sigaudLes chemins qui nous amènent à découvrir un roman sont parfois tortueux. Pour ma part, le titre The Dark Side of the Moon de Dominique Sigaud, paru en 2004, me renvoyait inévitablement à un album des Pink Floyd que j'affectionne tout particulièrement. En définitive, la lecture du texte mentionné s'est révélée n'avoir aucun rapport avec l'œuvre musicale du groupe de rock britannique au psychédélique nom d'oiseau. J'étais loin de me douter, cependant, en le commençant, qu'il déclencherait une telle secousse sismique en mon for intérieur. Parmi les lectures qui laissent des traces et qui griffent l’âme de manière indélébile, en voici donc une qui m'a longtemps hantée.
Le personnage principal, Anna Maria Mariol de Lagoa, est journaliste. La jeune femme va, par ambition, orgueil, se mettre en situation de danger en interrogeant un ancien détenu torturé par les membres d'un régime totalitaire révolu. Elle pense ainsi tenir l'article qui fera d'elle une célébrité dans le monde de la presse. La prise de conscience de l'horreur des révélations qu'elle détient précipite sa chute dans une peur absolument incontrôlable, surtout au moment où elle comprend qu'elle devra payer d'un lourd tribut la mise à jour de la parole du rescapé.

Le statut fictionnel du récit pourrait nous faire croire qu'en tant que lecteurs, nous allons être protégés de cette brutalité que le texte va développer. Il n'en est rien. Nous sommes presque confrontés à l'inverse. L'histoire est inventée, certes, mais l'auteur va parfois jusqu'à pousser très loin l'insoutenable. Si cela sonne avec de tels accents de vérité, c'est peut-être parce que Dominique Sigaud, ancienne journaliste, a nourri de son expérience, le terreau de cette histoire. Elle a connu les pays sous tension et a couvert de nombreux conflits comme la trop tristement célèbre Guerre du Golfe.
Son roman parle de la violence du métier de reporter, de la perversité de l'Homme oubliant, au nom d'un idéalisme fou, que celui en train de souffrir en face de lui, est un de ses semblables. Un semblable qu'il a réifié pour ne pas s'y voir reflété. C'est aussi un texte capable de nous interroger sur relation paradoxale et ambiguë entre un bourreau et sa victime, enfermés dans un monstrueux rapport de séduction.

La narration joue avec l'éclatement de la chronologie : on assiste à un va-et-vient constant entre le passé et le présent. Quant aux phrases, on pourrait presque parler de déstructuration du langage tant elles sont soit courtes soit syncopées, et donnent au texte un rythme haletant, voire étouffant. Le style de Sigaud développe une espèce de martèlement générant une lecture inévitablement saccadée, nous obligeant à éprouver par l’expérience du déchiffrement des mots la souffrance de la narratrice.

On pense inévitablement à la lecture du texte de Dominique Sigaud, à une déclinaison du thème de la jeune fille et la mort, récurrent dans la littérature et les arts. Thématique qui nous vient de l'Antiquité grecque et qui dote tout récit qui s'en inspire d'un discours universel. The Dark Side of the Moon semble ne pas y échapper.
En effet, ce roman prend très vite le statut d'un véritable plaidoyer contre toutes les barbaries politiques. C'est aussi une espèce d'hymne à la capacité de résistance de l'Homme face à ces dernières. Le roman possède un contenu salutaire parce qu'il parvient à nous dessiller les yeux sur l'animalité, la noirceur de l'humain, sur sa part d'ombre mais aussi sur son incroyable capacité à surmonter les épreuves les plus atroces.

On ne sort pas indemne d'une telle lecture.