Clara_p_nombreOctobre 2005. Alors que j’avais pour projet, à l'époque, de lire le dernier roman de José Carlos Somoza, La Dame n°13, c’est finalement Clara et la pénombre, paru dans sa traduction française en 2003, qui a atterri entre mes mains. Je ne connaissais absolument pas Somoza avant la découverte de cette œuvre. Mais quelle révélation! Je garde de cette trouvaille le souvenir d’une plongée hallucinée dans une histoire terriblement déroutante. Voici un roman qui s’est littéralement accroché à moi comme je me suis agrippée à lui. Voici un texte dont le charme effrayant est d'une puissance inouïe. Voici un livre qui distille un poison exquis et perturbant. Voici une œuvre dont on ne se lasse pas de parler et que l’on voudrait que tout le monde ait lue. Cependant, je resterai muette sur le contenu... Pour l'instant... David Gray, si un jour tu découvres ce roman, tu sauras, j'en suis persuadée, être sensible à sa terrifiante efficacité, son intelligence et sa beauté.

Pourquoi est-ce que, presque trois ans après, je parle de ce texte?... Comme une espèce d'urgence... alors que je suis sur le point de terminer plusieurs romans qui vont me donner matière à élaborer des articles dans cet espace? C'est que, dans le cadre du festival international Quais du Polar qui s'est tenu à Lyon le week-end dernier, j'ai eu la très grande chance, le samedi 29 mars, d'assister à une conférence à laquelle participaient José Carlos Somoza et d'autres écrivains. En fin d'après-midi, je me suis trouvée face à lui, au stand de la librairie qui l'accueillait pour dédicacer ses ouvrages. Personne alentour. Somoza pour moi toute seule... Après quelques secondes d'hésitation où je me suis demandé si je ne naviguais pas en plein rêve, je me suis un peu plus approchée et lui ai fait part, non sans émotion, de mon admiration pour cet ouvrage dont je parle dans ces lignes. Sans parvenir toutefois à croire vraiment que j'avais en face de moi un de ces auteurs pour lesquels j'ai une passion telle que j'ai du mal à commencer ou à terminer la lecture de leurs romans... parce qu'il m'est très difficile de me séparer d'un texte qui me fascine ou que je sais extraordinaire avant même de le découvrir... Sur ce point, je me suis reconnue parfois, David, dans certaines lignes du ton Lecteur sans qualités.
Le lendemain, au Musée des Beaux-Arts, toujours dans le cadre du festival, j'ai fait partie des quelques personnes privilégiées à avoir pu entendre le commentaire de Somoza sur le tableau de Rembrandt, La Lapidation de Saint Etienne, première œuvre de jeunesse du peintre réalisée en 1625. Le choix de cet artiste par Somoza est loin d'être anodin : il constitue en effet un des matériaux, une des clefs, justement, de Clara et la pénombre.

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La Lapidation de Saint Etienne, Rembrandt, 1625, peinture sur
panneau de chêne, 89,5x123cm, Musée des Beaux-Arts, Lyon

Depuis toujours, le projet d'écrire un livre prenant pour objet l’art et la peinture, trottait dans la tête de José Carlos Somoza. Cependant, s'attaquer à un tel chantier lui semblait assez insurmontable, lui-même n’étant pas un spécialiste dans le domaine. Il aurait certes pu choisir la solution de facilité avec un texte développant une histoire d'œuvre volée ou de tableau à énigmes. Mais le sujet avait déjà été trop exploité par la littérature. Somoza a d’abord lutté contre cette l’idée, a voulu l’oublier. Mais, comme il le dit lui-même, «les idées d’un écrivain sont difficiles à abandonner, elles vous collent comme une maîtresse désespérée et jalouse».

Pourquoi écrire sur l’art? Aucune réponse satisfaisante ne lui venait à l’esprit. Reformulation de la question : comment allier l’écriture sur l’art et l'écriture sur les personnes? Il y avait une possibilité de relever le défi si l’art et l’individu constituaient un seul et même élément de l’histoire. A partir de l’instant ou cette réponse s’est matérialisée dans l’esprit de Somoza, la voie était trouvée pour élaborer le roman. « Je pouvais rester avec cette maîtresse sans la répudier » dit-il.  

