Autoportrait du Lecteur sans qualités

J’ai du mal avec ma mémoire. Je ne retiens rien. Il y a un magma informe dans ma tête. Je tremble quand j’écris un commentaire de texte. Je ne sais pas faire. Je n’ai pas de formation littéraire. J’aurais pu être un autodidacte, mais je suis trop paresseux. J’ai vite le cerveau embrouillé. Et le comble, c’est que j’ai peur des mots. Peur de les utiliser à mauvais escient. Pas assez de contenance pour faire illusion sur la distance. Ce n’est pas que je m’estime médiocre, c’est juste que je n’arrive pas à prendre forme. Alors je fustige : m’en tirer en inventant une autre forme de critique ? La littérature n’est-elle pas prise en otage par des gens trop littéraires ? Qui y mettent trop les formes ? Je me découvre plus rebelle que je ne croyais l’être. J’avais plutôt une attitude conservatrice vis-à-vis de la chose littéraire : je croyais en une certaine noblesse de l’écrit. Je n’ai jamais été pour le délitement de la langue, mais sans être non plus contre l’évolution des langues. Je voulais juste qu’on préserve la nuance dans l’expression. On ne peut pas écrire qu’à coups de massue ! (la formule de Nietzsche: philosopher à coups de marteaux, n’est pas à prendre stricto sensu. Il y mettait les formes. Les ruées dans les brancards, ça n’est pas donné à tout le monde ! Les coups de marteaux, la plupart du temps, ça rend sourd. On perd en sensibilité. Il y a trop de coups de marteaux de nos jours.)

Haruki_MurakamiPourquoi j’ai peur des mots ? Je n’ai peut-être pas été assez clair. J’ai trop lu ces temps-ci. Des livres vivants, donc, qui s’immiscent dans la réalité. J’assimile les personnes réelles à des personnages de roman. Et il n’y a pas un personnage qui ne soit comme investi du poids d’une personne réelle de ma vie. C’est assez étrange. Quand la barrière entre les romans et la vie devient poreuse, il faut faire gaffe je crois. Bref, en deux mots, je ne sais pas si je deviens mystique ou fou. Au moins une chose : en lisant Kafka sur le rivage, j’avais l’impression que la mort n’était pas si grave. Ça tombe bien, moi qui ai une peur panique de la mort. Bref il faut que je fasse gaffe avec les livres : dans Kafka sur le rivage il y a des scènes où le jeune Kafka, cet adolescent étrangement mature pour son âge, peut-être parce qu’il porte en lui d’autres histoires que la sienne, se raccroche à la réalité quand il sent qu’il est en train de perdre pied. Mais c’est assez rare. La plupart du temps il est dans une semi réalité, quand il n’est pas tout bonnement plongé dans un univers complètement onirique ou, littéralement, dans les limbes. C’est d’autant plus insidieux que le style de Murakami est précis, descriptif, poétique mais pas hyperchargé en effets de style. On bascule dans le rêve sans même s’en rendre compte. Même les scènes violentes sont traitées de cette manière. Pas d’hyperboles, pas de ces effets qu’on pourrait comparer à ces musiques de films qui, selon la stridence des violons, les crescendo, les montées chromatiques, annoncent une catastrophe. Les personnages principaux ne sont même pas hystériques, pas de mouvements de panique à l’approche de l’étrange. Ils n’opposent aucune résistance au fantastique, ils l’intègrent comme n’importe quelle donnée de la réalité. Dans les livres de Murakami, ça vient comme ça… On est obligé de suivre. On est emporté par le courant : un fleuve majestueux, une narration limpide, mais on est bel et bien emporté. Il y a des thèmes récurrents, comme ce thème de la conscience de soi (on ne prend conscience de soi-même que par le reflet de soi sur les autres et sur les objets). Je sens bien maintenant, avec presque une certaine stupeur, que ça reflète tout à fait mon état d’esprit actuel… Au fond, peut-être que tout ce que j’écris maintenant, je l’écris sous influence Murakamienne (ce qui tendrait à prouver encore ceci : 1-les livres sont vivants ; 2- ils peuvent être dangereux car ils interfèrent avec la réalité). J’ai peur des mots donc.