simple expo de biologie… Justement, JUSTEMENT l’exposition lyonnaise (et je ne parle QUE d’elle) n’est pas simplement cela… mais je ne vais pas récrire mon article…
Par ailleurs, je vous rappelle juste qu’à aucun moment il n’est question dans mon billet de mettre en parallèle le don d’organes (démarche que je respecte mais que je n’aborde absolument pas dans mon texte) et la chirurgie esthétique. Vous extrapolez encore et me faites tenir des propos qui découlent de vos propres interprétations! Concernant la chirurgie esthétique, vous amenez un regard emprunt de jugement de valeur que vous n’avez pas le droit de vous permettre. L’individu qui a recours à ces pratiques n’est certainement pas dans une démarche personnelle qu’il considère superficielle comme vous l’affirmez avec un aplomb qui me laisse pantoise (alors que je ne suis pas une créature aux seins siliconés, aux fesses liposucées et aux lèvres botoxées). Par un parallèle qui me semblait parlant, j’ai tout simplement voulu mettre en avant la présence de plus en plus marquée des diktats de l’apparence, du « beau » enfermé dans de tyranniques canons (que le corps soit vivant ou mort).
Donc, lorsque je mentionne le botox, le tabac, c’est pour évoquer la récupération, dans le discours accompagnant l’expo, de ces éléments (allez, je passe sur le botox, c’est vrai elle ne parle pas de ses dangers !) pour finalement justifier (en partie) la monstration des corps éclatés.
Je ne demandais pas mieux que d’être ébahie par l’événement. Ca n’a pas été le cas, pour toutes les raisons que j’ai déjà amenées dans mon article.
Je terminerai par une boutade… Pour quelqu’un qui dit qu’il ne faut pas qu’on aborde le sujet religieux avec cette exposition, il est assez cocasse de constater que vous trouvez « SAINT de s’émerveiller de la structure vasculaire irriguant le cerveau »…
Cordialement,
Irma Vep - Pas convaincu...Irma Vep,
Il était tard et il est possible que j'ai pu mal saisir certaines de vos allusions et sous-entendu, soit.
Il n'en demeure pas moins que, même si je partage votre approche des choses, je n'ai pu m'empecher de tenter de prendre les habits d'avocat du diable en lisant ce que j'ai lu. Et même si les propos ne sont pas les votres, vous avez choisi les citations dans votre texte, ce qui en partie m'a fait réagir.
Je ne vais pas reprendre point pas point votre réponse.
Je note cependant que par "don d'organe", il fallait evidemment comprendre ce don du corps tout entier qui sera plastiné. Comment alors comprendre la phrase "Ainsi, la conservation du cadavre sans détérioration des tissus n’est finalement qu’un prolongement de ces pratiques du quotidien évoquées juste auparavant." quand vous faites références aux pratiques botoxées?
La phrase juste après, "Il faut donc continuer à montrer la survivance du corps. Encore une fois, montrer que l'on surmonte la mort et que l'on est capable de la terrasser." est là aussi pour moi hors-sujet. Qui terrasse la mort? La plastination? Cette exposition en particulier? On ne parle pas de la mort, meme si comme vous l'indiquez on ne peut s'empecher d'y penser, en mettant notre propre mort en scène. "Serais-je plastiné en jongleur? En danseur?" telles pourraient être nos réflexions à la vue de ces corps. Mais pas vraiment "Ainsi je vivrai".
Non, l'interet premier de la plastination est la conservation du corps, oui, des tissus, dans un but pédagogique et scientifique. A la limite meme esthétique (les plastinates de Body Worlds sont impressionnants dans les couleurs reproduites...) De la même façon qu'on peut conserver des organes, des corps, des foetus dans des bocaux de formol, des squelettes... A-t-on besoin de justifier le formol? Les squelettes blanchatres du Museum d'Histoire Naturelle que tant d'enfant visitent ébahis?
Je ne crois pas qu'exposer les poumons noirs d'un fumeur, ou un rein multikysté soit à classer dans le même tiroir que l'endoctrinement des diktats de la mode. Cela participe de la même manière que nos livres de biologie à démontrer, et pour le coup sans possibilité de le nier, la nocivité de telle substance ou la fragilité de tel organe.
Finalement, j'aurai probablement pu tenir le même discours que vous si j'avais été à cette fameuse expo lyonnaise, qui à distance m'a semblé d'une qualité discutable. Je compare encore une fois à l'expo "originale" qui ne mentionnait pas, si j'ai bonne mémoire, que les "cadravres" étaient "secs et sans odeurs".
Après, j'ai certainement du me poser moins de questions existentielles que vous. Il m'a fallu un temps d'adaptation pour ôter de mon esprit la question de l'âme et de la personnalisation du corps (comme j'imagine un étudiant en médecine doit le faire alors qu'il se trouve prêt à faire sa première dissection humaine). Une fois cette question de la mort, de la vie, de l'être qui fût ce corps, mise sur le coté pour une étude ultérieure, la valeur simplement culturelle, scientifique de l'expo d'anatomie Body Worlds m'a semblée évidente.
