Le Lecteur sans qualités et les préfaces

Musil2Au début de l’édition de poche de L’homme sans qualités, il y a une très jolie préface, très brève au regard de l’œuvre monumentale qu’elle précède. L’auteur de cette préface affilie Musil à Hofmannsthal, inventeur de la nausée existentielle, et range L’homme sans qualités au côté des différentes nausées de la Littérature (celle de Sartre bien sûr, celle de Faulkner avec Pylône, et aussi celle de Gombrowicz avec Ferdydurke – ma préférée). Dans cette préface on trouve aussi cette phrase qui m’a frappé : Ulrich [L’homme sans qualités] est sur la ligne de crête de la neutralité intransigeante, trop intelligent pour jamais choisir, trop lucide pour ne pas exactement équilibrer le pour et le contre. Ulrich est exactement égal à zéro.  Ainsi, pendant longtemps L’homme sans qualités s’est résumé pour moi à sa préface de l’édition du Seuil. La préface, c’est cette personne bienveillante qui vous vante les qualités d’une autre personne qui n’est pas encore là. Celle de L’homme sans qualités dessinait une œuvre pleine de mes préoccupations et brossait un personnage (Ulrich-Musil) dont je me sentais déjà très proche avant même d’avoir entamé ma lecture. Or, je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais j’ai parfois du mal à gérer une relation avec une personne qui me ressemble (ou dont je fantasme la ressemblance avec moi). J’aimerais qu’il se passe tout de suite quelque chose de magique, une sorte de relation fusionnelle instantanée. J’ai peur de passer à côté de la plus parfaite des amitiés, tellement que je perds en naturel, comme si je me sentais obligé de creuser moi-même le décalage (« tu me ressembles ? qu’à cela ne tienne, c’est moi qui vais changer ! »). Voilà. J’ai voulu éviter cela. La préface était tellement prometteuse de ma future relation avec ce livre, que je m’en suis tenu là. C’est comme les livres qu’on n’arrive pas à refermer. C’est la même peur de les perdre qui nous empêche parfois de les ouvrir. Et puis, un jour, on se lance. Il faut passer l’épreuve du feu, de la réalité. Et voilà… Aujourd’hui, je lis L’homme sans qualités, et...

... je me suis bel et bien trouvé un compagnon de route. Nous irons loin, lui et moi ! peut-être bien jusqu'à nous inachever l'un par l'autre, puisque c'est écrit ! C'est sans fin pour L'Homme sans qualités.