Clara_et_la_p_nombreAux limites de l’Art…

Enigme. Pourquoi Irma Vep m’a-t-elle conseillé ce livre ? Pourquoi me l’a-t-elle offert le jour de mon anniversaire, le 16 avril ?

Des livres, elle en lit des tas (voir En cours de lecture).

Pourquoi celui-ci ?

Un jour, je me suis essayé à l’écriture. Un texte, un court roman dont certains passages lui avait fait penser à Clara.

- Mais moi, Irma, je n’ai jamais lu Clara et la pénombre !

Elle avait alors fomenté le projet de me l’offrir. Elle était même aller trouver José Carlos Somoza dans un coin sombre du Quai du polar. Elle lui avait demandé de me dédicacer ce livre. Et elle m’avait traduit le petit mot que Somoza m’adressait en espagnol sur la page de garde : Pour David Gray, dont c’est l’anniversaire. Beaucoup de bonheur et meilleurs vœux.

De Somoza, j’avais déjà lu La Caverne des Idées. Et c’est déjà assez pour établir des rapprochements, cerner les obsessions de l’auteur et les marques récurrentes de son style.

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Les romans de Somoza ne sont jamais avares en détails qui étoffent les personnages d’un quotidien, d’une histoire, d’un passé. Somoza donne de l’épaisseur (et du même coup, excelle à rendre permanents une tension, un suspense, puisque le rebondissement peut venir de n’importe où). On sent dans ce style un peu baroque, un peu chargé, la générosité roborative du romancier qui aime ses personnages comme ses enfants. Et qui prend aussi son lecteur pour un gosse à qui il s’apprête à jouer un bon tour d’illusionniste. Alors doit-on en vouloir à Somoza d’être parfois un peu didactique dans sa manière de mener le récit ? Il nous envoie sur différentes pistes dans un final haletant – décrit heure par heure, minute par minute – comme un étudiant à l’esprit potache, qui viendrait juste de réviser ses Codes du roman policier avant de se lancer dans l’écriture. Le style est assez banal. Mais après tout, c’est peut-être aussi cela que se dédier à ses personnages.

Pour écrire, Somoza se cherche des contraintes. J’ai cru, un instant, à une reprise de La Caverne des Idées. Cette façon d’affecter à chaque chapitre une couleur, un élément graphique, pour grossir un trait, souligner une atmosphère, on peut se demander si elle n’est pas trop artificielle (tentation non assez retenue de l’illusionniste qui peine à ne pas révéler ses tours), se substituant à un style que Somoza échoue à inventer, alors qu’il excelle dans le choix de ses thèmes et les traque jusqu’à l’obsession.

Car l’essentiel est ailleurs. A travers le miroir, peut-être. Pas étonnant que les débuts de chapitres soient ponctués de citations de Lewis Carroll. Pas étonnant que l’image du miroir soit l’un des leitmotivs de ce roman. Tout fait écho à tout, chez Somoza. Les personnages de Somoza se cherchent dans leurs reflets, sur les surfaces réfléchissantes des miroirs, des voitures lustrées, des verres de lunettes, dans leurs résonances avec les autres personnages. Et on sent bien que Somoza aimerait aller plus loin, réussir l’impossible : mettre en résonance ses personnages avec ses lecteurs. Faire que ses personnages deviennent lecteurs d’eux-mêmes, et à l’inverse, faire que ses lecteurs deviennent ses personnages. La caverne des idées, polar antique, jouait avec les ombres platoniciennes. Somoza brouillaient les pistes : écrivain, traducteur, personnage, lecteur, ombres et reflets, brodaient plusieurs niveaux de réalités.

(Clara est née le même jour que moi. J’ai dit à Irma : Tu ne vas pas le croire, ce personnage, dans l’épaisseur du livre, eh bien on apprend par deux fois qu’elle est née le 16 avril, c’est-à-dire le même jour que moi !)

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Dans Clara et la pénombre, Somoza sait éveiller la curiosité, susciter le questionnement. De quoi s’agit-il ? A notre époque, un courant artistique a supplanté tous les autres : l’Hyperdrame. Quelle en est la proposition ? La peinture a délaissé les supports traditionnels inertes pour les supports vivants : elle transforme les corps en œuvres d’art, sous les doigts de peintres qui semblent ici avoir retrouvé le statut et la superbe que – dans notre temps parallèle – ils ont perdu depuis les dernières avant-gardes. Somoza invente une galerie de personnages, génies dévoués à l’Hyperdrame, qu’abritent des Institutions structurées et très réglementées (ce qui promet à l’Hyperdrame le futur d’un académisme). Les supports humains (équivalents des toiles traditionnelles) sont préparés, « apprêtés » pour favoriser l’apparition de chefs d’œuvre. Clara est une de ces toiles vivantes et subit le gommage de toutes ses « imperfections » (ou marques d’identité) corporelles, ainsi que l’épilation totale de ses cils et sourcils avant d’être peinte.

