Le Lecteur sans qualités et le temps

Il y avait encore ces livres. On aurait dit qu’ils me narguaient : Madame Bovary, Si je t’oublie Jérusalem (que j’ai mis longtemps à trouver parce que je le cherchais encore sous son ancien nom : les Palmiers sauvages), et L’homme sans qualités. J’ai commencé à lire L’homme sans qualités, je me suis dit que je pourrais en lire un peu chaque matin. 123 petits chapitres ? Ma foi, un chapitre par matin, à la place de la prière quotidienne, que j’avais de toute façon déjà sacrifiée pour rallonger d’un poil mes ablutions, et au bout de 123 jours j’aurai terminé L’homme sans qualités ! Mais cela signifiait une chose : je m’autorisais à lire autre chose à côté.

[On ne parle jamais assez du temps de la lecture, or c’est un problème fondamental : comment gérer le temps de la lecture ? Quand lire ? On dit : je ne lis pas je n’ai pas le temps, alors qu’on devrait dire je n’ai pas le désir. Quand on a le désir, le problème principal n’est pas de ne pas avoir le temps, mais de savoir comment s’y prendre pour organiser le temps qu’on n’a pas.]

Madame_BovaryMa lecture de L’homme sans qualités, réglée sur la fréquence d’un rite journalier, au même titre que le brossage de dents, j’ai donc commencé à lire Madame Bovary, mais impossible de me concentrer sur cette lecture. Oui, on peut passer à côté de Madame Bovary. C’est de moins en moins difficile de nos jours. On dit Flaubert ! Flaubert ! On se pâme devant Flaubert ! Et surtout : ce sont des auteurs que j’aime qui disent cela. Je ne peux pas passer à côté de Flaubert. C’est écrit ! Entendons nous bien, je m’impose une discipline dans le choix de mes lectures. Il n’y a qu’à tendre l’oreille et entendre l’écho. Un livre appelle un livre qui appelle un livre, etc. C’est sans fin. Et encore, ce n’est jamais une trajectoire si linéaire : les échos sont multiples, c’est bien souvent un livre qui appelle des livres qui appellent des livres. On appelle ça une progression exponentielle. Un arbre qui pousse dans la tête avec ses ramures. Dans le cas de Madame Bovary, la rencontre n’a pas eu lieu. La branche s’est cassée net. (Elle devait être déjà vermoulue par toutes les injonctions, scolaires ou universitaires.) J’en ai cherché les causes dans le premier chapitre. Narration au cordeau. Pas de fuite possible. C’était ce narrateur aussi, c’était d’une sécheresse, ce premier chapitre, juste le chapitre d’exposition je sais – je sais, j’aurais dû poursuivre, c’est un sacrilège de ne pas avoir poursuivi. Je suis d’ailleurs persuadé que j’aurais pu rencontrer ce livre (mais il eût fallu peut-être que je le rencontre avant, c’est peut-être trop tard pour moi). Et puis surtout, il y avait autre chose. L’homme sans qualités m’appelait. Dans L’homme sans qualités, la rencontre a eu lieu dès les premières pages. Pourquoi ? Parce que l’homme sans qualités, c’est moi ! C’est présomptueux de dire ça je sais. Mettons qu’il faille l’entendre à la façon hégelienne-murakamienne. Ce n’est pas exactement moi… Mais je m’y lis. Il me fait prendre conscience de moi-même. L’homme sans qualités est fait pour le Lecteur sans qualités.