Bref, je suis tout de même content que mon petit lapsus religieux ne vous ait pas échappé. ;o)
Une question religieuse que, ceci dit, vous avez effleuré en citant Thierry Jonquet qui, semble-t-il au second degré, évoque la plastination comme une troisième voix d'obséques possible... ;o)
A bientot. - Irma Vep pour le mot de la fin?Vous êtes tout pardonné Steph
même si je n'adopte décidément pas certains éléments de votre regard... Quand j'évoque la tentative de terrassement de la mort, je parle de l'Homme qui cherche à tout prix à ne pas disparaître...quel que soit le mode de conservation retenu! Je vous invite à lire "Essais sur l'histoire de la mort en occident" de Philippe Ariès et "L'homme et la mort" d'Edgar Morin pour éclairer votre lanterne sur le sujet(mais peut-être connaissez-vous déjà les ouvrages de ces deux penseurs). C'est très édifiant et vous comprendrez peut-être mieux pourquoi "Our Body" m'a fait me poser autant de "questions existentielles"!
Revenez nous voir de temps en temps, on aime les échanges qui mordent intelligemment par ici! ;0)
Bien à vous, à bientôt
Irma Vep










Je suis arrivé ici par les commentaires sur le site de l'expo. Ayant laissé moi-même un commentaire un peu plus critique que "ouah, c'est trop chouette" ou "allez-y c'est superbe", j'ai pu constater qu'il n'avait pas été publié. Filtrage? Evidemment!
Evidemment car cette expo est opportuniste. Elle n'est qu'une copie de l'originale conçue par le Von Hagens que vous nommez. Et s'introduire dans un sujet par une copie, avouez que ce n'est pas saisir ce sujet de la meilleure manière.
J'ai pu aller voir l'expo originale (ou plutôt une des 4 expos) aux USA il y a quelques semaines. Et bien que certains sentiments ressentis s'approchent de ce que vous évoquez, il me semble qu'il y a ici un faux procès.
Le rapport à la mort tout d'abord. Evidemment, les corps présentés sont ceux de morts. Comment en serait-il autrement? Dès lors, comment peut-on le reprocher? Je ferai référence à l'expo "Body Worlds", l'originale, et vous l'aurez compris pas aux copies qui font polémiques. Il apparait en effet avec ses dernières des zones d'ombres qui n'existent pas avec Body Worlds, ce qui dénature l'approche qu'on en a.
L'expo donc ne fait pas référence à la mort, puisque le sujet n'est pas forcément celui-ci. Le sujet est le corps, sa structure, son fonctionnement, son "esthétique". Le procédé de plastination ne lutte pas contre la mort, puisque les sujets n'ont pu l'éviter (la mort). Elle lutte contre sa disparition, pour permettre son exploration. En quoi serait-il moins éthique de conserver le corps que de tenter de le détruire par pourrissement ou crémation? En quoi est-il plus noble de tenter de conserver l'âme d'une personne, sa mémoire, que son corps?
Mais encore une fois je crois que la question n'est pas là. Et il ne faut tout de même pas mélanger les torchons et les serviettes, le botox et le tabac, la cellulite et l'alcool!! Là j'avoue que votre longue prose à pris pour moi un tournant définitif, et pas dans la bonne direction.
Comparer un acte purement égoiste et superficiel comme de la chirurgie esthétique au botox et un acte comme un don d'organe (qu'il soit destiné à une table d'inox glacé de cours d'anatomie ou à une vitrine d'exposition scientifique...), il y a des limites.
Quant à la sublimation du corps par l'intermédiaire de cette expo, il faut laisser les choses à leurs places. Le monde de communication, de mode, de stéréotypes, de divertissements, de business qui nous entoure est à mon sens bien plus dangereux dans ce domaine qu'une exposition de biologie. Il est relativement saint de s'émerveiller de la structure vasculaire irriguant le cerveau, je doute qu'on puisse comparer ça à s'extasier devant la dernière paire de seins de telle ou telle actrice.
Mais après tout pourquoi pas. Et heureusement qu'on aborde pas le sujet religieux qui à n'en pas douter pourrait faire couler pas mal d'encre.
Alors oui, on peut s'interroger sur la recrudescence récente de ces expo "à corps ouverts". Les copies circulant ici et là ne sont pas loin, et vous l'avez remarqué, de l'exploitation purement commerciale. Le fait que l'origine des corps se situe dans un grand empire du milieu opaque comme l'atmosphère de ses grandes mégapoles champignons nous fait nous poser des questions. Mais il n'empêche, de la même façon qu'on aurait pu écrire de tels mots acerbes, avec force citations, sur les cours publics d'anatomie italiens des siècles passés, il est peut-être dérangeant de pouvoir voir des choses qui vont au-delà des bornes de nos éducations. De la même façon que je ne suis pas un enthousiaste béat, je reste critique devant ce genre de choses, ce qui ne m'a pas empêcher d'apprécier Body Worlds à sa juste valeur (qui ne sera peut-être qu'une mode, qui sait?) sans voir là la destruction annoncée de nos repères judéo-chrétiens concernant la mort ou la suprématie de l'âme (dont l'absence, n'en déplaise à Aristote, n'empêche pas les rats ou les fourmis d'être vivants...)
Dommage que, l'esprit probablement perverti par la polémique et converti à la contradiction sociale, vous n'ayez pu avoir l'occasion d'en faire de même. Je ne peux que vous conseiller de voir l'originale, cependant, en laissant de coté la question mortelle...