Dans son roman, Somoza va même jusqu’à montrer les dérives de l’Hyperdrame en évoquant ses formes interdites, par exemple cet « art taché » où le corps est torturé et démantelé. Mais dans l’ensemble, il existe des fondations qui régissent l’entretien des œuvres et les transactions entre les créateurs des œuvres et leurs commanditaires/propriétaires. (Un grain de sable vient toutefois se nicher dans cette belle mécanique : des œuvres d’art sont retrouvées assassinées dans de terribles mises en scène rappelant certaines formes d’art performatif d’aujourd’hui).

On se demande à quel moment de l’histoire de l’art nous sommes parvenus avec l’Hyperdrame. S’agit-il de la plus haute forme d’art hégélienne où l’Esprit coïncide à nouveau avec la forme ? Est-ce une invitation à rejouer le conflit entre signifié et signifiant, un peu comme chez Magritte ? L’Hyperdrame a-t-il connu les turbulences duchampiennes ? Non, il semble que non. L’Hyperdrame est l’art illusionniste par excellence et est totalement dédié au beau. Que faut-il en conclure ? Il n’y a pas de lien direct entre l’histoire de l’art du XXème siècle et ce courant sorti de l’imagination de Somoza. Voilà pourquoi ce roman n’est pas à ranger dans le genre anticipation mais dans le genre uchronie. L’Hyperdrame est dans la continuité d’un art qui n’a pas connu l’évolution ni les avant-gardes qui ont mené jusqu’à notre art actuel. (On y trouve encore la présence de génies portés au pinacle, on y trouve encore un courant artistique qui fait l’unanimité quand notre art contemporain à nous est soumis à l’éclatement et à la parcellisation.)

Néanmoins, l’Hyperdrame rejoint l’art d’aujourd’hui sur un point crucial. « L’art est de l’argent. » Cette formule que Bruno Van Tysch, ce génie de l’Hyperdrame, assène comme un principe fondamental, peut faire écho à celle de Warhol : « Je suis un businessman. »

Dans ce roman, l’art s’emballe. Mais cet art excessif incarne moins les déviances intrinsèques à l’art qu’il ne reflète une autre déviance. L’Hyperdrame a généré un courant artisanal où n’importe quel corps de moindre qualité peut toutefois travailler comme objet : on rencontre donc des corps-chaises, des corps-tables, des corps-cendriers, etc. Bref, le corps est devenu, plus qu’à toute autre époque, une marchandise qui génère des flux monétaires.

Revenons à nous et à notre aujourd’hui : une exposition « artistique » dans les années 2000 expose des corps humains conservés selon un procédé révolutionnaire, la plastination, mise au point par le docteur/plasticien Von Hagens (personnage de roman à lui seul et pourtant bien réel). Une partie de la société s’insurge. Est-ce vraiment de l’art ? L’histoire montre qu’il suffit souvent de se poser la question pour que cela le devienne… Aujourd’hui, quelques années après la première exposition de Von Hagens en Allemagne, nous trouvons une exposition de ce type à Lyon : Our body, sous les doubles auspices de l’art et de la science – double entrée pour double flux de spectateurs.

Il est clair que l’Hyperdrame de Somoza (comme les plastinats de Von Hagens) est destiné à exciter le voyeurisme des gens. Si c’est de l’art, c’est un art alimenté par la société-spectacle. Somoza nous le fait bien sentir en organisant ce spectaculaire vernissage à la fin du livre qui ressemble à une sacralisation de l’art (quand une fonction de l’art serait de désacraliser). Voilà bien l’ambiguïté de l’Art : il est toujours prêt à accueillir sous sa généreuse bannière ce qui en déjoue la cohérence et risque de le faire imploser. Ainsi : comment faire accepter aux gens le voyeur qui est en eux ? Comment faire accepter l’idée du corps comme marchandise ? Utilisons l’Art ! L’Art révèle les perversions tout en les masquant et donc contente autant le spectateur que le spéculateur, le critique que le polémiste.

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Pourquoi Clara désire-t-elle à ce point être exposée comme œuvre d’art ? Somoza s’attarde, en bon psychiatre, à comprendre l’origine de ce désir, à traquer ce qui, dans le passé de Clara, la pousse à s’exposer, à être apprêtée, modelée, peinte, vernie, cherche en quoi son identité dépend à ce point du regard des autres jusqu’à s’y disperser.

Une chose est sûre, Clara en tant qu’œuvre d’art risque fort de durer. Au-delà du désir de s’exposer au regard d’un spectateur, elle cherche l’immortalité qui - au même titre que la beauté - caractérise les déesses. Si je deviens une œuvre d’art peut-être serai-je immortelle ? On voit bien le caractère spécieux du raisonnement. Si l’art vise à rendre l’humanité immortelle, elle ne rend pas immortelle la personne humaine (comme individu faisant partie d’un tout). Préservons l’art et nous serons immortels, dussions-nous tous mourir comme personnes ! Voilà bien une façon angoissante de faire jouer l’Art contre l’homme, l’Idée contre le corps…

David Gray