Comment parler d’un livre

Musil1Mes vacances sont tranquilles. Je me demande même si elles ne sont pas trop tranquilles. D’habitude, je prévois toujours plus d’activités. Là j’ai l’impression de ne rien faire et de ne pas avancer. Je ne sais pas gérer le ralentissement. Je devrais écrire, mais au lieu de cela je me pose des questions sur écrire. Je fais mon aquoiboniste. Le spectateur que je suis n’est heureusement pas aussi désabusé : toujours envie d’expos, de livres, de films. Je vais bientôt finir Kafka sur le rivage. Je viens d’acheter deux BD de Robert Crumb et de Daniel Clowes. Et j’ai dans l’idée de m’attaquer à L’homme sans qualités, livre que j’avais conseillé à un ami sans l’avoir lu moi-même. (Oui, je conseille assez souvent des livres que je n’ai pas lus, et cela sans scrupules.) Seulement voilà, la donne a changé : cet ami a lu le livre. Ça lui a pris du temps. Je peux donc dire maintenant : je connais dans mon entourage quelqu’un qui a lu L’homme sans qualités. Au fond, je ne croyais pas que cela fût possible. Et maintenant, je me sens obligé de donner le change… ou plutôt, ça me plaît de voir les choses ainsi.

Mais c’est surtout que L’homme sans qualités, dont j’avais lu une trentaine de pages il y a des années, est un livre qui m’a marqué. Entendons nous bien : ce n’est pas l’aura du livre qui m’a marqué (ou ce n’est pas que cela), mais c’est le peu que j’en ai lu.

Seulement voilà, s’attaquer de nouveau à cette somme (en espérant vaincre enfin) revient à abandonner d’autres lectures. C’est le problème du choix. Et je comprends maintenant à quel point lire certaines œuvres m’angoisse car j’ai l’impression qu’elles vont m’absorber. Cela tend au moins à prouver une chose : pour moi, les livres sont vivants. Et certains ont des propriétés prédatrices (peut-être de celles qu’on trouve chez les vampires).

Donc voici : je suis en train d’écrire sur un livre que je n’ai pas encore lu. Est-ce autorisé ? Pierre Bayard, dans son essai poil-à-gratter Comment parler des livres que l’on n’a pas lus, a heureusement réhabilité récemment la non-lecture. Entendons nous bien : la non-lecture, non pas contre l’acte de lire mais comme l’une des conditions du désir de lire. Ainsi, les lecteurs qui abordent un livre avec grande retenue ou trac n’ont plus de scrupules à avoir. Ils peuvent même laisser libre cours à tous leurs épanchements. Le livre de Bayard résonne comme un « Vas y mon petit, tu peux y aller, c’est permis ! Jouis de ton commentaire ! » Il aurait du moins fallu que je ne perde pas autant de temps à faire cet aveu. Que je me lance sans toutes ces précautions. Mais voilà, je n’écris pas sur L’Homme sans qualités, du moins pas encore. Je me pose seulement, en Lecteur sans qualités, les ratiocinantes questions : qu’est-ce qu’un commentaire ou une critique de livres ? Comment écrire sur un livre ? Qu’est-ce qu’on attend quand on écrit un commentaire ? Un commentaire, c’est une énonciation bien particulière. Les commentaires fleurissent sur le net, avec d’un côté la glose sophistiquée des uns, et de l’autre les nombreux cris extatiques qui se gardent bien de parler des œuvres (« J’ai trouvé ça génial ! » ou même – l’extase n’ayant rien à voir avec le sens du goût –  « C’était à chier ! »).

Je sais maintenant pourquoi L’Homme sans qualités m’a marqué. Il m’aura fallu un peu moins d’un paragraphe pour trouver l’idée sous-jacente qui était à l’œuvre dans cet article : L’Homme sans qualités est un homme qui a du mal avec ses goûts. C’est du moins ce que j’en ai retenu de ma première lecture inachevée. L’Homme sans qualités n’arrêterait pas de se demander ce que c’est que d’écrire un commentaire critique sur un livre. Et s’il commençait à écrire un commentaire, il ne pourrait probablement jamais l’achever (un peu comme Musil n’a jamais pu - ou voulu - achever son roman).

J’aimerais quand même tenter de trouver une solution précaire à ce problème du commentaire. On ne peut pas se contenter de réduire l’œuvre à une mécanique dont on démonte les rouages. Le but est alors souvent de faire montre de sa virtuosité de commentateur sur le dos de l’œuvre. On ne peut pas non plus se contenter d’émettre un avis détaché de l’œuvre. Ce serait parler pour tous les autres. C’est un acte de tyrannie. (Je le prends comme un acte de tyrannie.) Alors quoi ? Une chose est sûre : partir de soi. Ne pas hésiter à dire « je » mais pas pour faire valoir le goût singulier de ce « je ». Pour moi, dire « j’aime » ou « j’aime pas » n’a pas beaucoup de sens. Etre mis en demeure de me positionner ainsi, n’avoir le choix qu’entre deux états, c’est violent.

J’en viens donc de plus en plus à me dire qu’il faut écrire un commentaire pour soi et pas pour les autres. Essayer de comprendre par soi ce qui nous a touché dans un livre ou un film. C’est ce trajet là qui est le plus sincère (si ce mot a encore un sens). A la limite, on devrait trouver dans un commentaire autant de part autobiographique que de part concernant l’œuvre elle-même.