La genèse de Clara et la pénombre a permis à son auteur d’approfondir des questions portant sur la valeur de l’art et la valeur de la vie. Selon lui, ce sont des interrogations auxquelles doivent tenter de répondre tous les artistes de cette société où l’on valorise l’image et le corps. A ce propos, Somoza a relaté à son auditoire l’anecdote suivante : il était alors en pleine construction de son roman et au cours d'une promenade à Madrid, il s'est retrouvé face à une jeune femme-statue, mime de rue aux ailes multicolores et peinte entièrement en vert. Elle était totalement immobile et Somoza l'a observée pendant un long moment. Aux pieds de la femme, il y avait une coupelle contenant quelques euros. L'écrivain a été frappé par le fait que tout ce dont il avait envie de parler dans Clara et la pénombre se situait là, juste devant lui… Il s’agissait de cette coupelle. Regarde-t-on l’œuvre d’art de la même manière si, dans la coupelle, il y a 3 ou 300 000 euros ? Cette réflexion sera un des fils directeurs de l’histoire. Il fera d’ailleurs dire à Clara, dans son roman, à un moment donné : « l’art est de l’argent ».

Pour alimenter son roman, Somoza a entrepris de nombreuses recherches documentaires, a contacté plusieurs de ses amis artistes, a beaucoup lu sur la manière de peindre et sur les techniques d’apprêt des toiles au 17ème siècle et en particulier chez Rembrandt, peintre qui s’est immédiatement imposé au yeux de l’auteur comme une référence évidente. En effet, ce qui le caractérise, selon lui, est une passion pour les humains se dépassant pour leurs idées, une passion pour la violence des Hommes, les seuls êtres vivants capables de la générer volontairement. Ce qui réunit Rembrandt et Somoza est une réelle sollicitude pour les personnes. Clara et la pénombre est un roman né de cet même intérêt.

Afin de s'imprégner de l'environnement de l'artiste, Somoza est même allé jusqu’à visiter Amsterdam, à y séjourner pour s'immerger dans l’atmosphère de la ville, entièrement composée de clairs-obscurs, envahie par une ambiance comme l’aurait imaginée Rembrandt. Une ville active, pleine de gens. Une ville qui semble petite et immense à la fois. Une ville composée de contraires qui coexistent. Une ville-oxymore.

Les œuvres du peintre néerlandais réunissaient tout à fait ce que Somoza voulait mettre en scène avec le matériau de la fiction: établir une liaison entre le monde obscur et violent de Clara et la signification du prénom de la jeune fille : la clarté.

Sans rentrer dans un commentaire académique ennuyeux, José Carlos Somoza a su très habilement faire comprendre à l’assistance dans quelle mesure La Lapidation de Saint Etienne possédait en son sein des thématiques et une atmosphère qu'il avait voulu rendre dans Clara et la pénombre.

L’œuvre a été peinte par l’artiste à l’âge de 19 ans et l’on y trouve déjà toutes les caractéristiques qui définiront Rembrandt plus tard. Somoza a été interpellé, dans ce tableau, par le choix de la scène, qui relate un épisode biblique. Sont réunis là tous ceux qui vont tuer Etienne. Ce qui intéresse le peintre, c’est celui qui va mourir et les différents visages de ceux qui veulent le lapider. On observe une lumière oblique, comme au théâtre celle qui éclaire les personnages principaux.

Pour Somoza, la violence est en latence chez Rembrandt même à l’intérieur de tableaux qui ne sont, a priori, pas concernés par celle-ci. On pense à un exemple comme La ronde de nuit (1642). Rembrandt parvient à saisir l’instant pris au vol dans l’action. Cela est frappant dans une autre de ses réalisations :  La cécité de Samson (1636) .
Rembrandt fixe toujours l’instant au moment extrême et il est aidé pour cela par la lumière.

Dans La Lapidation de Saint Etienne, on observe des figures dans l’ombre et elles n’ont pas moins d’importance que celles dans la clarté. Elles servent à projeter l’œil du spectateur sur ce qui est dans la lumière : les futurs meurtriers d’Etienne et Etienne lui-même. Il est frappant de constater une ressemblance entre le visage de celui qui tient la pierre au dessus de la tête du condamné et celui de ce dernier, comme pour signifier le lien très fort entre la victime et le bourreau et l’interchangeabilité possible de leurs statuts.
Somoza a fait remarquer à l’auditoire que celui qui lapide et le futur lapidé possèdent par ailleurs des traits physiques de Rembrandt. Il note que ce peintre a laissé pour la postérité un nombre considérable d’autoportraits (environ 90) et termine son commentaire en mentionnant que tous ceux qui s’intéressent aux personnes s’intéressent inévitablement à eux-mêmes. C’est aussi pour cette raison qu’en s'imprégnant des tableaux qui représentent Rembrandt on peut se découvrir soi-même.